‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le Canal du Midi. — Le baron de la Nougarède décapité pour sacrilège. — Toulouse. — Son charnier. ■ — - Adoration des images. — Une campagnarde qui se trompe de lit. — Extravagances de M. de Montespan.

JE quittai mon carrosse à Béziers, et je m'embarquai sur le canal qui fait la jonction des Deux- Mers (i). et qui fait partie des merveilles de ce règne, quoique le roi ait sans doute moins part à ce dessein que AL Colbert, et que toute la gloire de l'exécution en soit due à M. de Riquet, père du président Riquet, qui vient d'épouser la lille du comte de Broglio. Ce canal est assurément quelque chose de très beau et M. de Vauban a dit qu'il voudrait n'avoir jamais fait que cela. Ce que j'ai remarqué de plus curieux, c'est une montagne (2) qu'on a percée, sous laquelle coule le canal et sous laquelle, par conséquent, les barques sont obligées de passer : ce chemin diuv près d'une heure et j'aurais voulu qu'il eût duré toute la journée : on y respire un air frais, et comme j'avais a\ec moi des personnes de Béziers qui chantaient toutes naturellement à merveille, c'était un plaisir d'entendre résonner leurs voix sous cette grotte.

(i) Canal du Midi ou du Languedoc ou des Deux-Mers, qui commence à Toulouse au.x ponts Jumeaux pour finir dans l'étang de Thau, près Cette.

(z) Le Col de Malpas, après Nissan (Hérault).

Une chose qui me surprit encore, c'est que dans un autre endroit où une rivière (i) passe on a bâti un pont aqueduc (2), sur lequel on a fait monter le canal, si bien que je fus étonnée lorsqu'on me fit remarquer un pont et une rivière sous nos pieds. Comme le terrain n'est pas uni, on a été obligé de faire des écluses, et c'est la seule incommodité que je trouve à cette route qui d'ailleurs est fort agréable. On y trouve tous les soirs de bons gîtes.

Le second jour nous pûmes coucher h Carcassonne, où il n'y a de rare (3) qu'un saint suaire, qu'on m'assure être le véritable, et que je n'eus pas la curiosité d'aller voir, parce que j'en avais déjcà vu d'autres en d'autres endroits, dont on m'avait dit la même chose. Comme on chante à Béziers, on danse aussi très bien à Carcassonne. On me donna un bal qui dura une partie de la nuit, et le lendemain matin nous continuâmes notre route jusques à Castelnaudari. Cette ville est faite en musique, on ne saurait y faire trois pas de niveau. Cependant, il V a fort bonne compagnie et nous nous di\ertîmes très bien. Il v a à Castelnaudari une sénéchaussée (4) et un Présidial (5) ; tout cela fournit bonne compagnie, et l'évêque de Saint-Papoul (6), qui n'est qu'à une lieue de là, vient de temps en temps l'augmenter. C'est le prélat du monde le plus charmant, par les agréments de sa personne et de son esprit. Il n'est point ennemi de la joie. 11 nous i)ria à manger et vint manger chez nous : les personnes les ])]us (]ualiriées de

(i) L'Argens Double, après Moux (Aude).

(2) Pont du FresQue!.

(3) M"" du Noyer n'oublie que la Cité.

(4) Division judiciaire.

(5) Tribun.'il institué en 1561, qui se composait de neuf magistrats.

(fi) A ce moment Mgr de Gr.immont.

LETTRES HISTORIQUES ET GALANTES I(i[

la ville étaient de nos fêtes. Depuis que Castelnaudari avait perdu la Chambre de l'Edit (i), on ne s'y était pas autant réjoui que pendant le séjour que nous y fîmes.

De là, mon mari dut aller à Mazamet. Nous passâmes par Re\-el et nous arrivâmes dans les pays voisins de la Montagne Noire, autrefois remplis de protestants. Nous fûmes logés à un quart de lieue de la ville, à un lieu appelé Négrin, où l'on avait cru que nous serions plus commodément. Les maires, consuls et juges de Mazamet nous y vinrent haranguer : toutes les personnes de la ville nous rendirent visite ; mais si je ne m'étais pas retranchée sur la promenade et sur le plaisir de lire, j'aurais couru risque de me bien ennuyer dans ce petit désert, surtout lorsque mon mari était obligé de parcourir la Montagne Noire (2).

