‹ Mémoires et lettres inédits;Chapitre 13 sur 20 · Lord Lauderdale a oublié son caractère . la · texte numérisé non relu

Lord Lauderdale a oublié son caractère . la

dignité et le devoir de son gouvernement, en disant „ que si la France pouvait avoir d'autres vues d'acquisitions importantes sur le continent" (encore (Vautres, après la conquête de l'Allemagne!! Cette supposition devait le faire frémir), „il était bien également permis à l'Angleterre de former des projets d'une importance infinie sur d'autres parties du monde." Dans une conférence verbale, des menaces pareilles pouvaient jouer leur rôle : mais les consigner dans une note solennelle était le comble de l'imprudence et de l'indiscrétion.

Supplément D. No. 14 des pièces françaises.

Note du Général Clarke, adressée à Lord Lauderdale et à Lord Yarmouth.

Du S Août.

C'est la "réponse à la note précédente, pièce mémorable qui fournirait matière à des volumes.

Etablissons d'abord ce qui est malheureusemeni vrai parmi les assertions de cette pièce.

1. Il est vrai, quoi qu'en ait dit le gouvernement Anglais, >,que jamais le Cabinet des Tuileries n'a consenti à une négociation commune , " et qu'après plusieurs mois de discussion celui de Londres céda sur ce point (si non d'aveu, du moins de fait). en envoyant Lord Yarmouth à Paris. Il est triste qu'on se soit mis dans le cas de lire dans cette notv perfide, „que les négociations que l'Empereur avait entamées à St. Pétersbourg , V avaient convaincu que le Cabinet Anglais se faisait illusion sur la nature de ses relations avec la Russie." Mais la conduite

dOubril à Paris, et ce qui devait nécessairement l'avoir précédée, et l'ignorance absolue du gouvernement Anglais sur la nature et le but de cette négociation Russe, et sa surprise, lorsqu'elle se termina par un traité en forme , tout cela n'autorisaitil pas jusqu'à un certain point les Français à tenir ce langage insultant? — Il est plus que triste, il est affreux , de les entendre dire : „ que , quelque désir qu'ait eu l'Empereur de voir la paix générale bientôt rétablie, il nest aucune considération qui eut pu le porter à admettre dans une même négociation les cours d'Angleterre et de Russie, à violer ce principe de sa politique.11 — Mais Bonaparte, serait- il jamais parvenu à ce maximum d'effronterie et de despotisme, si les longues erreurs des puissances, si leur faiblesse et leur désunion ne l'avaient pas trop encouragé ? Et aurait-il eu la force de persister dans le maintien de ce principe arbitraire , si, alors même, il avait vu l'Angleterre et la Russie parfaitement pénétrées de la nécessité de ne jamais se séparer dans cette cause , soutenir le principe opposé, et déclarer une fois pour toutes : >,que , quel que fût leur désir de rétablir la paix, aucune considération ne les engagerait à la chercher autrement que par une négociation commune?"

2. Il est vrai encore que jamais le gouvernement Français n'a ni proposé ni accordé l'Uti possidetis. Nous l'avons prouvé dans l'article précédent. Il est vrai que toute cette vaine prétention ayant eu sa source unique dans un propos passager de Tallevrand , le gouvernement Français pouvait à peine se douter de son existence. Il est vrai (quoique peu honorable pour M. Fox) que les seules bases re-

connues de la négociation se trouvaient dans la lettre de Fox du 26 Mars, et dans la lettre de Talleyrand du 2 Juin.

Tout le reste de cette note est jun tissu d'absurdité et d'insolence, tel qu'on peut hautement avancer que, dans toute l'histoire des négociations politiques, il n'existe nulle part une pièce qui puisse être comparée à celle-ci. Aussi est-elle évidemment, soit en tout, soit en grande partie, l'ouvrage direct de Bonaparte.

