‹ Mémoires et lettres inédits du chevalier de GentzChapitre 4 sur 20 · LE 6 JUIN · texte numérisé non relu

LE 6 JUIN

Genlz, Mémoires.

Li^homme audacieux qui, en préteadant savrer la France d'une anarchie néceasalrenient ftamêgèn^ Va condamnée i des siècles peut -être de crises et de malheurs, et qui, en paraissant donner la paix à TEurope, Ta seulement réduite à la cruelle allernative d'une soumission ayeugle, ou de guerres toujours renaissantes, cet homme qui n'est grand que par la petitesse de ceiu quil a subjugués, et qui n'est devenu redoutable que par les lâches terreurs de ses contemporains, a enfin déchiré le dernier voile qui couvrait encore son ambition gigantesque; il a étendu sa main vers le diadème; il a osé demander, et, si Dieu ne nous sauve an bord de ce dernier abîme , il aura obtenu un titre auguste et sacré, auquel s'attachaient jusqulci toutes les idées de grandeur et de majesté, de pouvoir ancien et légitime, de prééminence poBtIque et sociale. a même imaginé de perpétuer son pouvoir, fondé sur l'usurpation la plus manifeste, à l'aide de ce nouveau titre créé par un véritable sacrilège, dans une famille qui, outre l'obscurité scandaleuse de son origine, est notoirement composée, en partie de ce qu'il y a de plus immoral , et en partie de ce qu'il y a de plus abject sur la terre.

Je n 'entrerai pas ici dans Ténumération de tous les avantages directs qui résulteront du succès de cette

entreprise pour raffermissement et pour l'accroissement de la puissance réelle de cet homme, déjà hors de toute proportion avec celle de tout sojuverain légitime quelconque, et assez démesurée pour braver les efforts de tous les sonterains réunis. Je ne m'abaisserai pas jusqu'à réfuter tous ces propos légers, superficiels, et inaptes, qu'on nous offre pour charmer nos ennuis ou pour conjurer nos craintes, en disant: >, qu'un titre de plus ou de moins ne fait rien à la réalité ^^ — m que Bonaparte Consul valait bien Bonaparte Empereur*^ — »que celui qui peut Caire des rois, ne gagne rien à Tétre, etc/^ Je parle à des hommes d'état, qui sauront apprécier de pareilles consolations, qui n'apprendront pas^ de moi que, lorsqu'il s'agit de gouverner ou de tyranniser les hommes, un titre de pins ou de moins vaut souvent I^rmée ta plus formidable, que les ordres s%Bés par un Empereur, qu'ils s'adressent à ses sujets immédiats, ou aux vassaux de sa couronne couvrant la surface de l'Europe, seront tout autre chose encore que ceux émanés d'un Consul, et que, si même le pouvoir réel de Bonaparte, n'était plus susceptible d'aucun accroissement, la dignité qu^il vient d'usurper, en provoquera de nouveaux développemens, comme l'hérédité en étendra et consolidera la base. Tout cela sont des vérités évidentes; et s'il n'était question ici que de ce seul et unique résultat, l'événement qui se passe sous nos yeux, aurait toujours de quoi faire trembler tous les souverains, à moins qu'ils n'eussent foimé la volonté et conçu l'espoir d'en parer le coup funeste.

Mais bien loin d'admettre que le danger de l'Europe se borne à cette augmentation réelle et

directe tPantorité, de force et de moyens, je croit qné cette considération, malgré son importance majeure, décisive et pressante, descend an rang d^une considération secondaire, en comparaison d'une antre, qui doit occuper, qui doit absorber dans ce terrible roonient les pensées et les sollicitudes de tons ceux auxquels la Proridence a confié les grands intérêts du genre humain, et le dépdt sacré des anciennes bases de l'ordre politique et social.

La révolution de France, essentiellement et fondamentalement différente de toutes les révolutions politiques dont jamais les hommes aient été témoins, est partie du prétendu principe 'qu'une nation a le droit, toutes les fois que son salut paraît l'exiger, dé se déclarer en insurrection contre son souverain^ de donner de nouvelles limites à son autorité, de lui prescrire de nouvelles conditions, de nouvelles lois, de nouvelles constitutions, de le casser, de le ji^er, de le punir, s'il refuse de les accepter, de subvertir et d'anéantir toutes les formes, tons les titres et tous les droits, qui tenaient à l'existence de Tancien gouvernement, et, après avoir passé par un intervalle d'anarchie absolue, d'établir na nouvel ordre de choses, tel qu'elle le jugera conforme 4 ses intérêts, à ses passions, ou à son bon plaisir.

Ce principe , auquel les écrivailleurs fanatiques^ qui, par le plus inattendu, par le plus étonnant des miracles, sont parvenus à renverser le trdne de la monarchie française, et les scélérats, exécuteurs de leurs projets, ont donné le nom de celui de la souveraineté du peuple j a traversé toute cette révolu-, tion infernale; il est resté debout au milieu des mines de tous les systèmes et de tous les gouverne-

mens qu'elle a successivement enfantes et engloutis. La tyrannie des dirfs révolntionnalrès a eu beau changer de degré et de caractère, de prétexte et de couleur, de titre et de forme, ce principe a toujours été maintenu; il est sur le point de finir Fouvirage qu^il a commencé, ou, comme Ta très -bien exprimé en 1799 rhomme même qui, dès cette q[>oque, paraît avoir anticipé le terme de sa carrière fabuleuse, nde fixer la révolution aux principes qui lui ont donné la naissanee.^^

La guerre de l'Europe coalisée avait été conçue dans l'intention de combattre ce principe pernicieux. Ce fut là du moins le but ostensible de cette guerre ; elle n'a été juste et légitime qu'autant qu'elle ne Ta pas perdu de vue; si elle ne s'en étiût jamais écartée, elle aurait pu sauver la France et l'Europe'. Tous les malheurs que nous avons éprouvés, tous ceut, hélas! — qui nous attendent encore, sont la punition, et, il faut bien le dire, la juste punition de ce que nous avons voulu mêler et trop souvent substituer des objets d'un ordi-e très -inférieur, de misérables vues d'intérêt privé et de poHtique banale , à la plus grande , à la plus sacrée des causes qui aient jamais armé les bras des souverains.

