CHAPITRE Vil
Amours de l'Electeur de Bavière et de M"*' de Moatigny. — Cent mille francs pour la vertu d'une dame champenoise. — M. Huguetan, créancier du Roi, attiré à Paris et menacé de la Bastille, fausse compagnie à ses gardes. — Mort de la Dauphine, du Dauphin et du duc de Bretagne. — Jésuites et jansénistes. — Le comédien Baron et le prince de Conti.
VOUS ne savez peut-être pas encore que pour dédommager l'Electeur de Bavière de ce qu'il perd en se joignant à nous, le roi, conjointement avec Philippe V, son petit-fils, lui a donne en propriété le duché de Luxembourg, le comté de Namur et tous les Pays-Bas conquis et à conquérir ; c'est-à-dire que s'il peut prendre Bruxelles, il en sera le souverain, au lieu qu'autrefois il y commandait pour autrui. J'avoue que la donation est un peu chimérique et que c'est vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre ; mais il y a quelque chose de réel là-dedans, puisque ce prince esL déjà en possession de Namur et de Luxembourg. C'est dans cette dernière place qu'il va établir son domicile : savoir s'il y restera longtemps, et si la rapidité des conquêtes de nos ennemis ne l'en fera pas bientôt déloger. Il est si charmé de ses nouveaux Etats, qu'il en oublie la perte des anciens, et, au lieu d'aller les recouvrer à la tête d'une nombreuse armée, comme il en était bruit dans le
monde; il restera tranquille à Luxembourg. On disait même que les plaisirs devaient l'y suivre et qu'il avait déjà mandé ses comédiens et donné ordre à tout ce qui pouvait rendre sa cour agréable et brillante ; mais on croit à présent qu'il prendra un parti tout différent, et que, pour marquer sa reconnaissance à notre monarque, il se conformera à sa riianière de xixve et deviendra dé\'ot comme lui.
On dit même qu'il lui va faire un très grand sacrifice, en renonçant à M"*^ de Montigny, qu'il a tendrement aimée, et qu'il songe à marier avec le comte d'Albert, qui était le plus joli seigneur de la cour, lorsque vous êtes partie d'ici. Quelques blessures qu'il a reçues l'ont un peu changé, mais il est toujours fort aimable. La demoiselle l'est aussi, et l'on joint à ses agréments celui d'une grosse dot que l'Electeur lui donne, sans compter ce qu'elle peut avoir par devers elle, de bijoux et autres effets.
Il me souvient avoir oui conter que, dans un bal que l'Electeur avait donné à ^lons et dans lequel toutes les dames eurent des bouquets, on affecta de l'oublier. Cette distinction désavantageuse la choqua et l'obligea à prétexter un grand mal à la tête, afin de sortir de l'assemblée. L'Electeur en parut inquiet, et, pendant qu'il s'empressait auprès d'elle, il s'écria tout d'un coup : « Eh ! d'où vient que vous n'avez pas de bouquet? - — On n'a pas jugé à propos de m'en donner, répondit-elle froidement. — Oh! dit l'Electeur, vous ne sortirez pas d'ici sans en avoir un ; attendez un moment, je m'en vais le chercher. » Il courut et re\int avec un bouquet où il y avait pour deux mille pistoles de diamants et dont l'odeur guérit d'abord la belle de la migraine. De pareilles galanteries doivent ra\'oir mise en bijoux.
