‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 5 sur 19 · MEMOIRES OO · texte numérisé non relu

MEMOIRES OO

pour son mari, sans quoi elle ne l'aurait pas quitté; et ses scènes de jalousie ne provinrent que de sa vanité, froissée qu'un homme qui lui devait tout, se permît de s'occuper d'autres femmes. Pour le moment, il faut en revenir au premier temps de son mariage.

On la mena rue de la Roquette, au faubourg Saint- Antoine, où logeait la mère de M. du Noyer qui lui parut fort belle, quoique n'étant plus de la première jeunesse, ainsi que sa sœur. Toutes deux lui firent le meilleur accueil. Peu de temps après elle tomba malade. M™" Saporta, alarmée, vint la voir, et, dans son trouble pour sa santé, ne songea pas à lui faire de reproches. (Juant à l'oncle Cotton, du moment que celui-ci, instruit par l'expérience de l'autre, ne lui demandait pas son argent, il était satisfait.

( hiand M™" du Noyer fut remise, le ménage se rendit à Versailles pour remercier le roi de l'intérêt qu'il avait pris à leur union et du brevet de six cents livres de pension que Sa Majesté avait accordé à la jeune femme. Elle le vit d'abord dans le jardin. « entouré de tous ses seigneurs » ; puis, avec la dame qui l'accompagnait, elles résolurent d'aller au château assister au souper royal. « Le roi ne se met à table qu'après dix heures, et il avait déjà commencé de souper, quand nous arrivâmes, et la foule était si grande autour de lui, que je ne croyais pas pouvoir en approcher. J'v parvins pourtant, et à la fin, je me trouvai insensiblement, à force de pousser, tout auprès de la table et vis-à-vis du roi, que je reconnus avec plaisir être le même que j'avais distingué au parc. Je ne sais s'il s'aperçut de l'application que j'avais à le regarder ou ce qui put lui donner de la curiosité sur mon chapitre, mais il demanda qui j'étais et le demanda si haut que, comme on ne pouvait pas satisfaire sa curiosité parce que je n'étais pas connue, je me crus

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obligée de le faire moi-même. Et après avoir dit mon nom de fille, j'ajoutai que je l'avais changé depuis peu en épousant M. du Noyer par ordre de Sa Majesté au sortir des couvents où elle m'avait fait enfermer pendant neuf mois. Le roi me reconnut parfaitement bien à tout cela et me répondit avec beaucoup de bonté qu'il espérait que je lui saurais gré de tout ce qu'il avait fait pour moi ; que le séjour du couvent contribuerait à mon bonheur éternel et qu'il souhaitait que je trouvasse le temporel dans le mariage qu'il m'avait fait faire. Après cela il se tourna du côté de Madame la Dauphine et lui conta mon histoire, mon retour de Hollande, la peine qu'on avait eue à me persuader d'être catholique, et après avoir fait quelque digression à mon avantage, il dit qu'il m'avait mariée à un de ses officiers. Tout le monde était si attentif à ce récit, qu'on n'entendait pas le moindre bruit dans la salle, et les yeux de tous les courtisans étaient si fort attachés sur moi, que si je n'avais pas eu un peu de fermeté, je me serais bientôt déconcertée. Chacun, croyant faire sa cour, disait (|uelque chose d'obligeant sur moi et donnait des explications heureuses à toutes les réponses que je faisais, et si j'avais eu de la \anité, elle aurait été bien remplie à ce moment là. »

M. du Noyer n'a pas précisément ks mêmes récits sur tous ces faits. Ses Mémoires, pour répondre, dit-il, à ceux de sa femme, sont d'une méchanceté infâme, et le dernier éditeur s'excuse d'avoir à les faiie i)araître. Car si elle se répand en vanteries qui, par It fait, ne font de mal à jjersonne, lui ne recule pas à son sujet devant des pro])t)s injurieux jus([irà l'ignoble et dépassant It ur but, a\ec également beaucoup de contentement de liilmêmo.

Il nous dit d'abord (]ue ce fameux oncle Cotton, (ju'il avait rencontré à l'Hôtel de Mantoue, rue Montmartre,

lui avait été signalé comme un vieillard très riche ayant une nièce à marier, et il avait fait sa connaissance sans retard. Il insinue que ce maître d'hôtei avait rendu au maréchal de Lorges des services d'un ordre très privé et que le bien qu'il a ramassé dans cette maison en est la preuve convaincante. D'après lui, ce serait cet oncle lui-même qui l'aurait présenté à M"" Petit, vantant son désintéressement en comparaison de la conduite de M. du Quesne.

