CHAPITRE PREMIER
Enfance et jeunesse de M™^ du Noyer. — Les Dragonnades à Nîmes. — Fuite en Suisse. — La Tour des Rats. — Les Zurichoises.
ANNE- Marguerite Petit, plus tard M™" du Noyer (les premières éditions portent ce nom écrit en un seul mot), nous apprend, dans ses Mémoires, qu'elle est née à Nîmes, en 1663, de parents protestants. Sa mère était de Montpellier, et la fille, pas mal vaniteuse, tient à nous faire savoir que sa famille maternelle était alliée à la meilleure société de l'endroit. M. du Noyer, plus brutal, raconte sans ambages qu'un certain oncle Cotton, dont il sera fréquemment parlé dans ces Mémoires, occupait la situation peu aristocratique de maître d'hôtel chez le maréchal de Lorges, et y avait fait une fortime assez considérable pour séduire les divers prétendants de sa nièce. Quant au père de M™" du Noyer, M. Petit, elle le dépeint comme un bon gentilhomme du Midi, « qui, sans avoir de grandes richesses et à l'abri de l'indigence, vivait commodément de son revenu ».
]y,j.me Petit, née Cotton, que M"'' du Noyer aime à croire de la même famille que le confesseur d'Henri IV,
eut d'abord un fils qu'elle perdit, et, en 1663, une fille, l'auteur des Lettres et des Mémoires, dont la naissance lui coûta la vie. Mais elle l'avait recommandée à M'"'' Saporta, sa sœur, qui n'avait pas d'enfants, et a qui était la personne la plus accomplie de son temps. Elle joignait à une grande beauté, à un esprit et à un génie supérieurs, un cœur et des sentiments héroïques, en un mot une vertu et une piété exemplaires. De sorte que toutes ces qualités lui attiraient l'estime et la vénération de toute la province, ce qui était soutenu par de grands biens ». Elle adopta donc la petite fille, se chargea de son éducation, et M. Saporta lui destina tout ce qu'il possédait. On songea de très bonne heure à la marier à un homme de bonne famille qui avait de très belles terres dans le voisinage de Nîmes, et M. Saporta chercha pour lui-même une propriété dans les environs. Obligé de partir pour Paris, il laissa chez des marchands la somme considérable qu'il voulait mettre à cet achat. Mais à Paris, il se laissa entraîner au jeu et subit des pertes importantes, pendant que K-s marchands auxquels il avait confié son argent faisaient banqueroute. Il apprit cette nouvelle à son retour, et se vit tomber tout à coup d'une extrême richesse à une grande indigence. Sa femme supporta héroïquement ce revers. Mais il y eut pis; les fripons qui l'avaient dupé remirent ses billets à d'autres marchands qui le firent arrêter et mettre en prison. M'"" Saporta s'efforça df-; l'en faire sortir, quoique ses meilleurs amis refusassent de le cautionner. — Ce qui prouve qu'en ce temps-là, comme au nôtre, ils ne l'étaient que jus(]u'à la pièce de cent sous ; aussi La Fontaine a-t-il eu soin de placer les siens... au Monomotapa. — Les démarches de sa femme aboutirent pourtant; M. Saporta rentra chez lui avant la nuit. Néanmoins on lui conseilla de se mettre en su-
reté et de se retirer dans l'Etat d'Orange. M"'" Saporta voulut emmener sa nièce : le père s'y refusa. A la fin, on trouva un arrangement assez particulier. M. Petit devait une certaine somme à sa belle-sœur. Elle la lui remit par un acte, moyennant quoi il se désistait de sa fille, que M""*^ Saporta devait nourrir et entretenir toute sa vie. Inutile de dire que le mariage projeté fut rompu, puisqu'il n'avait reposé que sur la question fortune.
On partit pour Orange, où M'"'' Saporta se lia avec M"" et M. Berkhofer, qui commandait pour le Prince. Peu de temps après, les Etats de Hollande ayant confisqué Berg-op-Zom, qui appartenait au comte d'Auvergne, le Roi lui donna en dédommagement et par représailles la Principauté d'Orange. On somma M. Berkhofer de rendre le château ; il refusa, et « le Comte de Grignan l'assiégea dans les formes. Il fit venir du canon, dressa les batteries, fit jouer les mines, et, deux ou trois jours après, les assiégés n'étant pas assez forts pour résister aux troupes de France, le château capitula et fut démoli. Il avait été bâti sous le prince Maurice ». Ce fut pendant ce siège qu'un boulet tomba aux pieds de Marguerite Petit, tout enfant, sans lui faire de mal. Elle en fut quitte pour la peur.
La vanité lui poussa de bonne heure, car elle raconte qu'en ce temps-là la grande duchesse de Toscane (i), passant par Orange, elle s'échappa pour s'en approcher et pénétrer dans son logis, où l'on avait ordre de ne laisser entrer personne. Un garde, cependant, l'introduisit dans la chambre des filles d'honneur de la princesse. « Il y en avait quatre assises sur un lit, qtti déjeunaient avec du beurre d'Avignon. » On la mena à la grande duchesse, qui l'interrogea, et fut si charmée
(i) Sœur de l'Electeur de Bavière.
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de ses réponses, qu'elle donna ordre qu'on lui fît présent d'une pleine corbeille de confitures. On l'emmena ensuite à la messe. Mais élevée dans un grand éloignement pour tous les mystères de la religion romaine, elle sentit de l'horreur de se trouver dans cet endroit, et, au moment de l'élévation, profitant du recueillement général, elle s'évada et revint chez sa tante.
