‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 16 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Duel de femmes. — Mort de Monsieur. — M"^ de Seri, maîtresse du duc d'Orléans. — La Desmare. — Loison dite Tontine. — Chanson de la Duchesse pour le mariage du duc de Vendôme. — Lyon. — Mort du Dauphin. — Les leçons de luth du marquis de Ségur et de l'abbesse de la Jove. L'auteur des Lettres Portugaises. — La reine Christine et Monaldeschi.

Ox dit qu'il va venir du Bas-Languedoc au Parlement de Toulouse un assez plaisant procès : c'est un duel de femmes. Une dame de Beaucaire ayant trouvé, dans une assemblée, une fille de condition qui avait été autrefois la maîtresse de son mari et qu'elle soupçonnait peut-être de l'être encore, lui dit des choses si piquantes que la demoiselle, qui n'était pas d'humeur endurante, après lui avoir répondu quelques duretés, lui jeta un chandelier à la tête. Comme tout le monde était occupé au jeu, on n'avait d'abord pas fait attention à cette querelle, mais, dès qu'on s'aperçut qu'on la poussait au delà de l'invective, on fit tout ce qu'on put pour la terminer. Le chandelier n'avait porté que contre une muraille et par conséquent avait fait moins de mal que de peur. On obligea les dames à s'embrasser, et l'on crut que cela serait fini ; mais on se trompa, car la demoiselle en^x)va le lendemain un cartel à son ennemie

ZZi MADAME DU NOYER

pour lui dire de venir à dix heures dans un jardin où elle la trouverait avec deux épées pour vider cette querelle en tête-à-tête.

La dame n'eut garde de manquer au rendez-vous ; la demoiselle lui donna le choix des deux épées, et, après avoir fermé la porte du jardin, elles commencèrent leur combat avec l'adresse que peuvent avoir deux dames plus accoutumées à l'exercice de la quenouille qu'à celui de l'épée. Elles se chamaillèrent fort longtemps et firent tant de bruit qu'on les entendit d'un jardin voisin; on crut que c'étaient des hommes qui étaient aux prises, et on courut d'abord pour les séparer. Il fallut rompre la porte ; on. entra, et on fut bien étonné de voir deux femmes qui se portaient des bottes à tort et à travers. La chaleur du combat les avait empêché de sentir leurs blessures ; mais dès qu'on les eut désarmées et qu'elles virent couler leur sang, elles tombèrent toutes deux évanouies ; on les emporta chez elles, et on trouva que la femme avait un coup.d'épée dans le téton gauche et la demoiselle dans la cuisse. Elles ont été toutes deux très mal, et pendant qu'on travaillait à leur guérison, les parents ont fait.de part et d'autre de grandes procédures ; mais on croit que M. de Baville accommodera cela. Il dit qu'il fallait' que le. roi établît à l'avenir des juges pour décider du point d'honneur entre les femmes et de leurs querelles, et que celle-ci, à laquelle il veut donner un. tour comique, n'est pas du ressort des maréchaux de France. Il en a écrit en Cour de manière à faire rire le roi i)lutôt qu'à l'irriter contre des femmes si -déterminées. Voilà pourtant qui fait honneur à notre sexe et qui fait voir que si l'on nous employait, nous serions bonnes' à quelque chose ; et, franchement, je crois que quand messieurs les hommes nous empêchent •d'aller à la guerre, c'est bien moins pour ne pas nous

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faire partager le péril que pour n'être pas obligés de partager avec nous leur gloire.

De Paris.

La Cour est présentement occupée à pleurer la perte de Monsieur (i), frère du roi, et M. de Chartres est à présent duc d'Orléans, honneur que le roi s'était engagé de lui continuer en faveur de son mariage (2). Ce bon prince est mort subitement d'un sang échauffé au lansquenet qui lui a causé une espèce d'apoplexie. Il y avait longtemps qu'on lui prédisait que le jeu lui jouerait un mauvais tour, mais il ne pouvait pas se résoudre à le quitter. Le roi a paru fort touché de sa mort. Madame prend le parti de la retraite et M. le duc d'Orléans se console avec M"" de Seri, fille d'honneur de Madame, dont il a fait présentement sa maîtresse déclarée. C'est une fort jolie personne qui apparemment le fixera et lui fera oublier la petite Desmare. Vous savez que cette comédienne avait succédé dans son cœur à la Florence, danseuse de l'Opéra. Mais vous ne savez peut-être pas qu'elle faisait infidélité à ce prince en faveur du petit Baron (3). La chose a été avérée; elle n'en a pas disconvenu, et M. le duc d'Orléans lui a ôté le fils qu'il lui avait fait et tous les présents dont il l'avait comblée. Elle a tout rendu avec joie, s'estimant trop heureuse de ce qu'on lui laissait la liberté de se donner tout entière à son cher Baron ;

(i) Philippe, premier duc d'Orléans. Epousa d'abord Henriette d'Angleterre, et ensuite Charlotte-Elisabeth de Bavière.

(2) Il avait épousé une des filles de Louis XIV et de M"" de Montespan.

(3) Le comédien.

prétendant, par des sentiments aussi désintéressés, donner à corps perdu dans l'héroïsme. M. le duc d'Orléans l'a quittée avec regret, mais la charmante Seri le console de tout.

La brune Loison, autrement dite Tontine, dont je vous ai déjà parlé, a épousé, pour se donner du relief dans le monde, un vieux gehtilliomme nommé M. Cornu de la Boissière. Ce nom paraît fait exprès et convient parfaitement bien au sujet. La demoiselle était belle, et comme elle a su mettre à profit ses attraits, elle avait ramassé de grands biens dont elle a ébloui le bonhomme. Ce mariage a donné lieu à bien des plaisanteries. Dans la suite, on lui a fait des affaires à la Cour, parce qu'on prétend qu'il a toléré les complaisances que sn. femme a eues pour M. le duc de Berry. Ce prince la convoita dans un bal où le chevalier de L... l'avait menée. Il pria ce seigneur de lui faciliter un tête-à-tête avec elle. Le temps et le lieu étaient fort propres, maïs le chevalier s'en excusa fort prudemment, disant qu'il était trop jeune pour un pareil emploi. Il se trouva des gens plus hardis qui, au hasard de tout ce qui pouvait en arriver, servirent la passion du prince. Ils ont même été assez heureux pour qu'à la considération de leurs parents, le roi ne s'en soit pas pris à eux et que toute sa colère soit tombée sur le mari commode.

Il faut que je vous régale d'une chanson que Li Duchesse a faite en l'honneur du mariage de sa belle sœur avec JNI. le duc de Vendôme (i). Vous savez que M™" ta Duchesse est femme de M. le Duc, fils de M. le Prince (2), et frère de M"" de Condé, que le duc de Vendôme vient d'épouser. Or, écoutez la chanson. La

(i) Fils du duc de Vendôme et de Marie Mancini. (2) De Condé.

poésie en est un peu gaillarde, mais c'est la faute à l'auteur et non pas la mienne.

