CHAPITRE IV
Détails ignorés de la mort du duc de Montmorency. — Les amaiits constants. • — • Le remède de la présidente Druillet contre la tentation. — M'"^ de Lancé; une mère qui épouse sa fille. — ■ Comment naufragea l'innocence baptismale du duc d'Anjou, roi d'Espagne. — Autres extravagances de M. de Montespan.
J" 'ai vu dans l'intérieur du Capitole l'endroit où fut exécuté (i) M. de INIontmorency, après qu'il eut perdu la bataille de Castelnaudari contre les troupes du roi ou plutôt contre le cardinal de Richelieu, et qu'il eut le malheur de tomber entre les mains de ses ennemis. C'est dans la cour où l'on voit encore les marques de son sang sur la muraille. Le Parlement le condamna la larme à l'œil. M"""^ la marquise de Saint-Joiri m'en contait des particularités dont je n'avais jamais ouï parler. Elle me disait que AL de Montmorency fut mené chez elle avant que d'être conduit à Toulouse, et qu'il était soigneusement gardé dans son château où M™® la princesse de Condé avait aussi un appartement. Cette princesse, après avoir fait tout ce qu'elle avait pu pour obtenir la grâce de son frère, voyant bien que le cardinal avait juré sa jjerte, résolut, pour le sauver, de se ■défaire de ce ministre. Elle fit part de ce dessein à la
(i) En 1632.
marquise de Saint-Joiri et la pria de l'aider à l'exécuter. La marquise était encore toute jeune et n'était mariée que depuis fort peu de temps ; cependant elle garda le secret et promit son secours à M™'' la princesse. Le projet était que la princesse aurait un poignard sous sa jupe, et que lorsque le cardinal, qui était amoureux d'elle, viendrait lui rendre visite, elle le mènerait dans le jardin; que INI"" de Saint-Joiri, avec quelques autres femmes de confiance, se tiendrait k la porte, ayant aussi chacune un poignard, pour, au premier signal de la princesse, entrer tout d'un coup et venir fondre sur cette Eminence qui aurait sans doute subi le sort d'Orphée, si son bon génie ne lui eût fait parer le coup. Je ne sais s'il eut un pressentiment de ce qu'on lui préparait, mais lorsque la princesse l'eut conduit dans un cabinet de verdure, ce maître fourbe sut si bien se déguiser et lui promit la vie de son frère avec tant de serments, que cette princesse abusée se laissa persuader et perdit le dessein de lui ôter la vie, et par conséquent il n'y eut pas de signal donné. Les dames rengainèrent leur poignard, et cette occasion de sauver M. de Montmorency étant m.anquée, elle ne put plus se trouver, puisque le cardinal le fit transférer le lendemain à Toulouse, où on l'enferma dans les prisons de l'hôtel de ville.
M""' de Saint-Joiri me contait encore que dans le temi)s qu'il était dans son château, elle fut priée par M""' la princesse de lui donner un avis important ; la chose était difficile, mais la petite M™" de Saint-Joiri en vint pourtant à bout. Elle fut dans la nuit, pieds nus et en chemise, dans sa chambre, se coucha doucement sur son lit, de peur qu'en le réveillant en sursaut il ne fît connaître à ses gardes ce qui se passait. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il ne dormait pas, elle lui dit dou-
cernent à l'oreille ce qu'on l'avait chargée de lui dire et s'en retourna sans qu'on y prît garde, quoiqu'elle fût obligée de passer et repasser dans la salle où ceux qui le gardaient dormaient par terre sur des paillasses. M™'' de Saint-Joiri, qui est à présent fort vieille, m'a conté mille circonstances de cette nature, et j'ai beaucoup plus de plaisir à parler de ces sortes dç choses avec des gens de cet âge, qu'à lire ce que les auteurs en ont écrit, car les premiers parlent pour avoir vu.
Un prêtre qui accompagnait le confesseur de M. de Montmorency lorsqu'on menait ce prince au supplice, me conta l'autre jour, qu'en sortant de sa chambre, il s'était fait tâter le pouls, pour qu'on vît qu'il n'était point ému, et qu'il avait conservé cette tranquillité jusques à l'échafaud. « Mais, ajouta-t-il. Madame, à cet aspect il ne fut plus le même, et, quoiqu'il ne donnât aucune marque de faiblesse, son confesseur lui dit qu'il ne trouvait plus en lui M. de Montmorency. » Comme l'échafaud était, dit-on, fort bas, le sang rejaillit contre la muraille, et la marque y est toujours restée. Pendant qu'on l'exécutait incognito dans la cour de l'Hôtel de Ville, on avait, par les ordres du cardinal, dressé un échafaud tendu de velours noir dans la place de Saint- Georges, afin d'amuser toute la populace, car on craignait avec raison qu'on ne fît des efforts pour l'enlever. M""' de Grammont, mère de l'évêque de Saint-Papoul et femme d'un des juges de M. de Montmorency, qui savait oij se passait cette sanglante scène, fut à la porte (le l'Hôtel de Ville dans un carrosse pour prendre le corps de ce malheureux prince qui l'avait priée par son testament de vouloir bien s'en charger. Elle attendit longtemps dans la rue; mais lorsque l'exécution fut faite, on ouvrit toutes les portes, le carrosse entra et cette dame, fondant en pleurs, y fit mettre le corps et
le porta à l'église des Cordeliers (i), où il a resté jusqu'à ce que sa veuve l'eut réclamé pour le mettre dans un superbe mausolée qu'elle lui fit dresser dans l'église des religieuses de Moulins, chez lesquelles cette dame a fini ses jours.
