De s'immiscer dans les affaires intérieures de la France
2. De la contraindre dans la législation de ses douanes et les droits de son commerce.
3. De faire supporter des insultes à son pavillon. On reconnaît à ces phrases le grand auteur et
protecteur de déclamations et accusations, les unes plus absurdes que les autres, dont on ne cesse d'accabler l'Angleterre. On était accoutumé depuis longtems à en voir couvertes les colonnes du Moniteur: mais on est surpris de les retrouver dans une pièce diplomatique. Certes la paix serait faite depuis longtems, si elle ne tenait qu'à des obstacles de cette nature. L'Angleterre ira jamais avancé aucune de
* No. IV des pièces françaises.
ces prétentions. Pendant la dernière paix (et les trois articles sont tels, que, par la nature des choses, il ne peut en être question qu'en teins de pair), la complaisance du ministère Anglais fut même poussée aussi loin que possible, dans un sens contraire. Au lieu de s'immiscer dans les affaires intérieures de la France, on fit le procès à M. Peltier, parce qu'il avait parlé sans respect de Bonaparte. Au lieu de lui donner des lois pour l'administration de son commerce , on permit à un certain nombre de Français de s'établir en Angleterre, sous le titre de Commissaires du Commerce; et au lieu d'insulter à un pavillon quelconque , on abandonna par le traité d'Amiens les honneurs que les Hollandais avaient rendus jusque-là à celui de la Grande-Bretagne. — M. Fox a bien relevé, dans sa réponse, la futilité complète de ces prétendues conditions préalables.
il faut mettre sur la même ligne l'assertion, aussi ridicule que gratuite, „ que la véritable cause de la guerre avait été le refus de la France d'entrer dans un traité de commerce." Si Bonaparte était de bonne foi , en alléguant une absurdité pareille , on ne sait plus ce qu'on doit penser de sa tête. Dans tous les cas, ;M. Fox n'aurait pas mal fait de répondre un peu plus vertement à cette folie ; et puisque „ l'Empereur ne pensait pas que tel ou tel article du traité d'Amiens avait été la cause de la guerre," il aurait dû lui faire entendre au moins que cette cause se trouvait dans Vensemble de ce malheureux traité et bien moins encore dans ce qu'il avait stipulé , que dans ce qu'il avait passé sous silence.
Le passage qui suit, probablement le produit
commun de la manière leste et large dont le Grand Homme est accoutumé à traiter les affaires, et de l'immoralité profonde de ses serviteurs, — est une des choses les plus impudentes, les plus outrageantes, qui aient jamais paru devant les nations. „On nous accuse chez Vous de tout envahir; chez nous , on Vous accuse" (on ne dit pas précisément de quoi, mais nous le savons par coeur depuis long-tems) „d'opprimer le commerce de tous les peuples: de mettre des entraves ta leur industrie; de les écraser par des monopoles injustes , etc." — „ Eh bien ! nous ne demandons que Yégalitê. Nous ne Vous demanderons aucun compte de ce que Vous ferez chez Vous, pourvu que Vous n'en demandiez jamais de ce que nous ferons chez nous."
Il est clair que, dans cette proposition généreuse ))d,une réciprocité juste et raisonnable," on ne pouvait pas avoir en vue ce que chacune des deux puissances en question ferait, proprement et strictement k'hez elle: car d'abord, s'il ne s'agissait que de cela, il ne valait pas la peine d'énoncer le principe avec tant de solennité. Cette espèce de réciprocité est de droit reconnu entre toutes les puissances indépendantes; et jamais, au plus fort même de la guerre, elle n'avait été contestée d'aucune part. Ensuite, la phrase qui précède la proposition, l'explique d'une manière si évidente, qu'il faudrait être aveugle pour s'y méprendre. „On nous accuse de tout envahir; on Vous accuse de tyranniser les mers." Eli bien! établissons V égalité! C'est à dire: «Continuez d'opprimer les peuples par Vos lois maritimes, Vos vexations et Vos monopoles ; nous ne nous en plaindrons jama is , pourvu que Vous nous permettiez, à
Votre tour, de les ruiner par nos conquêtes pacifiques, par nos réunions et par nos soldats. — Je demande s'il existe un homme raisonnable sur la terre qui puisse donner un sens différent au passage que nous analysons? Et après cela, je demande si on a jamais vu se jouer de l'Europe, et insulter et maltraiter tous les peuples avec une audace comme celle qui caractérise cette proposition?