Préparons dessus nos musettes Pour Vendôme nos chansonnettes.

Il donne dans le sacrement, L'épouse sera bien baisée S'il est sur elle aussi souvent Qu'il est sur sa chaise percée.

Encore un coup, Madame, honni soit qui mal y pense, comme dit la devise d'Angleterre. Si quelque fausse prude condamne la liberté que je me donne de parler des choses qu'elle se contente de penser, parce qu'il n'est peut-être pas en son pouvoir de faire mieux, ou pour mieux dire pis, tant pis, deux fois tant pis pour elle. Le mariage du duc de Vendôme a été fort approuvé, la Cour et la Ville y ont api)laudi, et il y a tout lieu d'en être content, puisqu'il n'aurait jamais pu prendre une femme de meilleure maison, ni d'un mérite et d'une piété plus solides. Ils tiennent leur cour au Temple qui est, comme vous le savez, la mai.son du Grand-Prieur de France, frère du nouveau marié. Les vers de M"'*" la Duchesse ne sont pas les seuls qui ont été faits sur ce mariage; vous en trouverez bon nombre d'autres dans le Mercure Galant, où nos beaux esprits ont eu soin de mêler les mvrtes avec les lauriers et de chanter la valeur de l'époux et les vertus de l'épouse.

Cette princesse a eu aussi l'occasion de versifier sur le compte de la marquise de *** qui, pendant que son mari cacochyme ne s'occupe que de médecins et d'apothicaires et devient le second tome du Malade ima^^inaire, songe de son côté à passer son temps du mieux qu'elle peut. Comme le tempérament décide sur le choix des plaisirs, le sien l'a déterminée en faveur dç l'amour,

qui est celui pour lequel M™" la Duchesse a le moins d'indulgence. Elle prétend que le vin doit l'emporter sur tout, comme chez elle, et ne saurait souffrir qu'on préfère la galanterie au plaisir de boire. La marquise a encouru sa haine par des sentiments opposés et -n i ressenti les effets par un sonnet qui a été envoyé à son mari, sur des rimes connues :

Du plus grand des cocus, tu peux prétendre au Buste. Ta femme, dont le cœur n'eut jamais des Glaçons, Dans le champ de Vénus rassemblant ses Moissons, Ainsi que ses amants, t'a rendu moins Robuste.

Plus savante en amour que la fille d'Auguste, Aux belles de la Cour elle fait des Leçons. Dans son cœur les vertus passent pour des Chansons, Et pour elle l'hymen n'eut jamais de loi Juste.

On dirait à la voir paraître avec Orgueil, Qu'à toi seul dans son lit elle a fait bon Accueil, Que de ses passions tu fus la forte Digue.

Mais on sait que... par de secrets Ressorts,

Des dernières faveurs la rendit si Prodigue,

Que qui veut, peut chez elle assouvir ses Transports.

Au reste, je vous ai parlé du mariage du duc de Vendôme, et je ne vous parlerais pas de celui du duc de Berry? Ce ne serait pas bien. Il vient d'épouser, par ordre du roi, une jeune et belle princesse. Vous comprenez bien qu'il aura obéi sans peine à un ordre de cette nature. Le roi l'a marié à ^Lidemoiselle, fille de M. le duc d'Orléans et d'une princesse née des amours de Sa Majesté, et qui ne peut par conséquent qu'être très jeune. Quelle joie pour la pauvre M™'' de Montes pan si elle avait pu regarder cela de quelque coin et voir ainsi son sang approcher toujours plus près du trône! C'était beaucoup que sa fille eût épousé le neveu

du roi, mais c'est bien plus de voir sa petite-fdle mariée au fils d'un Dauphin et à un prince qui fait les délices de la France. Il est jeune aussi et c'est un très joli assemblage oii les jeux et les amours ont tout l'air de bien tenir leur partie. Nous avions besoin d'une nouvelle Cour aussi brillante que celle-là pour ramener les plaisirs que la dévotion et le sérieux avaient éloignés. J'espère que le duc de Berry les fera revivre, car il m'a toujours paru d'un tempérament à aimer la joie. On leur a donné le Palais du Luxembourg, dont le jardin va être aussi fréquenté à présent que les Tuileries.

Le duc de Berry est un prince autant aimé qu'il est aimable, et madame son épouse est toute charmante et a été élevée avec tout le soin imaginable. Ainsi, par la naissance et par l'éducation, elle ne peut qu'être très accomplie, et elle n'a pour cela qu'à ressembler à M™" la duchesse d'Orléans (i), sa grand'mère, qui a fait l'admiration du roi. On écrit de Rome que le pape se dispose à donner le bouquet à M™'' la duchesse de Berry. Je ne prétends pas dire qu'il ait dessein de lui donner le bal, car outre que le carnaval e.st passé, on sait bien qu'une galanterie d'éclat ne conviendrait pas à Sa Sainteté. Il ne s'agit donc ici simplement que d'un bouquet, mais qui n'est rien moins que simple, puisqu'il est composé d'une rose d'or que le Saint-Père a pris la peine de bénir en cérémonie et à laquelle il a attaché un très gros diamant et quantité d'autres. Je sais bien qu'à sa place je recevrais avec plaisir un présent aussi précieux.

Il serait à souhaiter que le même printemps qui fait éclore de si belles fleurs à la France, n'en menaçât pas les Lys par les approches d'une campagne qui, selon toutes les apparences, leur donnera une terrible atteinte

(i) Marguerite de Lorraine.

en approchant les ennemis de nos portes. Nous faisons ici de notre mieux pour leur en défendre l'entrée, et le roi a de nombreuses armées sur pied avec lesquelles il prétend les arrêter et les obliger même à retourner sur leurs pas. Nous verrons ce qui en sera. En attendant, nous voici à cette heure obligés de donner au roi la dîme des biens qui nous restent. Je voudrais de tout mon cœur être huguenote pour que quelque motif de religion m'eût fourni un prétexte de passer dans les pays étrangers, car je crains tout de bon de mourir de faim dans celui-ci. Il faut, pour satisfaire au nouvel édit, faire son inventaire de son vi^•ant, chose très désagréable. Aussi se soulève-t-on terriblement contre cet impôt, et si fort, qu'on est obligé de se servir des troupes qui sont dans les provinces pour forcer les peuples à se soumettre aux ordres du roi, et c'est presque une seconde Dragonnade. En vérité, si ceci dure, je ne sais pas ce que nous deviendrons.

De Lyon.

Je trouve, Madame, le mariage du duc de Berrv le mieux assorti du monde, et je défie la muse égrillarde de M™*^ la Duchesse de pouvoir en faire la critique, ni de donner de certaines idées de l'époux, qui est d'un âge et d'une tournure à n'avoir pas besoin de caution sur les devoirs matrimoniaux qu'il a tout l-'air de bien remplir.