1. La première chose qui nous frappe, c'est la plainte plusieurs fois répétée, «qu'une négociation qui a déjà été l'objet de tant de pourparlers, qui a donné lieu à l'envoi de tant de courriers de part et d'autre, qui était enfin déjà conduite à sa maturité. et sur le point d'être terminée, ait soudainement rétrogradé." — Il convient singulièrement au gouvernement Français, qui, dans toutes les pièces communiquées au public , n'avait donné sur la négociation de Lord Yarmouth que ses pleins -pouvoirs de forme et d'étiquette , d'avancer un fait pareil sur sa parole. INous savons de reste ce qui en est, et à quel point de maturité cette négociation était arrivée alors. Mais qui peut lire sans dégoût ces phrases d'une diplomatie de caporal , d'une impatience grossière et plus que déplacée , où on parle d'une négociation embrassant tant de grands intérêts comme d'une tracasserie vulgaire et incommode qui a déjà occasionné tant de pourparlers, tant de courriers de part et d'autre, etc. etc.?

2. Ce qui est tout- à -fait du même genre, ce sont les protestations contre l'emploi des écrits, c'està-dire contre la seule forme qui ait été généralement

reçue dans les négociations des peuples civilisés, et sans laquelle il est même impossible d'arriver a une marche sûre et stable dans des affaires aussi graves que compliquées. On devine sans difficulté les raisons pour lesquelles des Bonaparte et des Talleyrand voudraient s'affranchir de ces entraves importunes. Mais dans quel excès de barbarie devonsnous être tombés pour qu'un homme ose dénoncer, sans rougir, ce qu'il appelle : „ces controverses écrites, non moins préjudiciables à l'humanité, que les hostilités (i main armée, et qui prolongent les malheurs des peuples!" Quelle confusion d'idées! quel boule versement audacieux de principes!

3. Mais l'article le plus important de cette réponse est celui qui se rapporte à l'examen de la base de Y VU possidetis. Bonaparte (car il n'y a que lui qui ait pu dicter ces argumens) ne se contente pas de protester contre l'assertion de la partie adverse, „ que cette base avait été proposée par la France." S'il n'avait fait que cela, il aurait eu raison; mais il s'élève, et avec la dernière aigreur, contre le principe même de cette prétention. Il est scandalisé de ce qu'on a pu supposer un moment qu'il consentirait à une base pareille; il la traite d'injurieuse et de révoltante, d'absurde et d'insensée. Avant d'analyser ce qu'il a dit, établissons des idées justes et précises sur l'objet principal de cette discussion.

' Toute négociation de paix doit porter, ou sur le status quo ante bellum, ou sur ÏÏJti possidetis : sur l'état des possessions avant la guerre, ou sur celui que la guerre a amené. Il est impossible d'imaginer une base de négociation qui ne rentre dans l'un ou

l'autre de ces deux principes préalables; et depuis qu'il y a eu des négociations, qu'on l'ait positivement énoncé ou non, on est toujours parti de l'un ou de l'autre. Il est rare , sans doute, qu'on ait terminé une négociation, en adhérant strictement, soit au status quo antérieur, soit au status quo actuel : les exceptions et les restrictions appartiennent à la nature de la chose ; et l'art de négocier n'est que celui de modifier, de part et d'autre , la base principale dont on est convenu. Mais la restitution , même la plus ample, des conquêtes respectives, la compensation la plus complète des avantages réciproques, ramène toujours, soit à ce qui existait auparavant, soit à ce qui à été fondé par la guerre.

Il est donc d'abord de toute absurdité, et d'une ignorance révoltante et crapuleuse de défier le Ministre. Britannique „de trouver dans l'histoire du inonde une négociation terminée d'après l'Uti possidetis."

Mais il est tout autrement révoltant de voir le gouvernement Français traiter ce principe de l'Uti possidetis comme une prétention extravagante et honteuse, comme une insuite à ses droits et à son honneur; que „S. M. l'Empereur estime à déshonneur la seule idée d'une négociation basée sur lit/ possidetis :" que, „en proposant à la France l'Uti possidetis, surtout dans les circonstances actuelles. on a du s'être formé une étrange idée du caractère de l'Empereur Napoléon, et lavoir cru réduit à mi singulier état d'abaissement et de détresse."

