‹ Mémoires et lettres inédits;Chapitre 9 sur 20 · SIR LA NÉGOCIATION ENTRE L'ANGLETERRE ET LA FRANCE EN · texte numérisé non relu

SIR LA NÉGOCIATION ENTRE L'ANGLETERRE ET LA FRANCE EN

r^MDÉES S'JP. les pièces cfpiosielles F'JELIÉES par

LA FP.AITOE ET LA 3-F*f.XTES-£F.ETAeiTE.

No. I. * Lettre de M. Fox à M. Talleyrand.

Du 20 Février.

Cette lettre n'a été évidemment écrite que pour amener une correspondance pacifique. En la lisant, on ne peut pas se défendre de désirer qu'un autre moyen eût été choisi; ou du moins, qu'on se fût servi de celui-ci dans une forme un peu plus convenable.

Comment un homme, tel qu'on est accoutumé à se représenter M. Fox, pouvait -il écrire, ),que sa confusion ** était extrême," — „que ce n'est, qu'après avoir congédié cet homme, qull avait reconnu la faute qu'il avait faite, etc." — La proposition de cet homme était- elle donc si neuve, si inouïe? L'idée de se défaire de Bonaparte, n'avait -elle donc pas été formée par une quantité d'individus ? Georges, Pichegru et tant d'autres, protégés par les personnes les plus respectables de l'Angleterre, et pleures par l'élite de leurs contemporains, n'étaient ni plus ni moins coupables que l'individu qui a occasionné cette lettre. Si un simple projet de ce genre pouvait faire perdre

* Parmi les pièces françaises.

* Le mot Anglais confusion veut plutôt dire consternation; mais la nuance est légère.

toute contenance à M. Fox, c'étaient donc d'épouvantables scélérats que ceux qui avaient fait des voeux pour le succès de l'entreprise de Pichegru?

La question, „si c'est un crime de tuer un homme tel que Bonaparte , " tient exclusivement à celle de la légalité de son pouvoir. Celui qui le croit un Souverain légitime;, fait bien de prononcer par l'affirmative ; mais celui qui ne voit en lui qu'un usurpateur, doit en juger autrement. M. Fox doit en convenir lui-même. Jamais ceux qui pensent comme lui , ne se sont élevés contre les tyrannicides. Si Bonaparte était aux yeux de 31. Fox un usurpateur et un tyran , il serait le plus inconséquent des hommes, s'il n'approuvait pas le projet de le punir. Son horreur pour ce projet n'est fondée que sur ce que pour lui Bonaparte est un Souverain légitime. Elle n'est raisonnable que dans cette supposition. Mais M. Fox ne peut guère prétendre que tout le monde soit de son avis à cet égard.

Cette prétention paraît surtout injuste, lorsqu'on réfléchit à la situation particulière de l'homme qui avait proposé le projet. Un émigré Français, qui ne s'est jamais soumis au nouvel ordre des choses, qui n'a jamais reconnu Bonaparte, qui ne lui a jamais prêté hommage, qui l'a constamment regardé comme usurpateur, assassin ou complice et héritier des assassins de son Roi légitime, comme ennemi de la nation Française, et obstacle au repos de l'Univers, peut former, sans être un scélérat, le projet de tuer cet homme. Il a le droit de ne voir en lui qu "un ennemi déclaré, perpétuel et implacable, contre lequel, placé au-dessus de toutes les lois et de toutes les punitions ordinaires, chaque genre d'attaque est

