CHAPITRE III
Infidélités de M. du Noyer. — Pugilat à l'Opéra entre Mme (j^ Noyer et la Boutrave. — M^^^ du Noyer travestie en laquais et rossée par un cocher. — Fâcheuse aventure de M'"'' du Noyer.
M DU Noyer fréquentait entre autres maisons celle . d'un M. Boulanger, qui lui avait fait perdre pour cinquante mille francs de billets, et dont la femme, à qui il rendait souvent visite, excitait, dit-il, la jalousie de la sienne. Il raconte qu'un jour jM™" du Noyer se déguisa en laquais et s'introduisit dans l'écurie de cette dame, où le cocher, l'apercevant, la prit pour un voleur et lui administra des coups de fouet. Quand elle dit être venue chercher son mari, il se confondit en excuses, mais elle ne les écouta pas et s'enfuit. Elle ne convient de sa jalousie qu'à propos d'une demoiselle Boutrave, fille du lieutenant général d'Orléans, dont il avait fait la connaissance chez la comtesse douairière de Noyan. Cette personne, ayant reconnu l'avantage de tailler la banque, s'était mise à tenir cet emploi et avait offert à M. du Noyer d'être son associé. On allait jouer chez M"** Périchon. Cette fameuse marchande de la rue Saint-Honoré avait ati fatibourg Montmartre tm très beau jardin, le rendez-vous tous les soirs d'une quantité de personnes bien posées. Les associés faisaient de fructueuses opérations, mais M""" du Noyer trouva mauvaise l'attitude de son mari à l'égard de la susdite.
« Lui qui, depuis près de treize ans que nous étions mariés, n'avait jamais découché du logis, découchait alors trois ou quatre fois par semaine ; je crois bien qu'il ne passait pas ces nuits-là qu'à jouer; mais, quoi qu'il en fût, la chose n'était pas édifiante, ses parents en étaient fort scandalisés. Son frère, qui était fort honnête homme et qui savait à quelle redresseuse il avait affaire, lui parla fortement là-dessus et lui en fit tant de honte qu'il fut obligé de garder dans la suite un peu plus de mesure. Si bien que voulant passer une nuit chez elle, il v fut le soir en revenant de Versailles, et pour m'en donner à garder, il m'écrivit le lendemain matin une grande lettre antidatée par laquelle il me marquait que ses affaires l'avaient retenu, qu'il serait à midi au logis et qu'il me priait de m'habiller pour aller ensemble à l'Opéra. Comme je me doutais du fait, je menai le petit décrotteur qui l'avait apportée dans une chambre oui il y avait beaucoup de portraits ; il alla droit à celui de M. du Nover et s'écria : « Le voilà ! » d'oi^i je conclus qu'il l'axait vu ce matin-là à Paris et non la veille à Versailles. Il rentra un moment après, je le turlupinai là-dessus, il \oulut me désabuser sur mes soupçons, mais ils étaient trop bien fondés ; je ne lui en fis pourtant pas plus mauvaise mine.