Je suis dans une des plus belles villes du royaume, qui, selon moi, l'emporte sur Toulouse, quoiqu'elle n'ait pas un Parlement. On prétend que c'est par politique qu'on n'a pas voulu en mettre un, de peur de déranger le commerce, qui est ici florissant et qui serait bientôt détruit si messieurs les marchands se mettaient la vanité dans la tête et achetaient des charges à leurs enfants,

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au lieu de les élever dans le négoce. La situation de cette ville est très belle ; on voit, avant d'y arriver, quantité de maisons de campagne. Le château de Pierre- Encise, séjour des criminels d'Etat, bâti sur des rochers escarpés, paraît un lieu de défense en cas de besoin. La rivière de Saône traverse la ville et s "y perd dans le Rhône, qui en baigne les murailles. Il v a de très belles rues et des quais magnifiques, mais ce qui m'en plaît le plus, ce sont ces montagnes qui forment le plus bel aspect du monde, sur lesquelles on voit de très belles églises, des couvents d'hommes et de femmes, des arbres et de la verdure, et où, sans sortir de la ville, on trouve tous les agréments de la campagne.

C'est là qu'est cette miraculeuse église de Fourvîères, célèbre par les fréquents pèlerinages qu'on y fait ; celle de Saint- Irénée, autrefois évêque de Lyon, le tombeau des Deux-Amants tant vanté par M. d'Urfé dans son Astrée. Ce que j'ai pu apprendre sur ce tombeau des Deux-Amants, qu'il ne faut pas confondre avec celui qui est sur le bord de la Seine, entre Paris et Rouen, c'est que celui-ci renferme les corps d'Hérode et d'Hérodiade, qui furent relégués j)ar Caligula quelque temps après la mort de Xotre-Seigneur. Comme cette princesse voulut suivre son époux dans son exil et qu'elle se donna là-dessus des airs de belle passion, on lui a fait l'honneur de lui donner le beau nom d' «amante», que celui de a femme » détruit ordinairement, et elle le garde encore justjue dans le tombeau. Voilà ce que la tradition m'a appris et que je vous donne comme on me l'a donné. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Pilate et Hérode ont été exilés presque en même temps sur les bords du Rhône, et que ces malheureux, qui avaient eu part à la mort de Notre- Seigneur, y ont fini leur triste destinée. Il ne me manque plus, après avoir vu tout ceci, que de passer par les

Madame de Mainleiuni.

lieux où Judas s'est pendu, et ie suis si ambulante que, du train dont je vais, je ne aésespère pas d'arriver un jour en Palestine.

Lvon est une espèce de petit Paris; je n'ai point encore vu de ville qui lui ressemble mieux. J'ai vu cette horloge dont vous avez entendu parler, qui est dans l'église des comtes de Saint- Jean et qui est si merveilleuse, qu'on fit crever les yeux à l'auteur, après qu'il en eut fait une pareille à Strasbourg, pour l'empêcher d'en faire davantage. Je me suis promené dans une très belle place qu'on appelait Belle-Cour, qui est d'une grandeur extraordinaire, et lorsqu'on y fit dresser la statue équestre du roi, on lui donna le nom de place Royale. C'est dans cette place que s'assemble journellement le beau monde pour se promener en carrosse ou autrement et où se donnent toutes les fêtes de ce pays en carnaval. Il y a des tilleuls qui y forment une belle allée qui aboutit sur le rempart qui en est tout garni. Le Rhône coule au pied, et c'est là que se fait l'assemblage du Rhône et de la Saône; l'air et la vue y sont enchantés. C'est dans cette enceinte que loge le prince d'Harcourt et tout ce qu'il y a de noblesse et de gens d'affaires. A l'autre bout de cette place, la Saône y coule; on la passe sur un grand pont de bois où il y a des bancs des deux côtés sur lesquels on va le soir respirer au frais et où la vue a de quoi s'arrêter agréablement, car on découvre de là les deux côtés de la ville et les montagnes qu'elle renferme, et on voit passer une infinité de petits bateaux, qu'on appelle des bêches, que des femmes habiles en l'art de ramer conduisent de la manière du monde la plus plaisante, se disputant ceux qui veulent traverser l'eau par leur moyen.

Outre les promenades de la place Royale, il v a celle de la place des Terreaux ; la Maison de Ville y est bâtie : c'est un des plus beaux édifices de ce genre. Le couvent des Dames de Saint-Pierre, qui est une abbaye royale, et d'autres belles maisons forment le reste du carré où

le beau monde de ce quartier se promène ordinairement le soir. On ne sait ici ce que c'est que gens de qualité. Excepté chez les comtes de Saint-Jean et les abbayes royales, où la naissance est nécessaire, on n'en fait presque partout ailleurs aucun cas, et ce sont les banquiers qui brillent ici ; ils possèdent les premières charges ; leurs femmes sont sans dispute appelées madame, et disputeraient, en cas de besoin, le haut du pavé aux duchesses. Elles ont de beaux carrosses, elles sont magnifiques dans leurs habits, dans leurs meubles et dans le nombre de leurs domestiques. Elles ont du goût, de la politesse, et sont d'une société très charmante; elles jouent gros jeu et font de belles dépenses.

Je trouvai l'autre jour chez M""" Poilicourt, trésorière de France, le duc de Ventadour, qui me conta mille particularités, entre autres que le roi avait été voir deux fois le cabinet de M. de Servières, qu'on ne visite plus maintenant, et après qu'il lui en eut fait admirer toutes les raretés, M. de Servières avait tiré un rideau et dit à Sa Majesté, en lui montrant de très beaux petits enfants qu'il avait fait cacher derrière : « Il est juste, Sire, puisque vous avez vu mes ouvrages du jour, que Votre Majesté voie aussi ceux de la nuit. » Le roi fronça les sourcils, trouvant quelque chose d'un peu trop libre là-dedans, et ne fit point de présent à ces petites personnes. Ainsi M. de Servières se frustra par là du succès de son imagination.

De Paris.

Je suis obligée. Madame, de commencer ma lettre par un endroit bien triste, et la mort de Mgr le Dauphin, que les gazettes vous ont sans doute déjà apprise, me

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fournit un sujet bien douloureux de vous entretenir. Vous savez combien ce cher Dauphin était aimé et vous pouvez juger combien on est affligé de sa perte. C'est un deuil général dans Paris ; on doute même que Sa Majesté puisse y survivre, quoique sa piété lui ait fait prendre cela avec beaucoup de fermeté. On fait ce qu'on peut pour le dissiper, et vous croyez bien que M"'" de Maintenon ne s'oublie pas dans cette occasion et qu'elle fait de son mieux pour le consoler. Il n'y a personne (]ui soit plus propre à cela qu'elle l'est.

