‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Londres. — Mœurs anglaises. — Pendaisons. — A Paris. ■ — M. du Noyer. — Le mariage. — ■ Entrevue de M™^ du Noyer avec Louis NIV. — ■ « M"« Girgoule ». — M. du Noyer grand-maître des Eaux et Forêts.

M"'' Petit \i.sita Londres, et raconte, entre autres choses, que la tradition anglaise veut que ce soit saint Pierre qui ait consacré l'abbaye de AVestminster. « On prétend qu'on vit un soir un bon vieillard de l'autre côté de la Tamise, qui passa dans un petit bateau, et quelque temps après Westminster parut tout en feu. Cette illumination a\ ant attiré beaucouj) de monde, on trouva le bon vieillard qui officiait et qu'on reconnut, à des marques infaillibles, être ce grand apôtre. Je crois qu'on peut pourtant être sauvé sans croire cela. » Et plus loin : « Le sang y est très beau, les femmes y ont la taille enchantée. Elles sont toutes blanches et ont les cheveux d'un blond sou\ent un peu trop doré. Elles marchent de bonne grâce, mais leur beauté ne dure pas. Jolies perdent leurs dents de bonne heure, et la maladie du jjays, qu'on appelle consomption, dont elles sont presijue toutes attaquées, les dessèche et les change extrêmement. Je crois que la manière dont on vit dans ce j)ays-là contribue beaucoup à affaiblir la constitution. On n'y mange presque point de pain, mais grande quantité de viande moitié crue, et beaucoup de

confitures et de douceurs, jamais de soupe; on n'y fait qu'un repas par jour, qui est le dîner, et après cela on ne mange plus de tout le jour, ce qui fait qu'on mange beaucoup plus qu'on ne devrait. Ce fut du temps de Cromwel qu'on supprima les soupers pour payer quelque impôt, et comme on a vu qu'on pouvait s'en passer, on ne les a plus rétablis, si bien que dans les meilleures maisons où vous serez depuis trois heures après-midi jusqu'à minuit, on ne vous donnera autre chose que du thé, café, chocolat et une autre drogue qu'ils appellent « .rambourt », qui est composé avec du vin d'Espagne, des blancs d'œufs, de la cannelle et du sucre. Tout cela échauffe le sang et je crois qu'une aile de poularde vaudrait mieux pour la santé. Le matin on prend encore du chocolat et à dîner on mange pour ^•ingt-quatre heures. Les messieurs boivent beaucoup ; ils sont naturellement galants, mais la constance n'est pas une vertu dont ils se piquent ; ils n'aiment pas la peine en amour et la conquête la plus aisée est celle qui leur fait le plus de plaisir. Les dames aiment avec plus de délicatesse et de violence, et l'infidélité d'un amant suflSt pour les engager à se pendre ou à se jeter dans la Tamise.

« Du reste, on trouve tous les jours des personnes noyées dans la Tamise avec leurs poches pleines de plomb, afin d'aller plus tôt au fond de l'eau. On apprend aux enfants, dans les écoles, à composer une harangue pour réciter sur les échafauds ou le gibet, car ils sont tous préparés à y monter, et y montent même sans peine, soit que les crimes ou les révolutions de l'Etat les y conduisent, et c'est là où ils brillent. La mort du duc de Monmouth n'édifia pas le public, parce qu'il ne se piqua pas d'une grande éloquence en cette occasion. Outre toutes celles qu'ils ont de perdre la vie, ils en cherchent encore d'autres où ils l'exposent fort légère-