« M. Cotton, dit-il, alla le lendemain sonder les sentiments de sa nièce; ils lui parurent partagés; il ne remarqua plus ce grand empressement pour M. du (Quesne, et conclut de là que ma présence avait tant soit peu écorché son cœur : « Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, me dit-il en sortant de table ; allez voir votre maîtresse, je suis persuadé que vous serez bien reçu. » Les soins que M"'' Petit avait pris de s'ajuster, me donnèrent à penser (jue ses réflexions nocturnes avaient renversé une partie de ses fermes ré.solutions et éloigné de son esprit son cher du Quesne. Je sus profiter des petits avantages que je j^us entrevoir et poussai si vigoureusement ma pointe (juen sept ou huit jours je réduisis la belle à consentir à me donner la main. »

(^uant au voyage à Versailles, il paraîtrait que ce ne fut pas tant pour remercier que puur demander autre chose et présenter deux placets, l'un pour réclamer le bien confisqué de la femme lors de sa sortie du royaume, l'autre pour solliciter une récompense des ser\ices du mari. « Les petites vivacités que j'avais reconnues depuis le peu de temps que nous étions ensemble, me firent appréhender qu'elle ne les fît éclater en pul)lic. Je lui donnai donc les instructions que je crus les plus nécessaires pour venir à bout de nos desseins, mais elle voulut faire à sa tête et me faire connaître entièrement son carac-

tère. Le maréchal de Noailles lui ayant dit que personne ne présentait de placet sans la permission du capitaine des Gardes du quartier : « Vous le voyez bien, Madame, lui dis-je, je suis fâché que vous ne vouliez faire qu'à votre tête. » Je ne pus me retenir de lui parler un peu haut, une foule de courtisans s'assemblèrent autour de nous ; il se trouva parmi le grand nombre un jeune officier qui la regardait attentivement. « Non, oui, je ne me trompe pas, c'est elle-même, on m'a dit qu'elle était revenue de Hollande; que diable vient-elle faire ici? La voilà parée comme un autel du jeudi béni. — De qui veux-tu parler? dit cet ami. — Hé, cadédis, c'est de M"® Girgoule (i); ne la reconnais-tu pas? Dieu me damne! c'est elle-même. » D'autres Gascons entrèrent dans la conversation et s'écrièrent : « Hé parbleu, ce n'est pas la mal nommée et jamais figure n'a mieux ressemblé à Girgoule. » Ce fut un éclat de rire général qui, malgré le respect que portait l'endroit où nous étions, vint jusqu'aux oreilles du roi, qui en demanda le sujet. Quelques seigneurs lui ex])liquèrent le nom de Girgoule. « Je l'ai vue en passant, dit-en souriant Sa Majesté. Le maréchal de Noailles m'a même dit qu'elle voulait me présenter un placet. » (Juant à M°"^ du Noyer, elle s'approcha de .son Gascon, lui raconta qu'elle était mariée depuis quelques jours à un des plus jolis garçons de Paris, premier capitaine (h\ régiment de Toulouse ; et elle me montrait du doigt, en ajoutant qu'elle avait enfin abjuré et venait demander au roi la restitution de ses bilans.

« L'impatience me prit, je m'approchai d'elle, je la priai de cesser tous ces mauvais discours et de venir avec moi. » Le .soir ils retournèrent au château. « Elle ne

(i) Clianipignon qui vient dans le Languedoc.