Ma ressource était d'aller m'asseoir au bord d'un ruisseau, avec un livre, et de regarder de là le château de Mouledier qui semble pencher sur le bord d'un précipice et qui, de l'endroit où j'étais, formait un point de vue si agréable que j'aurais voulu de tout mon cœur être assez habile pour le pouvoir dessiner. Je vis là un bon gentilhomme, frère du malheureux baron de la Nougarède, qui, quoique proche parent du premier président Fieubet et malgré les soins de M"'' de Maniban, perdit la tête sur un échafaud, pour la plus cruelle aventure du monde. Il avait été accusé, dix ans auparavant,

(i) Qui enregistrait les édits royaux.

(2) Cette montagne doit son nom à la verdure sombre dont elle est recouverte et à ce qu'elle est longée sur plusieurs kilomètres par la Rigole qui serpente au milieu des fougères et des arbres, en une ravissante promenade. Cet étroit cours d'eau, canalisé artificiellement, reçoit, dans les vastes bassins de Saint-Ferréol et de Lampy, les torrents destinés à alimenter le Canal du Midi. La colonne de Naurouse, située aux confins du département, marque la ligne du partage des eaux, qui vont d'un côté vers Cette et de l'autre vers Toulouse.

d'avoir profané, dans une débauche, les plus sacrés mystères de la religion romaine, et d'avoir poussé la chose jusqu'à faire à table les cérémonies des autels et dire la messe, ou tout au moins faire semblant. Cette affaire, que l'on aurait pu juger criminellement, fut poursuivie au civil et le baron de la Nougarède en fut quitte pour dix mille francs. Mais, pour son malheur, longues années après, il rencontra un jeune ecclésiastique sur son chemin, en revenant de la campagne, qui passa à cheval tout auprès de lui. Il lui demanda où il allait, d'où il venait; l'ecclésiastique lui dit qu'il venait de dire sa première messe : « Et combien vous en a-t-il coûté pour cette première messe? demanda le baron. — Rien, dit le prêtre. — Vous êtes bien heureux, ajouta l'autre avec une grande imprudence, car la première que j'ai dite m'a coûté dix mille francs. » Le jeune prêtre rapporta la chose chez lui. Les ennemis du baron prirent de là l'occasion de le perdre ; on le dénonça au Parlement, et le procureur général, qui n'avait jamais été des amis du président Fieubet, fut charmé de pouvoir faire périr un de ses parents, et le pauvre baron de la Nougarède fut obligé de payer de sa tête les sujets de mécontentement que le procureur général croyait avoir reçus du premier président.

Je fus donc, toujours sur le canal, de Castelnaudari à Toulouse, cette grande ville à laquelle on a donné le nom de sainte. J'y fus priée à une fête que les Capitouls (i) donnèrent à l'hôtel de ville. Les Capitouls de Toulouse c'est ce qu'on appelle ailleurs les échevins. Le nom de Capitoul vient, à ce qu'on dit, du Capitole (le Rome; ces charges anoblissent, et M. le duc de

(i) Magistrats muicipaux de Toulouse.

Noailles, lorsqu'il a été obligé de faire ses preuves pour devenir Cordon Bleu, s'est contenté de produire le capitoulat d'un de ses ancêtres. La fête que ces messieurs donnèrent à M"^ Sanson, et à laquelle elle me pria, fut des plus magnifiques. Après la collation il y eut bal dans la salle du Consistoire qui est le lieu où l'on rend la justice. On nous fit voir aussi tous les beaux endroits de cette maison, qui était autrefois le palais des comtes de Toulouse (i) et où il y a encore de très belles peintures de ce temps-là (2). J'ai été à l'église des Cordeliers, j'y ai vu le charnier dont j'avais tant ouï parler et où les corps se conservent en leur entier pendant des siècles. Celui de la belle Paule (3) garde encore des marques de sa beauté. Je demandai à ces bons Pères par quel moyen ils pouvaient garantir ces corps de la corruption ; ils me dirent qu'ils les enterraient d'abord dans une certaine terre qui en consumait la chair ; et qu'après cela ils les exposaient à l'air, et que lorsqu'ils étaient suffisamment desséchés, on les rangeait dans le charnier. Dans le temps que ce moine me parlait, j'en vis d'autres qui descendaient du clocher avec des corps morts sur leurs épaules, auxquels le grand air avait entièrement ôté ce qu'ils pouvaient avoir de mauvaise

(i) Appelé ensuite Capitole.