Vous croyez, Madame, que Paris doit toujours fournir
quelque nouvelle aventure et vous -prétendez que je dois vous en conter, mais c'est ce qui vous trompe. La saison est des plus stériles : nos petits-maîtres sont sur les frontières ; les abbés ont leurs raisons pour éviter l'éclat de leurs intrigues, et le public n'a pas toujours le bonheur de s'en réjouir. Il y a pourtant ici, depuis peu, une dame champenoise dont l'aventure aurait fourni matière à de bons contes, si on n'avait eu soin de la cacher autant qu'il a été possible. Cette dame champenoise vint ici solliciter un procès dont son époux lui avait confié le soin et dans lequel il s'agissait de cent mille francs, somme très considérable par toute la terre et surtout chez un gentilhomme campagnard. Celui-ci, sachant qu'une jolie femme est d'un grand secours pour le gain d'un procès, et comptant sur la vertu de la sienne, résolut de l'amener ici; et ses affaires ne lui permettant pas d'y faire un si long séjour, après avoir mis l'affaire en train et bien fait comprendre à sa femme que de ce procès dépendait leur bonne ou leur mauvaise fortune, il la chargea de le poursuivre, et retourna dans ses terres. La dame resta à l'hôtel de *** où ils avaient pris un appartement et où AL de *** était aussi logé. Ce riche financier, sachant qu'il avait une jeune et aimable voisine et persuadé que rien ne pouvait échapper au brillant de son or, jeta d'abord ses plombs de ce côté et crut la conquête fort aisée ; il y trouva pourtant plus de difficulté qu'il ne se l'était imaginé. La belle plaideuse, tout occupée de requêtes, ne faisait nulle attention à celles que le maltôtier lui présentait tous les jours : elle donnait la matinée à ses juges et à peine trouvait-il le moyen de l'engager l'après-midi à faire une partie d'hombre ; il lui proposait toutes celles qu'il croyait propres à lui procurer du plaisir. L'Opéra, la Comédie, promenades à la ville et à la campagne, tout cela était
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offert et refusé, et îa dame n'acceptait de lui que son carrosse ; secours très utile quand on a à voir des juges et des avocats. M. de *** l'accompagnait chez les conseillers de sa connaissance, les priait de rendre bonne justice et faisait prier les autres par de bons amis qu'il avait. Tous ces bons offices engageaient la dame à la reconnaissance, mais cela ne passait pas les bornes du plus austère devoir. La provinciale n'avait point encore pris les manières dégourdies de nos habiles Parisiennes ; tout lui paraissait crime, et l'absence de son époux la rendait si timide, si réservée, que le financier ne pouvait pas trouver le moyen de lui parler en particulier et ne se voyait pas plus avancé au bout de six mois qu'au premier jour. Cette résistance le piquait si fort que, si la dame avait eu l'âme intéressée, il lui aurait été aisé de le dépouiller, sans qu'elle y eût rien mis du sien : mais elle était 'de bonne foi et n'en savait pas encore assez long. Son train s'entretenait à peu de frais, on attendait le gain du procès pour faire un fracas convenable et s'?n retourner en carrosse à six chevaux. Mais la marquise vit lui beau matin ses espérances renversées par la perte de ce procès. Jamais il n'y eut de désolation pareille à la sienne. Elle était ruinée, sa famille à l'hôpital, les terres du marquis lui seraient enlevées et lui mis à la porte. Il n'y avait point de grâce à attendre là-dessus, car les esprits étaient extrêmement aigris : c'était une affaire de famille et chacun sait que la haine est toujours plus forte entre les proches, et ce qui augmentait encore la douleur de la i)auvre dame, était la crainte que son mari ne lui imjiutât la perte de ce fatal procès et ne l'accusât de négligence.
La désolée marquise ne savait de quel côté se tourner : elle n'osait écrire à son mari, ni lui annoncer une si fatale nouvelle. Les exhortations des moines ne. purent
jamais calmer son désespoir, et il l'aurait sans doute portée aux dernières extrémités, si M. de P***, plus heureux, n'eût trouvé le secret de le faire cesser. « Madame, ■ dit-il, j'ai toujours ouï dire que dans les maux extrêmes, il faut se ser\ir des remèdes violents ; depuis six mois que je vous aime, mes soins ni mes respects n'ont rien pu gagner sur votre esprit, et, malgré toutes vos manières honnêtes, vous me rendez l'homme le plus malheureux du monde. Mais, Madame, ces malheurs que vous me causez, ne m'empêchent pas de sentir les vôtres; je vous aime trop pour ne pas les partager et l'amour vient de m'inspirer le moyen de les terminer. Mais il faut aussi finir les miens et que nous soyons neureux en même temps : cela dépend de vous, faites mon bonheur, et ie ferai le vôtre. J'irai trouver la partie adverse, je lui compterai les cent mille francs qu'elle demande, et nous ferons d'intelligence donner un arrêt qu'on appelle d'expédient, par lequel il paraîtra que vous gagnez votre procès avec dépens; je paierai tous les frais de justice, et, munie de cet arrêt, vous retournerez triomphante auprès de votre époux et vous recevrez de lui des remerciements au lieu des reproches que vous craignez. Pensez-v, Madame, la chose mérite réflexion, je vous donne vingtquatre heures pour cela ; mais songez que votre arrêt n'est pas levé et que si vous attendez qu'on en sache la teneur, il n'y aura plus rien à faire. »
La marquise l'interrompit : « Vous me faites sentir tout le poids de ma mauvaise fortune. Si j'étais moins malheureuse, vous ne vous hasarderiez pas à me faire une proposition de cette nature. Mais que pouvez-vous craindre de moi dans le triste état où je suis ? Vous croyez pouvoir m'insulter à coup sûr. Le procédé n'est pas fort généreux. — Quoi ! Madame, s'écria le financier, ce n'est pas être généreux que de vous offrir cent mille francs!