Mais jusqu'ici , au milieu des embarras et des désastres dans lesquels cette erreur capitale nous a entraînés, il n'était pas encore arrivé que le principe fondamental de la révolution eut été formelle-* ment reconnu. Aucune des puissances, grandes et petites, qui ont traité avec les gouvememens révolutionnaires, n'a sondé les titres de ces gouvernemens; on les prit tels qu'on les trouva; on les regarda comme gouvernemens de fai^; mais l'examen du

diroU ea vertu ' duquel ils exerçaient leur autorité, fut toujours soigneusement éludé.

Les souverains qui signèrent, les ministres qui qégoeièrent des traités avec le Directoire , n^eurent garde d'c^itrer en discusdon sur le nom ou la forme soua laquelle cette autorité ou ses envoyés se présentaient dans les négociations, beaucoup moins en* o^re sur Vorigine, la valeur et la légalité de leur pouvoir. Le Directoire aurait été à la lettre composé de voleurs de grand chemin C^t peu s*en fallut qu^il ne le fût), qu'on ne lui aurait pas demandé de quel droit il constituait le gouvernement de la France. On ignora, pour ainsi dire, la révolution et la prétendue république, avec toutes aes usurpations et tous ses attentats; on regarda Vétat politique de ce malheureux pays comme une espèce d'interrègne, dent le terme serait plus ou moins rapproché; on ne sanctionna jamais , ni ouvertement, ni tacitement, le principe de la souveraineté du peuple, ni aucun de ses corollaires, ni aucun de ses effets. On se réserva, par ce silence même, le pouvoir de juger, ou plutôt de faire justice de tout cet échafaudage de rebellions et de ciimes, lorsque le moment propice seridt arrivé. En attendant, les droits vraiment imprescriptibles de la souveraineté légitime restaient intacts; on y mettait un voile pour un moment, tout tfComme on cacha quelquefois, dit Montesquieu, les statues des Dieux.'^

Lorsque le Directoire fut renversé et remplacé

par le régime consulaire, on continua de marcher

sur la même ligne, de prudence et de réserve; et

'Ton eut doublement raison de le faire. Car d'abord

ce régime s'annonça avec l'Intention extrêmement

rassurante de mettre fin à l'anarchie, de ramener un peuple corrompu par dix années de révolte, de licence et de forfaits impunis , aux habitudes de Tobéissance, de Tordre et des moeurs, de rétabBr enfin Forganisation civile de la France sur une base compatible avec les premières conditions d'un état social quelconque. Il aurait été d^une mauvaise poli* tique , après tant de désordres et de calamités , de vouloir faire le procès d'incompétence à un gouvernement qui promit d'aussi grands bienfaits, et qui même C puisque enfin il faut être juste envers ceux mêmes qui ne le sont pas) remplit une partie de ses promesses. Dun autre côté, le danger de voir s'affermir le principe révolutionnaire ne parut jamais moins grand que pendant les premières années du Consulat. Malgré le despotisme sans bornes que Bonaparte exerçait sur la nation prétendue libre, malgré le ton arrogant, outrageant, inouï qu'il commençait à prendre avec les souverains et leurs représentans, son pouvoir ne fut long-tems regardé que comme un pouvoir passager et provisoire. L'acharnement avec lequel , dans plus d^une occasion , il combattait les idées républicaines, le mépris dont il accabla ou affecta d'accabler les rêves de ceux qui avaient détruit la monarchie, son exemple, ses succès, ses propos, ses manières — tout parut de bon augure pour l'intérêt suprême et fondamental des amis de l'ordre légitime. On s'accoutuma à voir dans Bonaparte un Dictateur; et l'on se flatta que Pépoque, quelque rapprochée ou quelque éloignée qu'elle fût, où finirait sa dictature, serait la plus favorable de toutes, pour rétablir la royauté, et finir la révolution dans le seul sens conforme aax principes étemels de

l'ordre et de k ^istice. Je puis très • solennellement déclarer ici, non -seulement que telle a toujonrs été ma manière d'envisager Fétat des choses en France depuis l'année 1800, mais que fal cm de bonne fol partager cette manière de voir avec tout ce qui restait encore d'esprits indépendants et d'hommes écfatîrés en Europe.

MbIs du moment que la soif des g;randenrs, que Taiabitlon insatiable, et l'audace colossale de cet homme, Tout porté an dernier attentat; du moment que la scélératesse de tous ces êtres Vils qui Ventourent, Ta secondé dans le projet de profaner le plus respectaUe des titres, de fixer le pouvoir su* préme dans sa famille, d'exclure ainsi à perpétuité du trône français la maison illustre qui n'a pu perdre ce trône, même pour un tems, que par llnsuflsance de ses vertus contre la réiAiion de tous les crimes, et de rendre à jamais impossible tout retour à l'ordre légitime; du moment que la terreur a pu stupéfier et paralyser la totalité des Français au point de les engager à plier sous ce coup mortel, sans se per* mettre le plus léger murmure — de ce moment -là tout est changé autour de nous. Il ne s'agit plus ni de dictature, ni de gouvernement intermédiaire, ni de réserves tacites, ni de voile à jeter sur les principes, ni de rien de! ce qui 9 m milieu des souffrances et de Toppression dé TEurope, nous sauvait au moins dé Taffreuse nécessité de consacrer la base de tant et de si épouvantables forfidts. Si les souverains admettent le titre de Bonaparte, et celui de sa prétendue dynastie, la page la plus majestueuse du code du droit public est impitoyablement déchirée, foulée aux pieds et réduite en pousrière; la magie