L'évêque de Saint-Papoul me disait à ce sujet que quelque temps avant que INI. de Montmorency se déclarât ouvertement, il avait dit à M. de Grammont, père de cet évêque : « Monsieur, si j'étais accusé de crime devant votre tribunal, pourriez-vous bien ^•ous résoudre à me condamner? — Oui, Monsieur, lui dit M. de Grammont, car si vous étiez coupable, je suis sûr que Votre Altesse se condamnerait elle-même. — Vous avez raison, dit-il, il ne faut jamais faire d'injustice ; mais j'espère, ajouta-t-il, que le cas n'arrivera pas. » Aussi bien, loin de savoir mauvais gré à M. de Grammont, qui a\ait été forcé par les lois à se prononcer contre lui, il confia, comme je viens de le dire, son corps à la femme de ce magistrat et lui fit présent du beau diamant qui est encore dans cette famille. Voilà bien des circonstances particulières que vous n'avez assurément pas trouvées dans l'histoire.
Il y a ici l'Opéra et la Comédie, quantité de maisons de condition où l'on va jouer, et beaucoup de prises d'habit de religieuses, de messes en musique, des saluts et autres actes de religion qui font ici nombre parmi les parties de plaisir ; ainsi chacun peut en prendre selon son goût.
On est fort dévot dans cette ville, et ce n'est pas pour
(i) L'auteur se trompe, c'est dans l'église de Saint-Etienne que le corps a été déposé. M."' de Montmorency avait voulu rejoindre le prince durant sa captivité, mais on ne lui avait pas permis d'entrer dans Toulouse. Elle était restée au Clusol, dans les environs, (flistoire àe Toulouse, Daldéguier.)
Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon.
rien qu'on l'appelle Toulouse la Sainte; mais c'est une sainteté un peu à l'espagnole, c'est-à-dire que pendant qu'on tient un chapelet dans une main, on coupe les bourses avec l'autre. Les dames sont fort régulières à entendre la messe; elles vont à l'église des Carmes, qui est le rendez-vous du beau monde; là les amants
se mettent à genoux aux pieds de leurs maîtresses qui leur parlent en faisant semblant de lire des prières et leur disent tout autre chose. Il y a des femmes qui, sous prétexte de dévotion, se gendarment contre l'Opéra et la Comédie, et ne se font pas scrupule de passer les jours et les nuits au jeu ; enfin chacun habille sa dévotion à sa mode et décide des cas de conscience selon son inclination. Pour moi, qui n'aime pas le jeu, je soutiens hardiment que c'est le plus criminel de tous les plaisirs, et que l'Opéra et la Comédie n'ont rien que de fort innocent ; que le temps et l'argent que l'on donne à ces sortes de spectacles est borné, au lieu qu'au jeu on pousse quelquefois jusqu'à gâter ses affaires, ce qui fait bien voir qu'on n'est dévot ici que par grimace. On se pique fort d'être dévot et on fait pourtant tout ce qu'on a envie de faire. Le petit peuple est de meilleure foi, mais c'est avec tant d'ignorance et de superstition, qu'on peut dire qu'ils ne sont pas plus chrétiens qu'en Espagne ou en Italie.
J'étais l'autre jour dans une société où l'on racontait l'hitoire de deux tendre amants, comme il n'en est que dans les romans ou dans les nids de tourterelles, et qui ferait paroli et masse à tous les amoureux transis de l'antiquité. C'est le marquis de Belle-Isie, neveu de M. Fouquet, et M"® D., qu'il a enfin épousée malgré tous les obstacles et toutes les oppositions qui étaient faites de part et d'autre. Ces jeunes gens, après s'être aimés pendant quelques années à la manière de Pyrame et Thisbé, résolurent aussi, de même que ceux-là, de se voir enfin de plus près et prirent le parti de se dérober à la vigilance de leurs parents et d'aller, sous la conduite de l'amour, chercher un asile quelque part ; ils errèrent longtemps sans pouvoir en trouver d'assuré. Des amis du marquis les reçurent tour à tour chez eux,
mais la crainte d'être découverts et de subir les rigueurs des lois et celles de leurs parents, les obligeaient à changer souvent de gîte. Un an s'était passé de cette manière et leurs finances étaient toutes épuisées, car ils n'avaient pas beaucoup songé à faire un fonds four Valoïau; ils avaient apporté en ménage bien plus d'amour que d'argent, et, ce qui était encore bien pire, ce mariage, dont la h)onne foi des parties était le plus sûr garant, avait eu, quoique clandestin, des suites qui devaient le rendre bientôt authentique. Dans ce triste état, après avoir couru toute la France et ne sachant que devenir, leur unique ressource fut d'aller se jeter aux pieds de l'évêque d'Agde, frère de M. Fouquet, et par conséquent oncle du marquis de Belle-Isle. Ce prélat, touché de leurs malheurs et de leur constance, les reçut en pitié, et, après leur avoir pardonné les égarements où l'amour les avait plongés, il ajouta les cérémonies nécessaires à leur mariage et joignit à sa bénédiction le soin de leur subsistance : il leur donna un appartement dans son palais épiscopal, des domestiques et tout ce qui est nécessaire à une famille naissante. Je les ai vus dans ce pays-là ; ils y passaient des jours tranquilles, faisant eux-mêmes tous leurs plaisirs et attendant, dans cette douce solitude, de pouvoir calmer la colère de leurs autres parents. Voilà ce qui s'appelle aimer. Il n'est pourtant pas nécessaire que l'amour produise de pareils effets et il est bon de consulter un peu .la raison avant de s'abandonner ainsi à son penchant. Vous savez mieux que personne que ce n'est pas l'amour qui nous perd, mais la manière de le faire.