ment, car dans la débauche on fait partie de se battre pour une bouteille de vin, tout comme on ferait partie de la jouer ailleurs, et c'est le vaincu qui la paie ; et il ne faut pas compter qu'on se batte pour rire ; ils y vont de tout leur cœur, et il y a bien des gens estropiés à ce petit jeu-là. car il ne faut pas croire qu'ils aient moins de dureté pour les autres que pour eux-mêmes. Ils se donnent dans ce pays-là une espèce de plaisir qui, selon moi, est quelque chose de barbare, qui est d'assister à des combats de gladiateurs. Chacun est là pour son argent, comme à l'Opéra, et ces gladiateurs paraissent sur le théâtre en habit de combattants, et, après avoir bu ensemble un moment auparavant, ils se battent comme s'ils étaient ennemis mortels et risquent de perdre leur \-ie pour trouver les moyens de l'entretenir. Celui qui tue .son compagnon est pendu, s'il le tue sur le théâtre, ce qui fait que dès qu'il le croit blessé à mort, il lui donne un coup de pied et le fait tomber en bas, et pourvu qu'il meure à terre, il n'en est pas parlé. On voit là des hommes tout criblés de coups et couverts de sang, et lorsque ces malheureux s'arrêtent un moment pour reprendre haleine, le peuple leur crie : Play, play ! ()uand on pend dans ce pays-là, ce n'est jamais pour un seul ; ils vont en bande au supplice et chacun prie ses parents et ses amis comme pour des noces et les régale de son mieux. On n'y fait pas d'autres façons que de ranger les criminels les uns nuprès des autres dans une charrette, et après avoir attaché leurs cordes au gibet, on fouette les chevaux qui entraînent au plus vite la charrette, et ces malheureux restent en l'air. C'est alors que leurs femmes et leurs amis vont les tirer par les pieds. Il y en eut une pendant que j'étais à Londres, qui suivit son mari dans un fiacre et dès ({u'ils furent arrivés elle en descendit et le vint embrasser. Elle por-

MEMOIRES 'lO

tait une petite bouteille dont elle lui lit l)oire. Quand il fut prêt à être pendu, elle l'embrassa encore fort tendrement ; ils burent encore de bonne amitié, et dès qu'on lui eut mis le mouchoir sur le visage, comme on fait dans ce pays-là, pour qu'on ne voie pas les grimaces et les contorsions que font les pendus, cette femme rentra dans son carrosse, s'appuya sur la portière pour mieux regarder, et n'en bougea point que tout ne fût achevé. Le lieu du supplice est ordinairement Tyburn. Les amis ont un ruban à leur chapeau de la couleur de celui du patient et des gants blancs qu'il leur donne aussi. Ceux qui ont permission d'y aller en carrosse, quand ils doivent y être enterrés, portent leur cercueil derrière en guise de valise. »

L'auteur parle aussi de « Mylord maire » qui est toujours un marchand des plus riches. Les rois et les reines assistent à son installation. Le roi même se range fous la bannière d'un des corps de métier qui, tous, suivent le cortège avec leur drapeau. A cette époque, la reine Anne faisait partie de la Compagnie des Couturières. Ces élections n'ont pas lieu sans disputes des partisans, ni combats. « Car, dit-elle, ce peuple ne fait pas plus de cas de sa vie que de celle de son prochain. Il y avait un jour deux femmes dans un Ale-house, — les femmes de ce pays ne faisant pas de façon d'aller au cabaret et de fumer comme les hommes, — ces deux femmes donc se prirent de querelle dans ce lieu-là ; elles se battirent et lorsqu'on fut pour les séparer, on en trouva une qui venait d'avoir un œil crevé et qui mangeait le bras de son ennemie. Mais manger et non pas mordre seulement, car cette malheureuse avait l'os du bras découvert jusqu'au coude, toute la chair en était mangée, et elles étaient si acharnées l'une contre l'autre, qu'elles paraissaient moins sensibles à leur état qu'au désir de se

venger. Généralement le peuple y est fort cruel. Les Français y sont fort haïs, et cette antipathie jointe à l'humeur des Anglais, fait que l'on entend dans les rues : « French dog », c'est-à-dire, chien de Français. Mais c'est parmi les petites gens, car les personnes de qualité y sont très polies et d'un bon commerce. »