Il est mort le dixième d'avril sur les onze heures du .soir. Quelques médecins prétendent que ce n'est pas à la petite vérole seule que la France doit imputer ce malheur et qu'une attaque d'apoplexie, dont le Dauphin avait déjà été menacé, s'est jointe de surcroît à son mal. (^)uoi qu'il en soit, le venin était si fort, que deux heures après, on ne pouvait pas durer dans sa chambre et qu'on fut obligé d'aller chercher les Sœurs Grises pour l'ensevelir. (Jut'l sujet (riiumiliatioii pour la nature humaine! 11 n'y a pas eu moyen, non plus, de l'exposer dans un lit de parade et il fut porté de nuit à Saint-Denis sans ])ompe, comme si ce n'avait été (ju'un simple particulier. Il n'y avait même aucun de ses aumôniers dans le carrosse où l'on mit son corps, car la mauvaise odeur ne leur aurait i)as permis d'y entrer. On l'a mis en dépôt dans cette église, le rendez-vous de toute la famille royale, et dans quelcjue temj)s on lui fera des obsèques convenables.

La princesse de Conti n'a rien ménagé dans cette occasion, et voulant partager le péril auquel ce cher frère était exposé, elle a toujours resté auprès de lui et lui a rendu les soins les i)lus tendres et les plus affectueux jusques à son dernier sou])ir. On croit qu'elle sui- \ra le l^auj)hin au tombeau, et l'on dit déjà (]ue le

LETTRES lltSTOHIoUKS RT GALANTES 20/

venin a fait impression sur elle et qu'elle a actuellement la petite vérole, quoiqu'elle l'eut eue assez cruellement dans le temps qu'elle fut funeste au prince de Conti, son époux. Elle fut même, en quelque manière, funeste à sa beauté, et l'on n'aurait pas cru, à voir comment elle en avait été marquée, qu'elle eût dû l'avoir une seconde fois. On dit que cette princesse a paru inconsolable de la mort de cet aimable frère. Le duc de Berry en est aussi extrêmement touché ; il en a même été malade.

Le roi a nommé dans le moment M. le duc et M"" la duchesse de Bourgogne, Dauphin et Dauphine de France. Le Dauphin a fait en mourant un testament verbal, c'est-à-dire qu'il a prié le roi de partager sa succession entre les trois princes ses fils, voulant que le roi d'Espagne, qui avait toujours été son enfant chéri, ne fût pas exclu du partage. Son intention a été exécutée ; on a envoyé un million à Philippe, il y en a eu un pour le duc de Berry, et le Dauphin, qui, en faveur de son droit d'aîné, eut le choix des portions, a pris pour sa part Meudon et toutes les terres qui en dépendent. Voilà à quoi s'est monté l'inventaire du fils unique du roi et l'héritier j^résomptif de la couronne. Je crois que la dépouille de Bourvalais ou de quelque autre maltôtier serait plus considérable. C'était un prince accompli, vertueux, équitable. S'il ne s'est pas mêlé des affaires du gouvernement, c'est parce qu'il n'a pas voulu avoir part aux injustices qui se sont commises depuis un certain temps par les mauvais conseils qu'on a donnés à notre monarque.

Ce qui augmente la douleur des Français, c'est qu'on a des préventions contre M. le duc de Bourgogne. On s'est imaginé, je ne sais sur quoi, que ce prince, suivant !: même esprit et le même caractère qui domine à présent,

son règne n'apporterait rien d'avantageux. Je crois pourtant qu'on a une fausse idée de ce prince ; il ne serait pas possible qu'un élève de 1" archevêque de Cambrai et du duc de Beauvilliers n'eût pas des sentiments équitables. D'ailleurs, il a paru, dès la plus tendre enfance de ce prince, qu'il avait beaucoup d'esprit et de raison, et il y a bien des diamants qui augmentent de prix lorsqu'ils sont mis en œuvre.

Lettre de province.

On dit que M. le prince de Conti, passant dans son voyage de Pologne, par une ville d'Allemagne dont je ne sais pas bien le nom, s'y trouva fort incommodé, et que, sur ce qu'on lui vanta la science d'un médecin qui passait dans le pays pour un second Esculape et qui guérissait, à ce qu'on disait, de toute sorte de maux et autres, il voulut bien le faire appeler. Le mal n'était pas dangereux, il était causé par la fatigue du voyage, et, comme il pouvait l'accrocher au milieu de sa course, le prince était bien aise d'y remédier promptement. Le médecin allemand y travailla avec le même succès qu'il Evait fait dans toutes ses cures et mit bientôt Son Altesse en état de continuer son voyage. Le prince en fut très content, et, un jour qu'il regardait attentivement notre médecin : « Sortez, » dit -il à toutes les personnes qui étaient dans sa chambre ; après quoi, se tournant vers lui : « Mon ami, continua -t-il, il me semble que je vous ai vu quelque part. N'avez-vous pas été autrefois à moi? — Oui, mon prince, dit alors le pauvre médecin ; je supplie Votre Altesse de ne pas me perdre. On a ici de la confiance en moi; j'y ai fait une espèce de fortune, et tout cela serait renversé, si on savait que c'est dans vos écuries que j'ai étudié en médecine; car. Monseigneur,

puisque Votre Altesse m'a fait l'honneur de se rappeler mon idée, elle se souvient sans doute que j'ai été un de ses palefreniers. Je voyais là comment on traitait les maladies des chevaux, quels étaient les remèdes qui opéraient le mieux sur eux, et, m'imaginant qu'ils pourraient faire le même effet sur les humains, je me résolus à m'ériger en médecin, et je m'en donnai moi-même la licence ; mais comme il fallait, pour exercer une profession aussi différente de la première, se dérober à ceux qui m'avaient vu l'étrille à la main, je crus que je devais me dépayser, et je vins m'établir ici, où j'eus le bonheur de réussir. Ce succès m'a fait faire un mariage avantageux et je n'ai à désirer présentement que la continuation de ma bonne fortune. Ainsi, Monseigneur, comme dans la profession que j'ai embrassée tout roula sur la prévention et qu'on pourrait en prendre à mon désavantage, je supplie très humblement Votre Altesse de vouloir bien me garder le secret là-dessus. — Je vous le promets, dit alors le prince, je loue votre ambition et je suis fort aise qu'elle ait bien réussi. Vous avez fort bien fait, voulant vous élever au-dessus de votre première condition et prendre un métier honorable, de vous déterminer pour celui où la science est le moins nécessaire et où l'on peut être ignorant impunément; songez seulement à ne pas traiter toujours les hommes en chevaux et ne pas risquer des remèdes trop violents : je suis très content de ceux que vous m'avez donnés. » Après cela il le récompensa à sa manière, c'est-à-dire en prince très généreux.