M. Saporta, devenu infirme, succomba malgré les soins assidus de sa femme, six ans après son arrivée à Orange. M™*^ Saporta, ayant à recouvrer sa dot à Montpellier, repartit avec sa nièce pour Nîmes, où une sœur de M. Petit, M™® de Laval, était venue s'occuper de la maison de ce dernier. Il se plaignit beaucoup d'elle à sa fille et parut désirer qu'elle revînt prendre sa place. Il lui promit de la traiter avec tendresse, mais en même temps il la menaça, si elle refusait, de la considérer comme une étrangère, et lui remontra que sa tante n'avait plus de dot à lui donner. Il est à remarquer que la fortune joue déjà un grand rôle dans tous ces récits, et que M. du Noyer n'aura peut-être pas tort, plus tard, de reprocher à sa femme d'aimer l'argent. Elle répondit à son père qu'elle préférait perdre son affection plutôt que son estime, dont elle se rendrait entièrement indigne si elle abandonnait M""' Saporta dans son ad- \ersité. M. Petit, très mécontent, lui témoigna beaucoup de froideur, et elle partit avec M™" Saporta pour Montpellier.
Là, elles desceniliniit clicz un parent qui les traita d'abord fort bien, espérant duper M"" Saporta et ne pas lui j)ayer une somme qu'il lui devait ; mais vo\ aiil quelle ne se prenait pas au piège, il changea de conduite, leur fit mille a\anies, les nourrissant fort mal et les accusant d'avoir gardé de l'argent qui appartenait à son oncle.
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Ensuite elles retournèrent à Nîmes, où M"'' Petit passant pour une héritière d'importance, en l'attente des biens de son oncle Cotton, on chercha de nouveau à la marier à un M. de Beringhen. Mais comme elle était trop jeune, il eut le temps de s'attacher à une autre et de l'épouser. Il fut question aussi d'un M. de Saint- Félix, parent du comte du Roure, lieutenant général de la province ; ce mariage ne se fit pas non plus, a Les malheurs dont l'Eglise était menacée, faisaient qu'on ne songeait guère à des noces. On abattait tous les jours quelque temple par arrêt du Parlement. Nîmes tremblait pour le sien, après avoir vu tomber tous ceux de ses voisins. Ainsi l'on ne songeait qu'à prendre le sac et la cendre et à célébrer des jeûnes pour désarmer la colère du Ciel. Ce fut dans un de ces jours de solennité, qu'on vit entrer dans notre église un étranger bien mis et de bonne mine. Il se plaça vis-à-\is de moi, et lorsque je fus de retour au logis, on me dit que cet étranger si bien fait, était le fils de mon oncle Petit de Paris. Je courus d'abord chez mon père pour en savoir la vérité. J'y trouvai l'étranger qui, au lieu d'être le fils de mon oncle, comme on me l'avait d'abord dit, était le fils de sa femme. » Nous avons voulu laisser la parole à l'auteur pour raconter sa première impression sur un homme (jui devait tenir de la place dans sa vie jusqu'au moment de son mariage.
Cet oncle Petit avait épousé la veuve d'un M. du Quesne, officier de marine, et le fils qu'elle en avait eu passait pour fort riche. Ce fils, l'étranger qui a\ait pi-oduit un si bon eft'et à M"" Petit, âgée alors de quatorze ans, était enseigne de vaisseau et allait à Montpellier, dont la Faculté de médecine était déjà célèbre, « prendre des remèdes de ce fameux Prieur de Cabrières qui a tant fait de bruit et qui guérissait tant de maux.
MÉMOIUES 19
M. du Quesne ne disait pas le sien, bien des gens s'en doutaient ». M. Petit l'ayant mené voir une dame de ses amies, sans lui dire ce qu'il lui était, le jeune homme lui plut fort et il la lui aurait soufflée, si M. Petit ne lui avait demandé de n'en rien faire et avoué la vérité. « Quoique je ne fusse pas dans la maison de mon père, j'y allais pourtant fort souvent. M. du Quesne me faisait bien des amitiés, il m'appelait sa petite cousine, et l'on dit bientôt dans la famille qu'il était venu pour se marier avec moi. Mais ce n'était pas chose prête, et M. du Quesne fut obligé de retourner à son département, qui était Toulon. »
Peu après, cet oncle Petit arriva à Nîmes avec sa femme et ses quatre enfants. On pensa que la diminution de son bien et de son crédit l'avait déterminé à sortir du service. Il fut question de marier la nièce héritière avec le fils aîné, mais cette proche parenté ne plaisait pas à la jeune fille, ni même à son père, et on reprit le projet en faveur de M. du Quesne. « Il était très bien fait, portait un nom à la mode, et était en beau chemin pour s'avancer. Ainsi autorisée par l'inclination de mon père, je ne .songeai point à combattre celle que j'avais pour ce cavalier. »
Ce père étant devenu très malade, fut accaparé par son frère, qui chercha à écarter Anne-Marguerite de son chevet. En son absence, on fit venir un notaire. Le mourant laissait tout à sa fille, mais il lui substituait son frère, dans le cas où elle mourrait sans enfants. De plus, il donnait une petite terre à l'aînée des filles de ce dernier, au lieu de la laisser à la sienne. M™'' Sapbrta ne put s'empêcher de reprocher à ce frère de n'avoir pas usé de son influence en faveur de sa nièce. Quant à celle-ci, elle écrit à ce sujet :
« Je vis signer cet acte par mon père; ma cousine
vint l'en remercier en ma présence, sans que je fisse paraître le moindre mécontentement, et, malgré tout cela, on tâchait de faire entendre à mon père que je ne serais pas fâchée de sa mort. Je crois même qu'on lui en avait persuadé quelque chose, car il me dit un jour : « Vous serez bien aise, dans peu de temps, d'être une hé- « ritière. » Je fus si touchée de ce reproche, que je ne pus retenir mes larmes, et ma tante de Laval qui ne cherchait qu'un prétexte, me prit par les épaules et me jeta hors de la chambre. C'était un caractère de femme assez particulier. Elle aurait pu vivre heureuse, étant veuve, sans enfants, avec du bien, mais cette envie de régenter et certain air de domination qu'elle voulait usurper dans la famille, la rendaient souvent mécontente et lui faisaient toujours faire des mécontents, et elle me fit tout le mal qu'elle put. Cependant le mal de mon père empirait tous les jours, et comme dans ce tempsdà on était obligé de déclarer devant un commissaire de quelle religion on voulait mourir, M. Séguier, évêque de Nîmes, et M. de la Beaume, conseiller, vinrent chez mon père pour recevoir sa déclaration. Mon père la fit d'une manière fort édifiante, et M. de la Beaume, qui était de ses amis, lui dit en s'en allant : « Hé bien ! puisque vous ne voulez pas vous faire bon catholique, dépêchez-vous de guérir afin que nous puissions boire ensemble ». TI n'v avait pourtant pas lieu de l'espérer. Il me fit fies exhortations fort touchantes, il me donna tendrement sa bénédiction, et témoigna du regret de n'avcjir pu me marier avec M. du (Juesne, et recommandant fort qu'on eût .soin d'achever cette affaire, il expira sans agonie, dans sa soixante-troisième année ; il y en avait quatorze qu'il était veuf. Cette perte me toucha vivement, puis je me consolai, non pas parce que j'allais être plus à mon aise, mais dans la vue de rendre à M"® Saporta le retour «ne
