‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 8 sur 19 · MEMOIRES /O · texte numérisé non relu

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sur le surplus des ressources pécuniaires qu'elle mettait de côté dans ce but.

« J'avais cependant l'œil à mes affaires, dit-il. Deux religieux de l'église des Grands Cordeliers, où M'"" du Noxer ne manquait pas une grand 'messe, venaient quelquefois au logis. Les commencements ne m'inquiétèrent point. Il faut avouer que nous autres Parisiens nous sommes de bons humains. Nous aimons à avoir les coudées franches, la jalousie n'est pas notre vice dominant, nous lâchons librement la bride sur le col de nos femmes, et je puis avec justice avancer que Paris est le centre des bons maris. Je consentais bien que les moines partageassent les charmes de mon épouse, mais comme ces sortes de commerce, surtout avec de laides femmes, se trouvent toujours beaucoup plus dangereux pour la bourse que pour cet honneur que les hommes y ont attribué, je fis sentinelle à tout. Qu'ils bussent mon vin, mangeassent ma soupe, je traitais cela de bagatelle ; mais M'"'' du Noyer ne s'en tenait pas là ; je voyais tous les jours mon argent diminuer, ma table rognée, quelques diamants égarés, et insensiblement, si je n'v eusse mis ordre, je crois que la maison aurait bientôt été démeublée. Je lui en fis de très vives plaintes. Elle me répondait d'un air simple et modeste, que je n'ignorais pas que le principal chemin du Ciel, dans notre religion, était de faire du bien à l'Eglise; qu'elle avait eu quelque apparition du bienheureux saint François d'Assise ; qu'elle s'était engagée à faire du bien à ses disciples ; que depuis qu'elle avait mis en pratique ces sortes de bonnes œuvres, elle avait ressenti une grâce toute singulière et qu'enfin elle ne doutait nullement que le temps et les exhortations de ces vénérables pères ne détruisissent entièrement le peu de penchant qui lui restait pour le calvinisme, et me parut une des meil-

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leures et des plus zélées catholiques romaines. Ses paroles étaient voilées d'une si grande modestie, elle me donna en apparence de si bonnes raisons, qu'il fallut m'en contenter et examiner de plus près sa conduite.

« Ce pernicieux et diabolique commerce ne parut que trop tôt. M"*' du Noyer le ressentit vivement ; son teint rembruni devint livide et abattu. Elle était accablée de maux de tête, de reins, et quelquefois si fort que j'eus I)eur dune paralvsie ; mais Tépilepsie étant venue au secours, je conjecturai d'abord la vérité de ses maux ; j'envoyai chercher médecins, chirurgiens, elle ne voukit point avouer la dette. Mais M. Vellière, le plus habile homme pour ces sortes de maux, la tourna et retourna si bien, qu'elle avoua qu'elle se trouvait très mal, mais qu'elle ne savait d'où cela provenait, « car je suis « trop honnête femme, lui dit-elle, pour être capable « d'une infidélité à mon cher époux. — Cela pourrait « bien être lui-même, lui repartit M. Vellière, qui vous « aurait fait ce joli présent j vous ne seriez pas la pre- « mière à qui cela serait arrivé; M. du Noyer pourrait « fort bien en tenir sa part; mais il n'y a point à vous « flatter, vous n'avez qu'à vous résoudre à faire le « grand voyage, car si vous n'y mettez pas ordre, vous « courrez grand risque d'aller rendre visite à votre oncle « Cotton. »

« Elle traita d'abord cela de vision, dit qu'elle se portait foft bien, jura par tous les saints et saintes du paradis qu'elle était la femme du monde la moins infidèle et enfin qu'elle était la i)lus malheureuse de toutes les créatures. Il fallait cependant vovager, tant en Suède qu'en Bavière. Je voulus bien ignorer la qualité du mal et les remèdes qui y étaient appliqués. J'évitais même à lui donner aucuns soupçons que je fusse convaincu de la vérité. Je lui donnai les mêmes soins que si c'eût été

dans une autre maladie et, grâce au divin Mercure, qui tous les jours ressuscite tant d'honnêtes gens, et à mes bons soins, elle se trouva après cinquante-deux jours rétablie et se portant à merveille, du moins à ce que le chirurgien l'en assura et moi aussi. Elle voulut venir prendre place dans mon lit ; mais je lui représentai que la considération et l'amitié que j'avais pour elle, ne me permettaient pas d'altérer si tôt ma santé. Elle me reprocha un faux attachement pour M™® Boulanger. Je mis tout en œuvre pour la désabuser, mais il n'y eut aucun moven, et elle me protesta de s'en venger et sur elle et sur moi. »

Toutes ces circonstances l'empêchaient de se rendre compte des intentions secrètes de sa femme et il avoue qu'il ne se serait jamais douté du mauvais tour qu'elle voulait lui jouer.

Enfin, après avoir été prendre congé de la supérieure des Carmélites du faubourg Saint-Jacques et s'être fait présenter à M""" de La Vallière, sœur Louise de la Miséricorde, elle alla à Versailles.