Après six semaines passées à Londres, le bateau à voile qui les amena en France ne mit pas moins de dix jours à traverser le détroit et faillit faire naufrage. Ils en reprisent un autre à Dieppe pour remonter la Seine, passèrent à Rouen, où ils virent M™^ la duchesse de Bouillon (i), chez laquelle on trouva que M'^^ Petit ressemblait beaucoup à la duchesse de Mazarin, puis à Saint-Denis, où ils visitèrent les tombeaux des rois ."t arrivèrent enfin à Paris. L "oncle Cotton reçut sa nièce avec plaisir; quant à M°"^ Saporta, qui habitait rue du Mail, leur réunion fut des plus attendrissantes. Mais malgré la promesse de respecter la liberté de conscience de sa nièce, l'oncle lui demanda tout au moins de se laisser instruire. Elle ne s'y refusa pas et s'exposa de nouveau aux efforts des convertisseurs, ne \oulant pas être accusée d'un zèle opiniâtre et sans connaissance de cause. M. du Quesne, arrivé à Paris peu après elle, s'offrit au rôle de missionnaire, ce que l'oncle n'accepta point, sachant bien à quoi il emploierait son zèle. A ce moment, si on doit l'en croire, le maréchal de Lorges venait constamment chez M. Cotton et désirait vivement la conversion de la jeune fille.

Une de leurs amies. M""' de Conte (jui, voulant rester fidèle à la foi protestante, avait été enfermée d'abord au Châtelet en compagnie de gens destinés au gibet ou à l'échafaud et mise ensuite chez M""" de Miramion, fon-

(i) M"* Mancini, nicce de Mazarin.

datrice d'une communauté de filles qu'on appelait les Filles de Sainte-Geneviève, sur le quai de la Tournelle, finit par en sortir et voulut ramener M"*^ Petit en Hollande. M"'' Saporta désirait toujours aussi passer à l'Etranger; mais il ne pouvait en être question pour le moment et ses larmes empêchèrent sa nièce de la quitter une seconde fois. On chercha aussi à la convertir aux Nouvelles Catholiques, mais rien ne put l'ébranler. Cependant la persécution n'était pas finie ; on essaya de nouveau de l'intimider. Un certain Lausillon vint les arrêter et les emmena chez lui près de la porte Montmartre, où elles retrouvèrent d'autres personnes de Nîmes, compagnons d'infortune. Cette sorte de prison était d'ailleurs très confortable, et les repas surtout, payés par le roi, étaient exquis et plantureux. On pouvait recevoir des visites et se promener dans un joli jardin; mais ce n'en était pas moins la privation de la liberté.

« Dans cette pensée, je roulai dans ma tête quelque moyen de pouvoir m'échapper et je m'avisai enfin que les fenêtres de notre chambre donnaient sur la rue, qu'elles étaient assez basses et qu'il y avait un auvent qui pouvait faciliter mon dessein. Ainsi, sans en rien communiquer à personne, je me résolus à l'exécuter la nuit suivante. Mais je fus bien surprise de voir venir après que nous fûmes couchées, une servante qui ferma les fenêtres avec des cadenas et comme on n'avait pas accoutumé de le faire ; j'aurais cru être trahie si je m'en étais ouverte à quelqu'un, ou que l'art magique s'en serait mêlé, si j'avais été aussi crédule que d'autres sur ces sortes de matière. »

Cependant, l'influence du maréchal de Lorges obtint qu'elles puissent sortir de cette maison au bout de tlix jours. Elles reprirent de plus belle leur projet de fuite, et, aidées d'un ami, elles parvinrent à prendre le coche