(a) Elles n'existent plus depuis longtemps, mais les grands noms des peintres toulousains actuels s'unissent pour décorer sa Salle des Illustres et celle du Conseil municipal.

(3) Paule de Viguier, née à Toulouse en 1518, épousa le sire de Beynaguet et se remaria avec Philippe de la Roche, baron de Fontenilles; habita la place Saint-Barthélémy. Sa famille possédait un hôtel, place du Vieux-Pont, actuellement place d'Assézat. Elle mourut en 1610. Célèbre par sa beauté, elle revit dans roiIvra:ge de son parent, Gabriel de Minut, livre fort rare, intitulé: De la Beauté, discours divers, avec la Paulegrafhie ou description des beautés d'une dame Toulousaine appelée la belle Paule. Son corps a disparu des Cordeliers en même temps que le eharnier, au moment de la Révolution.

odeur, et je jugeai par là que le bon cordelier m'avait accusé juste.

Des Cordeliers je fus à l'église de Saint-Sernin. C'est dans ce lieu-là que reposent les Corps Saints, et c'est de là que Toulouse tire son nom de Sainte. On me fit voir une quantité prodigieuse de saints, tant apôtres que premiers martyrs. Je ne sais comment Rome se peut accommoder de cela, car il me semble qu'elle se vante d'avoir les mêmes. Peut-être se sont-ils multipliés; je n'en sais rien ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ont des châsses magnifiques. Après les avoir vus à Saint-Sernin, je les vis encore passer en revue à une procession qu'on fit quelque temps après pour célébrer le jour de la délivrance de la ville, c'est-à-dire celui auquel les Albigeois en furent chassés et que l'on extermina tous les protestants. J'avais cru jusqu'ici que ces derniers nous en imposaient, quand ils nous accusaient d'adorer les images et les reliques; mais j'ai été convaincue de la vérité de cette accusation, puisque, dès que la Sainte-Epine passe, tout le monde se met à genoux devant elle, parce que, dit-on, cette Sainte-Epine a été tirée de la couronne de Notre Seigneur.

J'ai vu encore tout le monde se prosterner devant une image de la Vierge qu'on appelle Notre-Dame la Noire. L'on me dit, pour autoriser cette adoration, que cette image était miraculeuse, et l'on me conta ([u'un jour le feu a\ail |)ris dans un des faubourgs de 'l'oulouse, et que toute l'eau l)énite du pays n'ayant pu l'éteindre, on y porta le Saint Sacrement; mais que tout cela étant inutile, il fallut a\'oir recours à Notre-Dame la Noire, dont la présence fit tout d'un coup cesser l'incendie. On m'assura qu'on lui a\ait \u verser des larmes et on me fit cent contes de cette nature. Les Pères Bénédictins, possesseurs de ce trésor, ne le mettent pas

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à tous les jours, et tirent de grosses contributions des personnes qui ont recours à cette image (i).

Les jours qu'on fait ces belles processions, à Toulouse, on voit une quantité prodigieuse d'étrangers qui viennent en foule des lieux voisins, les uns par dévotion et les autres par curiosité. Je fus témoin d'une aventure qui aurait pu avoir des suites funestes pour la personne à qui elle arriva. Une de ces dames campagnardes que la dévotion attirait à Toulouse, fut logée dans un cabaret où il y avait beaucoup d'étrangers, entr'autres deux marchands de Bordeaux qui couchaient dans une chambre attenant à celle qu'on lui avait donnée. Cette dame s'étant levée dans la nuit pour quelque petit besoin, au lieu d'entrer dans sa chambre, donna par mégarde dans celle des deux marchands et se coucha dans leur lit, croyant que ce fût le sien. Ce qui contribua à son erreur, c'est qu'elle couchait avec une de ses parentes ; ainsi, entendant des personnes qui dormaient et ne distinguant pas s'il y en avait une ou deux, elle ne douta point que ce ne fût sa compagne et s'endormit avec beaucoup de confiance. Mais sa surprise fut grande lorsque, s'éveillant au matin, elle se trouva entre deux draps avec des jeunes éveillés qui avaient tout l'air de ne pas lui faire quartier. « Sainte Vierge, dit-elle alors,