Voici ce que Lord Lauderdale aurait dû répondre, et ce que je ne lui pardonne pas de n'avoir point repondu:

>,I1 serait difficile de trouver dans l'histoire des

correspondances diplomatiques, un grief plus étrange et plus surprenant que celui que le négociateur Français vient d'articuler contre le principe de YUti possidetis. Ce principe est, précisément dans les circonstances actuelles, le plus favorable qui aurait pu être conçu pour les intérêts du gouvernement Français. Ce gouvernement a fait d'immenses conquêtes : il a détruit et fondé des royaumes ; il a changé la face de l'Europe. En proposant VÏIti possidetis, l'Angleterre prend l'engagement de reconnaître et de sanctionner à la fois toute la masse de ces acquisitions énormes , de ces bouleversemens presque universels, de ces nouveaux établissemens gigante sques. Elle ne demande, de son côté, que la conservation de quelques conquêtes isolées, de quelques avantages du second ou du troisième ordre, et encore, elle ne la demande que comme base, et en admettant telle exception et restriction que le cours des négociations pourra amener, d'après le principe d'une juste réciprocité. Et la France peut se dire offensée [par cette base, blessée dans ses intérêts majeurs, attaquée même sous le rapport de son honneur! Si PUti possidetis ne devait point être la base de la négociation, il ne restait donc que le status quo ante hélium : car l'une ou l'autre de ces deux formes devait nécessairement être choisie. Mais si l'Uti possidetis est, 'd'après les vues du gouvernement Français, un principe inadmissible, injurieux, scandaleux, que serait-ce donc si le gouvernement Anglais eut proposé cet autre principe , qui eût ramené l'ouverture de la négociation à l'état des choses avant la guerre? Ainsi, pour avoir modestement adopté ce qu'il y avait de plus clairement

avantageux pour les intérêts actuels du gouvernement Français, l'Angleterre est accusée aujourd'hui «d'avoir méconnu le caractère de son chef, de lavoir humilié par ses propositions, de l'avoir supposé dans un état d'abaissement et de détresse." Qu'il plaise au négociateur Français d'examiner attentivement ces réflexions! Qu'il lui plaise de proposer, de son côté, une base plus honorable pour la France, plus conforme à ses intérêts et à ses prétentions ; et les Ministres d'Angleterre déclarent d'avance qu'ils sont prêts à l'accepter sans objection.

Un langage pareil n'aurait probablement pas converti un homme de la trempe de Bonaparte. Mais il aurait prouvé aux contemporains et à la postérité que l'Angleterre, en proposant cet Uti possidetis, avait su au moins clairement ce qu'elle faisait, ce qu'elle voulait et ce qu'elle accordait.

(C'est ici le lieu d'expliquer quelle différence il y avait entre le Uti possidetis demandé par le gouvernement Anglais, et la même base, telle que je l'avais proposée dans le Mémoire sur la pacification. Le Uti possidetis est autre chose dans le sens diplomatique, et autre chose dans le sens juridique. Dans le premier, le Uti possidetis est simplement opposé au Status quo ante bellum; dans le second, il est opposé au droit de propriété définitif.

Dans le droit Romain, première source de toute cette distinction , le Uti possidetis était une de ces sentences interlocutoires (interdicta), par lesquelles le Préteur prononçait sur une demande en simple possession, sans préjuger la question de la propriété complète et définitive. La formule dont il se servait dans ces cas, était: Uti possidetis, quo minus ita

possideatis , vint fieri veto, et ce qui en résultait, était appelé possessorium , état de choses, qui en maintenant le possesseur dans la possession d'un objet en litige , n empêchait point celui qui s'en croyait le propriétaire légitime de poursuivre son droit de propriété par une action d'un autre genre, et dans un procès plus régulier.