pour gagner Dieppe et de là l'Angleterre. Dans cette dernière ville, M"'' Petit retrouva M. du Quesne à l'hôtel oii elles étaient descendues. Elle voulait d'abord ne pas s'en laisser reconnaître, mais lui ayant été signalée, elle dut subir ses supplications de ne pas sortir de France, car il avait compris leur intention ; il les menaça même de les dénoncer. Aussi, lorsqu'elles furent arrêtées le lendemain, l'en accusèrent-elles, mais à tort, car c'était l'oncle Cotton qui, furieux de leur départ, s'était arrangé pour les empêcher d'aller plus loin. On les ramena à Paris et on les mit chez les Nouvelles Catholiques, où l'oncle vint leur faire mille reproches sur leur obstination. Pendant ce temps, M. du Quesne intrigua si bien qu'il fit dire à cet oncle que le roi lui-même désirait son mariage avec sa nièce. On peut vraiment douter que Sa Majesté Louis XIV mît un aussi grand prix à leur conversion. Sans doute n'était-ce là qu'une de ces exagérations vaniteuses dont IM""^ du Noyer donnera bien d'autres exemples. L'oncle Cotton, pour faire sa cour au roi, renonça à ses préventions, et consentit. Sa nièce, très tentée, mais craignant l'enfer, résolut de se laisser mourir de faim. L'oncle en fut averti et lui amena M. du Quesne pour vaincre ses dernières résistances. Elle finit par s'y décider, et rien n'était plus assuré que cette union, lorsqu'une maladresse du fiancé vint tout détruire. On lui persuada d'obtenir que M. Cotton donnât de suite une partie de ses biens à M"" Petit. M. de Seignelay fut chargé de lui en parler et reçut un assez mauvais accueil. Cotton, furieux, s'en prit à sa nièce, à l'instigation de laquelle, pensait-il, cette démarche avait été faite. Il refusa de nou\eau son consentement, et M. du Quesne connut, mais trop tard, qu'il aurait mieux fait de ne pas soulever cette question. Il retourna à ses occupations, et sa fiancée voulut plus que jamais se

oO M""' ET M. DU NOYER

laisser mourir. Ayant été saignée, elle arracha le bandage pour perdre tout son sang. Il n'en vint plus une goutte, et elle dut se résigner ià vivre.

On les changea de couvent pour l'Union Chrétienne, rue Saint-Denis, où M. du Quesne continuait à lui écrire des lettres fort tendres. Puis un jour on vint leur faire part de la décision du roi, qui ordonnait à tous ceux qui n'avaient pas encore changé (c'est ainsi qu'on appelait la conversion), de s'y décider ou de sortir du royaume. Notre héroïne prit naturellement cette dernière résolution. Toutefois, le lendemain, elle alhi en \isite chez une amie, et rencontra dans son salon M. du Nover, dont le régiment était à Maintenon, et qu'elle trouva 0 très joli », selon sa propre expression.

« C'est un grand homme de bonne mine, bien fait, qui a les yeux très vifs, la physionomie fine et la bouche et les dents d'une beauté enchantée; la petite vérole a un peu travaillé sur son teint que quelques boutons ont achevé de gâter et c'est là tout ce qu'il a de laid. Il a un tour d'esprit fort agréable et me demanda le sujet de ma mélancolie. Je lui dis, pour éviter une plus longue discussion, que j'étais incommodée. Il me proposa d'abord quantités de remèdes, et entr'autres de boire tous les matins un verre d'eau du fleuve d'Oubli. Je compris par cette ordonnance qu'il était instruit de mes affaires. »

C'était peut-être l'oncle Cotton ciui les lui avait racontées, car il le connaissait. Il prétendit aussi connaître du Huesne, et le blâmait de s'être montré trop intéressé. Il demanda à M"'' Petit la permission d'aller la voir au couvent, et en devint bientôt le commensal assidu, s'étant mis dans les bonnes grâces de la supérieure et de toutes les religieuses. Bien plus, il doubla l'ecclésiastique chargé d'instruire M"" Petit, et lui faisait les sermons les plus persuasifs pour l'amener à se faire catholicjue. Mais