(i) M"" du Noyer, protestante elle-même, se méprend, ou feint de se méprendre, sur le genre de vénération que les catholiques portent aux images des objets de leur culte. Leurs hommages ne s'adressent pas au signe lui-même, mais à ce qu'il représente, et le rend plus sensible. Ils n'adorent pas ce signe, ils ne font que l'honorer. Aussi est-ce par erreur qu'elle s'étonne de voir les fidèles se prosterner devant les statues de la Vierge ou les reliques des Saints. Quant à Notre-Dame la Noire, que, semble-t-il, on n'exposait pas tous les jours, c'est encore une erreur. Les Pères la laissaient voir librement au public dans l'église de la Daurade et on ne peut de bonne foi dire qu'ils tiraient <r de grosses tcontributions », alors qu'ils acceptaient simplement les offrandes volontaires qu'on leur remettait, en reconnaissance des grâces obtenues.

tirez-moi du péril où mon imprudence vient de me jeter.» En disant cela, elle songeait à se tirer du lit le plus doucement qu'il lui fût possible, mais elle ne put pas éviter de marcher sur le pied d'un de ces messieurs, qui ouvrit un œil et le referma aussitôt pour continuer à dormir. La dame, cependant, sortit au plus vite du lit et de la chambre et courut, toute tremblante, conter à sa cousine ce qui venait de lui arriver ; elle eut même toutes les peines du monde à revenir de sa frayeur. Mais ce qu'il y eut de plus plaisant, c'est qu'en dînant un de ces marchands dit à table qu'il avait eu une vision le matin et qu'il avait cru voir une femme en chemise qui sortait de son lit. On le railla sur la nature de la vision, mais enfin, la dame en question, qui était présente, développa le mystère, en contant la chose comme elle s'était passée. Les deux marchands se désespéraient d'avoir manqué une si bonne fortune, qui était venue les chercher dans leur lit. La dame, de son côté, se croyait échappée au danger par l'effet de son oraison jaculatoire. Chacun raisonna là-dessus à sa mode, et la chose se tourna enfin en plaisanterie. La dame n'en fit nul mystère; cette aventure fut bientôt publique et M. de Montusson me la conta l'autre jour chez M""^ de Lanta, où il y avait grande compagnie.

M°"^ de Lanta est la fille de M. de Riquet, auteur du canal, et sœur de celui qui est président ici : elle eut deux cent mille francs en mariage et elle épousa AL de la Valette Cornusson, sénéchal (i) de Toulouse et d'une des meilleures maisons du pays. Elle vécut avec lui trois ans, mais ne s'en accommodant plus, elle l'accusa d'impuissance et essuya toutes les formalités nécessaires pour prouver la justice de son accusation. Enfin, après

(i) Fonction ju<li( i.iirc équivalant à celle de Premier Président.

une longue procédure, le mariage fut cassé, et il lui fut permis d'épouser qui bon lui semblerait. Elle choisit M. de Lanta, qui, à ce qu'on prétend, avait commencé de lui en conter avant qu'on intentât le procès à M. de Cornusson. Ce pauvre homme eut tant de regret de se voir abandonné par sa femme, qu'il se fit d'Eglise et mourut quelque temps après. M. de Lanta est neveu de l'évêque de Saint-Papoul, et l'on me dit que lorsque ce prélat communiqua le mariage de son neveu à l'archevêque de Toulouse, celui-ci dit : « M. de Lanta est bien hardi de prendre la femme d'autrui et l'argent de la province. » Il prétendait, en disant l'argent de la province, que le dot de M™° de Lanta venait de ce que son père avait volé en faisant le canal. Sa maison est fort estimée, elle est ici comme celle de M™^ de Blauvac à Avignon, l'on y joue gros jeu et il y a tous les jours fort bonne compagnie.