àa pouvoir suprême est dteoiite à .punais ; la réro-' latton est sancttosnée el presque sanctifiée; les entreprises de tous les seélérats qui tôt ou tard ift^iteront la cbute des eneypires, sont ^ipuyées d'avance; leur triomplie ^ assuré et prodamé; et rien n'empéehem désormais le premier brigand doué de quelques talens et du courage èa crime, de r^arder en face le premier souverain de l'Europe, et de lui dire avec toute la confiance que doit inspirer incroyable dénoûmeat de la sanglante tragéAe de nos jours: ^D^uis dix ans je serai à ta place ! ^^

Et que l'on ne m'oppose pas que Bonaparte, en se proclamant Empereur, et fondateur de dynastie de son propre chef, ou tout au plus par l'organe d'une poignée de misérables qui disposent de l'Empire français comme on dLsqposerait d'un râle de comédie, a plutôt anéanti que confirmé le pouvoipr du peuple souverain; qu'il a traîné dans la boue ces mêmes principes de liberté et de droits populaires dont nous redoutons tant Tinfluence , et qu'ainsi smi exemple n'opérera pas du moins dans le sens sur lequel nous insistons ici. Il est vrai que Bonaparte n'a pas moins oublié et violé ce qu'il devait aux maximes par lesquelles il s'est élevé au pouvoir, que ce qu'il devait à l'autorité légitfane^ de ses bienfaiteurs et de ses rois; il est vrai qu'il a porté la révolte dans la révolte, l'usurpation dans l'usur* pation^ le crime dans le crime, et qu'il n'a pas même respecté cette espèce de fidélité que des hommes associés pour les forfaits sont accoutumés à se demander et à s'accorder réciproquement Mais il a eu grand soin d'invoquer, si non comme appui,

chi^moîM eomiMB prétexte et cevwe titre cette méaia sottv^aineté du peuple dent ii felt si pe« 4e ces; c'€»t à cette soiiehe prnftiw de teuft les attentats, qu'il ramèee Farlire gënéaki^qiie des aleMi; c'eet sur cet ancien tironc de rebelUon et de erfmea qu'il a enté cette nouvelle branche paraeite à Pombre de laquelle il se propose de régfaer. Il parait même que, tout - pniiKiai^ jusqite dans le dioix de sei moyens, il a adopté de préférence celui qui rappelait le mieux Porfgine et les premtèrea entreprises de la révelntion; car au Heu de se faire proclamer Empereur à la tête de son «rmée, par le droit de Pépée et de la force, et en dédiUgnant les jong;leries de cette bande méprisable de sénateorsy de législa» tinrs et de tribuns , il a voulu exprès que ce f At la voix des a¥<icato, des scribes, des rhéteurs, de tout ee qui existe enetire de plus mauvais de la race des premiers révointioanaltes, de tout ce quH y a eu de plus pervers parmi les «ippdts de la réveli^n, que ce fût cette veix-là qui Pétevât au fa^ de la Candeur.

Enfin, et quoi quHl en seit de cette division réelle ou apparente entré les fauteurs des anciens do|;mes de la révolution, et celui qui y a trouvé les instrumais pour léattier lès rêves d'une attibition en délire; que, par les moyens Immenses qui sont à sa disposition , il se réceucBie à ceux qui soutieunent les sol-disans grands principes dans leur pureté originale, ou qu'il finisse pur écraser sotts ses pieds Fé<^elle par laquelle il est monté à un pouvoir aussi démesuré, -^ il est toujours évident que reconnaître la dignité impériide dé Bonaparte, c^st avouer, adirer et sancttonnm* la révolution et totite sa doctrine.

Cette noOTeantë menstniense et la rërolation sont si étroitement liées ^ si parfaitement amalgamées, qn*anx yeux d*un observateur clairvoyant, elles ne forment qu'un seul phénomène. Sans la révolution, ce prétendu empire n'aurait jamais commencé ; sans oe prétendu empire, la révolution n'aurait jamais été consommée. Combien de fois, depuis Pannée 1791, ils ont annoncé du haut de leurs tribunes menson» gères M ^6 la révolution était finie.^ Pourquoi personne ne s'y est-il mépris? Pourquoi s'est -on constamment moqué de déclarations aussi positives? C'est qu'en dépit de toutes ces formes fugitives, èe toutes ces autorités transitoires, de ces comités dé salut public, de ces directoires, de ces dictatrares, de ces consulats à dix ans, et même à vie, il restait' constamment la perspective de voir d'un jour à l'autre disparaiti*e en entier cet édifice de fraude et d'iniquité, et de le voir finalement remplacé par le gouvernement d'un monarque légitime. Cette per* spective s'évanouit à jamais, si Pexclasion perpétuelle des Bourbons , si le titre impérial de l'usurpateur , si l'incroyable création de cette nouvelle dynastie, si toutes ces mesures scandaleuses sont approuvées et confirmées par l'Europe. C'est alors que la révolution est finie de fait et dé droit; c'est idora qu'elle est transmise et léguée avec tous ses funestes préceptes, et avec tous ses funestes exemples à notre dernière postérité.

Quand j'ai dit plus haut que le succès final de cette révolution annonçait et garantissait d'avimcé le succès de toutes celles qu'on tentera dans l'avenir, voici quelle en est proprement la raison. L'histoire ancienne et moderne nous présrate un grand nombre