Après cela , nous entrons dans la partie de la dépêche , qui est probablement l'ouvrage exclusif de M. Talleyrand et de ses faiseurs.
Ce qu'ils disent sur l'intérêt de la France à la stabilité de la paix maritime, est très juste en thèse générale. La seule chose qu'ils paraissent oublier, c'est que Bonaparte n'a jamais eu l'habitude de consulter dans les démarches politiques, l'intérêt et le bien-être de la France. — Cette garantie -là n'en est aucune avec lui; son égoïsme, son ambition, ses emportemens , ses passions décident de tout. Il est assez généralement connu que Talleyrand et Joseph Bonaparte ont fait l'impossible , en 1803, pour le détourner d'une rupture, que la France voyait approcher avec effroi.
Nous n'entrerons point ici sur ce qu'ils disent de l'intervention de la Russie. M. Fox a parfaitement répondu à cet article. La Russie était, de fait, ralliée de l'Angleterre; il ne s'agissait donc pas de sa médiation. Mais il y a un argument extrêmement adroit, par lequel ils paraissaient protester dès -lors contre l'admission même de cette alliance. "„Vous êtes les Souverains des mers; nous sommes une grande puissance continentale. — — Si , maîtres de la mer, par Votre puissance propre, Vous voulez
lêtre aussi de la terre, par une puissance combinée, la paix n'est pas possible."
A cet argument, il aurait, je crois, fallu répondre :
1. Nous ne voulons pas être les Souverains des mers; et moins que jamais, à condition que Vous soyez les Souverains de la terre. En tems de guerre nous sommes , il est vrai , aussi puissans sur mer que Vous pouvez l'être sur terre. Mais la question est aujourd'hui de ce que nous serons en tems de paix ; et alors nous répondons sans hésiter que nous ne sommes et que nous ne prétendons être les Souverains de qui que ce soit; que nous ne donnerons des lois à personne , et que, pour peu que Vous observiez le même principe, l'Europe sera tranquille et heureuse.
2. Vous êtes la première puissance continentale: mais cela ne Vous empêche pas d'avoir combine Vos forces avec les deux premières puissances maritimes qui, après nous, existent en Europe. Nous sommes la première puissance maritime ; mais cela ne doit point nous empêcher d'être liés à des puissances continentales.
3. Aucun état ne peut défendre à un autre de former telle alliance que sa position , ses intérêts, sa convenance et la bonne volonté d'autres puissances le mettent en état de réaliser. Nous ne prétendons pas Vous faire un crime de l'alliance dans laquelle Vous êtes avec V Espagne: comment pourriez- Vous demander raison de celle que nous avons formée avec la Russie? La seule différence entre les deux cas est absolument en notre faveur: car notre alliance avec la Russie est parfaitement libre des deux côtés; et on ne dira pas tout-à-fait la même chose de celle que Vous avez formée avec l'Espagne.
4. INous ne sommes pas seuls dans l'univers. Le principe de réciprocité que Vous nous offrez, paraît le supposer, à la vérité ; mais, quant à nous, nous n'avons point l'intention de jamais profiter de ce principe. Les alliances dans lesquelles nous nous sommes trouvés , ou que nous pourrons contracter dans l'avenir, ne tiennent pas à notre intérêt exclusif. Les puissances qui nous proposent ces alliances, ont aussi leurs intérêts à consulter. Si les puissances maritimes combinent leurs forces avec les Vôtres (supposé toujours qu'elles le fassent librement), c'est qu'elles regardent Votre pouvoir sur le continent comme le contre-poids à notre pouvoir maritime; et si des puissances continentales font cause commune avec nous, c'est qu'elles regardent notre pouvoir maritime comme le contre-poids à Votre pouvoir continental. Vous n'avez donc pas l'ombre d'un droit de Vous opposer à nos alliances.