M"'' Riquet, sa sœur, est auprès d'elle, et M. de Montespan (i) est si fort amoureux de cette demoiselle, qu'il a écrit au pape pour lui demander la permission de l'épouser. Il allègue là-dessus les meilleures raisons du monde, et je ne doute point que le pape lui eût accordé sa demande s'il avait reçu cette lettre qui est assurément la plus belle que j'aie jamais vue; mais M. de Louvois, à qui M. de INIontespan en fit voir la minute, l'assura que s'il l'envoyait au pape et qu'il poussât la patience du roi à bout, il était un homme perdu et qu'il perdrait par là la fortune du marquis Dantin, son fils. Le pauvre M. de Montespan, intimidé par ces menaces, craignit pour la première fois et rengaina sa lettre. Il y a quelque temps, il jouait au lans-

(i) Mari de la tavorîte. Montespan est un bourg de la Haute- Garonne, à II kilomètres de Saint-Gaudens.

quenet, et sa carte, qui était un roi de cœur, fut la première prise, et comme il pestait un peu, une présidente, voulant faire le bel esprit, lui dit : « Ah ! monsieur, ce n'est pas le roi de cœur qui vous a fait le plus grand mal. » M. de Montespan, aigri par cette perte et par le mauvais bon mot de cette présidente, lui répondit : « Si ma femme est à un louis, vous êtes à trente sols. » Après cela il fit une partie de masques avec quelquesuns de ses amis et fut avec eux à un bal dont cette présidente était la reine, et il lui donna le fouet en présence de tout le monde, après quoi il sortit sans être reconnu.

On a bien raison de parler de la vivacité des Gascons ; je n'ai jamais vu de gens avoir la repartie si prompte et je n'aurais jamais fini si je voulais vous conter ce que je leur entends dire tous les jours. On les accuse d'avoir un esprit fin avec un cœur très faux, c'est ce que je n'ai pas encore éprouvé, ainsi je ne puis parler que de leur esprit. Les dames sont ici comme partout ailleurs, c'est-à-dire un peu coquettes; elles n'ont pas les manières si libres qu'à Montpellier, mais on prétend qu'elles ne soutiennent pas leurs airs réservés lorsqu'elles sont dans le tête-à-tête; ainsi tout cela revient au même. Une de leurs occupations les plus agréables est de se divertir aux dépens les unes des autres ; c'est à qui se déchirera le mieux, et comme elles ont Deaucoup d'esprit, elles donnent là-dessus des scènes qui réjouissent les spectateurs (i).

Il n'y a point de femme de condition qui se laisse voir chez elle les jours de poste. Un laquais a toujours ordre de dire dans ce temps-là que madame fait son ordinaire et ces animaux s'expriment quelquefois là-

Ci) L'auteur des Lettres parle aussi du point de vue un peu provincial qu'on avait alors à Toulouse de ne juger les gens que paj- .la quantité de correspondances qu'ils entretenaienJ:.

Toulouse.

dessus en des termes qui font faire les plus plaisantes équivoques. La sœur de M. d'Hermenonville, qui est ici, mariée au président de Montbrun, voulut se laisser voir dans un de ces jours où les dames veulent qu'on les croie occupées à écrire. Celle-ci ne savait pas encore les us et coutumes du pays, mais son mari la redressa bien vite : « Fi donc. Madame, lui dit-il, une femme de votre rang ne doit pas recevoir de visites aujourd'hui, » et, là-dessus, il donna ordre qu'on dît à la porte que madame faisait son ordinaire.

Il y a ici de fort belles promenades, un Cours où l'on voit une quantité de carrosses et un beau jardin (i) qu'on appelle Frescati, où l'on se promène à pied comme à Paris dans les Tuileries. Le carême a mis des bornes aux plaisirs des dames de Toulouse, et, quoiqu'ils aient recommencé après Pâques, ce n'était pourtant pas avec la même vivacité que dans le carnaval où, au pied de la lettre, il ne fait pas sûr d'aller dans les rues ; on baisse les glaces des carrosses., de peur qu'elles

,(0 Derrière le Jardin des Plantes actuel.

ne soient cassées par la quantité de confitures et de dragées qu'on se jette à la tête. Il ne reste personne aux maisons ce jour-là, les artisans abandonnent leur boutiques, les domestiques sont dispensés d'obéir à leurs maîtres, et les autres courent les rues depuis le matin jusques au soir ; les dames sont en carrosse, les messieurs à cheval et le petit peuple à pied. D'autres font des mascarades en charrette oii l'on représente le Temps, les Saisons, les Goûts, les Passions et autre chose de cette nature ; on fait imprimer des vers qui expliquent l'emblème et l'on jette ces vers dans les carrosses des dames. Outre cela, ceux qui ont des maîtresses leur donnent ce jour-là le massefain. Ce massepain est une boîte grande comme un coffre, toute pleine de confitures, couvert d'une étoffe d'or dont on peut faire une jupe et montée avec des rubans d'or; on a soin d'en mettre ce qu'il faut pour une garniture. On promène tout le jour ce massepain sur un cheval ou dans une chaise de poste, et après qu'on l'a bien fait admirer et qu'on a jeté à droite et à gauche quantité de vers à la louange de celle à qui on le destine, on le lui fait donner par des gens masqués qui choisissent, pour le lui présenter, l'endroit où il v a le plus de monde. Après qu'on a couru les rues pendant Ir jciur, on court toute la nuit le bal, et, du train dont on y va, il n'y aurait personne qui pût résister à cette fatigue, si le carême n'arrivait â propos pour calmer ces fureurs.