Une très jolie femme qu'on appelle la présidente Druillet avait les plus plaisantes maximes du monde là-dessus. Elle se vantait d'avoir un remède assuré contre toute sorte de tentations. Tout le monde avait de
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l'empressement pour savoir ce remède si nécessaire à tant de gens. On faisait des paris sur l'infaillibilité du remède, et, après bien des raisonnements pour et contre et s'être fait longtemps prier, M™*^ Druillet prononça de cette manière : Le remède le fins sûr four faire cesser la tentation, c'est d'y succomber. Je vous avoue que je ne l'attendais pas là. Tout le monde fut surpris de cette décision, mais on fut en même temps obligé de convenir qu'elle était très juste. M™® Druillet gagna le pari. Mais quelque sûr qu'il puisse être, c'est, ce me semble, le cas de dire, là-dessus, que le remède est pire que le mal.
Les dames de Toulouse, accoutumées à se mouler sur la Cour, n'auront garde de rester dans leur ville, pendant que la Cour est à Fontainebleau : elles se font une loi de cela comme de ne pas recevoir de visites les jours de poste. Chacun doit aller dans ce temps-là à ses terres. Ceux qui n'en ont pas vont visiter leurs amis de campagne, et depuis le Parlement jusqu'au savetier et à la ravaudeuse, tout le monde déserte Toulouse pour se donner un air d'aller à la campagne.
Lettre de Paris.
Xe vous plaignez i)as, s'il vous plaît, Madame, d'être obligée de voyager. Vous voyez les plus charmants pays du monde ; vos plaisirs de tous les jours sont diversifiés, pendant qu'ici on nous donne six mois durant le même opéra et que nous sommes réduites aux fleurettes des abbés, auxquels le champ de bataille de la galanterie, est resté, depuis que la guerre nous enlève les officiers. Le prince de Conti revient de Pologne et des prétentions qu'il pouvait y avoir. L'I"]lecteur de Saxe l'emporte sur
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lui, et le roi vient de disgracier l'abbé de Polignac, pour n'avoir pas fait tout ce qu'il aurait dû dans cette occasion ; mais il se peut que sa disgrâce ne soit qu'une feinte.
La dévote qui tient le haut bout et M. de Molle Champlatreus firent, l'autre jour, exiler la marquise de Lancé sous prétexte que sa conduite n'était pas régulière ; mais la grande raison est qu'on jouait chez cette dame comme on joue chez M. de Champlatreus, dont elle était voisine, et que bien des gens aimaient mieux aller chez elle que chez le dévot magistrat. Cela a fait un peu crier les amis de M'"*' de Lancé ; mais leurs murmures n'ont pas empêché l'effet d'une lettre de cachet qui lui ordonnait de partir dans vingt-quatre heures.
Comme je n'avais pas connu cette dame, je demandai au duc de la Ferté, qui était un de ses tenants, ce que c'était, et voici ce qu'il m'en a dit. M""" de Lancé étant fille, avec de la beauté, beaucoup d'esprit et très peu de bien, voulut se donner un nom sans pourtant se donner un maître. Pour cela, elle fit habiller sa mère en cavalier ; cette mère complaisante conta, sous cet habit et sous le nom du marquis de Lancé, ses raisons à sa fille, et l'épousa en fort peu de temps. Les noces se firent au su de tout le monde, après quoi le faux marquis de Lancé fut obligé de partir, et la mère ayant repris sa première forme, revint auprès de la nouvelle marquise, -qui, par le prétendu mariage, se vit dispensée des ménagements qu'une fille est obligée d'avoir. Elle prit d'abord une belle maison, un train de marquise, et donna à jouer pour en faire les frais. Après cela, elle eut soin de se faire annoncer la mort de ce fantôme d'époux; elle prit un grand deuil, et, comme veuve de marquis et avec le secours du jeu, elle a toujours fait
ici belle figure. Elle avait auprès d'elle deux ou trois demoiselles auxquelles elle donnait la vie et le logement, sur la conduite desquelles elle déclarait ne vouloir point avoir d'inspection, et qui contribuaient à l'agrément de cette société. On allait chez elle à cinq heures du soir et chacun donnait, d'entrée de jeu, sa pistole ; on jouait jusques à minuit, puis on avait un souper magnifique. Comme c'était une assemblée de beaux esprits autant que de joueurs, il se disait à table les plus jolies choses du monde, et le tout sans scandale et sans bruit. La marquise avait trouvé le secret de se faire respecter et l'on avait autant d'égards pour elle que si on eût été chez la reine. Outre que M"'' de Lancé avait de l'esprit infiniment, ceux qu'elle rassemblait chez elle en ayant aussi beaucoup, les uns faisaient le plaisir des autres. La compagnie se séparait à quatre heures du matin ; la marquise se couchait à cinq heures ; à midi elle prenait un bouillon, et avec cela elle attendait le souper. Le même train revenait tous les jours, et cela durerait encore, si AL de Champlatreus, jaloux de ce qu'elle lui enlevait tous les jours quelques joueurs, n'eût persuadé au roi que c'était une maison de désordre. Le roi l'a cru, et cette pauvre femme qui, par ses manœuvres, avait su se faire un revenu considérable, est maintenant ruinée.