No. VII. * M. Fox à M. Talleyrand.
Du 8 Avril.
Plusieurs parties de cette note sont non seulement irréprochables, mais très appropriées à leur objet, et écrites avec clarté et force. De ce genre est tout ce qui concerne les prétendues conditions préalables, examinées dans la dépêche précédente , les explications sur le traité de commerce, les réflexions sur l'utilité d'une paix stable pour l'une et l'autre des
:' No. V des pièces françaises.
parties contractantes , et surtout ce qui regarde la Russie.
Mais voici quelques observations que font naître d'autres passages de cette note.
1. Nous avons vu ce que c'était que la proposition de Talleyrand, d'établir V égalité entre les deux puissances; M. Fox lui répond ainsi: ,,11 est vrai que nous nous sommes mutuellement accusés; mais il ne sert à rien de discuter les argumens sur lesquels ces accusations ont été fondées. Nous désirons comme Vous Végalité. Nous ne sommes pas assurément comptables l'un à l'autre de ce que nous faisons chez nous; et le principe de réciprocité à cet égard que V. E. a proposé , parait juste et raisonnable."
Par cette réponse , M. Fox paraissait admettre dans toute son étendue cette égalité très peu honorable que Talleyrand avait mise en avant. Car, pour l'article des accusations , il a l'air de placer sur la même ligne la France et l'Angleterre; complaisance extrêmement dangereuse, peu faite pour combattre dans l'esprit public l'impression qu'avaient pu produire tant de dénonciations perfides contre son pays. Et, quant «à l'avenir, il entre avec la même facilité 7 dans les insinuations scandaleuses de Talleyrand. Cette proposition qu'il lui plaît d'appeler «juste et raisonnable" était, ou une niaiserie (si elle ne s appliquait qu'aux affaires domestiques) , ou un véritable attentat contre le droit public, si, comme rien ne nous permet d'en douter, elle ne tendait qu'à une réciprocité d'injustice. Voici, selon moi, quelle aurait dû être la réponse de M. Fox:
„La discussion des événemens passés ne serait
pas à sa place dans ce moment; nous pourrions l'aborder sans crainte, et sans désavouer les principes qui nous ont guidés. Quant à l'avenir, nous n'hésiterons jamais à reconnaître le principe de réciprocité par rapport à ce que chacune des deux puissances peut faire chez elle: nous n'en sommes pas assurément comptables l'un à l'autre ; et pour ce qui regarde les autres états, leurs droits seront toujours sacrés pour nous."
2. Il est difficile de concevoir ce qui pouvait engager M. Fox à accorder „que peut-être la puissance de la France sur terre, comparée à celle du reste de l'Europe , n'est pas égale à la supériorité que l'Angleterre possède sur mer, envisagée sous le même point de vue." D'abord l'assertion est fausse, ou du moins extrêmement louche en elle - même. Dans le parallèle entre la supériorité continentale de la France, et la supériorité maritime de l'Angleterre, il manque le tertium comparationis. Ce parallèle serait également vrai , mais également insignifiant, si, par exemple, dans l'époque dune grande décadence de toutes les autres puissances maritimes, l'Angleterre ne possédait que le tiers de ses forces actuelles , tandis que la France aurait étendu sou pouvoir jusqu'aux frontières de la Chine. Et pourquoi donc admettre des choses pareilles? pourquoi fournir maladroitement des armes à ceux qui ne tendent sans cesse qu'à présenter la grandeur maritime des Anglais comme un objet de terreur pour l'Europe V
Ce qui suit est bien autrement fort: „ll ne faut plus se dissimuler que le projet de combiner toute V Europe contre la Finance, est chimérique au dernier point." — Malheur à l'homme d'état qui pourrait
admettre et prêcher une doctrine pareille ! Pourquoi donc ce projet était -il chimérique? Ce que M. Fox veut bien appeler toute l'Europe, se réduisait à trois grandes puissances, dont la réunion entraînait de suite tout ce qui avait conservé son indépendance. Où était donc l'impossibilité de former une ligue pareille ? Et si M. Fox avait cru reconnaître cette impossibilité, de quel droit érigeait -il en principe général ce qui n'était que son opinion particulière? De quel droit dépouillait -il les autres puissances de la seule ressource qui leur était restée pour rétablir leurs affaires communes? De quel droit surtout garantissait -il à l'ennemi commun la perpétuité de sa domination monstrueuse, en rayant du nombre mêmes des chances possibles la seule et unique combinaison par laquelle on pouvait y mettre un terme, et en déclarant l'Europe déchue de tout espoir d'affranchissement quelconque?