MÉMOIRES ni

quand on les laissait seuls, il l'entretenait de toute autre chose, et son désir de l'épouser devenait évident. Il pria le père La Chaise, jésuite, confesseur de Louis XIV et très influent, de s'entremettre dans ce mariage, ce qu'il fit plus volontiers que pour M. du Quesne. Enfin, quand on vint chercher la brebis récalcitrante pour la mener à la frontière, M. du Noyer demanda un sursis, en se portant garant pour elle. M"*^ Petit écrivit ce qui se passait à M. du Quesne, qui arriva aussitôt. « Ils furent tous deux surpris de se trouver là, et AI. du Noyer quitta la place. M. du (juesne me dit que s'il l'avait cru auprès de moi, il ne serait pas venu, qu'il était sans congé et qu'on pouvait lui faire des affaires si on savait qu'il fût à Paris. Il me parla, après cela, des nôtres, et comprit bien par la manière dont je lui reprochais son indolence, qu'on m'avait gâté l'esprit sur son chapitre. En eftet, on m'avait fait comprendre qu'il avait eu des manières trop intéressées avec mon oncle et qu'il ne s'était pas assez mis en peine de ce que je deviendrais, puisque, si M. du Noyer n'avait pas répondu pour moi, on m'aurait menée en Hollande. M. du Quesne répondit à cela qu'il avait des amis au Bureau qui l 'avertissaient de tout, et que si j'étais partie, il aurait été en poste me prendre à la frontière. A l'égard de l'intérêt, il no croyait pouvoir mieux se justifier qu'en y renonçant, et qu'il prierait M. de Seignelai de dire à mon oncle Cotton qu'il ne lui demandait que son amitié. Je trouvai qu'il prenait le bon parti, et le désir que j'avais de le justifier me fit trouver ses excuses les meilleures du monde.

« Cependant, M. du Noyer ne s'amusa pas à bouder, et quoiqu'il fut sorti mécontent du parloir, il ne laissa pas d'y revenir et d'engager M. du Quesne à dîner avec lui et quelques autres de leurs amis. Quand ils furent en pointe de vin, M. du Noyer dit à M. du Quesne qu'il

savait bien qu'il était venu pour se marier avec moi, qu'il l'en félicitait, et qu'il avait beaucoup parlé de lui à mon oncle Cotton. M. du Quesne ne jugea pas à propos de lui dire ses affaires à table et répondit qu'il ne songeait pas à se marier, que sa fortune n'était pas assez bonne pour cela et qu'il m'estimait trop pour me rendre malheureuse : « Mais, ajouta-t-il d'un ton railleur, cette affaire vous conviendrait mieux, et on dit que la demoiselle ne vous déplaît pas. » M. du Noyer prit d'abord la balle au bond, et, touchant dans la main de M. du Quesne : « Je suis bien aise, dit-il, que vous me cédiez vos droits ; votre considération m'avait empêché de songer à cette demoiselle, mais après ce que \ous venez de me dire, je vais la rechen^her sans scrupule et faire ce que je pourrai pour l'obtenir. » M. du Quesne riait de tout son cœur, et M. du Xoyer parlait fort sérieusement. Ils vinrent tous les deux me voir après le dîner, et M. du Xover ne manqua pas de me dire que M. du Quesne m'avait cé(]ée à lui. M. du Quesne, qui croyait l'avoir berné, me regardait et pliait les épaules. Je leur dis que j'étais fort étonnée qu'ils disputassent ainsi de la chappe à l'évêque et je grondai fort M. du (Quesne de cette mauvai.se plaisanterie qui servit dans la suite à disculper M. du Noyer; car, lorsqu'on l'accusa, dans le monde, d'avoir trahi son ami, il .soutint que M. du (^)uesne lui avait cédé ses droits en présence de témoins. Sur le soir ils furent à l'Opéra et M. du Noyer en sortit pour venir me voir et me faire \'aloir ses empressements ; au lieu, disait-il, que M. du (^)uesne cherchait des divertissements étrangers. Le soir, il proposa une partie de souper chez une demoiselle de leur connaissance, où il lui donna à manger gras, quoique nous fussions dans le carême, et il le laissa seul avec cette belle, sous prétexte d'aller donner ordre au souper, et vint me conter cette