tout ce qu'elle avait fait pour moi. Cette substitution me gênait bien un peu, parce qu'elle m'empêchait de vendre mon bien, et me faisait manquer des établissements avantageux, car il y a des maisons que l'argent arrange mieux que du bien en fonds. Mon oncle Petit n'était pas fâché de cela ; il n'avait pas trop envie que je me mariasse, et quoiqu'il fît mine de donner dans l'affaire de M. du Quesne, son intérêt et celui de ses enfants faisaient qu'il ne le souhaitait point. M. du Quesne n'était pas de cet avis : il vint à Nîmes peu de temps après la mort de mon père, dans le dessein de profiter des bonnes intentions qu'il avait eues pour lui, mais il ne put faire un long séjour dans cette ville : le roi le fit cai)itaine d'une galiote, et il fallut aller dans cette qualité au bombardement de Gênes, où l'on dit qu'il fit des merveilles. Mon oncle Petit resta encore un an, et, pendant ce temps-là, il fit le mariage du marquis du Quesne, fils du lieutenant général, avec la fille de M. Bosc de Montpellier, qui avait de grandes richesses. Ils s'épousèrent <à Saint-Jean-de-Vedas, où l'Eglise de Montpellier s'assemblait depuis la démolition du temple. Ce lieutenant général était l'oncle de celui qui \oulait m'épouser et l'avait fait élever.
« M™® Saporta écrivit à l'oncle Cotton pour l'engager à donner son consentement à mon mariage avec M. du Quesne et lui fit comprendre qu'il devait contribuer à cette affaire, en m'assurant quelque chose de son bien, parce que celui de M. du Quesne n'était pas considérable. Cet article gâta tout. L'oncle répondit que si les fortunes n'étaient pas suffisantes, il fallait attendre que celle de l'un des deux fût devenue meilleure; qu'outre ce qu'il fallait pour soutenir un certain rang, on devait encore faire un fonds pour soutenir au jeu et aux débauches ; insinuant par là que M. du Quesne était joueur et
débauché. Enfin il se retranchait sur le triste état de la Religion, qui était un obstacle à toute sorte d'avancement. Il fallut prendre patience. M. du Quesne en fut fort chagrin et suivit à Paris son oncle le lieutenant général, qui y allait passer l'hiver. Ce fut dans ce voyage que l'envie d'être capitaine de vaisseau et les persuasions de l'évêque de Meaux, le déterminèrent à changer de religion. Cette nouvelle fut un scandale, et je me félicitai alors de n'être pas sa femme. M""® Saporta en louait Dieu et savait gré à .son frère d'avoir détourné l'affaire. On en proposa encore bien d'autres, mais mon oncle Cotton, craignant qu'on ne visât à sa bourse, répondit toujours sur le même ton.
« Il est vrai que les affaires de la Religion allaient de mal en pis dans le royaume. Nîmes, cette Eglise autrefois si florissante, était non seulement attaquée au dehors par nos ennemis communs, mais déchirée au dedans par la plus cruelle division de quatre minisires dont deux soutenaient qu'il fallait prêcher et s'assembler dans tous les lieux où on avait abattu les temples, au risque de se faire prendre. Deux autres prétendaient qu'il était du devoir de la prudence de se soumettre aux ordres du Roi, puisqu'on n'avait pas as.sez de force pour lui résister. On prétend même que le parti des Polititjues avertit les Puissances que le peuple pourrait bien se soulever et que cet avis fut cause qu'on envoya des dragons dans la ville, pour châtier ceux qu'on apj)elait les séditieux et se saisir de leurs chefs i]ui étaient M. Peirol, M. Icard et M. Brousson qui commençait dès lors à signaler ce zèle qui l'a conduit depuis à l'échafaud et qui l'y aurait mené dans ce temps-là, si la marche des dragons, qu'on avait grand soin de lui cacher, n'avait été découverte comme par un miracle.
« Un marchand qui revenait d'Anduze avant le jour,
trouva, à un endroit qui s'appelle la Croix-de-Fer, !sî. de Rochemore, président de Nîmes, et quelques autres personnes du secret qui étaient à cheval, le nez dans leur manteau, comme des gens qui attendent quelque chose. L'un d'eux, que le marchand reconnut à sa voix être M. de Rochemore, lui demanda assez haut s'il n'était pas dragon. Le marchand ayant répondu que non, passa au plus vite, et se doutant bien à tout ce manège qu'il se tramait quelque chose, fut avertir les chefs dès qu'il eut mis pied à terre. On profita de son avis, et dans le moment la ville' fut pleine de soldats avant qu'il y eût presque encore personne de levé. Dès que les dragons furent dans la ville, on en fit fermer les portes, et après avoir investi les maisons des trois proscrits, on envoya chez eux des archers pour les prendre. Ils les croyaient trouver au lit, mais ils furent bien étonnés d'avoir manqué leur coup. Les femmes de ces messieurs dirent qu'ils ne faisaient- que de sortir. En effet, leurs places étaient encore chaudes. ^Lais quelques perquisitions qu'on pût faire, on ne put jamais les déterrer. Ils furent cachés quelque temps dans la ville et en sortirent ensuite déguisés, excepté M. Brousson, qui, à ce qu'on prétend, se sauva par un égout qui est auprès des Jésuites, qui le conduisit par où les immondices s'écoulent, hors de la porte des Carmes, dans les fossés de la ville. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai vu griller cet égout quelques jours après. Uuoi (ju'il en suit, ces trois messieurs arrivèrent en bonne santé en Suisse. Dès qu'on eut des nouvelles, on leur fit leur procès par contumace et ils furent pendus en effigie, sur la place du Marché. Les dragons sortirent ensuite de la ville, après en avoir désarmé et fort intimidé les habitants. Pendant que les protestants étaient visiblement pressés de toutes parts, que les prisons étaient pleines de ministres interdits et accusés
Zi M^" ET M. DU NOYER
d'avoir voulu inspirer la rébellion, ceux qui prêchaient la soumission au Roi, MM. Cheiron et Poullian, seuls ministres de Nîmes, s'applaudissaient d'avoir garanti leur Eglise par leurs ménagements ; mais sa perte n'était que reculée, et ce grand coup devait être frappé des derniers.