Je ne sais pas si on peut pardonner à M. Fox d'avoir eu une opinion pareille; mais je sais bien qu'on ne doit pas lui pardonner d'en être convenu vis-à-vis des Français. Je crois qu il serait difficile de trouver, dans l'histoire de toutes les transactions diplomatiques, une déclaration plus indiscrète, plus déplacée, plus impolitique, et, tout bien considéré, une démarche plus complètement blâmable.
3. Talleyrand , quoique protestant contre l'admission de la Russie aux négociations, n'avait pas dit «qu'il la regardait comme 1 équivalent d'un congrès;" pourquoi donc lui prêter cette explication, et affaiblir gratuitement l'espérance de cette grande mesure, une de celles qui pourraient sauver l'Europe. Plutôt que de la soumettre, comme tout le reste , à
la bonne volonté du gouvernement Français (qui se gardera bien d'y consentir librement), on aurait mieux fait de la passer sous silence.
4. On est singulièrement surpris , en lisant , à la tin de cette note, «qu'il n'y avait plus qu'un seul point essentiel sur lequel les deux puissances n'étaient point d'accord." A l'exception d'un stérile lieu commun (que la paix devait être honorable pour les deux partis, etc.), on n'était encore convenu de rien. Pour juger la paix aussi facile, il fallait en avoir bien la passion.
No. VIII. * Lettre de Talleyrand à M. Fox.
Du 16 Avril.
Cette pièce est un chef- d'oeuvre d'adresse et de finesse diplomatique. On a rarement vu une mauvaise cause défendue avec tant de supériorité.
L'objet était de prouver „qu'à aucun titre, et pour aucun motif, la Russie ne devait être appelée dans la négociation proposée entre la France et l'Angleterre."
Et les argumens sont: „que le traité d'alliance conclu entre l'Angleterre et la Russie, n'avait aucun rapport avec la guerre qui existait depuis près de deux ans entre la France et l'Angleterre"; — «que si l'Empereur adoptait le principe de négocier maintenant avec l'Angleterre unie à ses nouveaux alliés , Il admettrait implicitement que la troisième coalition existe encore , que la guerre d'Allemagne n'est pas
* No. VI des pièces françaises.
finie, que cette guerre est la même que celle que la France soutient contre l'Angleterre, etc." Il était , sans doute , facile de répondre :
1. Que lorsque deux puissances se trouvent alliées de fait, il ne convient pas à celle qui est en guerre avec lune et l'autre , d'examiner le titre, l'époque, les conditions primitives, ou les modifications postérieures de leur alliance.
2. Qu'en supposant même, pour un moment, qu'une prétention aussi incompatible avec l'indépendance des cabinets et avec tous les rapports politiques, pût être admise, le raisonnement de M. Talleyrand n'en serait pas moins un sophisme : car le traité du 11 d'Avril 1805, fondement de l'alliance en question, était conçu en termes généraux, et sans aucune relation directe avec ce qu'on appelle la troisième coalition, laquelle, «à l'époque de ce traité, n'était pas même formée encore ; quoique ce ne soit que par un article séparé, que le projet d'inviter l'Autriche à accéder à cette alliance , a été originairement introduit.