parut pas j)lus tôt aux appartements, que tout le monde la reconnut pour celle dont la présence avait endossé la risée du matin; chacun se disait à l'oreille : « Place à M"" Girgoule, place à M"'' Girgoule ! » tellement que la place lui fut si bien faite, qu'elle se trouva plantée visà-vis du roi. Sa figure, cet air riant qui était peint sur tous les visages, donnèrent quelque curiosité à Sa Majesté. Il se tourna du côté du maréchal de Noailles et lui demanda si ce n'était pas cette demoiselle Champignon qu'il avait vue le matin. Le roi jeta en même temps la \ue sur M"" du Noyer, qui prit d'un air fort gaillard la parole : « Sire, dit-elle, je demande bien pardon à Votre Majesté. Mon nom de fille est Anne- Marguerite Petit, qui est celui de mon père ; celui de ma mère est Cotton, de la même famille du père Cotton, confesseur d'Henri IV, le grand roi votre aïeul ; Girgoule est un sobriquet qu'on me donnait autrefois lorsque j'allais à l'école, parce que j'ai toujours été courte et grosse. » Le roi, les princes et toute la cour firent un éclat de rire, qui fut, comme le dit parfaitement bien M™'' du Noyer dans ses Mémoires, tant que nous fûmes à Versailles, « l'Evangille du jour ». Il n'est pas question de cet incident dans les Mémoires de M"'' du Noyer.

Toutefois, elle fit parvenir son placet au roi, qui, au sortir de la messe, l'assura qu'on lui rendrait son bien et ses re\enus. « Comme cette scène .se passa aux yeux de toute la cour, cela augmenta les égards qu'on avait déjà pour moi et je me vis en peu de temps fort à la mode, » nous dit-elle modestement. INIais elle ne s'attarda pas à ce succès et partit pour Nîmes avec M. du Noyer. Là, elle recouvra ses biens et conçut le projet de faire nommer .son mari consul (i) de cette ville. Elle était am-

(i) Maire.

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l)itieuse et aurait volontiers sacrifié une partie de ses biens, auxquels elle tenait pourtant, dans le but de lui faire avoir une situation en vue, qui la flatterait encore da\antage. Sur son avis, il se rendit à Montpellier pour se présenter à M. de Broglio, Commandant de la province, et à M. de Baville, qui en était l'Intendant. M. du Noyer se trouva fort bien au milieu des réceptions magnifiques de ces représentants du pouvoir. Les habitants ne songeaient qu'à se divertir et on jouait beaucoup, distraction à laquelle le nouveau venu n'était pas insensible. Malgré quelques difficultés avec M. de Ba- \ille et des pertes au jeu qui mirent sa femme en fureur, M. du Noyer fut nommé consul, ce à quoi il tenait infiniment moins que son épouse, la vie de province n 'avant pour lui qu'un médiocre attrait.

Voici ce qu'il nous dit à ce sujet : « Comme je n'ai point mis la plume à la main pour me sennguer de louanges, je renverrai s'il lui plaît, le lecteur aux Mémoires de M™*" du Noyer ; il y verra l'éloge de mon digne consulat. Je dirai cependant que je m'en acquittai d'ur;? manière que je n'oserai le dire; mais je fus fait syndic, autre emploi où ma probité fit mettre mon nom en lettres d'or sur- le crocodile (i) que M. l'évêque de Nîmes, Fléchier, fit pendre à l'hôtel de ville ; honneur, à la vérité, aussi vain qu'inutile auquel j'aurais préféré mille et mille fois mes deux cents pistoles » — .somme qu'il avait envoyée à M™® du Noyer pour lui faire prendre I)atience.

C'est à cette époque, en mars 1692, que naquit leui fille Olympe, connue sous le nom de Pimpette. L'aînée était venue au monde également en mars 1689, et l'oncle

(i) En souvenir sans doute du crocodile qui figure dans les armoiries de la ville Nîmes.

Cotton mourut, laissant à sa nièce les biens qui avaient fait l'envie de tous ses prétendants. Le consulat de M. du Noyer étant près de finir, il rapporta de son voyage à Paris, en plus de la succession, une petite charge qui l'engageait à visiter quatre fois par an les bords du Rhône et à habiter Villeneuve-d'Avignon, à sept lieues de Nîmes, où il devait revenir, toutes les semaines, s'oocuper des affaires de la ville jusqu'à la fin de sa mission. Il prétend que les extravagances de sa femme et sa folie des grandeurs furent surtout le motif qui lui fit quitter Nîmes.

« Cette qualité de M"*" la Consult, dit-il, l'avait rendue si orgueilleuse, qu'elle se croyait la première moutardière du Pape. Mais à propos du Pape, je dois dire et avouer à sa louange que depuis la Dragonnade, jamais nouvelle convertie n'a été plus exacte aux devoirs de l'église romaine, qu'elle affecta tant d'avoir en horreur. Il n'est pas difficile d'en pénétrer à présent le sujet. I.e plaisir de s'entendre dire : « Voilà M"'" la Consule qui entre, place à M™*^ la Consule, ouvrez vite le banc de M™^ la Consule, » en étaient de très sensibles pour elle. » Ils passèrent trois ans dans cette petite ville charmante, et y eurent un fils.