« Bientôt on commença de ne plus ménager les protestants ; on disait hautement que le Roi ne voulait qu'une religion dans son royaume et qu'il était résolu d'employer la force pour y réussir. Tout le monde commençait à trembler, mais personne ne croyait qu'on en vînt là où on en est venu, et, en effet, qui l'aurait pu croire? Je doute même que ceux qui en avaient formé le projet, eussent compté sur un résultat aussi prompt.
« Cependant, nos deux ministres nous préparaient par des sermons fort pathétiques à la perte de nos exercices, et il me souvient que Poullian, qui était un peu déclamateur, s'écria un jour en ohaire : « Plus de Temple, plus de Vie! » et son collègue, qui prêcha la veille que le temple fut fermé, fit dans ce dernier sermon jurer tout son auditoire qu'ils seraient fidèles à leur religion. L'on vit à cette assemblée des millions de mains levées au ciel qui, quelques jours après, signèrent leur abjuration, et les pasteurs autorisèrent, par leur exemple, e parjure de leurs brebis. Ce fut M. de Montanègues, lieutenant du Roi dans la province, qui vint avec des dragons fermer le temple. On ferma aussi les portes de la ville jusqu'à l'arrivée de M. de Noailles (i), qui devait apporter des ordres plus précis et amener un plus grand nombre de troupes. Chacun connut alors le danger où il s'était exposé, mais on croyait encore que cela
(i) Maréchal de France envoyé contre les protestants rebelles, se montra conciliant et porté à la clémence.
ne regardait que le bien, et les bons protestants se préparaient à voir manger et dissiper le leur patiemment.
« M. et iNl™*^ de la Cassagne, les fidèles amis de M"*^ Saporta, après avoir eu la précaution, quelque temps avant, d'en\'oyer leurs enfants hors de la ville, étaient restés dans leur maison pour y attendre les soldats et avaient fait des provisions pour tout l'hiver, espérant qu'on ne s'en prendrait pas à leur personne. Mais non contents de jeter les provisions par les fenêtres, chez ceux qui les hébergeaient, les dragons les tourmentaient si cruellement, qu'ils les obligeaient enfin à faire ce qu'on souhaitait d'eux. Un des moyens dont ils se servaient le plus utilement, c'était d'empêcher les gens de dormir. jNI. de la Cassagne, qui avait résisté aux menaces et aux caresses, en eut cinquante chez lui, qui commencèrent par poser des .sentinelles aux avenues de sa chambre pour l'empêcher de sortir et de parler à qui que ce fût; après quoi ils allumèrent un grand feu et lui ordonnèrent de tourner la broche. Le bonhomme, qui avait attendu patiemment la garnison, croyant en être quitte pour voir dissiper son bien, fut très fâché de s'être laissé surprendre chez lui. Mais il n'y avait plus moyen d'en sortir. Sa femme, qui s'était trouvée ches nous ce jourlà et qu'on vint avertir de se cacher, me pria d'aller voir ce que faisait son mari. J'y courus, et après avoir eu de la peine à entrer, je trouvai toute la maison sens dessusdessous, et M. de La Cassagne qui tâchait de composer avec eux, pour une heure de sommeil. Enfin ils traitèrent : moyennant dix écus qu'il fallut compter d'avance, on le laissa se mettre au lit et le grand bruit diminua un peu ; mais à peine l'heure fut-elle écoulée, que l'on commença à battre du tambour au chevet de son lit, d'une si grande force, que le bonhomme, qui ne faisait que de s'endormir, se réveilla en sursaut, et q:iel-
ques prières qu'il pût faire, on ne voulut plus, à quel prix que ce fût, le laisser dormir et on le fit tant souffrir que son corps et son esprit s'en sont ressentis jusqu'à la fin de ses jours. Le bon M. de la Cassagne continua à souffrir toutes les cruautés des dragons qui, ayant sur les protestants le même pouvoir que le diable avait autrefois sur Job, imaginaient tous les jours quelque nouvelle manière de le tourmenter. M™^ de la Cassagne n'avait eu garde de s'aller livrer à leur rage et, ne croyant pas notre maison un asile assez sûr, elle en était sortie de nuit dès le premier jour que la garnison était entrée chez elle. Elle fut d'abord se cacher dans un moulin, et craignant encore quelque surprise, elle alla à Villeneuve-les-A\ignon chez une de ses parentes nommée M""" de Montef arques. Bref, M. de la Cassagne fit comme les autres et finit par signer. Mgr Séguier reçut son abjuration dans sa chambre et la garnison délogea dans le moment. L'évêque lui dit en sortant : « Vous voilà présentement en repos. » Mais le bon gentilhomme lui répondit : « Hélas ! je n'attends de repos que dans le ciel et Dieu veuille que ce que je viens de faire ne m'en ferme pas la porte. »
« M. de Noailles ne tarda pas à venir. Cheiron et Poullian furent accusés, malgré leur politique, d'avoir prêché la sédition. On les menaça de la corde, et cette menace les fit aussitôt catholiques. Les dragons lircnt le même effet sur quantité d'autres personnes, et l'éjjouvante devint si grande, qu'on courait en foule pour se faire enrôler sous les enseignes de Rome. 11 y avait des bureaux préposés pour cela dans plusieurs endroits de la ville, où, sans y faire beaucoup de façon, après avoir pris le nom des personnes, on leur donnait à chacun un certificat au dos d'une carte, et cette carte les mettait en sûreté. Le peuple appelait cela « la marque de la
bête », sans laquelle on ne pouvait faire aucun commerce. Les uns, après l'avoir prise, étaient au désespoir, les autres en plaisantaient, et l'on n'a jamais vu tant d'hypocrisie et tant d'impiété. »
Cependant, M"® Petit croyait qu'elle mettrait son bien en sûreté en le donnant à un catholique, par une donation entre vifs (elle avait seize ans et n'attendait pas le féminisme pour connaître la loi) à son parent M. de Perdrix, lieutenant criminel à Montpellier. Il fallait s'y rendre et, sans un billet de M. de Montanègues, elle n'aurait pu passer, le chemin étant rempli de dragons qui arrêtaient tout le monde. Quand elle arriva, son parent, nouvelle conquête, voulut lui faire changer la donation en un contrat de mariage. Son frère, qui était d'église, offrait de le bénir dans sa chambre (ce qui ne ressemble guère aux coutumes catholiques) ; mais quoique cette affaire, de son propre aveu, lui convînt fort, elle s'y refusa, et son parent, fâché de sa résistance, lui dit que puisqu'elle ne s'accommodait pas de sa personne, li n'avait que faire de son bien. Il lui rendit sa donation et elle retourna à Nîmes.