Cependant, comme après tout, il dépendait indubitablement du gouvernement Fiançais d'admettre une négociation commune avec l'Angleterre et la Russie, ou de s'y refuser par telle raison, ou sous tel prétexte qu'il lui plaisait de choisir, arrêtons - nous plutôt au principe général qui a dicté cette dépêche remarquable.
Il est connu que , dans toutes les époques des guerres produites par la révolution, les Chefs du gouvernement révolutionnaire ont tenu, avec une obstination qui ne s'est jamais démentie, à la maxime „de repousser toute négociation qui les mettrait aux
prises avec plus d'une puissance à la fois." — Consacré par une espèce de tradition , ce principe des paix séparées a été légué au gouvernement actuel, qui ne s'en est jamais départi.
Ce qui caractérise particulièrement le prix que l'on attache à cette maxime, c'est que plus dune fois , dans le cours de ces guerres , il aurait été, d'après toutes les idées reçues, plus avantageux poulie gouvernement Français , de se décider à une négociation commune, que d'insister sur les négociations partielles, puisque, l'Angleterre ayant fait des conquêtes, on aurait dû raisonnablement espérer qu'elle en ferait des objets de compensation. Mais telle a été la politique infernale , invariablement suivie par ce gouvernement, qu'il a subordonné toute autre considération à celle de diviser les puissances. — Il aurait renoncé à un avantage certain , acheté par une négociation qui eût seulement fait présumer l'union parmi ses ennemis, persuadé (et non pas sans raison) que, pourvu qu'il les séparât sans cesse, il finirait par les écraser tous.
Il est extrêmement curieux d'observer combien cette même politique continue à se développer et à se maintenir, au faite même de la grandeur et de la force où ce gouvernement se trouve depuis quelques années. Jusqu'au mois d'Avril 1806, Bonaparte et Talleyrand ne connaissaient pas de danger plus effrayant, ne concevaient pas d'humiliation plus sensible, que d'admettre (ne fût-ce qu'implicitement) que la troisième coalition existait encore, que la guerre d'Allemagne n'était pas finie , et que cette guerre (voilà le grand point!), que cette guerre était la même que celle que la France soutient contre l Angle-
terre. La simple apparence d'une unité de but et de caractère dans les opérations des autres gouvernemens, les choque, les alarme si fort, qu'ils aiment mieux prolonger la guerre, et tous les maux qu'elle fait souffrir à la France, que d'avoir Vair de reconnaître une coalition ou des fragmens seulement d'une coalition. „C'est ainsi qu'ils eussent négocié, s'ils eussent été battus!11
Mais, d'un autre côté, qui peut ne pas sentir combien les puissances de l'Europe ont contribué au succès de ce système par leur faiblesse, leur irrésolution, leur conduite équivoque et vacillante, et leurs tristes jalousies et mésintelligences? Quel est l'homme détat, par exemple, qui eût pu approuver les formes (nous ne disons rien du fond et des moyens), mais les formes seulement et la marche de cette coalition de 1805 , puisque enfin il faut lui donner ce titre , quelque peu qu'elle l'ait mérité ? La puissance le plus directement intéressée à s'opposer aux progrès de Bonaparte , l'Autriche , après avoir été tourmentée pendant un an pour qu'elle veuille bien se sauver elle-même, est, pour ainsi dire , glissée dans un traité entre l'Angleterre et la Russie. Un triste article supplémentaire annonce son accession. La guerre éclate; l Autriche, par sa position géographique , devient ce qu'elle aurait dû être de tout tems, puissance principale de la coalition; la Russie fait marcher ses troupes, sans jamais annoncer pourquoi, sans instruire ni ses peuples ni les autres des causes ou de l'objet de la guerre : et V Angleterre, que l'ennemi commun accuse à grands cris d'être le principal ressort et l'ame de tous les mouvemens , et qui aurait dû au inoins ambitionner
de l'être, est reniée par les autres puissances, comme si c'était une honte ou un crime de se trouver en alliance avec elle ! * Peut-on être surpris, après cela, que des hommes, malheureusement trop habiles à profiter des fautes de leurs adversaires, prétendent aujourd'hui hautement „que les guerres de l'Angleterre et celles du continent n'ont aucun l'apport entre elles?" Peut -on s'étonner de les entendre dire „que ce n'est que sur les champs de bataille, où la troisième coalition a été détruite, qu'ils ont été officiellement informés que la Russie en avait fait partie?" On apprend, au reste, par cette même dépêche un fait assez intéressant, »qiCil existait entre la Russie et la France des propositions directes de négocia-