juste, légitime et permis. Cet homme pouvait être aussi un parjure, un assassin, un misérable; mais il ne l'était nullement , par le simple fait de sa proposition^ comme émigré, la présomption contraire militait plutôt en sa faveur. M. Fox avait le droit de lui dire: „Je n'entre pas dans Vos projets; ils sont contraires à mes principes; ils me font horreur. Si Vous faites des démarches quelconques pour les mettre à exécution , je Vous ferai chasser de ce pays , " — mais rien au inonde ne l'autorisait à le livrer à la vengeance de Bonaparte. Cet homme n'était pas responsable à M. Fox de sa manière particulière de voir et de sentir; il s'était rendu chez lui avec des intentions qu'il croyait bienfaisantes pour l'Angleterre; il avait annoncé son projet „ comme le moyen de tranquilliser toutes les couronnes^ projet honorable en lui-même, quelque repréhensible qu'eût été le moyen. Enfin, ce que M. Fox pouvait faire, c'était tout au plus de le tirer de son erreur; mais ce n'était pas à lui à l'en punir.

Enfin il règne dans toute cette démarche un caractère d'incertitude, de vacillation et de faiblesse, peu digne d'un grand homme d'état. Après avoir exprimé son horreur dans les ternies les plus exagérés, il ajoute «qu'il y a apparence que tout ceci nest rien; que ce misérable n'a voulu que faire le fanfaron." Bon ! et c'est donc pour une simple fanfaronnade que Vous livrez cet homme à l'échafaud ! — On le fait partir; on aura soin «qu'il ne débarque, que dans quelque port le plus éloigné que possible de la France." Pourquoi donc? l'un ou l'autre. Si cet homme était un monstre, Votre devoir était de l'envoyer directement à ceux à qui il appar-

tenait de le punir: car, à moins de l'expédier pour Botany-Bay, qui Vous répond qu'il n'aurait pas poursuivi ses projets, dans quelque plage lointaine que Vous l'eussiez déposé. Si cet homme était innocent, Vous avez fait une action monstrueuse, en le dénonçant, en l'abandonnant à ses ennemis. Au reste, la suite a prouvé qu'on n'a pas eu soin de l'envoyer bien loin: car, d'après un article très circonstancié des Journaux de Paris, il a été saisi à Hambourg, et enfermé à Bicêtre, conduite qui, après la lettre de M. Fox, était, ou de la plus coupable négligence , ou de la plus atroce perfidie.

Cette lettre sera un texte inépuisable pour ceux qui, dans les tems futurs, voudront étudier ou peindre le caractère de M. Fox. Rapprochée de plusieurs autres circonstances, malheureusement trop connues, de ses opinions sur la révolution de France , de ses liaisons intimes et suspectes avec les plus cruels ennemis de l'heureuse constitution de son pays, de son admiration pour Bonaparte, de la visite qu'il lui a faite en 1802, de ses rapports et correspondances continuelles (continués même pendant son ministère) avec Talleyrand et d'autres de cette trempe, — elle fera naître les plus sérieuses réflexions sur la conduite de cet homme célèbre, qui a été l'idole d'un grand nombre de ses contemporains ; mais que la postérité saura mettre à sa place.

No. II.

Lettre de Talleyrand à Fox.

Cette lettre ne paraît qu'en extrait dans les pièces publiées par l'Angleterre. Les passages essen-

tiels sont omis. Il est difficile de dire pourquoi. * Si c'était à cause des éloges qu'elle contenait pour la personne de M. Fox , on aurait dû se borner à supprimer ce qui le regardait; mais pourquoi donc ne pas citer la phrase où il est dit ( d'après les propres expressions de Bonaparte) „que, soit que la politique du Souverain de M. Fox les obligeât à continuer la guerre, ou soit qu'une querelle aussi inutile à l'humanité doive arriver à sa conclusion aussi promptement que les deux nations devraient le désirer, il se réjouissait du nouveau caractère que la guerre avait adopté par cette démarche." — A-t-on supprimé ce passage, pourtant généralement connu , parce que les Français l'avaient publié dans leur recueil, pour écarter davantage l'idée (contre laquelle à la vérité les organes du ministère ont vivement protesté. V. State of de Negoc. p. 94.) que le ministère Anglais ait fait les premières démarches pacifiques, et que la lettre de M. Fox doit être interprétée dans ce sens? — Mais d'abord c'est en vain que Ton s'imaginerait de donner sur ce point -là le change à l'opinion publique. La lettre de M. Fox était indubitablement une démarche pacifique ; Bonaparte la envisagée comme telle; et Fox n'a jamais contesté l'induction qu'on avait tirée de cette lettre. Ensuite, rien de plus futile, rien de plus puéril, que cette discussion sur la priorité des démarches. Le ministère Anglais croyait une négociation indispensable ; ses orateurs et ses écrivains ont tout fait pour justifier cette opinion. Quelle honte ou