IS

.4e caft ùh le droit a raccooilié à la force » où lea titres les plus sfcrés ont été mëconniis, ou des trônes ont été reoYersés par les mains ensanglantées des usurpateurs^ ou par les fureurs d'une areugle multitude* Mais, dans chacun de ces bouleversemens^ il y avait un caractère particulier, une marche particulière, des motifs, un but, des prétextes, des formes, des cpuleurs, qui lui appartenaient exdusivemeiit, et qui n'étaient propres ni à guider, ni à justifier, ni même à pallier les démarches de ceux qui auraient voulu les imiter dans des cas absolument différens. La révolution de France, au contraire, n'a d'autre oaraclière particulier que celid de son universalité* Elle est appUeaUe à tons le^ siècles, à tous les peuples et à tous les cUmats. Ses motifs, ses objets, ses maximes et son dictionnaire, cet emploi de mots vagues et perfidement indéfinissables tels que peuple, liberté, drmU de rhamme, eU., ce principe de composer une prétendue volcmté générale en comptant simplement les voix dans les délibérations, ces chimères d'une égalité abs<dae, cette doctrine d'une souveraineté populaire contrôlant et menaçant, sans cesse la suprême autorité de l'état, enfin cette insurrection des talens actifs et remuans contre la propriété inerte qui constitue l'essence et la meilleure définition du Jacobimame — tout cela est de tous les tems et de tous les lieux. Tant que tout cela a'a conduit qu'à des places ou à des émolumens précaires, tout au phis à une domination partagée, passagère et, orageuse, et assez souvent à l'échafaud , le danger de l'exemple , quoique toujours très -grand, était cependant soumis à une espèce de calcul; les révolutions étaiait des coteries où les

chances de gain- balançaient assez talfcleiMnt les chances de perte et de rnfne. Mais loreqne, par ee même chenrîn^ on arrive au pinacle des g^rnndeiffs et des benneurs terrestres; lorsque avec ces mêmes Instnimens de destruction, on finit par fonder des empires et des dynasMes, le danger de^nt absolmnent bicalculable. Avec un pareil exemple, toujows présent à la mullftiide partout avide de changemens, et aux. hommes turbulens et entreprenans de tons les pays, il n'y a plus rien de saeré, rien de stable dans les afifoires humaines; les trônes des souverains, les droits et les privilèges des classes supérieures, les institutiens les plus révérées, les étaliÂssemens les |ihs soSdes, n'existent plus que par la tolérance de leurs ennemis secrets et nombreux; leur arrêt de mort est prononcé dès à présent; c'est le hasard seul qui accélère ou qui retarde la catastrophe.

Il faut tout dire. Ce danger -là, quelque menaçant qnH se présente à nos yeux, n'est pas encore la dernière considératiotY, n'est pas la plus puissante et la plus auguste, à laquelle nous devons nous arrêter. Indépendamment de tous ses effets positifs, et de tous ses effets possiUes, l'acte par lequel nous reconnaîtrions la nouvelle dignité de Bonaparte, serait encore un acte fondèrement immoral,, attentatoire aux principes les plus saints, insoutenable devant le tribunal du devoir et de la conscience des souverains. Si, avec la même force d'argument et de vérité avec laquelle on peut dénoncer llnfluence pernicieuse que le triomphe de la révolution de France exercera sur les destinées de tous les gowememens, on pouvait prouver qu'une pareille influence sera nulle: si, par je ne sais quel talisman miraculeux, on pou-

vaK fflroler tons les anciens trônes ée lïlQMpe «u point de les rendre à Jamais tnaeeessMes an imrtact pestilentiel de cette réyoluticii : sanctionner ses résultats n'en serait pas moins une dénarelie élerneHement condamnable. L'antorité du souverain le plus absolu a ses limites; 11 existe nn juge suprême auquel H doit compte ée ses actions; il exMe une conscience du genre humain ^ laquelle , quoique comprimée et étonffiie pour un tems , comme il arrive ausâf à la conscience des indiridus, reprend tM an tard ses fonctions mafestueuses, et Teng;e les principes éternels, quel que soit le rang; et la prissanee de celui qui y a porté nne main sacrilège. Anenn souverain n*a le êr&it de consacrer formellement ee qui est injuste, pervers, ou même abominable par sa nature. Aucun souveriiltt nfa le âteit de signer l'expulsiofn perpétuelle d'une famille souveraine, dont ks titres liéréditaires sont aussi indestructfUes ^qne les siens. Aucun souverain n'a le dr&U de reconnaître une usurpation audacieuse, qui, dédaignant même de se couvrir d 'un voile, s'avance la tête levée, le front menaçant, pour battre en ruine tons les fondemens de l'ordre social. Ancnn sonvendn n'a le droit de transiger avec le crime, de composer avec une révolution qui a déchiré toutes les lois divines et humaines , de s^'en rendre indirectement le complice, en admettant par des déclarations positives le titre de celui auquel cette même révolution a remis son sceptre sanglant, de celui qui, au Men de rétablir Tordre légitime, lorsque la Providence en avait mis le pouvoir entre ses mains, préféra de consolider le désordre, et d en transmettre les fruits empoisonnés aux siècles et aux races futmres. Il est

difficile 4e concevoir comment des princes dont l'uniyera connaît et lionore la loyauté, 1 Intégrité et la piété, peuvent supporter lldée d'attaciier leurs novis à cette capitulation ignominieuse et mortelle, qui les compromet évidemment avec ce qu'ils doivent ^ la Divinité, source étemelle de toute justice, à leur propre dignité, dépôt auguste et sacré, dont il ne leur est pas permis d'aliéner la moindre portion, à rintérét permanent de leurs sujets, qui doit toujours l'emporter sur 1 Intérêt passager et souvent illusoire du moment, enfin à la morale pubUque et à la postérité. Il me semble que, si j'avais le malheur d'être souverain ou ministre au milieu d'une crise pareille, je répugnerais moins à lldée de résigner ma couronne ou mes places, qu'à celle d'encourir une aussi effrayante responsabilité.

Je m 'arrête ; je sens qu 11 faut mettre un terme à l'exposition de ces tristes vérités. Déjà ceux qui daigneront lire ce mémoire, me crieront avec une jaste impatience: ^Yous en avez assez fait pou^ peindre le mal, assez pour nous le montrer sous l'aspect le plus sombre et le plus affligeant. Mais comment y échapper? CUiels sont les remèdes que Vous indiquez pour nous en garantir? Quel parti reste- 1- il à prendre?*^

Il y a deux réponses différentes à fabre à cette interpellation; je m'en vais les présenter l'une après l 'autre.