« Je fus, avec ma fille aînée, rendre mes derniers hommages à Sa Majesté, qui, avec sa bonté ordinaire, me fit l'honneur de me parler pendant son souper et de dire bien des choses avantageuses pour ma petite fille, qu'Elle trouva fort grandie depuis le carnaval. La Cour était encore un peu triste de l'absence de M. le duc d'Anjou, qui était parti pour prendre possession du royaume d'Espagne, et l'on attendait le retour des princes ses frères qui l'avaient été conduire sur les frontières. Comme ma fille était connue dans ce pays-là, où on l'avait vue danser avec le jeune monarque d'Espagne, dans les bals que l'on avait donnés à Madame la duchesse de Bourgogne, elle reçut mille caresses des personnes de la Cour. On lui demanda si elle ne voulait point aller à ^ladrid pour se

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faire rendre un menuet que le nouveau roi lui devait et on lui fit tant d honnêtetés que je crois que si je lui eusse alors coiiuuuniqué le dessein que j'avais de sortir de France elle s'y serait bien opposée. »

A peu de jours de là, M™^ du Noyer partait pour Lyon, à la fin d'avril 1701, avec ses deux filles. L'aînée était âgée de onze ans, l'autre de neuf.

Sous prétexte de se rendre à Aix, en Savoie, pour prendre les eaux. M™* du Noyer demanda et obtint, à Lyon, un passe-port pour elle et ses filles. Alors elle leur fit part de ses véritables intentions et de son dessein d'aller à Genè\-e, où elles pourraient pratiquer librement, toutes les trois, la religion protestante. La plus jeune répondit que rien ne les séparerait. L'aînée dit avec franchise que la religion romaine l'attirait davantage, et sa mère lui promit toute liberté à cet égard.

Après avoir consulté, dit-elle, tous les Pasteurs de cette ville pour s'assurer que son devoir lui permettait de soustraire ses enfants à l'obéissance paternelle et avoir reçu leur assentiment, elle craignit qu'il ne fût possible à 'SI. du Noyer de réclamer ses filles si près de la frontière, et résolut de traverser la Suisse pour gagner un pays plus éloigné. Elles se rendirent donc à Morges par le bateau, de là à Lausanne et à Berne, ensuite à Bâle, où le ministre français l'engagea à choisir la Hollande, la Prusse ou l'Angleterre, comme étant des asiles plus sûrs. La Hollande l'attira de nouveau, elle retourna à La Haye où se trouvaient une grande quantité de réfugiés.

Pendant ce temps, M. du Noyer ayant appris que les voyageuses s'étaient dirigées sur Aix, cette nouvelle fut pour lui un coup de foudre, et il se rendit compte de la tromperie qui lui avait été faite. D'autre part, une vingtaine de marchands vinrent lui apporter des notes

dues par M™" du Noyer, se montant à vingt-six mille francs environ, qu'il refusa de payer.

« Le crédit, ou plutôt le vol manifeste que M™'' du Noyer venait de faire à son départ, me fit examiner de près ma maison. Je n'y trouvai à la vérité rien de dérangé dans le ménage. La vaisselle d'argent se trou\a complète, il n'en fut pas de même de mon cabinet. J'allai visiter un petit bureau où j'avais, dans un tiroir, deux billets de mille écus chacun, payables au porteur, et les diamants de mariage de ma femme. Je ne sais comment elle s'y était prise ; la serrure ne me parut point forcée, mais je ne trouvai pas les billets, non plus que les pierres. Accablé de tant de malheurs d'un côté, la banqueroute de M. Boulanger, les deux mille écus de billets, voir tous les marchands crier après moi, la perte de mes chères filles, accablé, dis-je, de tant d'afflictions, je tombai dans une mélancolie si extraordinaire que je ne me connaissais plus et sans la patience et la grâce divine, auxquelles je me remis entièrement, je ne sais ce que je serais devenu. J'aurais encore pris quelque consolation, sans la connaissance parfaite que j'avais du caractère de M"'^ du Noyer qui, je prévoyais, allait précipiter mes chères filles dans l'abîme des malheurs où elles ont été.

« J'étais toujours dans l'attente de quelques-unes de leurs nouvelles, lorsque les affaires de M. Boulanger se trouvèrent de jour en jour plus mauvaises, ce qui par conséquent ne rendait pas meilleures les miennes. L'échéance des billets que j'avais souscrits arriva. On me fit appeler en justice. On obtint des sentences par corps contre moi. Je ne jugeai pas à propos de me laisser mettre la main sur le collet; je me retirai sagement au Temple, lieu de refuge pour les personnes qui, par les malheurs d'autrui ou les leurs propres, tombent dans la

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décadence. Je louai un appartement et y établis avec mon fils un nouveau ménage. »

Au bout de quatre mois d'absence, M™^ du Noy.^r écrivit à son mari les raisons de conscience qui l'avaient décidée à emmener ses filles. Il lui répondit par une lettre de reproches qu'elle donne dans ses Mémoires, en les mélangeant de protestations affectueuses qui ne sont pas contenues dans la reproduction de cette épître par lui-même. Il lui dit au contraire que si elle ne lui renvoie pas ses filles, il jettera au feu toutes celles qu'elle lui écrira dans la suite.

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