Ce n'est pas toujours la vertu des grands, et le comte de D... vient de donner un exemple bien opposé sur un sujet beaucoup plus délicat. Ce seigneur était amoureux de M™^ X..., jeune et belle, et, après bien des soins et des assurances de tendresse, il avait été assez heureux

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pour qu'elle lui donnât son portrait. Faveur dont il paraissait charmé et qu'il devait conserver jusques au tombeau et même l'y faire descendre avec lui. Tous ses rivaux étaient au désespoir de l'avantage qu'il remportait sur eux, mais voici comment il en a profité. Il eut envie, la campagne dernière, d'un cheval qui était à un officier amant de M""' X..., mais amant malheureux. Le comte fit tout ce qu'il put pour engager cet officier à le lui vendre ; mais il n'y eut pas moyen ; il eut beau lui offrir beaucoup plus qu'il ne valait, tout cela ne servit de rien. « Vous n'aurez point mon cheval, dit l'amoureux officier au comte, à moins que vous ne vouliez le troquer contre le portrait que vous avez de ^1"® X... ; vous m'avez ôté son cœur et je veux me prévaloir de l'envie que je vois que vous avez de ce che\al. Voyez si cet échange vous convient, sinon point de marché. Et, après tout, que perdrez-vous à celui-là? Si vous aimez toujours M™*^ X..., il vous sera aisé de lui persuader que son portrait vous a été pris par les ennemis dans cjuekiue détachement et vous n'aurez pas de- ])eine à vous en faire donner un autre; si vous ne 1" aimez plus, qu'avez-vous à faire de cette peinture? — Vous avez, ma foi, raison, dit le comte; le voilà, faites mener votre cheval à mon quartier. » Ce oui fut dit fut fait, et les deux messieurs i:e séparèrent, fort contents de leur échange. Vous com- I)renez bien sans doute le profit que l'officier tira du sien ; il en fit sa cour à la dame et tâcha de s'établir dans son esprit aux dépens du comte qui, de son côté, ne s'est pas fort prévalu de l'échange. Le cheval fut tué peu de jours après et l'aventure fut sue de toute l'armée. Le comte a essuyé les railleries de tous .ses amis là-dessus et, pour comble de disgrâce, quand à son retour il a voulu revoir M°"^ X... et chercher des prétextes pour s'excuser auprès d'elle, il a été reçu comme vqus pouvez vous l'ima-

giner et comme en pareil cas vous recevriez un amant qui serait si peu de vos faveurs. Ne croyez pas pourtant qu'il soit allé se pendre de désespoir. Point du tout ; il cherche à faire de nouvelles conquêtes pour se dédommager de cette perte.

Les amants de ce temps-ci ne savent ce que c'est que d'aimer, la constance ne passe plus pour vertu chez nous et ils disent comme à l'Opéra : Plus de fois on est inf,dt'lc, plus on goûte de plaisirs. Et l'on pourrait bien s'écrier là-dessus : O temps! ô mœurs! à l'exemple de M""' Deshoulières, et «-egretter les Bellegarde et les Bussy. On suit présentement toutes autres maximes, et celles de M. Pavillon, qui autorisent l'inconstance, sont tout à fait du goût d'à-présent.

Lettre de Paris.

Vous avez raison, Madame, le siècle est extrêmement perverti et c'est avec justice que vous vous récriez là-dessus. Vous le faites de la meilleure grâce du monde et j'aime ce noble courroux. Troquer le i)ortrait d'une maîtresse contre un cheval, comme a fait votre comte D..., ou l'attacher derrière une chaise de poste, comme fit le chevalier de Bouillon, tout cela sont des choses sur lesquelles on peut justement dire : ô temps! ô mœurs! Les faux airs que MM. les amants se donnent sur le chapitre des femmes, est aussi (quelque chose de bien impertinent; et je dirai comme le Cocu imaginaire : « Les gens de police devraient bien donner des règlements là-dessus, » et je ne doute point que M. d'Argenson songeât à réformer ces abus, s'il était moins occupé du soin des lanternes, et de celui d'empêcher qu'on ne joue au pharaon.

Il me souvient d'une aventure que le comte de Suze

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me conta lorsque j'étais à Avignon. Il me dit que dans un des voyages qu'il a fait autrefois à Paris, il avait rencontré, peu de jours après y être arrivé, un gentilhomme provençal, appelé le marquis de Maillane. et que, s "étant allés promener ensemble aux Tuileries et causant de choses et d'autres, il lui avait demandé comment il se divertissait dans ce pays où il était déjà depuis quelques mois. « Comment je me divertis? Le mieux du monde, répondit le marquis. Je suis en intrigue avec une des plus jolies femmes de Paris. Tu es de mes amis, comte, ajouta-t-il en lui frappant sur l'épaule, et je vais te dire son nom, afin que tu juges si

je suis de bon goût. C'est la comtesse de N — La

comtesse de N...? Vraiment, si cela est, tu .es l'homme du monde le plus heureux. ■ — Si cela est ! dit notre Provençal, cela est si bien, que j'ai une clé de son appartement, oij j'entre tous les soirs par un escalier déroVjé. Juge par là des termes où nous sommes. » Il allait conter encore d'autres circonstances, lorsqu'une dame, belle et magnifique, suivie de quelques autres, traversa l'allée où ces deux messieurs s'entretenaient et interrompit leur conversation. Le marquis s'était reculé pour la laisser passer, et le comte, qui la connaissait, s'était avancé pour la saluer. Elle lui fit mille honnêtetés et continua ensuite sa promenade. Le marquis, qui s'était retiré par civilité, rejoignit le comte. Dès qu'il le vit seul, il lui demanda avec le plus grand empressement qui était la dame avec qui il venait de causer. « Qui elle est? répondit le comte, te moques-tu de moi? c'est ta bonne fortune, c'est la comtesse de N... avec laquelle tu es en si bonne intelligence; c'est donc ainsi que tu la connais? Je vois bien, ajouta-t-il, que le Ciel a {)ermis cju'elle ait passé par là afin de te confondre. »

Il lui dit encore mille autres choses là-dessus, qui devaient le faire mourir de confusion, et, pour le mieux confondre, il conta l'axenture partout.

Le baron de C... me disait l'autre jour, à propos de ces hommes soi-disant à bonne fortune, que le comte lui avait fait une confidence à peu près de même nature que celle dont je viens de parler, et que, pour mieux appuyer son dire, il avait tiré une lettre de sa poche et lui avait demandé s'il connaissait cette écriture. « Oui, dit le baron, elle est de la dame dont vous venez de me parler ; mais je ne saurais croire qu'elle s'adresse à vous. — Vovez », dit le comte, en montrant le dessus, où il y avait : à Monsieur h comte de... Le baron, que toutes ces preuves ne persuadaient pas, demanda à voir sur quel ton la dame écrivait. Le comte s'y opposa, contrefaisant le discret. Mais le baron, qui comprenait qu'il y avait quelque chose là-dessous, arracha la lettre, moitié plaisanterie, moitié sérieux, malgré les efforts du comte, qui faillit à mourir de chagrin lorsque le baron lut tout haut :

Je ne sais, monsie//r, à propos de quoi vous vous donnez des airs de parler de moi. Je vous ai défendu ma maison; je vous avertis encore (jiie, si vous êtes asses hardi pour y venir, je vous ferai dominer des coups de hàton par mes gens.