En proposant à la France VZJti possidetis dans le sens diplomatique, l'Angleterre la favorisait ouvertement : car cet Uti possidetis était tout ce que la France pouvait imaginer de plus avantageux en fait de base de négociation. Mais si, sans s'arrêter à des définitions, on avait purement et simplement mis en avant cette base de l'Uti possidetis, rien ne s'opposait à ce que les Souverains et les peuples y attachassent en secret la signification juridique de cette forme, et regardassent les conquêtes, les réunions et les révolutions opérées par la France, comme de simples changemens de fait, sans préjuger les grandes questions de droit; et la paix, qui aurait sanctionné cet état de choses, comme une espèce de jugement possessoire, qui aurait laissé dans toute son intégrité le pêtitoire de ce procès important. —

Il est assez remarquable que, dans la note même que nous analysons ici, il se trouve une phrase qui pourrait faire croire que le gouvernement Français se fût douté de quelque intention secrète, dans la demande de VUti possidetis: c'est celle où il est dit „que l'Uti possidetis appartient plutôt à un armistice qu'à une paix." Cette observation est la seule chose juste et raisonnable qu'on rencontra dans toute cette pièce. C'est avec ces armes que le gouvernement Français aurait pu, et aurait dû

(dans son sens) attaquer la proposition de VUti possidetis. Encore aurait -il fallu que l'Angleterre 1 eût réclamé dans ce sens. Mais tout prouve que le gouvernement Anglais ne voyait dans l'Uti possidetis qu'un principe purement et simplement diplomatique, et opposé comme tel à l'état des possessions avant la guerre. Et comme c'est sous le même point de vue que les Français avaient envisagé la proposition, tout ce qu'ils disent dans cette note, pour la combattre, présente un des contre -sens les plus choquans dont jamais négociateurs se soient rendus coupables.)

Après avoir relevé la méprise grossière et révoltante dans laquelle le gouvernement Français, soit par mauvaise foi, soit par un excès d'ignorance, était tombé, relativement au principe de la base demandée pai l'Angleterre, nous pourrions nous épargner la peine de passer en revue les développemens, aussi absurdes qu outrageans, qu'il a donnés à cette erreur fondamentale. Mais ces développemens sont trop curieux et trop caractéristiques , pour que nous ne nous y arrêtions pas quelques momens.

^Jamais il n'a pu venir dans la pensée de l'Empereur de prendre pour base de la négociation l'Uti possidetis. Si telle eût été sa pensée, il eût (fardé la Moravie, une partie de la Hongrie, la Stj/rie. la Carniole, la Croatie, toute I Autriche, ainsi que sa capitale ; Trieste et Fiume seraient encore en sa puissance, comme Gènes et Venise; le Hanovre, etc. seraient soumis à son Empire ; et certes alors S. M. l'Empereur aurait pu sans difficulté laisser le Cap. Surinam, etc. au pouvoir de S. M. Britannique."

Si ce raisonnement doit avoir un sens quelconque . il faut lui supposer celui „quc Bonaparte serait

en possession de tous les pays nommés ici, si, en faisant sa paix avec l'Autriche, il eût insisté sur la hase de l'Uti possidetis." Il est certain que si Bonaparte avait osé proposer à l'Autriche l'Uti possidetis, pur et simple, comme base de la paix de Presbourg, et si l'Empereur avait bien voulu y consentir, et lui abandonner la moitié de sa Monarchie, un résultat pareil aurait pu se réaliser. Mais cette hypothèse, aussi offensante que chimérique, qif avaitelle «à faire aux négociations entre la France et l'Angleterre ? Puisque, dans un cas particulier, il est juste et sage de demander pour base de la pacification le principe de l'Uti possidetis, s'ensuit -il qu'on ait négligé ses intérêts, ou qu'on ait fait preuve d'une générosité excessive , en ne pas insistant sur ce même principe , dans d'autres conjonctures absolument différentes? Et quand même, pour .accorder un moment ce qui est évidemment déraisonnable, quand même le gouvernement Français aurait eu tort de ne pas demander cette base, en négociant avec la Cour de Vienne, s'ensuit -il qu'il était autorisé à la refuser, lorsque l 'Angleterre la propose ; et sans se borner à un simple refus, à la traiter comme outrageante et scandaleuse?