AL le duc de Berry devient tous les jours plus charmant, il a des saillies les plus plaisantes du monde. Il y a quelque temps que, dînant avec les princes ses frères, on leur strvit trois lapereaux. M. le duc de Bourgogne les sentit tous les trois et prit celui dont il trouva le fumet le plus agréable. AL le duc d'Anjou fit de même à l'égard des deux qui restaient, et AL le duc de Berry, qui n'avait point à choisir, s'accommoda du troisième, et dit en le mettant dans son assiette : « Pauvre lape-
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reau, tu es bien malheureux de ce qu'il y a trois princes en France, car sans cela tu n'aurais pas été mangé ! » Comme il est extrêmement vif, il fait souvent de petites fredaines, et le roi lui fait ordonner les arrêts dans sa chambre. Un jour que le cas était apparemment plus grave que de coutume, son sous -gouverneur ordonna qu'on fermât les fenêtres, disant que les prisonniers ne loivent pas voir le jour. « Vous me faites bien plaisir, lui dit le jeune prince, puisque vous me garantissez par là d'une vue aussi désagréable que la vôtre. » Après cela, il se mit à badiner et à battre du tambour avec ses doigts sur une table. Le sous-gouverneur trouva encore cela mauvais et pria le prince de ne point toucher à cette table, puisqu'elle ne lui appartenait pas, et que tous les meubles étaient au roi. « Ah! dit-il, pour le coup vous ne me disputerez pas que ceci ne soit à moi, » et en même temps se mit à battre sur ses fesses. Le sousgouverneur eut toutes les peines du monde à garder son sérieux, et le roi rit beaucoup du rapport qu'on lui fit de cette scène. Le duc de Bourgogne est plus sombre et il y a des gens qui augurent mal de son règne. Le duc de Berry, faisant leur caractère, disait : « Le duc de Bourgogne est né le soir; aussi voit-on qu'il est d'une humeur sombre; le roi d'Espagne est né le matin, il est vigilant, il aime la chasse et à monter à cheval ; moi je suis né à midi, j'aime la table et la bonne chère. »
On me fit voir l'autre jour des vers assez plaisants au sujet d'un impôt qu'on a mis sur les armoiries. Vous y trouverez quelques obscénités, mais c'est la faute du poète et non la mienne ; ainsi je m'en lave les mains. Les voici :
Vous qui mordez sur tout par mille voleries, Marchands d'Edits, de Sceaux et d'Armoiries,
Infâmes maltoticrs (i), vous jDaie qui voudra, Malgré vous et vos dents et toute votre race Je veux porter de gueule à trois étrons de face. Voyons qui de vous y mordra ?
Je gagerais quasi que c'est un gascon qui a fait ces vers : peut-être en trouverez-vous l'auteur à Toulouse, car c'est là une saillie des bords de la Garonne.
Lettre de province.
Vous ne devez pas croire, Madame, (]ue j'aie toujours resté à Toulouse. J'ai fait, depuis que je vous ai écrit, la plus jolie tournée du monde, bien que ce soit dans un pays si rude qu'on n'y avait jamais vu de carrosse avant le mien ; encore m'en a-t-il pensé coûter la vie, pour avoir voulu l'y mener, car comme les chemins sont fort étroits, le cocher prit la peine de nous verser dans la rivière. On nous en tira par miracle et nous arrivâmes fort en désordre à Quillian, petite ville dans les Pyrénées-Orientales. On disait que ce pays était habité par des ours; aussi j'en ai rapporté un petit marcassin vivant, que j'ai donné au prince de Danemark, et qui lui a fait grand plaisir. Au reste, rien n'est plus faux que ce que les naturalistes nous content des ours ; ils viennent au monde comme tous les autres animaux et non pas comme une masse informe; c'est ce que j'ai vu : ainsi vous pouvez m'en croire.
Outre les messieurs que j'ai vus à Quillian, j'y ai encore fait connaissance avec une très jolie personne qu'on appelle M™'^ Descouloubre. Elle est fille du marquis de Chalabre et mariée à un homme si jaloux, qu'il ne lui permet pas de parler à qui que ce soit. Vous en jugerez par ce que je vais vous dire. Un jour qu'ils al-
(i) Ceux qui étaient cliargés de percevoir des droits injustes.
Les aimables da)iscurs.
laient ensemble voir un de leurs voisins et qu'elle était montée en croupe derrière lui, il la jeta par terre, parce qu'il entendait chanter un coucou, et courut, le pistolet à la main, après cet oiseau, pour se venger sur lui du malheur qu'il lui annonçait. Et, pendant ce temps-là, sa pauvre femme fut à pied chez leurs parents, qui la virent arriver toute crottée et dans un fort grand désordre, et, sachant l'aventure, ne purent s'eniiDêcher, après avoir blâmé le mari, de conter cette histoire à tous ceux de sa connaissance. On en faisait une infinité d'autres sur le compte de ce jaloux, tout aussi ridicules, et sa femme souffrait tout cela patiemment. C'est la meilleure personne du monde. Elle avait un cousin germain qu'on appelait le baron Daxat, qui avait beaucoup de mérite. Il était capitaine de dragons et ne faisait que de revenir de l'armée quand nous arrivâmes à Quillian.