« Peste, dit alors le baron, ce .sont donc là \os bonnes fortunes? Ho! gardez-les pour vous, je n'ai nulle envie de les partager. » Il plaisanta encore quelque temps là-dessus, sans que le comte osât s'en fâcher; car il voyait bien qu'il s'était attiré cette plaisanterie par sa faute. Il l'essuya du mieux qu'il put et ne s'est pourtant pas corrigé.

Il faut encore que je vous conte une aventure assez plaisante. Un homme de ma connaissance poussait la

fleurette auprès d'une fort jolie fille appelée Carbonnel. Le cavalier poussait vivement la belle, qui, n'ayant pas le plus grand esprit du monde, lui dit pour réponse à ses douceurs : « Fi donc ! Monsieur, vous me faites rougir. — Il n'y a pas de mal à cela, répondit l'autre, au contraire, cela fait voir que vous avez de la pudeur. — De la pudeur ! dit-elle, vous êtes un insolent ; personne ne m'en a jamais accusée, et je pourrais bien vous faire repentir d'un pareil discours. » Le pauvre amant ne savait d'abord ce qu'elle voulait dire; mais il comprit enfin que la pauvre petite personne prétendait qu'il l'accusait d'être puante. Cette idée le fit rire et ce rire acheva de gâter ses affaires. Il fut chassé indignement, sans qu'on voulût lui donner le temps de se justifier et sans qu'il ait pu se raccrocher depuis avec cette spirituelle maîtresse.

D ' A ix-la- Chapelle .

En quittant Lyon, je vis assez près de Chaumont la source de notre fameuse Seine, que les fourmis pourraient passer à la nage sans beaucoup de risque. Je vis, dans ce pays, les lieux que la dévotion de saint Bernard rendit recommandables, mais je ne pouvais m'empêcher de lui savoir mauvais gré des chagrins qu'il a faits au pauvre Abailard, dont je lisais alors les malheurs et les tendres lettres de sa chère Héloïse. De là nous i)assâmes en Champagne ; vous voyez que nous suivons les bons vins. On dit que lorsque le roi passa à Beaune, on lui en envoya, et, lui ayant entendu dire qu'il trouvait le vin excellent, les magistrats lui répondirent : « Ali! Sire, nous en avons encore de meilleur. » Si j'avais été là, j'aurais voulu demander i)our f]ui ils le gardaient. Dans un endroit qu'on appelle Val-de-

LETTRES HISTORIQUES ET GALANTES -li-»

Suzon, il y a des précipices et une descente fort droite d'où, si un carrosse versait, on ferait, à la lettre, le saut périlleux. Le roi demanda pourquoi on n'y avait pas mis de garde-fou. « C'est, Sire, lui répondit-on bonnement, parce qu'on n'a pas su que Votre Majesté devait y passer. » Ces pauvres Bourguignons n'y entendaient pas plus de finesse que ces orateurs à Dijon qui, pour s'excuser de n'avoir pas fait tirer le canon à l'arrivée de Isl. le Prince, lui dirent qu'ils ne l'avaient pu pour vingt raisons. « La première, parce que nous n'en avons point... — Je vous dispense des dixneuf autres, » dit le prince en leur imposant silence. Le roi a donné une lieutenance générale de la province de Champagne au marquis de Ségur, autrefois si connu sous le nom de « beau mousquetaire ». C'est encore un homme très bien fait, quoiqu'il ait une jambe de moins, car il en perdit une dans la dernière guerre, à la bataille de la Marsaille. Son aventure a fait trop de bruit pour que vous n'en ayez pas entendu parler; cependant je m'en vais vous la conter. Le marquis de Ségur était un cadet de Gascogne de fort bonne maison, mais beaucoup plus fourni de vieux parchemins et titres de noblesse que de louis. Ses parents l'envovèrent tout jeune à Paris; il entra dans les mousquetaires, et comme sa bonne mine était tout son apanage, il songea à la mettre à profit, donna dans la galanterie, fit mille conquêtes, autant ou plus d'infidélités, et il ne fut bientôt d'autre bruit que du beau mousquetaire. Lorsque la Cour fut à Fontainebleau, comme il était obligé de rester à Nemours avec la compagnie, il chercha à se faire un amusement dans ce quartier, et fut voir l'abbesse de la Joye, dont le nom était de véritables armes parlantes, car c'était une jeune nonnette, belle et charmante, qui ne respirait que la joie et le plaisir. Le beau mousque-

'l'ii) MADAME DU NUVEH

taire ne manqua pas d'être de son goût; elle le reçut le mieux du monde, le pria de revenir et l'intrigue fut bientôt formée.

Le cavalier s'entendait à merveille à inspirer de l'amour et s'avisait rarement d'en prendre; car c'était un vrai héros à la moderne, qui n'était pas assez fou pour suivre les traces des Amadis et des Céladons. Outre les agréments de sa personne et de son esprit, il avait eu soin de joindre beaucoup d'acquit à un très beau naturel ; il avait mille belles qualités, savait danser, chanter, et jouait si divinement du luth, que l'on peut dire que c'a été l'instrument de toute sa fortune. Ce fut par là principalement qu'il gagna le cœur de la jeune abbesse ; elle voulait qu'il en jouât continuellement auprès d'elle, et ensuite elle souhaita d'en jouer aussi. II s'offrit fort obligeamment à le lui montrer, et ne manquait pas de se rendre tous les jours au parloir l)our hii donner leçon. La dame ouvrait une petite grille j)Our j)ouvoir faire passer le luth et le beau mousquetaire tâchait de lui faire entendre, de sa place, la manière dont elle devait s'y prendre; mais comme ces choses s'apprennent bien mieux par démonstration que par raisonnement, il dit un jour à la belle abbesse que s'il avait pu lui montrer de plus près, elle en aurait appris bien plus vite et la pria de permettre qu'il fût aussi heureux que .son luth et qu'il lui fût permis de passer par la petite grille. La belle crut d'abord la chose impossible, parce qu'il n'y avait place que pour faire entrer quelques livres, ou quelcjues boîtes ou des choses à peu près de cette grosseur ; mais le cavalier, qui avait la taille fine et le corps très souple, trouva le secret de passer sans beaucoup de peine. Il plaçait alors lui-même les doigts de la dame sur les cordes du luth et se donnait tous les soins imaginables pour en faire