La première est celle que je ferais devant un tribunal élevé au-dessus de la eqphère qui renferme les fautes, les crimes, les embarras et les malheurs de lliumanité, devant un tribunal qui, embrassant l'ensemble des actions humaines, et dégagé de

toute conâidëration particiiliére, prononcerait UDH|ue* ment d'après ces notions immuables qui distinguent te qui est juste de ce qui est criminel , ce qui est éternellement vrai de ce qui est éternellement faux, ce qui est sage pour tous les tems de ce qui peut paraître utile pour l'heure fugitive. Voici ce que je dirais devant un tribunal pareil à ceux qui, au nom des souverains de l'Europe, plaideraient la nécessité de passer encore sous le joug de cette dernière humiliation, ou me défieraient de proposer les moyens de s'y soustraire: *

.„La crise dans laquelle Vous Vous trouvez, est Votre propre ouvrage. Elle a été amenée par la conduite que Vous avez tenue depuis le 14 Juillet 1789 jusqu'à ce jour; par Taveuglement grossier avec lequel, pendant trois ou quatre ans, Vous avez traité d'effervescence passagère, tout- au plus de révolte commune, la plus maligne, la plus radicale de toutes les révolutions politiques ; par l'esprit dans lequel Vous avez conçu leis mesures tardives et mesquines qui ont dû à la fin réprimer cette révolution : par l'insuffisance vraiment coupable des moyens avec lesquels Vous avez prétendu conduire l'exécution de ces mesures; par les fautes sans nombre dans

* II sera peut-être superflu de remarquer que ce qui 8uit, lie s^adresse à aucune puissance, à aucun gouvernement eu particulier; l'idée de les critiquer individuellement ou d'attaquer qui que ce soit, est loin de mes intentions; elle serait même contradictoire . aux principes et au but de ce mémoire. Je regarde ici tous les souverains comm« soUdairement intéressés ei comme solidairement responsables; et malheureusement il n'y en a pas un parmi eux qui, soit sous le rapport du passé, 8o\t sous celui du présent et de V avenir, ait conservé ie droit de récuser cette triste et fatale solidarité.

Gentz, Mémoires. "

lesquelles Vos faux calculs, Vos vacillations. Vos tergiversations, Vos jalousies mutuelles. Vos mal* heureuses dissentions, la petitesse de Vos vues, et 1 Influence constante de Vos vils intérêts particuliers, Vous ont fait tomber pendant tout le cours de la guerre la plus éminemment sociale qui fut jamais; par les traités de paix toujours isolés et toujours misérablement circonscrits, au moyen desquels Vous avez cru de tems en tems terminer cette guerre fa* taie; enfin, plus que par toute autre chose, par Vos démarches, par Vos procédés, par un redoublement de faiblesse, de mesquinerie, et de pusillanimité depuis le moment que Bonaparte s'est fait nommer Consul; par le caractère et le ton de Vos négociations avec lui, par Votre impardonnable condescendance pour ses volontés, pour ses caprices, pour ses fantaisies, pour ses emportemens; par Votre silence au milieu de ses usurpations, de ses agrandissemens continuels, de ses conquêtes pacifiques, de ses insolentes menaces, de ses notes en style de Dictateur de TEurope, de toutes les insultes qu'il a prodiguées à Vos ministres, de son mépris pour le fond et les formes du droit public, mépris comblé et couronné récemment par le plus horrible des assassinats. Vous avez Vous-mêmes aplani les voies par lesquelles il est finalement arrivé à cet excès de pouvoir et d'ambition qui l'enhardit aujourd'hui à demander une couronne Impériale. Vous voilà donc par Vos propres fautes enfermés dans le dilemme le plus formidable qui se soit jamais offert aux dépositaires de l'autorité légitiitae. Si Vous cédez à cette nouvelle prétention, non -seulement Vous mettez le sceau à ce même pouvoir colossal par lequel il Vous

fait trembler aujourd'hui, mais Vous adoptez aussi la révolution avec tout son train Infernal; Vous semés le germe de la destruction dans Vos propres champs ; Vous chargez Votre conscience de Tinfraction la plus funeste des lois les plus saintes et les plus inviolabiés; Vous Vous rendez coupables d'un vrai suicide moral et politique. Si Vous refusez, Vous Vous exposez à une nouvelle guerre générale. C'est à Vous à choisir! Quant à moi, Individu obscur et Insignifiant, spectateur très -intéressé, mais jamais actif dans ces scènes de désolation, dlmprudence, et d'erreur, accompagnant chaque pas de Votre car* rière désastreuse d'une désapprobation toujours également soutenue, en opposition constante avec l'ensemble de Votre système et chacune de ses parties, — je bénis la Providence de n'avoir pas à partager Votre responsabilité. Cependant, si Vous me demandez positivement quel serait le parti que j'embrasserais, si j'étais assez malheureux pour me trouver dans Votre position, le même courage qui m'a porté à m'expliquer ici sur l^otre politique, m'engagera encore à Vous répondre sans détour. Pressé entre un danger bien réel, plus grave que jamais dans les circonstances actuelles, mais passager par sa nature, et offrant, à côté de ses précipices, des sentiers de gloire et de salut, et un danger absolument Incalculable, aggravé par la honte et les remords, perpétuel par son institution même, et détruisant à jamais tout ce qui aurait pu nous rendre à la vie, ma résolution ne serait pas long-tcms douteuse; je me résignerais à la miséricorde de Dieu — et je choisirais la guerre.^^

Voilà la réponse péremptoire qui me serait dictée

par mes principes ^ par mes seiitimens, par le cri de^ma conscience. Mais voici celle que je ferais, s! un souverain quelconque * me fesait Thonneur (honneur peu digne d'envie dans un moment aussi cruel que celui-ci) de me demander sur le fatal problème du jour une opinion adaptée aux circonstances positives dans lesquelles se trouve placée plus on moins chacune des puissances de l'Europe.