Le consulat étant terminé et le cardinal de Bonzi, évêque de Montpellier, ayant chargé M. du Noyer d'apporter au roi le cayer de la province (i). M™" du Noyer, qui aimait à se frotter aux grandeurs, prit ce prétexte pour écrire à l 'évêque. Il lui fit une réponse élogieuse qu'elle nous fait connaître, ainsi que celle de Fénelon, archevêque de Cambrai. Elle voulut accompagner son mari et solliciter pour lui une nouvelle place. Ils se ren-

(i) Mémoires que rédigeaient les divers ordres pour e.xposer leurs plaintes et leurs vœux aux Etats généraux.

i')'2 M'"'' ET M. DU NOYER

dirent à Rouanne pour s'embarquer sur la Loire. Malgré les fièvres malignes qui, en cette année 1694, multipliaient les enterrements, ainsi qu'une sorte de famine ayant fait monter le pain à sept sous la livre, ils y emmenèrent leurs enfants et la vieille tante Saporta, qui vivait chez eux. Les démarches de M"*' du Noyer obtinrent à ^L du Xoyer la charge de Grand-Maître des Eaux et Forêts de la province du Languedoc, qu'elle paya quatrevingt-dix mille livres, et ils quittèrent les bords du Rhône pour ceux de la Garonne, car il devait résider à Toulouse. Il était tenu de visiter une fois par an Villemur, Mazamet, Casteinaudary, (juillan, Montpellier et Villeneuve-de-Berc, avec deux grueries (i), Albi et Mende. « Il vendait les forêts du roi à l'extinction des feux, c'est-à-dire qu'on allume une bougie et l'on met un prix aux bois d'une forêt, chacun enchérit là-dessus, tant que la bougie brûle, et celui qui a parlé le dernier lorsqu'elle s'est éteinte, demeure maître du marché. »

« Cette situation, dit M"*" du Xoyer, le mettait à même de rendre service à tout ce qu'il y avait de gens de qualité. Il souhaitait que je l'accompagnasse dans ses tournées, et je puis dire que c'était là le temps le plus agréable, car nous voyagions en grands seigneurs. Deux gardes des forêts avec la bandoulière étaient à cheval à côté de notre carrosse ; le .secrétaire, le cuisinier, et une partie du domestique allait d'avance au gîte où nous trouvions tout prêt en arri\ant, et partout la noblesse du I)ays venait au-devant de nous et nous accompagnait, si bien que nous avions (|uelquefois trente personnes à manger chez nous. Il ne nous en coûtait pas beaucoup,

(i) Juridictions inférieures qui prononçaient sur les délits forestiers.

par la quantité de gibier que tous les gentilshommes nous envoyaient. Il y avait des temps où, ne sachant que faire de tant de perdrix rouges, je les faisais mettre dans le pot et servir sur le potage en guise de chapons. Nous avions une si grande quantité de sangliers, qu'après en avoir mis en pâtés et à toute sorte de sauces, je m'avisai, pour en profiter, de saler les jambons et de faire des saucisses du reste. »

Là encore, les récits de M. du Noyer diffèrent quelque peu. « Bon Dieu, dit-il, quand j'y pense, quelle description romanesque de l'équipage avec lequel M""' du Noyer nous conduisit dans les lieux où nous allâmes faire les visites! N'est-ce pas quelque chose de fort glolieux que d'avoir à côté de son carrosse deux misérables paysans revêtus d'un surtout de toile avec une mauvaise bandoulière de gardes de bois. Notre secrétaire, une chancellerie où toutes les affaires du royaume devaient se décider ! Quelle vaine ostentation I Quel galimatias que ces charrettes chargées de jambons de sanglier, digne éloge enfin de l'économie de la sage M™'' du Noyer! Elle prétendait en imposer à la noblesse, sa langue était des plus venimeuses, elle ne trouvait rien de bien fait, rien de bien dit, rien ne lui plaisait. Je fus enfin si mortifié de ses mauvaises manières, que je résolus, à quelque prix que ce fût, de me défaire de ma charge. »