* Lord Hoivick a déclaré au parlement, dans la séance du 30 Septembre, que ce passage ne se trouvait dans aucune lettre de Talleyrand.

quel inconvénient — surtout dans les principes des Foxistes — y avait - il donc pour le gouvernement Anglais à s'expliquer le premier?

Voici toutefois les observations que fait naître la lettre de Talleyrand, telle qu'elle a été donnée par les Français:

Il est tout simple que Bonaparte se soit extasié sur l'horreur qu'avait inspirée à M. Fox le projet formé contre son illustre personne. Il est tout simple qu'il se soit beaucoup promis d'un Ministre qui commençait sa carrière par une telle preuve de bienveillance, de délicatesse et de complaisance, et qui lui sacrifie un malheureux individu, pour ne lui laisser aucun doute sur ses sentimens.

La seule chose qui frappe dans cette réponse, c'est que Bonaparte qualifie la guerre entre la France et l'Angleterre de ^querelle inutile pour V humanité," lui qui avait mille et mille fois déclaré qu'il s'agissait dans cette même guerre des plus grands intérêts de l humanité , qu'il travaillait pour toutes les nations, en les délivrant du plus cruel des fléaux, du despotisme maritime des Anglais. Des inconséquences de ce genre -là ne sont pas rares dans la conduite de cet homme ; mais celle-ci est une des plus mémorables; elle méritait d'être relevée; elle aurait pu et dû faire l'objet d'une explication bien autrement importante que toutes celles qu'on a employées pour fixer la priorité des démarches politiques et autres articles également indifférens.

No. III.

Lettre de Talleyrand à Fox.

Du 5 Mars.

No. IV.

Extrait du discours de Bonaparte au Corps

législatif.

Ces deux pièces manquent au recueil Français. 11 est difficile de deviner pourquoi; mais probablement dans la même intention mesquine qui a engagé, — puisqu'il faut être juste — le gouvernement Anglais à se défendre avec beaucoup de peine du reproche, d'avoir commence la négociation. Car, d'ailleurs , il n'y a pas un mot dans cette lettre que le gouvernement Français soit intéressé à désavouer. *

Quoi qu'il en soit, la phrase: „il Vous sera agréable de recevoir des nouvelles de ce pays" prouve bien (ce qui aussi n'a pas été nié ensuite) qu'il existait une correspondance particulière , et même assez amicale entre Talleyrand et Fox: * *

* Et la chose était d'autant plus maladroite, que la lettre de Fox du 26 Mars se réfère ,,à la base proposée de la paix d'Amiens" — ce qui, pas un mot de cette base ne se trouvant dans la première lettre de Talleyrand, prouvait clairement que la lettre de Fox n'était pas la réponse à celle-ci, et^qu'on en avait dérobé une autre au public.

":: Ceci est prouvé encore plus fortement par la lettre de Fox du 26 Mars, où il dit: ,, qu'il a mis cette partie de la lettre de Talleyrand sous les yeux du Roi" Voyez aussi ce qui tut dit sur cet article dans la séance du Parlement du 30 Décembre , où M. Percerai s'expliqua avec beaucoup de franchise, et où Lord Howick défendit formellement cette étrange correspondance particulière. Lord Yarmouth le confirma dans la même séance.