* Talleyrand a bien relevé, dans une note postérieure, le scandale de ces demi -coalitions, lorsqu'il a parlé „ d'alliances si peu conformes à la véritable politique de tel et tel pays, que la première clause en a toujours été, de les tenir secrètes." — Si le secret n'avait été observé que jusqu'au moment où les opérations communes devaient éclater, il aurait pu être sage et nécessaire. Mais quand on voit que l'Autriche et la Russie, à la veille même de l'explosion , se promettent encore soigneusement de cacher leurs liaisons avec l'Angleterre; quand on voit qu'au milieu de la guerre, l'Empereur, chassé de sa capitale, dans une proclamation datée de Brunn, où il ose même compter parmi ses alliés cette Prusse, qui tremblait de le paraître, évite encore de nommer l'Angleterre, dont il reçoit les secours depuis deux mois; quand on pense que l'Alliance de 1805 serait encore un point problématique, si le ministère Anglais (peut-être pour se venger de tant d'affronts) n'avait pas publié les pièces officielles — on conçoit comment, à la fin, les sophismes les plus perfides des Français ont pu s'accréditer en Europe, et comment, malgré l'énoimité de l'erreur, les peuples ont pu s'imaginer „que ces alliances étaient en contradiction avec la véritable politique de leurs pays."
Gentz, Mémoires. Q
fions." Voyez aussi »The state of the négociation" p. 57. sq.
No. IX.
Lettre de M. Fox à Talleyrand.
Du 20 Avril.
Cette dépêche est la meilleure de M. Fox. II répond d'abord parfaitement aux prétextes allégués dans la note Française pour éloigner la Russie des négociations. Il prouve que rien n'est plus absurde, que de prétendre que l'égalité de droits ou d'avantages entre deux gouvernemens serait blessée par une négociation commune; il propose même, et très adroitement, que, pour faire disparaître cette difficulté imaginaire, la France n'avait qu'à admettre l'un ou l'autre de ses propres alliés. — Passant des prétextes aux motifs réels, il observe, avec autant de dignité que de justesse, „ que toute autre forme (que celle d'une négociation commune) ferait naître le soupçon que la France entretenait effectivement le projet chimérique qu'on lui reproche, d'exclure l'Angleterre de toute relation avec les puissances du continent."
Après l'aveu de la note précédente «qu'il existait entre la Russie et la France etc.," il est triste de lire dans celle-ci: „Quant à l'ouverture que la Russie Vous a faite, nous ne savons ce qui en est; mais, quelle qu'en soit la nature, nous sommes persuadés" etc., etc.
No. X.
Lettre de Talleyrand à Fox.
Du 2 Juin.
La plus grande partie de cette lettre est écrite avec une insolence notable. Dans plusieurs passages on reconnaît même la touche de Bonaparte. «Exiger de la France qu'elle traite avec l'Angleterre sur le principe de son alliance avec la Russie, c'est la .supposer dans un état (rabaissement, c'est lui imposer un mode de négociation contraire aux usages; c'est offenser le caractère Français; il faudrait avoir envahi la Belgique , et être à la veille de pénétrer en Picardie par les débouchés de la Somme, pour triompher à cet égard de leur répugnance." — Cependant on proteste contre le soupçon qu'on ait voulu exclure l'Angleterre de ses liaisons avec les puissances du continent. „La France ne peut vouloir ni ce qui est injuste, ni ce qui est absurde" (et pourtant les extraits seuls du Moniteur, où ces liaisons sont présentées comme tout ce qu'il y a de plus monstrueux, de plus funeste, de plus criminel, formeraient un volume considérable!). „Mais traiter sur les principes de ces alliances , c'est plus que les souffrir et les reconnaître , c est en quelque sorte les consacrer, les cimenter et les garantir." — Enfin (par un excès de générosité), la France veut bien consentir, 1. à négocier dans les mêmes formes préliminaires qui furent adoptées en 1782; 2. à établir deux principes fondamentaux: le premier, tiré de la lettre de M. Fox, du 26 Mars (nous l'avons discuté à sa place). lie second sera une reconnaissance
en faveur de l'une et de l'autre puisssance de tout droit d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et maritimes."