Le passé ne nous appartient plus; les erreurs, les fautes , qui nous ont conduits dans ce défilé pénible, sont déjà du domaine de Thistoire; nos malheurs nous les rappelleront long-tems, et Dieu nous préserve de vouloir jamais les oublier. Mais enfin, il faut aller en avant. Il faut aborder cette même difficulté à laquelle nous nous sommes toujours flattés d'échapper, et que tous les ajournemens, tous les détours, toutes les demi -mesures n'ont fait que rendre plus embarassante. Il faut accepter ce qu'on Vous propose, ou bien il faut se préparer à une nouvelle résistance. Ce dernier parti est effrayant; ii est peut - être au - delà de Vos moyens, il est certainement hors de Vos dispositions actuelles; il Vous jeterait dans un abîme d'embarras et de perplexités; il . Vous ferait encore , par-dessus tous ses autres inconvéniens, encourir le reproche d'une funeste incon-

Je dis un souverain; car autre chose serait un congrès de souverainSj assez puissant pour ne consulter que ses vrais intérêts, et assez redoutable pour maintenir ce qu'il aurait conclu. Si une réunion pareille pouvait avoir lieu, je rougirais de proposer quelque chose qui ressemblât de loin à une composition avec l'iniquité; et dans ce cas -là le seul parti à prendre serait un refus clair et net; quelque chose quHl en avienne.

séquence, puisqu'on Vous accuserait, et non pas sans raison, de n'avoir rien fait pour détourner, d'avoir même préparé et presque provoqué par Vos mesures précédentes, ce même événement qui toutà-coup Vous mettrait les armes à la main. Âpres tout, Vous ne pouvez pas résister tout seul; et sans être assuré du concours des antres puissances, il est impossible de prétendre que Vous Vous engagiez dans une guerre dont Vous porteiiez exclusivement le fardeau. Il faut donc, après avoir perdu le droit de voguer en pleine mer, il faut en pilote habile diriger Votre course de manière à éviter le double écueil qui Vous menace. U faut opposer à la prétention de Bonaparte tout ce que Vous pouvez imaginer de moyens dOatoires pour éloigner un résultat définitif. Tout l'arsenal des fins -de -non -recevoir, et des lenteurs diplomatiques doit être épuisé pour réussir dans ce projet. Les objections de fond et de forme, les prétextes d'étiquette, la nécessité de conférer avec les autres puissances, les conditions, les modifications, les représentations, les menaces couvertes, enfin tout, jusqu'au point où la gueiTe deviendrait inévitable, doit être employé pour prolonger, (pour éterniser, s'il était possible!) Votre négociation. Ne craignez point qu'il s'avise de Vous déclarer la guerre au milieu de cette campagne diplomatique. Tout violent, tout despote, tout indifférent sur la voix populaire, enfin, tout Bonaparte qu'il est, une guerre pour forcer un souverain à reconnaître cette dignité Impériale» serait la dernière qu'il oserait entreprendre. Il parait au surplus dans le moment actuel (car six mois après ce sera autre chose) assez éloigné de désirer une guerre continentale; et tant

qn^l Im restera une ombre d'espoir de s'arranger avec Vous sur cet objet par des voies pacifiques, il s'y tiendra infailliblement. Calculez tout ce que Vous gagnez par une pareille conduite. Pendant le cours de ces négociations, des événemens imprévus peuvent donner une nouvelle face aux affaires. Vous avez pour Vous les chances de tous les changemens qui peuvent arriver en France; celles de toutes les nouvelles combinaisons qui peuvent se former en Europe, pour ranimer le courage des puissances, et pour préparer un concert de volontés et de plans qui, quoi qu'on en dise, pourrait encore les rétablir après toutes leurs défaites. Mais si tout cela vient à manquer, si Vos moyens dilatoires s'épuisent sans que la Providence vienne à Votre secours, si à la fin Vous arriviez à la triste nécessité de souscrire à cet arrêt mortel, voici quels sont les avantages que Vous aurez retirés dans tous les cas de cette marche prudente, et mesurée :

D'abord Vous convaincrez Votre peuple. Vous convaincrez tous les peuples de l'Europe, de la répugnance extrême avec laquelle Vous procédez à cette démarche. Cet avantage est de la première importance. Si Vous traitez légèrement "^ un objet

* Je voudrais pouvoir ajouter: ,,8i Vous permettez aux autres de le traiter légèrement." Je sais bien que les discours et les jug;emens des particuliers ne doivent pas être du ressort des gouvernemens ; mais je frémis toutes les fois que j'entends les plaisanteries frivoles par lesquelles le public se console et se venge de cette prétendue dynastie Impériale. 11 est vrai que la chose a plus d'un côté souverainement ridicule, et que si elle se passait, je ne dis pas en Chine, ce serait encore beaucoup trop près de nous, mais dans une autre planète par exemple, des siècles de bons -mots et de farces ne suffiraient pas pour en faire justice. Mais en présence d'un événement

qui touche de si près Votre existence politique et morale, si Vous précipitez les mesures qu'on Vous demande, si à une proposition qui comprend et qui préjuge tous les intérêts majeurs à la fois, Vous n'accordez pas même les honneurs d'une longue négociation, Topinion publique ne restera pas longtems en arrière, et le peuple, instiiiit par Vos propres leçons, s'accoutumera bientôt à regarder les révo* lutions, les changemens de' dynastie, rélération et la chute des empires comme des changemens d'habit ou de maison, comme des reyiremens de place dans un bureau, ou comme tout autre événement trivial. Si, au contraire, Vous ne Vous rendez qu'à la der* nière extrémité, l'opinion sera encore obligée de respecter Votre conduite; les efforts que Vous aurez faits pour échapper à cette fatale sanction, donneront au peuple la mesure de l'intérêt avec lequel Vous défendez Vos droits, ces droits quil doit éternellement regarder comme le palladium de son propre salut ; et il verra clairement que , si Vous avez cédé à la fin. Votre seul motif aura été de lui épargner les malheurs d'une guerre inévitable.