S'il m'était permis de plaisanter, je pourrais vous dire ici ce que dit Arlequin à Lucrèce, que c'est acheter bien cher des faveurs qu'on peut avoir ailleurs pour quinze francs. Croyez-moi, c'est être bien persuadé de ce que vous valez que de mettre vos bontés à un si haut prix ; il est peu de vertus qui y résisteraient. Mais la situation de vos affaires vous fera faire des réflexions plus sérieuses là-dessus et je vais vous en laisser le loisir. »
Il se retira aussitôt, sans attendre de réplique, et la pauvre marquise resta dans le plus grand accablement. Elle se mit au lit sans souper et passa toute la nuit à pleurer ses malheurs que la proposition du financier aggravait. « (^uoi ! disait-elle à sa femme de chambre, estil possible qu'on ait osé me tenir un pareil discours et que je sois hors d'état d'en tirer raison? » et les larmes et les sanglots redoublaient. La femme de chambre, qui était peut-être gagnée, ou qui avait des sentiments conformes à la bassesse de sa naissance, lui dit qu'elle avait tort de rebuter le financier, que ce qu'il lui proposait n'était pas si injurieux et qu'il fallait qu'il l'aimât bien pour lui offrir une si grosse .somme et qu'elle se sacrifierait elle-même au bien de la famille.
Un discours si pathétique ne persuadait pas la marquise et sa vertu aurait triomphé, si une lettre qu'elle reçut le lendemain de son époux, ne l'eût entièrement ébranlée. li lui recommandait son procès, lui faisait entendre que si elle y avait donné tous ses soins, il serait déjà fini et que si la chose tournait mal ce serait à coup sûr par sa faute et qu'elle avait à craindre tout son ressentiment. La visite de son procureur, qui lui portait la liste des dépens, acheva de l'accabler. Elle était dans cet état lorsque le financier entra dans sa chambre pour lui demander le résultat de ses réflexions. Il ne pouvait pas mieux prendre son temps. La femme de chambre lui
aida à en profiter et la marquise se livra k lui avec désespoir et avec des sentiments d'horreur qui faisaient bien voir que le crime ne lui était pas familier. Le financier tint exactement ce qu'il avait promis et en moins de vingt-quatre heures on publia que la marquise avait gagné son procès avec dépens. Mais lorsqu'après avoir tout payé notre financier voulut la revoir sur le même pied, elle lui dit qu'il n'y avait rien à faire. Il eut beau parler et pleurer, offrir de l'argent, il n'en fut pas plus avancé. I.a marquise partit, son mari la reçut en triomphe, mais ses remords l'empêchaient de sentir la joie qu'elle aurait eue si elle l'avait acheté moins cher et elle tomba dans une mélancolie qui l'aurait conduite au tombeau, si son époux, qui l'aimait tendrement et qui avait encore redoublé ses tendresses depuis le gain du procès, n'avait mis tout en usage pour l'en tirer. Aussi, voyant que toute la médecine et la pharmacie y avaient travaillé en vain, il crut que le mal était au cœur et que sa femme avait quelque inclination à Paris. Il lui parla là-dessus en ami plutôt qu'en mari. La dame, pressée par le reproche de sa conscience et se voyant mourante, lui fit, avec larmes, le honteux aveu de ce qui s'était passé. ALiis quelle fut sa surprise, lorsqu'au lieu des reproches auxquels elle s'attendait, elle vit cet époux l'embrasser tendrement, la remercier même de ce qu'elle s'était sacrifiée pour lui. Il lui dit qu'il connaissait sa vertu, que son repentir et l'effet qu'il avait eu sur sa santé, en étaient des preuves assez convaincantes ; qu'il ne lui en ferait de sa vie un reproche, qu'après tout, cette aventure lui faisait moins de peine que si elle avait eu quelque attachement de cœur. La dame, charmée des bontés de son mari, se jeta à ses pieds et lui jura une fidélité inviolable. Il ne fut plus question que de recouvrer la santé. Le repos de sa conscience, qu'une pareille confession avait
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beaucoup soulagée, y contribua beaucoup, et elle est présentement tout à fait rétablie. Son mari l'adore et c'est le meilleur ménage du monde.