«Je trouvai M""" Saporta fort épouvantée et nous ne savions ni elle ni moi quel parti prendre, lorsque nous reçûmes des lettres de mon oncle Cotton qui nous donnèrent un peu de courage, car il nous marquait que le maréchal de Lorges, son bon ami, nous avait fortement recommandées à M. le duc de Noailles, ([u'il fallait aller le voir dès qu'il serait arrivé et lui dire qui nous étions. Je courus à l'évêché où il logeait. Nous trouvâmes au bas de l'escalier MM. Cheiron et Poullian, et comme quantité de courtisans se mirent autour de moi pour me dire de suivre l'exemple de mes pasteurs, je répondis qu'il était écrit : « Faites ce qu'ils vous disent et non pas ce qu'ils font, » et que je m'en tenais à ce qu'ils avaient
prêché. Poullian voulut s'approcher de moi, je lui dis : « Plus de Temple, plus de Vie ! » La protection de M. de Noailles nous attira l'envie de tous nos compatriotes. Notre maison fut seule, dans la ville, exemptée de logements. Lorsqu'il partit de Nîmes, M. de Noailles nous envoya un billet signé de sa main, dans lequel il y avait : « Il ne sera point mis de logement chez M™*' Saporta et M"*^ Petit, que je n'en aie donné l'ordre. »
Cependant la tante et la nièce continuaient à chercher le moyen de sortir du royaume, ce qui devenait impossible. Tout ce qu'elles purent obtenir fut un passe-port pour Paris, où les appelait l'oncle Cotton, et, se joignant à quelques personnes qui devaient se rendre en Suisse, elles partirent en passant par Uzès et Bagnols.
« Je vis sur notre route le château de Pilate, qui est auprès de Saint-Valier. Bien des gens prétendent que ce juge inique, ne pouvant soutenir son exil, ni ses remords du crime qu'il avait commis, se précipita du haut du château sur des rochers; d'autres assurent qu'il se jeta du pont de Vienne dans le Rhône. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fut relégué par l'empereur Tibère, quelque temps après la mort de Notre Seigneur, dans cette \ill(', qui est une des principales du Dauphiné. On m'y fit voir la maison qu'il habitait, qui porte encore son nom. C'est une vieille masure dont il reste une tour, qu'on appelle Tour de Pilate. »
Arrivées à Lyon, le reste de la bande passa à Genève sans difficulté, ayant des passe-ports. M™'' Saporta et sa nièce logèrent chez un tailleur et poursuivirent leur but de fuir à l'Etranger.
« Bien des gens s'en mêlaient, mais il ne fallait pas s'y fier; on n'entendait parler que de meurtres (]ui se commettaient sous ce prétexte. Tout cela intimidait fort M™*^ Saporta. Notre séjour à Lyon devenait suspect à
nos hôtes et nous craignions qu'ils ne nous jouassent quelque mauvais tour, lorsqu'on vint nous avertir qu'il y avait une occasion de passer, la plus sûre du monde. C'était un cabaretier de Seissel, ville frontière de Savoie, qui avait un passe-port de M. de Villeroi, archevêque de Lyon, j)our s'en aller chez lui avec un petit apprenti cuisinier. Comme il ne pou\'ait donner que la place de cet apprenti, il ne pouvait mener qu'une seule personne, encore fallait-il qu'elle fût bien jeune pour pouvoir être travestie en garçon. J'étais dans le cas, et d'une taille fort rJifférente de celle que j 'ai présentement ; ainsi, cela me convenait parfaitement bien. M™® Saporta eut toutes les peines du monde à consentir que je profitasse de cette occasion ; elle ne pouvait se résoudre à me voir me séparer d'elle. Mais je lui en fis un cas de conscience et l'obligeai enfin à y donner les mains. On convint du prix avec l'homme, on lui donna la moitié de l'argent d'avance et l'autre moitié devait lui être comptée par M. Ham, à Genève, dès que j'y serais arrivée. Outre cela, on m'acheta un cheval que je devais lui donner aussi. En arrivant, il devait me m.ener dans sa maison à Seissel, qui n'est qu'à six heures de Genève, et me faire passer dans la nuit le Rhône, sur un pont après lequel on est en Savoie. Toutes choses étant ainsi réglées et ce marché ayant été conclu chez un honnête homme qui en avait été l'entremetteur, on fut à la friperie acheter un habit de garçon, chemise, cravate, souliers, chapeau et tout l'équipage. Mes cheveux étaient déjà coupés jusqu'autour de mes oreilles, et comme ils frisaient naturellement, cela avait assez l'air d'une tête de garçon. M™" Saporta fondait en larmes pendant ce déguisement. Dès que je fus achevée d'habiller, je lui demandai sa bénédiction, et la quittai dans une désolation qu'on ne saurait exprimer. Elle ne m'avait jamais
perdue de vue depuis la mort de ma mère, et quoiqu'elle espérât me rejoindre bientôt à Genève, car mon conducteur promettait de venir la prendre dès qu'il m'y aurait menée, elle ne pouvait se consoler de me voir partir sans elle. C'était le premier de janvier 1680, après-midi.