dernière aventure. Il disait cela avec tant d'adresse et d'un air si ingénu, que toute la terre aurait condamné M. du Quesne. Je n'étais pourtant pas fort disposée à cela, et quoit^ue j'eusse beaucoup d'estime pour M. du Noyer, il ne laissait pas de m'être un peu suspect. M. du Quesne fut le lendemain à Versailles, mais M. du Noyer l'y avait si bien servi que, dès que M. du Quesne parut, on lui demanda pourquoi il avait quitté son poste sans congé et on lui ordonna de s'en retourner, sous peine d'être mis à la Bastille. Le pauvre M. du Quesne partit fort chagrin du mauvais succès de son voyage, et nous nous dîmes alors le dernier adieu, car je ne l'ai pas re\u depuis. On me dit tant d'autres choses pour me persuader qu'il avait tort que, comme outre cela les absents l'ont toujours, je le condamnai bientôt.

« Dès que M. du Noyer s'aperçut que je commençais à balancer, il fut se nantir d'un ordre du roi et de toutes les dispenses nécessaires, afin de pouvoir profiter du premier moment favorable qu'il trouverait chez moi. A l'égard de la religion, il me promettait de ne jamais me contraindre à rien, m'assurant qu'il n'en voulait null-:;ment à mon âme (i).

« Enfin, un mardi, dix-huitième de mai, l'an 1688, pendant que j'étais à la récréation dans le jardin, on vint m'axertir qu'on me demandait au parloir. J'y trou- \ai M. du Noyer avec deux jésuites, la supérieure de notre maison et la sous-prieure. Ces deux dames me firent monter en carrosse avec elles, sans me domier le temps de me reconnaître, et M. du Noyer se mit dans un autre avec les jésuites. Je ne savais à quoi devait aboutir cette promenade, lorsqu'on nous débanjua à la

(i) En effet, il n'en \oulait qu'à sa bourse, car M"'" du Noyer ne paraît pas avoir été jolie, ce qu'elle n'aurait pas manqué de nous dire.

porte de l'église Saint-Laurent. Le curé \int nous recevoir et nous conduisit dans une salle fort propre ; c'était un bien honnête homme et fort mitigé sur la religion. Ce fut là oij AL du Noyer me proposa de nous marier. Les jésuites m'exhortaient à me laisser conduire par le père La Chaise, qui souhaitait cette affaire et se chargeait de la faire approu\er à mon oncle Cotton dès qu'elle serait faite. J'avais beau dire que je voulais au moins le consentement de M™- Saporta, on me répondit qu'il n'y avait pas apparence qu'elle le donnât et serait bien aise qu'on eût fait cette affaire indépendamment d'elle et de ne pouvoir pas se reprocher d'y avoir contribué. Les religieuses m'embrassaient et me disaient : « Courage mon enfant, c'est le plus beau jour de votre vie ». Le curé ne demandait qu'un oui, pour les deux affaires. On ne me faisait voir ni messe, ni autel, j'étais jeune, j'avais envie de me venger de AL du (^uesne, et AL du \over avait assez de mérite pour qu'on pût imaginer beaucoup de douceur dans cette espèce de vengeance ; il me disait les plus jolies choses du monde. On me fit dire que je croyais tout ce que l'Eglise catholique, apostolique et romaine croyait, et comme je disais que l'Eglise romaine était une église particulière, on en rit beaucoup sans s'y arrêter, et, après quelques mots latins, je me trouvai mariée. »

Ainsi donc, après cette résolution indomptable de ne pas se faire catholique, cette fuite à l'étranger et cette résistance à toutes les tentatives et même les persécutions. Al"'' Petit céda; j)eu et de mauvaise grâce, il est vrai, par dépit de ne pas « épouser son premier sentiment », malgré qu'un de ses biographes assure qu'elle était fort éprise de du Nover. ALiis cette agitée fut loin de se tenir tranquille dans le mariage. Bien qu'elle essaye de nous faire croire le contraire, elle n'eut pas d'amour

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