On dit que notre monarque veut rompre commerce avec les Hollandais et les empêcher de boire de nos vins ; mais je ne sais si, avec le secours de la bière, ils ne s'en passeront pas plutôt que nous ne nous passerons de leur argent. La levée du dixième denier n'en produira pas autant qu'on se l'était imaginé, car outre que le monde crie contre et que cela pourrait bien causer quelque fâcheuse révolution, tel paysan à qui on prendra son bœuf ou sa vache, pour payer cette imposition, n'ayant pas le moyen d'en acheter un autre, laissera sa terre en friche, et nos champs, autrefois si fertiles, ne produiront que des épines et des chardons. Où prendra-t-on après cela les dîmes, les tailles et autres droits? Le roi ne régnera plus sur les hommes qu'à la manière d'Espagne, c'est-àdire sur des ombres, et tout le royaume ne sera plus qu'un vaste cimetière. Voilà l'état où nous réduisent les mauvais conseils qu'on a donnés à Sa Majesté.
Les peuples crient si fort là-dessus, qu'on a emprisonné depuis peu dix à douze imprimeurs, libraires ou colporteurs qui débitaient sous mains des libelles contre le gouvernement et des livres défendus. Le premier président de Bretagne a eu ordre de partir d'ici en diligence pour se rendre à Rennes, afin de soumettre la province à l'établissement du dixième denier, à quoi elle ne paraît pas fort disposée. La Bretagne n'est pas la seule rebelle, et les Intendants des autres provinces ont tous écrit en Cour qu'ils voyaient fort peu de dispositions à obliger les peuples à supporter patiemment ce nouveau fardeau. On a même semé des billets à l'Opéra et à la Comédie contre cet impôt. On a fait tout ce qu'on a pu pour découvrir les auteurs de ces libelles, mais il n'y a
pas eu moyen. Pendant qu'on les cherche, il y a peutêtre quelqu'un qui dit : « Tu n'en sauras rien, grand Louis, car j'étais seul quand je le ils. »
On a déjà commencé à enregistrer, à l'Hôtel de Ville, les déclarations des particuliers touchant leurs revenus, sur le pied desquels ils doivent être taxés. Les Intendants en font autant dans leurs provinces, et cette obligation où Ion est réduit, de faire son inventaire de son vivant, a quelque chose de si rude, que personne ne peut s'en accommoder. Il y en a pourtant qui ont subi cette dure nécessité, et il paraît une liste de gens qui ont été taxés les premiers, entre lesquels M. Crozat est marqué sur le pied de trois millions. J'avoue que, pour ces messieurs les maltôtiers que la fortune a si bien traités en aînés, il y a quelque espèce de justice à leur demander un peu compte de leur administration, mais il faudrait que ce fût pcjur dédommager tant de gens qu'ils ont ruinés tt pour conserver l'équilibre, en faisant cinniler l'argent. Cependant c'est ce qu'on n'a garde de faire, et, par un aveuglement le plus grand du monde, il semble qu'on ne travaille tous les jours qu'à mettre les peuples hors d'état de secourir le roi dans ses pressants besoins. A ce sujet, parlez-moi un peu de cet Huguetan, dont il est si fort question d'une manière fâcheuse, et mandez-moi comment est Aix-la-Chapelle, selon votre promesse.
DWix-la-C /uipclle .
Voici donc qu'il faut vous satisfaire sur la ville où je me trouve. On v rencontre des occasions de se divertir et d'v jouer tout aussi gros jeu que l'on \eut. Il vient même, de tous côtés, de ces chevaliers d'industrie dont les revenus ne sont fondés que sur leur adresse
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à duper les étrangers. La j)romenade et la liberté que l'on a en prenant les eaux, favorisent souvent les amants, et font naître les aventures amoureuses. On se rencontre à la fontaine, on s'y donne aussi quelquefois des rendez-vous et il arrive ici les plus plaisantes histoires du monde.