« On me fit aller à pied jusque dehors la porte qu'on appelle La Croix-Rousse. J'eus beauconup de peine à m'y rendre, car cet habit de garçon, auquel je n'étais pas accoutumée, me gênait extrêmement. Je trouvai là mon guide sur mon cheval, je le suivis encore quelque temps à pied, et quand nous fûmes un peu loin de la ville, il me laissa monter et me suivit à son tour. Il me mena coucher à deux lieues de Lyon et m'avertit de lui parler fort respectueusement devant le monde si je ne voulais gâter tout le mystère. Il me nomma Claude, et après m'avoir fait mettre pied à terre, avant d'arriver au gîte, il entra en me commandant d'un ton de maître de mener son cheval à l'écurie. Je le fis et, après l'avoir recommandé à un valet, j'entrai dans la cuisine. L'hôtesse me vit, elle me trouva pâle, et dit que j'avais la voix bien faible. Cela me fit peur, je crus être découverte, mais je me tirai d'affaire en disant que j'avais la fièvre quarte, et, sur ce prétexte, mon prétendu maître me fit approcher du feu et me permit de manger avec lui. Comme je craignais It-s longs discours, dès que j'eus mangé un morceau, je demandai à m'aller coucher, et luie petite servante fort éveillée vint m'accommoder un méchant lit (]ue j'a\ais demandé seul à cause de ma fièvre. Ce qui m'embarrassait, c'est que je n'osais me déshabiller devant cette petite fille, et qu'elle restait là pour emporter la lumière. Enfin, croyant que pour paraître garçon il fallait être hardi, je m'avisai de lui conter mes raisons tout de mon mieux, et pour donner
plus d'efficace à ce que je lui disais, je tirai un écu de ma poche que je lui offris et qu'elle refusa d'abord. Comme je n'avais pas envie d'être prise au mot, je ne la pressai pas beaucoup. Elle sortit, je quittai vite mes souliers et mon justaucorps et me mis dans le lit avec tout le reste. Un moment après, la petite filîe rentra doucement, ce qui me fit beaucoup de peine. Je m'étais embarquée là dans une affaire dont je ne savais par où me tirer. Enfin je ne trouvai rien de mieux que do feindre d'être déjà endormie et de me réveiller en sursaut. Et comme je fis un grand cri dès qu'elle approcha du lit, elle me dit : « N'ayez pas peur, Monsieur, c'eit moi. — Ha! lui dis-je, il n'est plus temps, laisse-moi dormir en repos. » Cette fille, offensée de mon refus. se plaignit à sa maîtresse des propositions que je lui avais faites et la désabusa par là des soupçons que ma pâleur et le ton de ma voix lui avaient donnés sur mon sexe. Voilà comment je me tirai d'affaire cette première couchée.
« Le lendemain nous partîmes avant le jour et par le plus mauvais temps du monde, et fûmes dîner à Saint- Rambert, mon maître observant toujours de me faire descendre avant d'arriver au gîte, et, qui plus est, il me faisait mener le cheval par la bride, après lui. Quoique cette façon d'aller ne fût pas fort de mon goût, il fallait pourtant s'y accoutumer et aller faire boire le cheval. Comme je n'entendais pas du tout ce manège, je le faisais tout de travers, et cet homme, qui était fort brutal, me disait toutes les injures du monde. Au commencement je croyais que c'était ]M)ur mieux cacher son jeu, mais je m'aperçus bientôt qu'il y mettait beaucoup de naturel, car il me traitait tout de même quand il n'y avait personne et me menaçait, pour la moindre chose, de me livrer aux gardes ! Nous arrivâmes le se-
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conrl jour à Roussi! Ion. En entrant dans la cuisine, je trouvai auprès du feu un marchand de Genève qu'on nommait, si je ne me trompe pas, M. de Saussure ; il v avait encore un prêtre et le juge du lieu. Ces deux-là faisaient de mauvaises plaisanteries au Genevois, qui, quoiqu'il eût son passeport, n'osait leur répondre. Le juge conta les personnes qu'on avait arrêtées ce jour-là et la manière dont elles étaient déguisées. Tout cela me faisait trembler. Mais ma frayeur fut encore bien plus grande quand, se tournant de mon côté, ils dirent : « Voilà un petit drôle qui pourrait bien être un huguenot. » Je fus très fâchée de me voir apostropher ainsi, cependant je répondis avec autant de fermeté qu'il me fut possible : « Je vous assure, Monsieur, qu'il est aussi vrai que je suis catholique qu'il est vrai que je suis garçon. » Mon maître confirma ce que je venais de dire et pour ne pas donner le temps à un plus long examen, je demandai promptement à me coucher. Je dis que j'avais la gale, afin d'avoir un lit à moi seule, et je me mis toute chaussée et vêtue dedans. Le lendemain, mon maître me demanda de l'argent pour payer, disant qu'il me le tiendrait en compte à Genève, et il fallut lui donner tout celui (lue j'avais. Après cela, il me fit monter une montagne fort haute, et, à la faveur de l'habit, il me mena chez les Chartreux qui habitent c^tte solitU(lt% car on ne trouve point là de cabarets.