Non loin de là, dans le pays de Quérigut, les moines parlent fort haut et font trembler ceux qui sont assez malheureux pour avoir le péché originel. Mais il est habité par des Miquelets, qui ne connaissent d'autre justice que celle qu'ils font eux-mêmes, et lorsqu'un ]u-édicateur s'ingère de les censurer un peu trop, ils le jettent, à coup de pierres, de la chaire en bas. La populace, amie du désordre, applaudit, et le pauvre orateur voit fondre sur lui une grêle de cailloux, à moins qu'il n'évite la lapidation par des complaisances criminelles et en flattant les vices de ses auditeurs, dont les maximes ne sont pas les plus chrétiennes du monde.
Nous passâmes au Montlouis, où M. d'Urban, oncle de M""® d'Urban d'Avignon, qui est gouverneur de cette place, nous régala parfaitement bien. M. de Melliaut, évêque d'Aleth, successeur de cet illustre M. Pavillon, dont la piété et la fermeté ont fait tant de bruit, nous traita aussi magnifiquement dans son palais épiscopal.
Nous allâmes aussi à Limoux (i), dans le même diocèse. Enfin, après avoir passé par des chemins impraticables et impratiques, grimpé des montagnes où les seules chèvres ont le droit d'aller, nous sommes arrivés ici, tombant, levant, et je ne vous ferai pas un plus long détail de tout ce que j'ai vu dans un pays si raboteux, ni de la ville de Perpignan où je n'ai pas fait un long séjour.
Je fus aussi à Montauban, comme je l'avais promis à M™^ Sanson; elle me régala à merveille. M. de Grillon, qui commande les troupes dans ce pays-là, fut de notre souper ; nous passâmes ensuite toute la nuit au jeu. Avant de partir, on me fit voir le Cours de Montauban, qui est très joli, et l'on me mena au jardin de l'évêque qui est la belle promenade. Je vis ce prélat, qui s'appelle Némond et est proche parent du gendre de M"" de Miramion. Il me dit que presque tout son troupeau était composé de nouveaux convertis qui lui donnaient beaucoup de peine à conduire, surtout à présent qu'ils se sont mis en tête que leur religion sera un article dans la future paix et que le prince d'Orange ne la signera qu'à cette condition ; je crois que ces pauvres gens s'abusent bien et que le prince songera plutôt à ses propres affaires et à assurer sur sa tête les trois couronnes (2) qu'il a su y camper.
(1) La petite ville de Limoux, sur laquelle M"'° du Noyer ne s'étend pas, est un des rares endroits où le carnaval se soit conservé. Le dimanche et le Mardi-Gras, la jeunesse, et une grande partie de la population, se revêt de dominos et de masques, et, un roseau à la main, au son d'une musique particulière toujours la même, jouée par une flûte et un violon, danse sur la pittoresque place des Couverts ou Arceaux. Les jeunes gens montent dans les maisons qu'ils connaissent, et, sous l'incognito de leur masque, toujours en dansant, offrent un cornet de dragées et des fleurs aux femmes ou jeunes filles qui leur plaisent.
(2) .■\ngleterre. Hollande, Pays-Bas.
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De Paris.
Je ne vous parle pas de cette fête magnifique que le duc du Maine (i) a donnée à Sceaux le jour du départ du roi d'Espagne (2) ; le Mercure Galant pourra vous en instruire ; je vous dirai seulement que toute la Cour et la Ville fut à Sceaux, que le roi eut une conversation particulière avec le roi d'Espagne et qu'après lui avoir donné ses instructions, il l'embrassa tendrement et le laissa dans les bras de M. le Dauphin, qui pleura en se séparant de son cher fils, et, après lui avoir dit adieu, il le suivait de loin, tenant un mouchoir sur ses yeux. Mais le roi le tira par le bras et lui dit : « Oii vas-tu, mon fils? » et le ramena dans ses appartements. Comme on s'était beaucoup réjoui de son avènement à la couronne d'Espagne, on s'est aussi fort affligé de son départ. Tout le monde i)leurait ce jour-là, excepté les princes ses frères, qui étaient charmés de \ovagcr en l'accompagnant jusqu'aux frontières d'Espagne. ?»[. le duc de Berry, avec sa vivacité ordinaire, dit au duc de Bourgogne : « Savez-vous, mon frère, pourquoi le roi nous fait accompagner le roi d'Espagne? — C'est, répondit ce prince, pour nous procurer le plaisir d'être ensemble le plus longtemps que nous le pourrons et pour nous faire voir en même temps la France. — Non, ajouta le duc de Berry, vous n'y êtes pas; c'est pour faire voir aux Espagnols qu'on leur a donné celui de nous trois qui valait le mieux. » Le duc de Bourgogne ne parut pas content de ce que le duc de Berry venait de dire, mais il ne témoigna pourtant pas son chagrin, qui n'a éclaté qu'au retour, c'est-à-dire lorsqu'ils s'en revenaient tous deux.
(i) Fils de Louis XI\' et lie M"" de Montcspan. (2) Le duc d'Anjou.