Quant à votre curiosité sur M. Huguetan, de tout ce que j'en ai appris, je conclus que vous n'avez écouté que ses ennemis. La manière seule dont vous l'annoncez marque cette prévention, car bien loin que ^L Huguetan soit de ces gens que le hasard produit impromptu, il est au contraire d'une des meilleures familles de Lyon et de ces familles qui, par leur ancienneté, croient pouvoir se passer de ces titres de noblesse qu'on achète à présent à si bon marché et dont on fait très peu de cas à Lyon. Outre cela, AL Huguetan était très bien allié ; il était parent du Père de La Chaise, de M. de Nosant, du marquis de Saint-Maurice et de quantité d'autres personnes de considération ; de très grands biens qu'il avait de son patrimoine, achevaient de mettre le comble à l'agrément de sa situation. Mais cette félicité commença à être un j)eu troublée par la révolution qui obligea les huguenots à changer de religion ou à sortir du royaume. La famille de M. Huguetan prit ce dernier parti, et il resta seul pour tâcher de ramasser ses effets. Il fut pourtant obligé d'en abandonner beaucoup, entre autres plusieurs maisons qu'il avait ; mais, ayant sauvé le reste, il vint joindre ses proches en Hollande, et la guerre s'étant allumée entre la France et les pays étrangers, il se joignit avec ses frères, qui avaient de très grands biens dans les fonds d'Angleterre, et ils firent ensemble une partie des remises dont ce pays-là avait besoin pour l'entretien de leurs troupes en Flandres.
Au commencement de cette dernière guerre, le banquier du roi l'engagea à fournir au paiement de nos troupes en Flandres, et cela monta à quinze cent mille livres par mois, sans compter d'autres sommes qu'il avait fournies en divers endroits. Le commerce dura jusqu'en 1703, où les Etats de Hollande ayant défendu le négoce avec la France, ledit sieur Huguetan, se trouvant engagé et voulant s'en retirer, fut à Genè\e, où, bien loin de trouver moyen de se débarrasser de ses affaires, il fut encore contraint d'entreprendre le paiement de l'armée d'Italie qui allait à deux millions et demi par mois. Il s'en acquitta pendant tout ce temps avec beaucoup d'exactitude. Mais les finances commençaient alors à s'épuiser; cela retarda les paiements qu'on était obligé de lui faire, et l'augmentation des espèces acheva de déranger les choses, car les louis valurent tout d'un coup quatre livres de plus et les écus dix sols de plus qu'à l'ordinaire. C'est-à-dire qu'au lieu de trois francs et dix sols, ils furent à quatre livres, et les louis montèrent de douze livres à seize.
On voulut payer ce qu'on devait à M. Huguetan sur ce pied-là, et on ne voulait encore lui faire ce paiement qu'en papier. Il fit là-dessus ses plaintes à M. de Chamillard, qui lui fit écrire à Genève que s'il voulait venir à Paris, on lui donnerait toute la satisfaction qu'il pourrait souhaiter, à condition qu'il continuerait les paiements d'Italie et de Flandres, et on lui donna parole positive qu'il serait en pleine sûreté. Il partit sur cette confiance, après avoir encore fourni quatre millions avant son départ. Mais à son arrivée à Paris, on l'honora de six gardes qui ne le quittaient point, et on lui promit de fort bonne grâce un logement à la Bastille. Tant de courtoisie ne l'accommodait guère, il s'en serait fort bien passé, et il commença, mais trop tard.
à connaître le péril dans lequel sa trop grande crédulité l'avait précipité. Il fut question de l'en tirer, et pour cela il fallut qu'il donnât pour sept millions de lettres de change qu'on lui fit signer sur-le-champ à Versailles, et qu'il en fit même paver deux avant qu'on lui ôtât ses gardes. Mais aussi, dès qu'il en fut débarrassé, il ne jugea pas à propos de rester plus longtemps à la merci de gens qui lui avaient si mal tenu la parole qu'on lui avait donnée, et, ne se crovant pas plus obligé à leur garder la sienne, il prit le parti de se retirer en Hollande. L'événement fit voir qu'il avait bien fait de profiter du premier moment fa\"orable, car, comme on n"a\"ait voulu que l'amuser en feignant de lui ôter .ses gardes, on voulut les lui redonner, et deux heures après son départ, on les posta tout de nou\eau devant la ])orte de sa maison, croyant qu'il était encore de lans. Voilà .sur (juoi on a tant cric'' iollc contre lui. ( )r. di 1rs moi si, à sa place, vous n'en auriez ])as fait autant.^ 11 en est de cela comme des billets (^ue des voleurs feraient faire le pistolet à la gorge dans une forêt ; on les signe pour sau\er sa vie. mais on n'est point obligé par aucune loi di\ine et humaine à les I)ayer.