« La première fois que je fus en tournée, reprend jyjme çjy Noyer, nous commençâmes par Quillan, qui est une petite ville dans les Pyrénées, frontière d'Espagne, située sur la rivière Daude et dans le pays du monde le plus scabreux, car on n'y avait jamais vu de carrosse avant le mien ; encore pensa-t-il m'en coûter la vie pour avoir voulu le mener. On m'avait fait si grand peur de ce pays-là, qui n'était habité, à ce qu'on me disait, que par des ours, que j'y fus en cornette de nuit et en robe

de chambre, ne croyant pas devoir me coiffer et m'habiller pour ne voir que des bêtes féroces ; mais je fus bien surprise quand je vis la quantité de noblesse qui descendit de toutes les montagnes qui en sont comme la pépinière. Les marquis de Leren, de Chalabre, de Sainte-Colombe et quantité d'autres vinrent nous voir à Quillan et faire, comme ils le disaient, leur cour au Grand-Maître, qui est le seul magistrat qu'ils ont intérêt à ménager, car la plus grande partie des biens de ces messieurs, consistaient en forêts, et, suivant les Ordonnances, ils ne sauraient faire couper un arbre sans avoir l'attache du Grand-Maître. Il v avait aussi un baron Daxat. qui avait beaucoup de mérite. Il était capitaine de dragons et ne faisait que de revenir de l'armée, quand nous arrivâmes à Quillan. Toutes ces personnes formaient chez nous la société du monde la plus agréable. On jouait à l'hombre, au lansquenet, nous faisions bonne chère et grand feu. Le bon vin ne man(|uait pas, t-t malgré la situatioii du lieu et les neiges qui nous renfermaient au logis, nous ne laissions pas de passer fort agréablement le temps. Toute la bonne (X^mpagnie s'affligea de notre départ, chacun se retira, comme dit Scarron, dans sa chacunière.

« De Quillan nous allâmes à Castelnaudari, ville un peu plus célèbre que ( hiillaii. mais que je ne trouvai pas plus agréable. L'autre l'emporterait chez moi par le grand nombre de gentilshommes qui descendent de ces montagnes, au lieu (]ue celles qui environnent Castelnaudari ne servent (jue de piédestaux à un grand nombre de moulins à vent. Je n'en ai jamais tant vu qu'en cet endroit-là, et le grand Don (^)uichotte aurait trouxé à y exercer sa valeur.

« Ce fut là où celle du pauvre duc de Montmorency succomba, et je ne saurais pardonner à MM. de Castelnaudari la dureté qu'ils eurent de lui fermer leurs por-

Ifjiù .

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tes. Il y a une Sénéchaussée (i) et un Présidial (2), tout ce qui fournit bonne compagnie et l'évêque de Saint- Papoul, qui n'est qu'à une heure de là, vient de temps en temps l'augmenter. C'est le prélat (3) du monde le plus charmant par les agréments de sa personne et de son esprit. Après que M. du Noyer eut achevé ses ventes à Castelnaudari, il fallut les aller commencer en un lieu appelé Mazamet. Nous passâmes par Revel et nous arrivâmes dans les pays voisins de la Montagne Noire, autrefois remplis de protestants. De là nous fûmes à Castres, puis à Lavaur voir l'évêque, et de là à Villemur. C'est une assez jolie petite ville située sur la ri\ière du Tarn ; les habitants en sont très riches ; il y avait tous les jours une grosse partie de lansquenet chez nous, mais beaucoup moins de noblesse que dans les Pyrénées. Il nous en venait quelquefois de Montauban, qui n'est pas loin de là — et qui n'en est pas proche non plus - — et la personne la plus qualifiée de celles qui résidaient à Villemur était M"*^ de Saint-Feriol, sœur du marquis de Saint-Feriol que j'avais vu à Quillan. »

De retour à Toulouse, M""* Saporta vint à mourir, toujours fidèle à la religion protestante. On ne sait jwurquoi M. du Noyer prétend avoir appris à Paris, où il .se trouvait, que sa femme avait voulu la soustraire à la sépulture romaine, en mettant dans le cercueil une bûche à la place du corps, ce qui causa du bruit, mais fut arrangé par des amis. M'"" du Noyer dit au contraire qu'il était si bien présent, qu'il apporta dix louis au curé de Saint-Etienne pour que les funérailles ne souffrissent pas de difficultés.