une bonne écolière. S'ils s'en fussent tenus là, il n'y aurait eu que plaisir, mais l 'écolière étant devenue maîtresse, leurs tendres accords eurent bientôt des suites embarrassantes. Le beau mousquetaire ne s'en embarrassa pas beaucoup : il revint à Paris lorsque la Cour partit de Fontainebleau et laissa à la dame le soin de se tirer d'affaire comme elle 'le pourrait. Elle prit 1*^ seul parti qu'elle pouvait prendre, qui était de feindre quelque maladie pour se faire ordonner des eaux. Xotre abbesse prit la route de Versailles, pour de là aller au lieu qu'elle avait choisi pour mettre son petit embryon au monde, et où elle comptait pouvoir parfaitement bien se cacher. Mais il se trouva qu elle n'avait pas bien compté; il y eut erreur de calcul, et Versailles fut le théâtre où cette scène se passa ; la dame y fut prise par les douleurs et il ne lui fut pas possible de porter son paquet plus loin ni d'empêcher que son aventure ne fût sue. Le duc de S. -A..., qui ne crovait pas v avoir autant de part (juil y en avait, fut le premier (jui vint la conter au roi, charmé de trouver l'occasion de divertir Sa Majesté. Mais la Feuillade, (jui était venu dans la même intention, et (|ui était fâché que le duc de S. -A... l'eût prévenu, trouva bientôt le moyen de s'en venger et de lui rabattre son caquet en lui apprenant le nom de la religieuse. Le duc de St-Aignan n'eut pas les rieurs de son côté, dès qu'il sut que c'était sa fille ; sa confusion et son embarras étaient encore plus propres à réjouir le roi que l'histoire qu'il venait de lui faire. Comme il avait été lui-même le premier à découvrir la honte de sa fille, il n'y eut plus moyen de la cacher et il fallut qu'elle subît la peine. On lui ôta son abbave et elle fut enfermée pour le reste de ses jours dans un couvent où tout ce qu'elle a pu emporter pour sa consolation a été le portraiç de M, de Ségur qu'elle aime

248 MADAME DU N(JYER

toujours ; il est peint en sainte Cécile jouant du luth. On dit que c'est à cette dame que l'on doit ces lettres si passionnées qui ont paru dans le monde sous le nom de Lettres Portugaises. On prétend que c'est l'abbesse de la Joye qui les a écrites à M. de Ségur et que c'est pour dépayser la scène qu'on a supposé qu'elles venaient de Portugal.

Quoi qu'il en soit, comme ce qui fait le malheur de l'un fait quelquefois le bonheur de l'autre, la disgrâce de l'abbesse de Joye causa la fortune de M. de Ségur. Le roi voulut voir ce beau mousquetaire, il le trouva à son gré, lui fit mille biens en faveur de sa bonne mine, et, au lieu d'être puni pour avoir profané un couvent et pour toutes les autres circonstances de cette galanterie, il en a au contraire été récompensé, puisque, outre la faveur du roi, cjue son aventure lui a procurée, elle lui a encore fait faire un mariage très avantageux ; car la fille d'un fermier général, qui avait de grands biens, eut la même curiosité que le roi avait eue et cette curiosité eut à peu près le même succès. M. de Ségur plut à la demoiselle qui l'épousa bientôt après et le fit grand seigneur par la quantité de biens qu'elle lui apporta en mariage ; elle voulut surtout avoir ce luth si célèbre dans l'histoire de son époux, et je le vis encore l'autre jour chez elle. Voyez, Madame, ce que c'est que les caprices du sort et si l'on n'a pas raison de dire que le gibet n'est jamais que pour les malheureux ! Une pareille aventure aurait entraîné tout autre que M. de Ségur dans le précipice et l'aurait fait périr sous la rigueur des lois ou par le ressentiment des ])arents de l'abbesse, mais, au contraire, il est fort triomphant, et elle ne lui a procuré que des biens et des honneurs. Après cela je défie les politiques les plus habiles, de pouvoir prendre des mesures justes sur leur fortune !

LETTRES IIISTOUIQUES ET (JALANTE8 24U

Christine, reine de Suède.

Et le plus court est de se laisser mener en aveugle par cette aveugle déesse.

Un seigneur suédois me disait un jour que le trône de

Suède avait toujours été dignement rempli, témoin le grand Gustave-Adolphe et la reine Christine, sa fille. Je convins du prehiier et je pris la liberté de lui dire que l'autre avait un peu dégénéré des vertus de son illustre père par une conduite qui n'avait pas été fort approuvée. Je lui citai là-dessus la mort de Monaldeschi. Alais il me dit que j'étais mal informée, car Monaldeschi, continua-t-il, est un exemple de l'ingratitude du monde la plus monstrueuse. Cette reine l'avait comblé de bienfaits et ce traître la déchirait par les calomnies les plus atroces et cela parce que c'était la mode de tirer sur cette pauvre princesse qu'on crovait pouvoir offenser impunément. Ce fut pour cela que, sans différer, quoiqu'elle fût dans ce temps-là à Fontainebleau, elle le fit mourir après lui avoir reproché l'horreur de son crime. Le roi de France prétendant être seul maître dans ses Etats et y avoir seul pouvoir de vie et de mort, ce différend obligea la reine d'en sortir. « ^^ais, dis-je alors, ce Monaldeschi n'étaitil pas l'amant de Christine? - ■ Nullement, me réjjonditil, et si vcjus saviez bien hi carte, \()us n'auriez garde de donner dans ce .sentiment ])()])uhiire. File aimait un jeune .seigneur appelé Lagardie, de famille française et même gasconne, car son père ou son grand-père était originaire de Narbonne en Languedoc, où il a encore. des parents qui portent son nom. Il avait mille bonnes qualités, et Christine l'aurait jugé digne du trône, si les ordres de son père ne l'axaient obligée d'y placer un prince de son sang, qu'il lui avait de.stiné pour époux. Ainsi, ne pouvant se résoudre à sacrifier son amant à ce cruel devoir, moins encore de sacrifier .son devoir à cet amant, cette âme grande et généreuse forma le dessein de se sacrifier elle-même et de céder à ce cousin le trône qu'elle était obligée de partager avec lui, afin que son entière pos.session le dédommageât cje la perte d'un cœur qu'elle

n'était plus en état de donner. Aux yeux de son peuple, sous un riche dais, avec cette grâce et cette majesté que donne l'éclat du diadème et les agréments de la plus brillante jeunesse, elle se défit de l'autorité royale et en revêtit le prince son cousin (i), qui parut moins sensible à cet avantage qu'à celui dont il se voyait privé en perdant l'espérance de la posséder.