Les papiers que INL Huguetan avait reçus en France furent négociés à des pertes très considérables ; il dut y joimlre une i)artie de ses biens pour payer ses corresjiondants tles pays étrangers, et quoiqu'il ne se crût pas obligé à la même chose à l'égard de la France, il voulut retirer les engagements qu'il avait avec elle et se procurer du repos pour le reste de ses jours. Mais ses Mémoires contre nos finances l'avaient rendu si criminel aux veux des ministres, qu'on trou\a ])lus à pro- I)os, pour finir tous les différends qu'on a\ait a\ec lui, d'envoyer des gens à La Haye pour l'enlever. Le Ciel,
toujours ennemi de l'injustice, empêcha l'exécution de projets aussi barbares. La mine fut éventée dans le temps qu'elle était prête à jouer, et cet attentat, dans lequel le droit des gens était entièrement violé, ne fit pas trop bon effet pour nous chez les étrangers, où M. Huguetan a trouvé le secret de s'établir d'une manière très avantageuse par son mariage avec une comtesse de Nassau, proche parente du roi Guillaume et fille de cet illustre M. d'Odyck qui a tant brillé dans votre Cour après la paix de Ryswick. On lui a donné le titre de baron de l'Empire et des emplois très considérables en Allemagne, et il est prêt à abandonnez le fruit de vingt-cinq ans de travail pour terminer les affaires qu'il a en France.
Ainsi vous voyez, Madame, que ce n'est pas sans raison que le Ciel nous a donné deux oreilles et qu'il est très dangereux de n'écouter que d'un côté, car il est très ai.sé à la malignité de donner un mauvais tour à la conduite la plus raisonnable et la plus juste. Notre chère nation a beaucoup de penchant à défigurer par la calomnie ceux à qui nous voulons du mal.
On avait cru ici que la levée du dixième denier exempterait d'une partie de la taille : le roi s'en était expliqué, mais il vient de s'en dédire par une nouvelle déclaration, par laquelle il donne commission de lever les tailles de l'année 17 ii, comme on a fait les précédentes : il remet au Ciel le soin de dédommager ses peuples par une abondante récolte dont il les flatte par avance. Ainsi, voilà charge sur charge et mal sur mal. Il ne faudra plus dire à l'avenir : parole de roi — quand on voudra que les gens comptent sur quelque chose, car depuis longtemps Sa Majesté a eu le malheur d'être dans la nécessité de manquer à la sienne, et c'était ce (jui avait obligé le prince d'Orange de dire au comte
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d'Avaux (i) qu'il ne voulait point traiter avec le roi, à moins qu'il ne lui donnât caution bourgeoise. Ses sujets n'oseraient pas faire de pareilles propositions quand ils lui prêtent leur argent.
De Paris.
Je n'ai pas pu goûter longtemps le plaisir que m'a causé votre lettre, Madame, et, en échange, j'ai de bien tristes nouvelles à vous donner. La colère du Ciel n'a pas été pleinement satisfaite par la mort de Mgr le Dauphin, en voici des suites et des efforts bien funestes. Xotre charmante Dauphine, l'ornement de la Cour et l'amour de tous les Français, au plus beau de ses jours et grosse de deux mois, est morte le douze de février en quatre ou cinq jours. Les uns disent que c'est de la rougeole et les autres d'une indigestion causée par un pain de blé de Tunjuie pétri à l'huile, régal de carême dont on s'était malheureusement avisé dans une partie de campagne. Quoi qu'il en soit, cette aimable princesse n'est plus ; mais ce que je ne puis vous dire sans larmes et ce que vous ne pourrez pas lire d'un œil sec, cette perte, qui n'était déjà que trop grande, a été suivie de celle de Mgr le Dauphin, (jui est mort le dix-huitième du même mois, c'est-à-dire six jours après, exemple aussi admirable que rare et miracle de l'amour conjugal. Ce prince n'a pu survivre (2) à une aussi chère épouse; la mort, qui rompt les liens les plus forts, n'a pu désunir leurs deux cœurs, qui ont été j)ortés en même temps et dans le même carrosse, au
(i) Ambassadeur en Hollande.
(2) Il mourut du pourpre.