Ils eurent à ce moment un terrible démêlé sur les plans des villes où ils avaient fait quelque séjour et que le roi avait voulu qu'ils tirassent. Le roi les a obligés à se raccommoder, mais je doute, quelque absolu qu'il soit, qu'il puisse les engager à s'aimer : il y a une antipathie trop forte entre ces deux princes. J'ai ouï dire à ]M. de Beauvilliers que cela lui avait donné beaucoup de peine et que, lorsqu'ils étaient enfants, il fallait que le duc d'Anjou fût toujours occupé à raccommoder les querelles de ses frères. Le roi demandait au duc de Berry, s'il aurait bien pu se résoudre, au cas qu'il eût été fait roi d'Espagne, à lui déclarer la guerre, lorsqu'il aurait cru avoir sujet de se plaindre. « N'en doutez pas, dit-il; si mon Conseil l'avait trouvé à propos, j'aurais fort bien fait la guerre contre Votre Majesté. » Je ne crois pas que le roi d'Espagne soit de cette humeur; il emporte un cœur français dans ce pays-là, mais des manières et un extérieur tout à fait espagnols ; ainsi, il trouvera le secret de contenter tout le monde.
En attendant, le courrier, qui partit d'Orléans, n'apporta pas des nouvelles si réjouissantes, et jNL de Beauvilliers l'avait dépêché au roi dans l'amertume de son cœur, pour se plaindre de ce que, malgré toute sa vigilance, ce qu'on appelle l'innocence baptismale que le roi d'Espagne avait été obligé de garder jusqu'alors, venait de faire naufrage. Il avait surpris ce jeune monarque avec la nièce de sa nourrice, dans une situation qui ne demandait point de témoins, et le prince, en le voyant entrer, avait dit tout haut : « Est-ce que je n'ai pas là des gardes ! » Le dévot gouverneur, au désespoir de cette aventure, et du ton sur lequel son élève l'avait pris, en faisait ses plaintes au roi : mais le tartuffe Noailles, en fin courtisan, écrivit de son côté et tourna la chose en plaisanterie. Le roi prit le parti d'en rire, et
c'était aussi le meilleur parti qu'on pût prendre, puisque le roi d'Espagne était son maître. M. de Beauvilliers voulut renvoyer la demoiselle à Pans, mais le jeune roi n'en fut pas d'avis et quand on lui dit qu'elle était incommodée, il répondit que le voyage lut ferait du bien, et ordonna qu'elle suivît. Il fallut en passer par là, malgré les scrupules de M. de Beauvilliers qui, sous prétexte de quelque indisposition, re^'int bientôt a Paris, laissant le champ libre à M. de Noailles, dont la dévotion sait toujours s'accommoder au temps. Il a été autrefois maître d'hôtel de la Fontanges, ou son intendant, ainsi il ne faut pas s'étonner qu'il ait été commode dans cette occasion. Voilà comment on fait fortune.
Bien des gens disent que le Dauphin est un second Brutus qui, par politique, évite de briller et de paraître ce qu'il est. En effet, on l'a toujours vu soumis à son père, sans s'embarrasser du gouvernement, et jamais il n'a montré de vigueur qu'à l'occasion de la marquise du Roure. Quoiqu'il soit en âge d'avoir de l'impatience de monter sur le trône, il n'en a pourtant jamais marqué. Le roi, jaloux de son autorité, s'est tout réservé, sans que ce fils, son unif|ue héritier, en ait jamais murmuré, et il n'a jamais été fâché contre aucun ministre que contre M. Colbert. Il faut convenir aussi que le coup était piquant. Le prince de Conti avait perdu au jeu une somme considérable qu'il n'avait pas et qu'il fallait pourtant payer dans les vingt-quatre heures. Ce prince eut recours à Monseigneur qui, ne se trouvant pas en argent com})tant non plus, pria M. Colbert de lui prêter mille louis. M. Colbert lui dit qu'il en parlerait au roi, et Monseigneur, qui croyait qu'on pouvait bien risquer cette somme sur son propre crédit, se fâcha beau- ^'oup contre lui. Il vint ensuite en faire .ses plaintes
à feue M'"'' la Dauphine (i), qui lui conseilla fort sagement de prévenir le roi là-dessus, de peur que M. Colbert ne donnât un mauvais tour à la chose. Monseigneur se trouva bien d'avoir suivi le conseil de sa femme, car le roi ordonna qu'à l'avenir ses billets seraient reçus à l'Epargne. Je ne crois pas que ce prince en ait abusé, mais, enfin, il est toujours agréable de pouvoir tout ce qu'on \eut, quoiqu'on ne veuille pas toujours tout ce qu'on peut. M. de Louvois, qui a toujours été l'antipode de M. Colbert, ne laissa pas échapper cette occasion de faire sa cour à Monseigneur, car, après s'être plaint à ce prince de ce que, dans ses petits besoins, il ne s'adressait pas à lui, il lui envoya deux mille louis au lieu de mille que Colbert avait refusés. Le crédit de Monseigneur a été fort petit jusqu'ici. Ayant demandé au roi la grâce d'un condamné, réclamée par la populace, l'exécution avait été suspendue, mais le roi le pria de ne pas recommencer. Notre monarque veut qu'il n'y ait que lui sur notre horizon ; aussi est-il bien servi à sa mode ; jamais monarque n'a été aussi encensé que celui-là.
De Bagneres-de-Bigorre.
A Toulouse, on se demande d'avance : « Où irez-vous passer vos vacances? » On m'a fait cette question, et comme je suis bien aise de me mettre à la mode, et que je ne veux pourtant pas aller dans les maisons d'autrui, quoiqu'on m'ait fait l'honneur de m'en prier, je suis venue passer les vacances à Bagnères. J'ai fait revivre, pour cela, certain rhumatisme que vous m'avez connu autrefois et qui me sert de prétexte. On dit qu'on se réjouit à merveille dans ce pays-là, où les bains atti
(i) Marie-Christine de Bavière.
rent des gens de tous les côtés. Cet assemblage ne laisse pas d'avoir son mérite. J'y suis depuis huit jours, et, du train dont on s'}' prend, je crois que j'y pourrai bien passer six semaines sans ennui, car, depuis le matin jusques au soir, on ne songe qu'à s'y divertir. Il y a déjà fort bonne compagnie et il en arrive encore tous les jours. On y voit des personnes de tous les pays et de tous les âges, et cette diversité fait un composé assez agréable. La situation du lieu a aussi ses commodités.