« Après-midi, nous entrâmes dans un grand bois, dont les routes étaient si difficiles, qu'il n'y avait pas moyen de passer à cheval. Mais ce fut bien })is cjuand 'il s'agit de descendre la montagne, marchant toujours sur la glace, ce qui faisait que je tombais coup sur coup. Mon maître jurait comme un charretier embourbé, parce que cela le retardait ; il me disait mille injures et me menaçait à tout moment de me casser la tête. Enfin,
lassée de l'entendre jurer et de tomber et de nie relever si souvent, comme la descente était tort droite, je restai sur mon séant et me laissai couler de cette manière jusques en bas de la montagne, et après bien des peines et des travaux, nous trouvâmes Seissel. Il était nuit quand nous y entrâmes. Mon maître me mena chez lui et me donna un méchant grabat dans la chambre de sa femme. Il avait promis de me faire passer l'eau cette nuit-là et de me mener à Genève le lendemain matin ; mais il voulut se reposer chez lui et m'y fit rester depuis le mardi au soir jusqu'au vendredi à pareille heure. Je passai tout ce temps au lit, de peur d'être reconnue par les gens qui entraient dans cette chambre, et j'avais grand soin de ne tousser, ni de ne donner aucun signe de vie et de tenir mes rideaux bien fermés. Ces gens-là étaient obligés par nos conventions de me nourrir jusqu'à Genève, mais ils me faisaient faire très méchante chère ; j'étais presque toute la journée sans manger, et je voyais, au travers de mes rideaux, des gens qui mangeaient de bon appétit, sans oser me plaindre. Enfin, lorsque les étrangers étaient sortis et que je demandais quelque chose, on me donnait tout au plus des choux et des raves très mal accommodés en petite quantité et du pain noir comme la cheminée, le tout assaisonné par des injures et des menaces continuelles. Quand je voulais boire on me donnait l'eau dans la même écuelle où j'avais mangé ma sou^>e, sans prendre la peine de la rincer. Il fallait passer par là ou par la fenêtre, car dès que je voulais me plaindre, on me disait que ceux qui étaient dans les cachots n'étaient pas si bien que moi, et que si je raisonnais on m'y ferait mettre ; ainsi je n'avais pas d'autre parti à jjrendre que de souffrir.
« Cela dura jusqu'au vendredi que l'on me fit lever en grande diligence, pour me mener de l'autre côté de
MÉMOIRES Si)
la ville, où l'on me fit entrer dans une petite barque pour traverser le Rhône, car il n'y avait pas de sûreté à traverser le pont. Ceux qui menaient la barque étaient ivres et pensèrent la faire tourner, ce qui fut cause que je criai un peu. Mais mon brutal de maître, qui craignait qu'on ne nous entendît du pont, me menaça de me jeter dans le Rhône, et se mit quasi en devoir de le faire. Quand nous fûmes de l'autre côté de l'eau et que je demandai mon cheval, il me dit qu'il l'avait déjà vendu et que je pourrais aller à Genève à pied, puisqu'il n'y avait plus que six lieues. J'eus beau dire que je n'en pouvais plus, tout cela ne servait de rien, et il fallut marcher ou me traîner jusqu'au premier village qui était à une grande lieue de là. J'étais si accablée par le froid, fa fatigue, la mauvaise nourriture et par toutes les frayeurs que j'avais eues, que quand nous fûmes à ce village, je n'avais plus la force de faire un pas et je priai mon maître, au nom de Dieu, de louer quelque monture quelle qu'elle pût être. Il me dit d'abord qu'il n'y en avait pas dans ce lieu-là; enfin, après bien des misères, il dit qu'il fallait de l'argent; je lui dis qu'il savait bien que je lui avais donné jusqu'à mon dernier sou, mais il me répondit qu'il m'avait vu une montre et qu'il fallait la lui donner ou aller à pied. Il fallut en passer par là, parce que la raison du plus fort, comme on dit, est toujours la meilleure. Je donnai ma montre, et on me fit entrer dans une méchante chaumière où je me reposai pendant qu'on m'accommodait mon équipage, qui fut un petit mulet avec un bât et des étriers de cordes. Je montai là-dessus avant le jour et nous fûmes sans débrider jusqu'à Genève, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures après-midi, car les heures de ce pays-là sont fort longues et les chemins, qui sont très mauvais, étaient encore gâtés par les neiges. J'étais fort
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mal à mon aise sur mon bidet, de plus, à jeun, mais je souffrais tout cela dans l'espérance de me voir bientôt en repos, et je puis dire que je n'ai jamais de ma vie ressenti une plus grande joie que celle que j'eus lorsque je découvris le clocher de Genève, cette ville après laquelle je soupirais depuis si longtemps. »
Elle se rendit, ainsi qu'il était convenu, chez M. Minutoli, qui la reçut on ne peut mieux, mais quand il s'agit de régler le cabaretier, M. Ham lui demanda si elle en avait été contente et fut très surpris d'apprendre la manière dont on l'avait traitée. On voulait le châtier pour toutes ses duretés; elle s'y opposa, parce qu'il hii avait rendu un grand service en la faisant sortir de France. On lui fit seulement rendre la montre. Quant aux injures, il parut fort surpris qu'on les lui reprochât, alléguant qu'elles ne faisaient pas de mal et qu'il en disait tous les jours autant à sa femme.
M'"" du Noyer retrouva dans cette ville une partie de la famille de son père, M. et M™® Noguier et leurs enfants. Ils allaient partir pour la Hollande, et comme l'oncle Cotton continuait à appeler sa nièce à Paris, M. Noguier trouva qu'après l'héroïsme avec lequel elle avait fui le changement de religion — et l'on peut dire à la lettre qu'elle avait souffert pour ce qu'elle croyait être la justice — il ne fallait pas l'exposer de nouveau à la tentation, et lui proposa d';dler avec eux retrouver son oncle Petit, qui était à La Haye. La comtesse de Dohna lui promit de lui chercher une place dans les cours d'Allemagne et s'adressa à la comtesse fie Frise, sa sœur, mais il ne paraît pas que ces recherches aient abouti. Elle alla rejoindre son oncle Noguier à Lausanne, après avoir traversé Coppet et Morges. Ensuite elle se rendit à Berne. « On nous fit remarquer, auprès d'un
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lieu nommé Vanges, un pilier antique sur lequel une cigogne vient tous les ans faire son nid, et ce fut là où je commençai à \"oir pour la première fois ce genre d'oiseaux, qui, à ce que disent les habitants de ces pays-là. ne se plaisent que dans les républiques, puisqu'on n'en voit point dans aucun royaume. En effet, j'en ai trouvé des quantités en Hollande, mais point en Angleterre. » Nous donnons cette réflexion pour ce qu'elle vaut.