« Il aurait été aisé après cela à la reine de satisfaire son inclination en épousant I.agardie, mais comme cette démarche aurait pu diminuer le mérite de la première, elle n'eut garde de le faire, et, ne voulant pas qu'on pût lui reprocher la moindre faiblesse, elle voulut triompher de celle de son cœur, en s 'éloignant de celui qui la causait et résolut pour cela de voyager dans une partie des Cours de l'Europe. Il n'y eut point de souverain qui ne se fît un plaisir de voir une princesse si magnanime et elle se vit admirée partout. Son cœur et ses sentiments la mettaient autant au-dessus des personnes de son sexe, qu'elle l'était par son rang et par sa naissance, et si elle s'exposait souvent à leur critique, c'était bien moins par sa faute que par le manque de discernement de ceux qui la critiquaient.

— Mais, dis-je, il me semble avoir oui dire que sa conduite n'avait pas été la plus régulière à Rome, et certain livre, que les uns traitent d'histoire et les autres de roman, intitulé La Vie du Stgnor Roselli, ne donne pas une idée fort avantageuse de cette princesse.

— C'est, Madame, répliqua le Suédois, parce que l'auteur de ce livre ne la connaissait pas et parlait peutêtre de ce qu'il n'avait jamais vu ; car on ne pouvait reprocher à cette reine que son changement de religion, et, à cette action près, toutes celles de sa vie ont été

(i) Charles-GustjiYe,

héroïques, car il lui aurait été aisé, si elle avait été capable des faiblesses qu'on lui a imputées, de se marier avec son cousin et de le placer sur le trône, sans chasser Lagardie de son cœur. Elle avait sans doute assez d'esprit pour pouvoir se ménager une intrigue, si sa vertu et sa conscience ne lui eussent imposé des lois plus austères. »

J'étais bien aise qu'il justifiât la mémoire d'une princes.se que je voudrais pouvoir estimer. Je demandai de quelle manière la reine avait fait son voyage et par quelle route elle était sortie de Suède.

« Je puis, me dit-il, vous parler savamment là-dessus, car j'avais l'honneur d'être son page. Ce n'est pas un titre de jeunesse pour moi ; mais si je ne suis plus assez jeune pour mériter la tendresse des dames, je peux prétendre à leur confiance et à cette espèce de considération qu'on est obligé d'avoir pour les cheveux gris, et je vais vous apprendre un incident de la vie de cette princesse qui n'a pas été su de ceux qui se sont ingérés de l'écrire.

« Après donc qu'elle eut abdiqué la couronne, elle fit équiper un (vrt;iin nombre de vaisseaux pour elle et tout son train. On y embarqua ses équipages et ses domestiques et on fit accroire aussi qu'elle s'y était embarquée. Mais ne voulant pas s'exposer aux incommodités et aux incertitudes de la mer, elle ré.solut d'aller incognito par terre et de ne prendre qu'un très petit nombre de personnes avec elle. Je fus le seul page qu'elle choisit. Nous traversâmes le Danemark ; et comme elle n'était pas trop bien avec le roi, elle ne voulut pas qu'il sût qu'elle traversait ses Etats ; et le comte de Dohna, maréchal de la couronne de Suède, fut chargé de demander comme pour lui qu'on ouvrît un chemin qui était ordinairement fermé et réservé aux personnes de la Cour. La reine y passa en habit de cavalier et sous le nom du fils du comte de

Dohna. Mais quelque soin qu'on eût pris de cacher sa marche, on ne put éviter que le roi de Danemark n'en fût instruit et qu'à la première journée il ne se rencontrât sur sa route, sous prétexte d'une partie de chasse. Le comte de Dohna descendit promptement du carrosse oti il était avec la reine et fut saluer ce monarque. Il lui demanda pardon pour son prétendu fils, qu'il supposait hors d'état de rendre ses devoirs à Sa Majesté, parce qu'il venait de prendre une entorse au pied. Le roi de Danemark reçut ses excuses et feignit de croire ce qu'on "voulait qu'il crût, quoiqu'il sût bien à quoi s'en tenir. Pendant ce temps-là, la reine, appuyée sur la portière, tâchait de se couvrir le visage avec son chapeau qu'elle tenait à la main; et jamais conversation ne lui parut aussi longue. Dès qu'elle fut finie, Te comte remonta dans son carrosse et à peine était-on hors de cette embuscade qu'on donna dans une seconde.

« La reine de Danemark, instruite de l'endroit où Christine devait dîner, et curieuse de voir cette princesse, s'y était rendue en habit déguisé pour pouvoir l'examiner avec plus de loisir. Elle s'était travestie en servante de cabaret et, pendant tout le dîner,. elle fut auprès* de la table de notre reine, qui, n'ayant garde de se défier du tour, parlait avec une entière liberté du roi de Danemark et de la manière dont il l'avait ennuyée; du chagrin qu'elle avait eu de sa rencontre et de cent choses de cette nature qui n'étaient pas les plus obligeantes du monde. La reine remonta ensuite dans son carrosse, et comme je sortis le dernier de ce cabaret, je fus surpris de voir cette même servante, à laquelle j'avais dit mille plaisanteries quelques moments auparavant, de la voir, dis-je, parée en reine, suivie de ses pages et de ses filles d'honneur, et de l'entendre traiter de Majesté. Je voulus me jeter à ses pieds pour lui demander pardon des fautes

que mon ignorance m'avait fait commettre ; mais bien loin d'en être en colère, elle me dit qu'elle m'était bien obligée de ce que je lui avais appris à ranger des corbeilles de fruits, et, pour m'en remercier, elle me fit présent d'une bourse où je trouvai deux cents louis, et elle partait en me disant : « Mon ami, dites à la reine votre « maîtresse, que ses ambassadeurs l'ont mal servie et « qu'elle ne rend pas justice au roi de Danemark. » Dès qu'elle fut partie, je courus au galop joindre le carrosse de ma reine et lui conter mon aventure. Elle en fut d'abord surprise; mais comme elle avait l'esprit fort, elle repartit là-dessus : « Quoi! dit-elle, cette ser- « vante de cabaret que j'ai toujours vue pendant le 0 dîner, était la reine de Danemark! Il lui est arrivé « ce qui arrive à la plupart des curieux ; ils font sou- « vent des découvertes qui ne leur sont pas agréables ; « c'est sa faute ; et comme je n'ai pas le don de deviner, « je n'avais garde de la chercher sous un habit si indigne « d'elle. »

« Da reine continua sa route de cette manière, jus(jues à l'endroit où elle avait donné rendez-vous à ses équipages. Et comme l'habit d'homme lui parut plus commode pour le voyage, elle le garda, et y joignit par bienséance une jupe : ainsi elle était comme sont à présent les dames de la Cour de France, lorsqu'elles vont à la chasse, et cette manière d'ajustement passa dans l'esprit de certaines gens pour indécent, et pour un effet du dérèglement de cette princesse. »

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