Bagnères est une petite ville bien jolie sur la rivière d'Aldoure (i). Je ne vous parlerai pas de son ancienneté, ni du nom sous lequel ses bains étaient connus du temps des Romains, car vous avez eu la bonté de me turlupiner un peu sur ce que je vous ai dit d'Avignon et de tourner ma science en ridicule; ainsi je n'ai garde de vouloir à l'avenir faire la savante; je vous dirai seulement que Bagnères est près de Barègnes (2), où il v a des bains admirables pour les blessures. Ceux-ci sont pour les maux qui viennent naturellement, et les uns ^-t les autres sont très fréquentés. Les invalides de Barègnes viennent quelquefois augmenter la bonne compagnie de Bagnères et l'on voit souvent ici des officiers de la première volée ; on y joue gros jeu, on v boit autre chose que de l'eau. L'amour se met aussi de la partie, et, enfin, on est si fort occupé des plaisirs que l'on ne se donne pas le temps de sentir aucune indisposition ; ce que je vous dis est au pied de la lettre. J'avais cru jusqu'ici que le mal se faisait toujours sentir partout, mais ce que je vois me fait comprendre qu'un peu cie dissipation engourdit les douleurs.
Le chevalier de Gondrin, frère du marquis de Terme,
(i) Adour.
(2) Barèges.
Madame de Montespan.
Portrait de Bonnart.
est venu ici pour chercher du remède à des maux dont on prétend qu'il doit moins accuser Mars qu'une autre divinité. Ces maux, de quelque part qu'ils viennent, lui causent des douleurs si terribles dans les jambes qu'il est obligé, de les remuer continuellement et de faire des contorsions effroyables; cependant, dès qu'il est appliqué au jeu, ces mouvements convulsifs cessent ; il paraît aussi tranquille qu'un autre, mais, le jeu fini, il se ressouvient de son mal et le mou\'ement recommence tout de plus belle ; ce qui fait bien voir, comme dit La Fontaine, qu'opinion fait tout. Le chevalier de Gondrin est très philosophe au jeu; l'on voit bien que c'est sa passion dominante, et vous jugez, Madame, que ce n'est pas un amant fort dangereux.
Il est, comme vous le savez, germain de ^L de Montespan, et, comme moins intéressé, il ne se fait pas de peine de parler de l'aventure de sa chère cousine; il m'en a raconté des circonstances assez particulières. Il me disait l'autre jour qu'il était chez le marquis d'Antin, son oncle, père de M. de Montespan, lorsqu'il reçut une lettre de Paris dans laquelle on lui marquait que le roi était amoureux de sa belle-fille, et que le bonhomme avait interrompu sa lecture en criant : « Dieu soit loué ! Voici la fortune qui commence à entrer dans notre maison. » Il m'a parlé aussi de toutes les extravagances que fit M. de Montespan là-dessus, lorsque, envisageant la chose d'un autre œil que son père, il fut à la Cour avec un grand deuil, chercher à altérer sa santé pour pouvoir gâter celle de sa femme, si les précautions que l'on a prises pour la mettre à couvert de ses approches ne l'avaient garantie de ce péril. Enfin, comme pour se venger de M™'' de Montausier, qu'il croyait avoir favorisé les desseins du roi, il avait fait prier, au nom de cette duchesse, une bonne partie de la Cour à dîner
chez elle, et qu'au milieu du repas il avait dit à toute la compagnie que c'était lui qui les avait fait rassembler pour leur faire voir la plus fameuse entremetteuse de la Cour ; il lui donna même un autre nom dont je ne juge pas à propos de me servir ; il renversa la table et fit un si terrible fracas que ^I™^ d^ Montausier en perdit l'esprit. Elle crut ensuite avoir vu son fantôme un jour qu'elle était seule dans la grande galerie, et crut voir à son côté une dame faite et mise tout comme elle. Elle lui demanda son nom; l'autre lui répondit qu'elle était la duchesse de Montausier. Cette réponse, que la véritable duchesse crut entendre, l'épouvanta; elle courut dans son appartement, oii l'on s'aperçut bientôt du désordre de son esprit. Pour moi, je m'imagine que M™® de Montausier vit sa figure dans les glaces de la grande galerie, et que son esprit, un peu troublé par l'algarade de M. de Montespan, lui persuada tout autre chose.
Voici un autre conte assez plaisant, toujours du chevalier de Gondrin. M""^ de Montespan, après avoir été déclarée maîtresse du roi, fut un matin faire des emplettes, et ne voulant pas qu'on mît dans son carrosse ce qu'elle avait acheté, elle chargea la marchande de lui faire apporter chez elle. De peur de quiproquo elle lui demanda si elle la connaissait bien. « Oui, vraiment. Madame, lui répondit la petite marchande, j'ai bien l'honneur de vous connaître. N'est-ce pas vous qui avez acheté la charge de M™'' de La Vallière? » Je ne sais comment M""^ de Montespan prit la chose, mais je sais que j'ai bien ri lorsque le chevalier me la conta. Il me dit encore que lorsque M™^ de Montespan fut disgraciée, elle voulut rendre au roi les pierreries dont il lui avait fait présent, et les lui envoya dans une cas- .sette. Le premier mouvement du roi fut de ne pas les
recevoir ; mais ^I""' de Maintenon, qui était auprès de Sa Majesté, le pria d'ouvrir la cassette et d'en retirer les bijoux qu'elle trouva les plus beaux. On renvoya ensuite le reste à M""' de Montespan, qui comprit qu'elle avait fait une sottise et qui garda ce qui lui restait.