Cette dépêche avait tout ce qu'il fallait pour dévoiler les véritables intentions de ses auteurs. Qu'eût dit le gouvernement Français, si jamais un autre gouvernement quelconque eût osé lui en adresser une pareille!
D'abord on veut bien en convenir: la France ne peut pas empêcher les puissances continentales de former des liaisons avec l'Angleterre; mais elle se regarderait comme humiliée, si elle devait entrer en négociation sur la base d'une liaison pareille. C'està-dire, elle veut bien les souffrir, lorsque par malheur elles existent de fait; mais elle se refuse, une fois pour toutes, à chaque demande qui ferait présumer qu'elle les adiuet, qu'elle les reconnaît de droit. Ce sont de ces transactions clandestines qu'on est assez magnanime d'ignorer, aussi long-tems qu'elles restent dans les ténèbres, mais contre lesquelles on s'arme de toutes ses rigueurs, aussitôt qu'elles se montrent au grand jour. C'est ainsi que le gouvernement Français ose traiter une alliance libre et honorable entre deux des premières puissances de l'Europe.
La doctrine exposée ici, et le principe „du droit d'intervention respective, accordé à la France et à l'Angleterre pour les affaires continentales et maritimes," se trouvaient dans une contradiction palpable. Si on voulait permettre à l'Angleterre d'intervenir généralement dans les affaires qui regardent le continent, il était tout- à- fait inconséquent et absurde de se prétendre offensé et humilié par la demande d'une forme de négociation qui supposait
son alliance avec la Russie; ce qu'on avait L'air d'accorder, était beaucoup plus précieux que ce que l'on refusait. Mais cette même contradiction trahissait l'insigne mauvaise foi d'une proposition absolument illusoire, et que Talleyrand n'avait mise en avant que pour chicaner en tems et lieu l'Angleterre sur les principes de son système maritime. D'ailleurs c'était une singulière générosité que celle de proposer à une puissance un droit qui lui appartenait de tout tems ; Bonaparte pouvait s'épargner la peine nd'ériger en principe" ce qui ne pouvait jamais être révoqué en doute ; et la prétention de favoriser l'Angleterre, en lui permettant de plaider dans les négociations pour tel ou tel intérêt continental, ne fournissait qu'une preuve de plus du dessein mille fois proclamé, de l'exclure des affaires du continent.
No. XI.
M. Fox à Talleyrand.
Du 14 Juin.
La plus grande partie de cette réponse est juste et convenable.
M. Fox a parfaitement relevé la fausseté et l'absurdité de l'assertion que, négocier avec deux puissances à la fois, était contraire aux usages reçus, ou humiliant pour une troisième puissance. II a très heureusement cité les négociations de 1783, où M. de Vergennes proposait à l'Angleterre de traiter en commun avec la France, l'Espagne et la Hollande , sans que jamais l'Angleterre se fut crue dégradée par cette proposition. Enfin, en acceptant le principe d'une réciprocité d'intervention dans las
affaires de l'Europe, il a ajouté: «bien entendu que nous convenons aussi mutuellement de s'abstenir de tout projet attentatoire aux droits des états plus ou moins puissans qui la composent," observation un peu tardive qui aurait produit un bien plus grand effet, si elle avait été faite plus tôt, et dans une occasion qui paraissait la provoquer particulièrement (No. VII. ), mais dont toutefois le caractère était tel qu'elle ne se trouvait déplacée nulle part. Mais il y a aussi dans cette même réponse plusieurs points très sujets à la critique.