Après une visite à la fosse aux Ours, les voyageurs se dirigèrent vers Francfort et Mayence. « Nous passâmes devant une vieille masure qu'on appelle la Tour des Rats. On prétend qu'un évêque de Mayence étant, par un châtiment du ciel, poursuivi par ces insectes (!), avait fait bâtir cette tour dans le Rhône, croyant que les rats ne pourraient y aborder, parce qu'elle forme une espèce de petite île. Mais dès qu'il s'y fut retiré, on vit une quantité prodigieuse de ces animaux qui le suivirent à la nage et l'allèrent dévorer dans cet asile. Quoi qu'il en soit, ce reste de tour s'appelle encore la Tour des Rats, et ce passage est très dangereux. »
Ils avaient passé deux jours à Zurich, où « les filles laissent pendre leurs cheveux nattés i)ar grosses tresses et les femmes les cachent sous la cappe, qui est une coiffure de peau, faite à peu près comme les perru<iues d'abbé; ainsi, du premier coup d'œil on démêle une fille d'avec une femme sans s'y méprendre. Mais l'habillement des dames de Zurich est quelque chose de terrible ; il est d'un gros drap noir plissé et ample comme les frocs des religieux bénédictins avec des manches pendantes sur les côtés. Elles croisent leurs bras dans de grandes manches ; elles ont sur leur tête un bandeau qui descend jusqu'aux yeux et un grand linge épais par-dessus et sous le menton une autre linge plissé
comme un essuye-mains, qui leur couvre jusqu'à la lèvre de dessus, si bien qu'on ne leur voit que le bout du nez. Elles vont à l'église et en reviennent toutes en bande deux à deux, la vue baissée, et on dirait à les voir marcher dans cet ordre, que c'est une procession de moines noirs. Après cela, elles se renferment chez elles. Les ménages sont fort unis dans ce pays-là ; on y marie les gens fort jeunes et la sévérité des lois fait que chacun s'en tient à sa chacune, et quand on n'a pas ce qu'on aime, il faut aimer ce qu'on a, car l'adultère y est puni de mort et on n'y entend pas de raillerie ; ainsi une femme peut compter sur la tidélité de son époux, et par là elle est à l'abri de la jalousie, maladie si cruelle chez les autres nations. On nous fit voir l'Arsenal et la Bibliothèque, qui est ce qu'il y a de plus curieux à Zurich. Il me souvient que j'y vis la peau d'une femme préparée comme un chamois ; il v avait quantité de squelettes et cent autres choses qu'on estimait beaucoup et que je trouvais fort peu réjouissantes. »
De là à Schaffouse et en Souabe, oii il n'y avait que de très mauvais gîtes et où il ne fallait pas penser à coucher dans des iits, mais dans un grand poêle ouvert des quatre côtés et dont les murailles n'étaient que des vitres.
« On ne donne jamais dans ces pays-là ni couteaux ni fourchettes et l'on suppose que chacun en doit porter avec soi. On ne connaît pas non plus l'usage des serviettes et tout ce que vous pouvez faire c'est de vous essuyer la bouche avec les bouts de la nappe. On apportait de la paille qu'on étendait par terre et c'est là où nous devions coucher sans cou\-ertures. »
Ensuite à Mayence par le Rhin, « sur lequel il y a une quantité de ponts volants où les personnes, les voitures,
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tout entre, après quoi le pont s'en va de l'autre côté de l'eau, déposer sa charge et en prendre une autre, et ce manège dure le long du jour ». Puis à Cologne, à Nimègue, à Rotterdam, à Delft, et enfin La Haye, où son oncle Petit parut fort content de la voir.
« Quelques jours après, mon oncle me donna à la Kermesse, — qui est une manière de foire où l'on se promène en masque et où l'on donne et l'on reçoit sans scrupule de petits présents, — il me donna, dis-je, dans cette occasion, des tablettes à filagramme d'argent doublées de verd et garnies fort galamment de petits rubans de même couleur qu'il savait être la mienne. Il n'y a.ait rien de si joli que la manière aisée dont on se promenait à cette Kermesse. M™" la princesse d'Orange se faisait un plaisir de .ses divers déguisements ; je l'ai vue changer jusqu'à sept fois dans une matinée et toute sa joie consistait à n'être pas reconnue. »
Mais, là encore, des influences diverses se disputèrent la conscience de M"'' Petit. M. du Quesne écrivait de Constantinople à sa mère, (jue si sa nièce se décidait à changer de religion, il lui offrait tous ses soins et de la reconduire à Paris où M™'' Saporta avait fini par aller rejoindre l'oncle Cotton. Elle résista à cette nouvelle tentation, car ce du Quesne lui tenait toujours au cœur. On lui proposa alors d'entrer dans une société de demoiselles pauvres, fondée par la princesse d'Orange, où elle serait plus à l'abri des entreprises ayant pour but sa conversion. Elle l'écrivit à M""' Saporta et à son oncle, qui en furent très alarmés, considérant cette société comme une sorte de couvent dont elle ne pourrait pas sortir. Ils lui défendirent d'en faire partie et lui ordonnèrent de venir les rejoindre, lui promettant qu'on ne la tracasserait pas sur la religion. Elle y consentit enfin et se mit, pour faire le voyage, sous la protection de
M. Skelton, envoyé du roi Jacques, qui était nommé à Paris. M'"'' Skelton la prit avec elle, et comme ils devaient d'abord aller en Angleterre, ils s'embarquèrent dans le mois d'octobre 1680 pour aller à Rotterdam, où le yacht du roi d'Angleterre les attendait.