De Paris.
Je souhaite, Madame, que vous ayez autant de plaisir à Bagnères que j'en ai eu. en lisant votre letti-e. Vos nou- \-elles et la manière dont vous les contez, tout cela est si engageant, que je voudrais que vos lettres fussent plus longues et que vous m'en écrivissiez plus souvent.
Une grande nouvelle, que vous ne savez peut-être pas, c'est que l'empereur du Maroc a fait demander en mariage M™® la princesse de Conti qui, comme vous voyez, porte ses conquêtes plus loin que celles d'Hercule, puisque le royaume du ^Maxoc est au delà des colonnes de ce héros. On dit que cet empereur basané, sur le rapport qu'on lui fit de notre belle princesse, fit dessein de venir lui-même incognito en France et qu'il était un de ces M ar gageas que nous avons vus à la suite de l'ambassade du Maroc. Quoi qu'il en soit, il paraît fort amoureux et offre des conditions très avantageuses, que le roi n'a pourtant pas envie d'accepter. M™^ la princesse de Conti a encore moins envie d'aller en Afrique. Elle aime beaucoup mieux faire les délices de notre Cour que de régner sur les monstres de ce pays-là et je trouve qu'elle n'a pas tout à fait tort. Cette aventure a bien faire rire la Cour et la Ville. Cependant, comme le roi \'eut ménager le prince marocain, il l'a refusé fort honnêtement et s'est retranché sur la différence des religions.
Je rencontrai, chez la comtesse d'Aulnoi, M. de Saint- Olon qui a très bien servi le roi dans ses négociations
à Gênes et au INIaroc. Il nous parla des mœurs et coutumes des Africains, d'une manière à ne pas nous donner grande envie de nous aller transplanter dans ces pays barbares. Il nous conta que l'empereur du Maroc se donnait souvent le plaisir d'exécuter lui-même les criininels ; qu'il avait une adresse merveilleuse à trancher les têtes et que ce fut au retour d'une de ces sortes d'expéditions qu'il lui donna audience. Sa Majesté marocaine le reçut dans son écurie. Elle paraissait de fort mauvaise humeur. Son habit était marqué du sang de ces pauvres malheureux qui venaient de mourir de sa main; et M. de Saint-Olon craignait fort qu'il ne lui prît envie, pendant qu'il était en train de décoller, de lui faire aussi l'honneur d'essayer son adresse sur sa personne, honneur dont il se passait très bien et qu'il avait quelque raison de oraindre, parce qu'il n'avait rien d'agréable à annoncer à cet empereur dont le roi n'avait pas voulu accepter certaines propositions. Le récit de M. de Saint-Olon n'était pas de son goût : il lançait de temps en temps des regards irrités sur lui, en se grattant méthodiquement la jambe gauche. Je doute qu'il eût pu plaire dans cette attitude à notre charmante princesse de Conti dont il a été si fort amoureux. Quoi qu'il en soit, il ne plaisait guère dans ce quart d'heurelà au pauvre M. de Saint-Olon, qui se déplaisait fort dans cette écurie. Il en sortit avec plaisir, aussi bien que des Etats de ce prince, car, heureusement pour lui, c'était là son audience de congé, et je vous avoue que la fin de son discours nous fit à tous un vrai plaisir, et que, quoique nous le vissions en bonne santé, nous tremblions pour lui pendant tout son récit.
Celui qu'il nous fit de son voyage à Gênes n'était pas moins touchant et vous avez pu voir, dans la relation de cette affaire, le risque qu'il y courut : peu s'en
fallut qu'il n'en fût la victime. Son secrétaire, qu'on appelait Valdeiron, qui était de Nîmes, eut la question ordinaire et extraordinaire et soutint tous ces cruels tourments avec fermeté, sans jamais vouloir dénoncer les personnes qui étaient de bonne volonté pour la France. On le mena en place publique pour être pendu, et l'aspect du gibet ne fut point capable d'ébranler sa constance. Il trouva même le secret, pendant qu'on le conduisait, d'avaler certains papiers qu'il portait toujours sur lui, de peur qu'après sa mort on ne découvrît par là les secrets qu'il avait tant de soin de cacher. Le Ciel récompensa sa fidélité : car les Génois, après lui avoir fait souffrir les douleurs les plus cruelles, et lui avoir donné la plus terrible des frayeurs, ne jugèrent pas à propos de pousser les choses plus loin et d'exécuter la sentence de mort prononcée.
Il avait été plus heureux que le pauvre M. de Pongibeau qui, deux heures après avoir été cité en jugement, fut condamné et exécuté, toujours par provision, et paya de sa tête la manière avec laquelle il avait cru pouvoir soutenir les droits de la France. Son supplice valut deux mille livres à sa veuve, qui depuis a épousé le comte de Crussol, parent du duc d'Uzès, que sa famille avait fait enfermer à la Bastille et qui avait trouvé le secret d'en sortir.