Gentz, Mémoires. 8

circonstance étrange, peut-être unique dans l'histoire des Ministres Anglais, et d'autant plus remarquable, que c'était un homme comme TaUeyrand , qui avait inspiré à M. Fox ces sentimens et cette conduite.

Quant au fond de ces deux pièces , elles ne méritaient certainement aucune considération de la part du gouvernement Anglais. Il est aussi ridicule qu'insolent de proposer le traité d'Amiens comme base de la négociation. Ridicule , puisque, depuis l'époque de ce traité, Bonaparte avait si fort étendu ses conquêtes et sa domination, qu'on ne conçoit pas comment ce traité , en n'envisageant que sa propre position, aurait pu être la base de la paix. Insolent, puisque, depuis plusieurs années, le titre même du traité d'Amiens était devenu entre les mains de Bonaparte un iustrument de menace , d'injures et de défi , dont il accablait sans cesse le gouvernement Anglais. Tout le monde connaît ces apostrophes fameuses : „Vous Saurez que la paix d'Amiens, rien que la paix d'Amiens." Tout le monde devrait se rappeler que ce traité et „ l'exclusion complète des Anglais de toutes les affaires du continent" étaient parfaitement synonymes dans l'esprit et même dans le langage de Bonaparte. C'était donc une véritable insulte, que de reproduire la base de ce traité, pour engager l'Angleterre dans une négociation.

No. V. * Lettre de Fox à TaUeyrand.

Du 26 Mars.

Il y a deux choses à observer sur cette lettre : 1. La proposition de la paix d'Amiens comme

* No III dans les pièces françaises.

base de la négociation est repoussée avec beaucoup trop de ménagement, de politesse et de détours. On n'aurait pas dû se contenter de dire : „que cette proposition admettait plus d'une interprétation, et ..qu'il y avait encore d'autres objections." Il aurait fallu articuler ces objections, sans voile et sans ménagement, et déclarer une fois pour toutes >,que parler encore de la paix d'Amiens, c'était déclarer qu'on ne voulait pas la paix, et offenser gratuitement l'Angleterre." Voilà ce qui aurait convenu à la dignité du gouvernement Anglais.

2. Le principe énoncé ici par M. Fox était juste et honorable en lui-même; mais, comme base d'une négociation dans le sens diplomatique de ce terme , il était pour le moins insuffisant : car ce principe était tellement vague, et susceptible de tant d'interprétations différentes (seul reproche cependant que M. Fox avait spécifié contre le traité d'Amiens), que rien ne pouvait être plus agréable aux Français. Toute pacification quelconque, pour mériter son nom, doit être fondée sur le même principe, qui par -là même devenait un lieu commun, sans caractériser le moins du monde la base particulièrement applicable à la négociation qui allait s'ouvrir. *

A cela près, la manière dont il est parlé dans cette dépêche de l'intérêt général des puissances, et du concert entre l'Angleterre et la Russie, mérite les plus grands éloges.

* Aussi le gouvernement Français embrassa- t-il cette proposition avec zèle; ( v. No. VI à la fin.) et Talleyrand eut même la bonté d'ajouter ,,que les ouvertures de M. Fox avaient un caractère de franchise et de précision (!) qu'on n'avait pas encore vu dans les rapports de la cour de Londres avec la France.

No. VI.

Talleyrand à M. Fox.

Du 1 Avril.

Cette lettre est un singulier amalgame des argumens diplomatiques les plus astucieux , extraits dans les ateliers des bureaux, et des lieux communs les plus plats et les plus hors de propos , tels qu'ils sortent périodiquement de la bouche du grand oracle de Delphes de notre tems.

«L'Empereur n'a rien à désirer de ce que possède l'Angleterre." La réponse aurait dû être : L'Angleterre n'a rien à désirer de ce que possède la France; mais elle a le droit de désirer que celle-ci possède un peu moins de ce qui appartient à d'autres puissances."

Pour que la paix soit possible „et même perpétuelle^1 l'Angleterre doit s'abstenir:

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