1. En disant que, traiter en commun avec la Russie et l'Angleterre, n'était que reconnaître le fait, et non pas le principe de leur alliance, M. Fox avait certainement raison. Mais le gouvernement Français, quoique très mal à propos , avait attaqué le principe : 31. Fox aurait donc dû le défendre. Il paraissait l'abandonner par son silence; et il s'agissait pourtant ici d'un des intérêts majeurs de l'Angleterre.
2. M. Fox prétend que, „après la manière franche dont Talleyrand avait désavoué -l'intention qu'on lui a imputée à tort (!!!), par rapport aux liaisons continentales de l'Angleterre, il ne peut plus exister le moindre doute sur ce point essentiel; et qu'il serait extrêmement fâcheux que des difficultés qui regardaient la forme, plus que la chose, fissent continuer une guerre que les deux gouvernemens souhaitent également de terminer." — Tout le monde n'aura pas été de son avis. Nous nous flattons d'avoir suffisamment prouvé, dans ce que nous avons dit sur la lettre précédente, qu'il s'en fallait que ce prétendu désaveu eût été un modèle de franchise, et que, loin même d'être un désaveu, ce n'était
qu'une tournure nouvelle pour confirmer le principe insolent d'une séparation nécessaire d'intérêt entre l'Angleterre et le continent.
3. Enfin, toute cette pièce respire un empressement pour la paix , contraire à la dignité du gouvernement Anglais. Lorsqu'on est déterminé à négocier, il faut parler un langage pacifique, personne ne soutiendra le contraire ; mais l'intérêt d'une grande puissance, engagée dans une guerre très sérieuse, et capable de résister à son ennemi, exige qu'elle ne se jette pas à ses pieds pour obtenir ce qu'elle a le droit de prétendre. Or, lorsque, dans un moment, où la possibilité même de la paix n'était établie que de la manière la plus vague (car aucune base proprement dite n'avait encore été articulée), et en réponse à des lettres insolentes, comme celles que nous venons d'analyser, on entend dire un Ministre d'Angleterre «qu'il n'existe plus que des difficultés de forme11 — „ que les principes offerts par l'ennemi sont parfaitement conformes aux vues de son gouvernement" — et que, »pour peu qu'il puisse agir de manière à n'avoir rien à se reprocher vis-à-vis de son allié, il sera content", etc. etc. etc. — on ne peut se défendre d'un sentiment pénible.
No. XII.
Communication de Lord Yarmouth à M Fox. *
Du 13 Juin.
Les points les plus remarquables dans ce Mémorandum sont:
* D'après une explication donnée par Lord Howick, dans la séance du 30 Décembre, les ouvertures faites à Lord
1. Que Talleyrand insista sur l'impossibilité où se trouvait la France, de négocier conjointement avec V Angleterre et la Russie; et que cependant, «à la fin de la conversation, il déclara: ^qu'ils étaient prêts à consentir à ce qu'un Ministre Anglais, autorisé par l Empereur Alexandre, négociât pour les deux puissances." En réfléchissant à ce qu'il y avait de contradictoire dans cette conduite: la forme proposée par Talleyrand , remplissant presque mieux l'intention du gouvernement Anglais, que l'admission de deux plénipotentiaires distincts; en se rappelant ensuite que, lorsque Talleyrand lâcha cette proposition, il devait être instruit de l'envoi prochain d'un négociateur Russe, on serait tenté de croire que Lord Yarmouth ne l'avait pas bien compris.
2. Talleyrand dit que, pour écarter toute discussion précédente , et faciliter à V Angleterre la possession de Malte, il avait, dans une dépèche, envoyée quelques semaines auparavant à 31. Fox, proposé Lille au lieu d'Amiens, (ce qui veut probablement dire , la base des conférences de Lille, au lieu de celle du traité d'Amiens^), pour négocier un traité définitif. — Aucun mot d'une proposition pareille ne se trouve dans les lettres de Talleyrand à Fox, telles qu'elles ont été publiées.