Val-de-Grâce. Leurs corps ont été exposés dans la même chambre et portés ensuite dans le même chariot à Saint- Denis où, après avoir été servis selon l'usage, ils ont été inhumés tous deux à la fois.
Spectacle bien triste et bien touchant, que le roi a pourtant soutenu avec une fermeté héroïque et digne de son courage, et sa constance a empêché ses peuples de tomber dans l'accablerhent. Mgr le duc de Bretagne, prince de très grande espérance, qui, en devenant orphelin, était devenu Dauphin, et qui était le plus joli du monde, est mort peu de jours après et a été mis en tiers dans le tombeau de son père et de sa mère. Tout cela cause une consternation dont on ne saurait revenir. Il ne nous reste qu'un petit Dauphin de deux ans presque moribond et sur la vie duquel on compte si peu, qu'on prend déjà des mesures pour assurer les successions d'Espagne et de France qui, ne pou\ant jamais être réunies en une même personne, exigent que Philippe renonce à l'une des deux. On voudrait fort qu'il cédât au duc de Berry son droit à la couronne de France en cas de mort du petit Dauphin, et c'est à quoi l'on dit qu'il a bien de la peine à se résoudre. Il faudra pourtant qu'il s'y détermine, car la paix ne 'pourra se faire sans cela.
Maintenant, je m'en vais contenter votre curiosité sur le chapitre de la Bt/lle Unigeniiiis (i). C'est pourtant une matière très délicate à traiter et il est dangereux de dire tout ce que l'on pense là-dessus. Plusieurs personnes ont été arrêtées et exilées pour en avoir parlé un peu trop librement. Voici une chanson qui vous fera voir que, malgré les défenses, on se donne encore la liberté
(i) Qui condamnait cent une propositions dans le livre du Père Quesnel, Réflexions morales sur le Nouveau Testament.
de raisonner là-dessus et de dire son sentiment à tort et à travers :
On dit qu'un Bref solennel Défend le livre de Quesnel :
Ce n'est qu'une médisance.
On dit que cette défense Vient de la Société (i) Pour mater Son Eminence (2) :
C'est la pure vérité.
On dit que le Parlement Reçoit ce Bref librement :
Ce n'est cju'une médisance.
On dit que Sa Révérence Y soumet Sa Majesté Par esprit de pénitence:
C'est la pure vérité.
On dit que Sa Sainteté
Aime la Société :
Ce n'est qu'une médisance.
On dit qu'en reconnaissance
Ces Pères ont projeté
De lui soumettre la France:
C'est la pure vérité.
Les esprits sont si aigris que lorsqu'on se querelle à présent, la grande menace est de dire : « J'irai te dénoncer comme janséniste », comme on pourrait dire : « J'irai t'accuser d'avoir été au prêche. » Il me j)araît cependant, qu'il v a un parti as.sez fort dans notre clergé, et je ne sais si ceux qu'on traite de jansénistes ne pourront point, si on les pous.se à bout, augmenter le nombre des mécontents et faire chorus a\ec les huguenots aux(]uels on les compare.
C'est une erreur de penser que la fureur du jeu soit
(i) Des Jésuites,
(2) Le cardinal ûv Nnaillci.