Le second avantage est celui qui en résultera pour Vos rapports avec l'homme même qui Vous fait cette proposition. Croyez - Vous que cet insatiable usurpateur s'arrêtera à cette dignité impériale? Signez la aujourd'hui , et dans trois mois il Vous demandera peut-être — ce que ma plume se refuse à écrire. Mais opposez lui des obstacles, des lenteurs, des refus: tout cela occupera d'abord autant de tems

aussi effroyable par son origine, aussi incalculable dans ses effets , la plaisanterie me parait , non - seulement déplacée, mais même excessivement dangereuse.

gagné sur les prétentions ultérieures; tout cela lui prouvera du moins que les souyerains, qu'il croit à ses pieds, ont encore conservé assez d'énergie pour ne pas se rendre les exécuteurs aveugles de ses volontés. Il me semble qu'il y a quelque chose de si choquant, de si révoltant, de si atroce dans cette manière leste de s'asseoir sur un trône, de s'entourer tout- à -coup de Péclat de la majesté, de créer, avec les plus vils élémens, de grandes digni* tés, des princes, et des dynasties, que la moindre des punitions que mériterait cet impudent parvenu, serait celle de lui faire sentir son impudence, de tourmenter son ambition infernale, de tenir longtems suspendues sur sa tête les terreurs d'un refus définitif, de ne pas lui laisser le moindre doute sur les motifis par lesquels on se rendrait à -la -fin, et de dissimuler aussi peu que possible l'horreur profonde avec laquelle on se résoudrait à ce sacrifice.

Le dernier avantage, et certainement pas le moins réel, que Vous procureront /t;es délais, sera celui de pouvoir attacher des conditions à une sanction aussi déplorable en elle - même. On ne me soupçonnera pas de vouloir parier de conditions d'intérêt paiiiculier, de. faveur, d'agrandissement, ou d'acquisition quelconque. Â Dieu ne plaise qu'on imagine encore de vendre ce qu'il est déjà trop cruel de falloir donner. Stipuler le moindre avantage privé en compensation d'un acte qu'aucun souverain ne peut et ne doit signer qu'en tremblant, serait, selon moi, le comble de l'infamie politique. Les seules conditions honorables, si quelque chose peut l'être dans cette malheureuse transaction, seraient celles qui auraient pour but le salut commun de

rEurope. Je ne veux pas m'écarter de mon objet pour entrer danâ des réflexions sur la situation actaelle de ce qu'on appelait naguère le système fédératif; ces réflexions d'ailleurs se présentent à tout le monde, et, à force d'être vraies, sont presque devenues triviales. Mais persçnne ne me contestera, j'espère, que l'équilibre du pouvoir est totalement détruit, que cette destruction est un grand malheur pour le présent, et une source féconde des plus effroyables calamités pour l'avenir. Si donc, en accor dant à Bonaparte ce titre, qu'il demande avec tant d'empressement, Vous pouviez rengager, soit par le poids de Vos propres négociations, soit par des représentations concertées avec d'autres puissances à se désister de quelques - unes de ses entreprises contre le repos et l'indépendance de ses voisins, à retirer ses troupes de quelques-uns des pays qu'elles occupent, à rétablir l'équilibre dans l'une ou l'autre du moins de ces parties de l'Europe que sa prépondérance écrase maintenant, enfin à se soumettre, sinon à un changement total de système — et comment pouiTait-oii l'espérer! — du moins à quelques modifications salutaires, qui nous permettraient de respirer pendant quelques années: -^ Vous n'auriez pas perdu^ Votre téms. La reconnaissance formelle de la souveraineté d'mf usurpateur sera et restera, dans tous les cas, une mesure éternellement déplorable; mais le. seul moyen, non pas de la justifier, mais de Vous la faire pardonner aux yeux de la partie éclairée et loyale de Vos contemporains, et devant le tribunal sévère de l'histoire, serait* celui de la produire accompagnée d'une amélioration essentielle dans le système politique de l'Europe.

Voilà le langage qne je tiendrais^ si je me trouvais présent aux délibérations d'un souverain* Il diffère de celui qne j'ai fait entendre plus liant dans une supposition absolument différente; mais on ne m'accusera pas de m 'être mis en contradiction avec moi-même. Autre chose est de s'expliquer en pleine liberté, vis-à-vis de Dieu et de sa conscience: autre chose est de plier ses idées aux tristes réalités qirf Vous entourent 9 à un cas donné et positif > à des circonstances qu'on dq^lore, mais dont on n^est point responsable, et dont, après tout, le salut public Vous défend de désespérer.

Je veux hasarder un pas de plus, et supposer un moment que Sa Majesté l'Empereur, ou quelqu'un de Ses Ministres m'eût appelé à donner mon avis sur la grande affaire du jour. Dans ce cas -là, j'ajon* terais à ce qu'on vient de lire les conclusions suivantes, qui ne sont que l'application des principes énoncés dans la dernière, ou dans ce que j'appelle la partie hypothétique de ce mémoire.

1. Je crois qu'il est indispensable d'établir, comme règle fondamentale dans tout ce qui se fera par rapport aux derniers événemens de Paris, qu'an ne peut jamais mettre trop de lenteur dans les démarcheSy les négociations , et les résolutionSy que ces événemens rendront nécessaires. ^

2. Pour parer les premiers coups, pour s'assurer la liberté de suivre ce système de lenteur, il me paraît que S. M. TEmpereur devrait commencer par faire déclarer au gouvernement Français qu'Elle ne peut prendre aucun parti sur un objet d'une aussi haute importance , sans en avoir conféré avec S. M. l'Empereur de toutes les Russies.