« Nous dînâmes et fûmes ensuite à l'Opéra, où je ne fis pas beaucoup d'attention, car le temps de mon départ approchait, et je ne pouvais, sans me faire une grande violence, me séparer d'un lils qui m'était infiniment cher et qui méritait bien de l'être, ni quitter sans chagrin i:n mari pour lequel, malgré ses dissipations, j'avais beaucoup d'attachement; ces réflexions me renilaient fort rêveuse et il n'y eut que l'apparition de ce monstre de boiteuse — la Boutrave — qui me réveilla. Elle vint se placer vis-à-vis de notre loge d'un
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air triomphant, menée par un chevalier d'industrie qu'on nommait Dubuisson. Cet objet me mit de très mauvaise humeur, et, sans consulter que mon premier mouvement, je sortis de ma loge sous prétexte de quelque besoin, et j'allai dans la sienne. Elle me sourit d'abord et il me semblait que je voyais le diable qui se radoucissait, tant tout ce qu'elle faisait était désagréable. Cependant, comme je voulais avoir un prétexte pour l'insulter, je fus à son oreille lui dire des injures un peu fortes, comptant qu'elle m,e répondrait tout haut, ce qui ne manqua pas d'arriver; je ne manquai pas non plus de prendre la balle au bond. Je lui arrachai sa coeffure, si bien qu'elle resta tête nue et échevelée. au milieu de la plus nombreuse assemblée qu'on pût trouver. Ce spectacle attira les yeux de toutes les personnes qui étaient à l'Opéra et jamais créature n'a essuvé un plus sanglant affront. Elle ne savait que devenir ni comment sortir de sa loge, car j'étais à la porte dans le dessein de la régaler encore. 11 n'y a\ait pas moyen de se reco2fifer ; rester tignonnée dans un premier banc et devant la Cour et la Ville, c'était quelque cho.se de bien honteux ; elle ne pouvait ravoir son tignon et ses fontanges qui servaient de jouets aux petits-maîtres du parterre, où je les avais jetés ; ainsi cette malheureuse était dans une cruelle situation. L'opéra finit pendant ce temps-là, et, après avoir bien rempli ma vengeance, comme j'avais envie de m'en aller, je dis à quelques personnes qui me priaient de la laisser .sortir, qu'elle le pouvait et qu'assurément je ne la toucherais pas. Je leur tins i)arole, car je n'en ai jamais manqué à personne, mais je voulus avoir le plaisir de la voir passer en revue devant moi. Quelqu'un lui avait prêté une coeffe de taffetas dont elle se couvrit la tête et le visage. Je lui demandai, en passant^ des nouvelles de
Je consentais bien que les moines partageassent les charmes de mon épouse... qu'ils bussent mon vin. » [pag. 75.1
quelques bâtards qu'elle avait eus d'un valet de chambre de sa parente, et ainsi finit la comédie. M. du Nover voulut un peu bouder quand je fus de retour au logis, mais comme il savait peut-être mieux que personne que je n'avais pas tout le tort, il s'apaisa bientôt et fut le premier à rire de l'aventure, qui en fit rire bien d'autres. »
Cette scène ne fait pas précisément honneur à la délicatesse de son instigatrice, même dans un temps où personne ne s'en effarouchait, M™" du Nover elle-même
la qualifie de folie. Son mari assure qu'on put l'empêcher de se livrer à de pareilles extrémités et que c'est lui-même qui, en la souffletant, fit voler sa propre coiffure.
jM'"° du Noyer avait repris ses projets de passer de nouveau la frontière et on les accorde mal avec ses accès de jalousie. Quand on tient tant à son mari, on ne le quitte pas pour courir ailleurs. Elle y fut encouragée par le comte de Dohna, venu en France pour rentrer dans des terres qu'il avait eues en Bresse et confisquées pendant la dernière guerre. M^" du Noyer avait fait sa connaissance chez M"" D'Aleirac, et fut bien aise de lui rendre ce que sa famille avait fait pour elle à Genève, en engageant son mari à l'inviter et ensuite à le soigner d'une dangereuse maladie. Elle s'était entretenue avec lui de son intention de repartir, et il l'y avait poussée, lui promettant de lui faire avoir une pension par son crédit, et, en cas d'insuccès, lui offrant de partager sa bourse avec elle. II lui proposa aussi de se charger de ses effets, ce qu'elle n'accepta pas. Elle ajoute : « Je n'aurais jamais cru que sa protection et son amitié dussent faire le plus grand de mes crimes et causer mes plus grands chagrins. »
Ici il faut (lire (]ue, dans l'opinion de certains, le véritable motif de ce second déi)art n'a pas été autant le désir de soustraire ses filles à la religion catholique, ni celui de préparer le mariage de l'aînée avec son cousin, que d'obéir aux secrètes instructions diplomatiques du comte de Dohna et de lui servir d'espionne.
Quoi qu'il en soit, elle ne parlait à son mari que d'un voyage à Nîmes, en avait obtenu une procuration pour toucher six mille francs, ainsi que l'autorisation d'emmener ses deux filles, et lui faisait prendre le change