LETTRES HISTORinUES ET GALANTES 271
renfermée dans la France, elle règne sur presque toutes les nations de l'Europe, mais cependant avec cette différence que la plupart n'adoptent point le proverbe des Français : Le jeu rend toutes les conditions égales. Je me rappelle à cette occasion, d'avoir ouï dire à un gentilhomme de feue Madame, que le duc d'Orléans, son mari, ayant été passer quelques jours à sa belle maison de Saint-Cloud, Madame, qui était restée à Versailles avec Louis XIV, voulut aller lui rendre visite et qu'elle le trouva jouant au lansquenet avec dix à douze personnes, dont elle ne connut que deux. Après la partie, ayant demandé à Monsieur qui étaient les gens avec lesquels il jouait, ce prince lui répondit : « Ce sont de bons marchands de Paris, qui jouent gros jeu et noblement. »
Il n'y avait pas longtemps que Madame était en France, me dit le gentilhomme, elle fut si choquée de voir son mari en pareille compagnie, qu'elle ne put s'empêcher de lui en faire des reproches ; mais Monsieur ne fit qu'en rire et lui répondit : « Vous avez là. Madame, un reste de fierté allemande cjui vous passera avec le temps. »
Il est pourtant vrai de dire que la liberté qu'ont prise toute sorte de gens de carabiner, les rend quelquefois insolents. I! faut être beaucoup pour oser comme Saint- Remi proposer au roi sa carte contre celle de Sa Majesté. Cela me fait souvenir de ce qu'on dit de Baron, ce célèbre comédien, mais le plus fat de tous les hommes. Etant un soir chez ]M. le prince de Conti, celui qui fut élu roi de Pologne, où l'on jouait au lansquenet, il s'approcha de la table et tirant nonchalamment sa bourse : « Dix louis, mons de Conti, au \alet, » ditil au prince. Son Altesse lui répondit : « Tope, Britannicus », rôle que Baron avait joué ce jour, et un
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moment après le valet avant été fait, le prince de Conti prit les dix louis, et les redonnant à ce comédien, il lui dit : « Tiens, Baron, voilà pour boire. » Il ne comprit pas d'abord ce que le prince de Conti voulait dire, ou du moins il n'y faisait pas attention ; un des seigneurs qui jouait avec le prince le lui fit entendre en lui donnant une carte et lui disant : « Baron, tu seras peut-être plus heureux ailleurs. »
J'étais il y a deux jours aux Tuileries, j'v vis avec peine une petite scène qu'une dame du palais donna au public. Cette dame, que je ne vous nommerai point et qui a titre de marquise, est fort jeune. Elle est en habitude de mettre sur son visage quantité de blanc, de rouge et de mouches, et le tout fort bizarrement. Elle s'était ce jour-là surpassée. C'est une de nos plus grandes coquettes de Paris et elle était venue aux Tuileries pour s'v faire admirer ; mais nos petits-maîtres, qui aiJparemmeiit n'étaient pas ce jour-là d'humeur à coqueter, ne l'eurent pas plutôt aperçue, qu'ils la huèrent et la suivirent en troupe, en sorte que cette dame fut obligée de se retirer. Etant à la porte du jardin, elle ne trouva point son carrosse ; le cocher, qui comptait que sa maîtresse serait pour le moins une heure ou deux aux Tuileries, avait été faire un tour ailleurs ; la marquise fut obligée de l'attendre et d'essuyer encore les huées des laquais qui étaient à cette porte.
Vous ne serez pas fâchée. Madame, d'apprendre que le neveu du comte de Dohna, notre ancien ami, a fait fortune. Il la doit à une vieille femme. Quoi qu'il soit d'une grande naissance, il est cadet et n'avait qu'une modique pension. Il plut à la marquise de N..., âgée de soixante-dix ans. Le chevalier, qui n'en avait que vingt, voyant une ressource dans cette femme, ne s'en fit pas beaucoup prier. Quoique de la plus jolie figure
du monde, il n'aurait jamais pu se flatter de trouver une femme a\ec cinciuante mille écus de rente comme avait cette marquise. En re\enant de Saint-Sulpice, où ils furent mariés, la marquise conduisit son é})oux chez elle et, l'avant mené dans un appartement : « Vous n'en aurez (jue la i)eur, lui dit-elle, ne vous imaginez pas que je vous ai épousé pour la bagatelle. Voici votre appartement. C'est ici que vous coucherez ; jîour moi, je ne quitte point mon lit. J'ai voulu vous faire du bien à cause de votre mérite; je n'aurais pu le faire sans vous épouser, et j'aime mieux j)asser dans le monde pour une vieille folle en vous épousant, que de donner lieu à la médisance de dire que je vous entretiens. Il me paraît plus honorable, pour vous et pour moi, que nous soyons mariés. Je puis à présent vous faire tout le bien que mon inclination exigera sans que Iv; monde y trouve à redire. Tout ce que je possède sera un jour à vous, je ne vous demande en reconnaissance que votre estime, et je \-ous crois trop honnête homme pour ne pas avoir de bonnes manières pour moi. »
Jugez, Madame, de la surprise du chevalier à ce discours. Il voulut se jeter aux pieds de sa femme, mais elle le rej)0ussa : « Point de ces choses extraordinaires, dit-elle, vivons en amis, tout le reste est superflu. » Elle lui fit connaître qu'elle \-oulait qu'il ne pensât jamais qu'elle fût sa femme et il a été obligé de s'v conformer. Ils ont vécu longtemps ensemble dans la plus parfaite intelligence ; la dame est enfin morte et le chevalier a été .son légataire universel.