Chaque saison a pourtant ici ses plaisirs, mais un peu plus modérés, et chaque dimanche de carême a un des faubourgs de la ville où l'on va célébrer le fénétra. Dans le faubourg du Basacle on mange des huîtres, dans les autres on mange quelque autre chose ; et enfin le beau fénétra est celui du faubourg Saint- Sernin où est le Cours. Toutes ces dames s'y rendent le hindi de

Pâques, parées de leur mieux ; les messieurs y font de belles cavalcades autour des carrosses, et enfin on voit arriver quantité d'hommes à pied, les uns déguisés en garçons pâtissiers, d'autres en bergers qui portent chacun un fénétra sur la tête. Le fénétra est un grand gâteau d'une pâte fort excellente, tout piqué d'écorce de citron et d'autres confitures; ils sont chacun sur une planche, couverts de petits rubans et de colifichets, et c'est tout ce qu'un homme peut porter. On les porte en dansant dans les carrosses des dames, et l'on fait que les deux bouts du gâteau sortent par les portières. Ce présent ne tire pas à conséquence comme les massepains du carnaval ; ainsi on en donne aux femmes tout comme aux filles. Je demandai d'oii venait l'origine de cette cérémonie, et j'appris qu'elle était d'institution dévote. J'avais bien remarqué qu'on la commençait toujours par recevoir la bénédiction dans une église du faubourg où l'on devait se réjouir et où l'on expose exprès le Saint- Sacrement ce jour-là ; mais je ne savais pas que ces parties de plaisir eussent succédé à des repas de charité que les premiers chrétiens faisaient autrefois auprès des tombeaux des martyrs ; c'est ce qu'on m'en a dit, et c'est ce que le mot fénétra signifie en je ne sais quelle langue. Je voulus savoir aussi ce que c'était que ce Basacle où l'on va manger des huîtres, et je sus que ce faubourg tire son nom d'un moulin qui est d'une grandeur prodigieuse et habité par quantité de messieurs à longues oreilles. Ce moulin est une des curiosités de Toulouse et il me souvient d'en avoir lu une espèce de relation dans les Aniitics, Amours, Amourettes de M. le Pays (i).

(i) C'est probablement en souvenir de ce gâteau et de ses colifichets que le dimanche des Rameaux, les enfants apportent dans les églises des branches de laurier qui supportent de toutes petites pâtisseries.

Il n'y a pas longtemps que des jeunes gens faisaient un joli manège. C'étaient presque tous fils de conseillers qui, quand il était nuit, allaient en troupe dans les rues et faisaient rendre la liourse à tous ceux qu'ils rencontraient ; après cela on les obligeait à baiser le derrière d'un de ces messieurs et cette illustre troupe se faisait nommer la Confrérie des Baise-cus. Confrérie très redoutable pour les pauvres passants. Le Parlement a été obligé d'y mettre ordre, mais personne n'a été puni, parce que chacun avait son fils ou ses parents à sauver : ainsi la grâce a été générale.

en forme de couronnes, et même des oranges attachées par des rubans de couleur. On les présente à la bénédiction des Rameaux. Il est vrai que cet usage existe dans d'autres villes du Midi. Le Pénétra est réduit à une sorte de foire d'un aspect assez misérable qui se transporte en effet d'un quartier à l'autre et où l'on ne trouve pas le moindre gâteau, si ce n'est ceux des éventaires dont on chasse les mouches avec un plumeau en papier.

On ne mange plus d'huîtres au Basacle, qui est toujours un moulin important, sans avoir rien de prodigieux, et auprès duquel on a créé tout récemment une jolie promenade publique.

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