^ S. Comme il est pins que probable tfn S. M* fEmperevr de Russie tém<^;Beni 1» plue grande répugfnanee à sanctieiiner TexpiiMoB perpéteelle de la midson de Bourbon, et le titre Impérial de Bona* parte; comme il est même possAle que ce Seo« verain s'y refuse ouvertement, je crois qu^en doit profiter de ces dkpositioiis aussi longotems que Ton GOttserverale moindre espoir d\ine résistance heureuse*

4. Pour augmenter les dMenltés et rendre l'opposition encore j^us respectable, je erois qu'on doit tâcher d'y réunir tous les Souterains qui me»» treraient des disporittons analogues. U serait fort heureux de pouvok compter sur les Princes encore régnans de la maison de Bourbon; mais l'Eapagne est si absolument province et esclave de la France, et Naples est si étroitement cerné, quil sera presque impossible d^ trouver le moindre appui. La Prusse, dont le concoilrs serait aussi très «essentiel, a tenu depuis quelque tems une conduite si parfaitement indigne , qu'il est peu VraisemblaUe qu'elle* participe à un système de cette nature. Ma^i on aurait tou* jow» lé DanemariiL et la Suède; de sorte que l'on ne verrait se déclarer pour Bonaparte que les puis* sanees absolument dépendantes de h France, et k Prusse; tandis que l'Empereur, comme chef de l'Sm* pire, l'âaitrieiie, la Russie, l'Angleterre, k £kiède, et le Danemark formecaiéirt un contre-poids imposant.

5. Si, au bout de toutes les résistances, on se voyait obligé à céder, ce qui ne se ferait que dans le cas où 8. M. fEmpereur de Russie serait porte à reconnaître la nouvelle dignité , il me semble que les deux cours Impériales devraient concerter entre elles des conditions tendantes i améliorer le système

politique, et à rétablir, autant que possible, reqilHibre détruit de TEurope. L'ensemble de ces conditions serait proposé à Bonaparte comme le sine gua non de la reconnaissance, ou — si on pouvait à jamais éviter ce terme fatal — de V admission du titre quil s'est dotmé.

Je n'entrerai dans aucun détail sur les principes dans lesquels on arrangerait et combinerait ces conditions. Les hommes d'état qui traiteront cette affaire importante, sauront mieux que moi ce qui cmivient au salut public, ce que leur prescrit l'intérêt réel et permanent des puissances, et ce qu'exige la conservation de ce qui est encore resté debout de l'ancien ordre des choses en Europe.

Je sens parfaitement qu'il faut un courage qui ressemble beaucoup à celui de la présomption, pour élever sa voix dans une affaire aussi grave et aussi épineuse. Mais il me parait qu'il y a des époques où l'individu le plus faible et le plus obscur peut et doit tenter quelque chose pour le bien public; des momens décisifs, solennels, terribles, où, par là nature même des événemens qui se passent et des problêmes qui se traitent, tout homme éclairé s'as^ socie, presque sans le vouloir, aux discussions et aux conseils dont les résultats influent directement sur les destinées du genre humain; des moqoens où la souveraine puissance n'est pas assez puissante^ et où la plus htate sagesse n'est pas assez sage, ^ pour se dispenser d'accueillir toutes les idées, et tous les projets qui tendent à soutenir son courage, .et à alléger, pour ainsi dire, le poids de sa responaabilité. Tel est, s'il en fut jamais, le moment actuel.

ir.

PROOET

DUNE DÉCLARATION DE LOUIS XVm. CONTRE LE TITRE IMPÉRIAL IISIUPÉ PAR RONAPARTE.

Les événemens qui vienneiit de se pass^ ^ Paris, sont trop importans par eux-mêmes, trop alarmaus dans leurs effets prochains, et trop ineal» culables dans leurs derniers résultats, pour que le Roi puijsae se borner à en être un spectateur passiCr tl doit à Ses droits indestructibles, à 1 Intérêt de Son auguste mmson, à celui de tous les souverains légitimes; il doit aux principes d'ordre public et de morale publique, à la consolation de ceux quf| fidèles à ces principes étemels, qe se soumettent qu'en gémissant à la force qui leur en impose le sacrifice, à Taffliction profonde avec laquelle II déplore les erreurs des autres, à rinstruction et à la saiisfaction de la postérité, une explication franche et positive sur la manière dont II a envisagé et d<mt Il ne cessera d'envisager des démarches qui ont étonné, consterné, et confondu tout ce qu'il y a d'esprits sages et de coeurs justes parmi Ses contemporains.

L'histoire sanglante de la révolution, le caractère et la conduite de çevpi qui en ont successivement saisi la direction, les variations innombrables par lesquelles elle a passé, sa marche tantôt progressive et tantôt rétrograde, ses mouvemens déréglés, ses contradictions 9 ses convulsions, et ses crimes, sont si universellement connus, et déjà si bien jugés dans

merce de ses cendres, détruire tout ce qu'il y a d'onéreux dans le régime des impositions, changer ou abolir le système de la conscription militaire, remplacer enfin, sans toucher aux lauriers qui couvrent le front du soldat, le délire de l'ambition et les rêves funestes d'une domination universelle par une politique également honorable et sage, qui mettrait un terme aux agitations et aux craintes de l'Europe, qui rendrait l'indépendance à nos voisins, qui rassurerait toutes les puissances, qui nous rendrait la confiance de l'univers, et qui nous ferait jouir d'une paix assez longue et assez profonde pour cicatriser toutes les plaies de la, France: voilà la contre -révolution telle que le Jloi l'a conçue, et telle qu'avec l'aide de Dieu elle sera consommée tôt ou tard. Car, s'U n'était plus réservé à Sa Majesté de voir finir ces jours de deuil et d'infortune, ceux qui lui succéderont, se conformei^ônt à ses volonté». Héritiers de ses principes comme de ses droits, ils auront à regarder un jour les maximes consignées dans cette déclaration comme les conditions fondamentales de leur pouvoir, comme un engagement formel et sacré qui les lie d'avance à tout ce qu^exigera le bien public, comme l'acte d'amnistie le plus efficace et le plus définitif, comme le dédommagement de toutes leurs peines passées,, comme le gage le plus certain de leur bonheur et de leur gloire future,' comme la garantie la plus 'puissante de leurs droits, et comme la base la plus solide, de leur troue. >

OBSERTATIOMfS

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