(i) Division judiciaire. Le sénéciial était le picmicr président, son lieutenant, le procureur.

(2) Tribunaux institués en 1551 pour abréger la longueur des procès.

(3) Mgr de Grammont.

M™® du Noyer avait déjà raconté un incident entre son mari et le lieutenant général de la Table de marbre (i) pour une question de visite que l'un croyait lui être due par l'autre. Elle avait trouvé un moyen pour qu'ils se rencontrassent chez l'un d'eux, sans que cela passe pour une visite. Mais cet expédient n'avait pas été du goût de du Noyer, qui saisit la première occasion qui se présenta d'humilier son adversaire. Celui-ci alla à Paris, où il accusa de mauvaise administration M. du Noyer. Ce dernier, poussé par d'autres, était prêt à s'y rendre aussi, lorsque sa femme, qui redoutait la dépense de ce voyage, finit par les mettre d'accord.

Mais de nouveau la situation se gâta peu d'années après. « Malgré les soins que je m'étais donnés pour me procurer un établissement solide, celui-là fut bien dérangé. Des esprits brouillons, qui avaient aigri M. du Noyer contre le lieutenant général, fâchés de \oir que les choses se pacifiaient, formèrent entre eux une ligue offensive et défensive. M. du Noyer ne les ménagea pas beaucoup et en bon Parisien les traita de fripons devant des gens qu'ils avaient apostés et qui le leur rapportèrent. M. du Noyer donnait dans tous les panneaux que ces Gascons lui tendaient. Un de ces marauds, pour se venger des outrages qu'il croyait avoir reçus de M. du Noyer, prit le parti de porter plainte au Conseil et de l'accuser aussi de mauvaise administration. Ce fripon lui envoya un grand mémoire qui me fut d'abord communiqué. Il aurait été encore temps de pacifier les choses, si M. du Noyer eût suivi mes conseils, mais il ne voulut point y entendre. J'aurais bien voulu étouffer

(i) Juridiction qui tirait son nom d'une grande table de marbre située dans le Palais de Justice. Les trois désignées sous ce nom étaient celles de l'Amirauté, de la Connétabiie et des Eaux et Forêts.

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une affaire que ses ennemis pouvaient faire devenir sérieuse, et je savais que les plus faibles ont souvent la force de nuire, témoin la fable du Lion et du Moucheron, mais il n'y eut pas moyen; le Conseil fut obligé de donner ordre à M. de Baville d'informer là-dessus.

« M. du Noyer ne pouvait pas plus mal tomber, car quoi qu'il eût été réconcilié avec lui lors de son consulat, il l'avait si peu ménagé comme Grand-Maître qu'il avait réveillé la vieille rancune dans l'âme de ce dévot. Si donc M. du Noyer m'en avait cru, en bon politique, il aurait cédé quelque chose à cet homme absolu ; mais il n'a jamais su ce que c'était que de plier, il a toujours voulu opposer la force à la force, et il n'en a pas toujours eu assez pour parer aux coups qu'on lui a portés.

« L'Intendant lui manda qu'il avait ordre de la cour de lui faire un procès. Je courus à Montpellier dans la saison du monde la plus rude, au travers des glaces et des frimas; je me chargeai de toutes les iniquités et j'allai m 'accuser à M. de Badille de tout ce dont on accusait M. du Noyer. Comme il ne me ha'issait pas, il me dit de faire venir M. du Noyer à Montpellier et qu'il accommoderait l'affaire. Il y fut, mais il s'occupa beaucoup plus à jouer qu'à gagner l'esprit de l'Intendant, qui lui dit d'aller à la Cour se justifier des accusations qu'on avait portées contre lui, M. de Baville, qu'un Grand- Maître clairvoyant et indocile comme M. du Noyer incommodait dans sa province, écrivit en Cour pour le recommander, comme on dit, au prône. Celui-ci trouva le Bureau très mal disposé pour lui et des amis lui conseillèrent de ve défaire de sa charge. »

Ce qu'il fit, en effet; il la vendit à un Toulousain, M. Anceau, pour la somme de cent dix mille livres.

a J'écrivis aussitôt cette nouvelle à M™^ du Noyer. Le tonnerre, les éclairs, toutes les malédictions les plus dia-

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