Mais voici ce qui est bien autrement fort : „ Que le Hanovre devienne une province de la France ; que Trieste, Fiume et leurs territoires deviennent également des provinces du Royaume d'Italie : et que la Grande-Bretagne garde, en compensation, le Cap, Surinam, Pondichéry, etc., et la France y consentira: et le grand principe de VUti possidetis sera appli- (fuè dans toute son étendue, pour le présent et pour Vavenir.11 — Pourquoi ne pas ajouter net pour le

passé F* Car c'est alors que le ridicule de ce raisonnement inouï se serait montré dans tout son éclat! Est'- ce là le langage d'un cabinet? d'un cabinet auquel les craintes des contemporains attribuent une profondeur extraordinaire? d'un cabinet, qui, au moins dans d'autres occasions, avait produit des sopbismes spécieux (voyez les premières lettres de Talleyrand à Fox), au défaut dargumens solides, et de preuves d'une vraie sagacité? Des écoliers diplomatiques ne devraient -ils pas rougir d'ignorer à ce point les premiers élémens de leur science: de confondre et de dénaturer toutes les idées. Le grand principe de VUti possidetis, c'est-à-dire, de 1 état actuel des possessions, sera appliqué dans toute son étendue, en changeant de fond en comble l'état de ces mêmes possessions; en ajoutant aux conquêtes de la France des provinces qu elle avait occupées ci- devant, des pays même dont elle avait garanti la possession à leurs Souverains reconnus et légitimes?

Enfin, et c'est la dernière des considérations que nous suggère cet office remarquable , il est clair qu'en se plaignant, comme nous avons vu, des retards qu'éprouvait cette négociation , elle en renverse totalement l'édifice, en rejetant, soit d'une manière positive, soit par des insinuations, sur le sens desquelles on ne pouvait guère se méprendre, ceux mêmes des articles préliminaires qui paraissaient complètement accordés.

Dans sa dépêcbe du 21 Juillet (No. XXIII. > Lord Yarmouth avait dit: ^Hanovre. Malte, le Cap et VInde restent toujours purs et sans tache.11 D'après celle du 24 ej. (No. XXV.) le Général Clarluavait déclaré „que, quoique l'Empereur fût autorisé

t après le traité signé par Oubril) à refuser plusieurs des articles demandés jusqu'ici, il ne voulait pas se servir de cet avantage." Dans cette même conférence, on avait discuté les conditions auxquelles Malte, le Cap et le Hanovre devaient rester aux Anglais. Il est vrai qu'aussi pour la première fois la France avait articulé les objets dont elle demandait la restitution.

Voyons maintenant comment, dans cette note du 8 Août, signée quinze jours plus tard par ce même Général Clarke, on s'expliqua sur ces mêmes articles dont on avait confirmé la cession.

Quant au Cap, voici ce que l'on dit: „En supposant même que le Cap et Surinam, et autres possessions Hollandaises, eussent pu être détachées du Royaume de Hollande, n'est -il pas certain que son incorporation à VEmpire Français eût été la suite nécessaire du refus qu'aurait fait l'Angleterre de lui restituer ces colonies?" — Et plus bas: „Sans la restitution de ces Colonies, la Hollande deviendrait forcément une province de l'Empire Français : car, en acceptant la couronne de Hollande, le Prince Louis a formellement déclaré son intention dyy renoncer, si les colonies Hollandaises n étaient restitutées à la paLv générale."

Il ne vaut pas la peine de demander pourquoi donc, si tel était le cas, on avait, quinze jours plus tôt, consenti à l'aliénation du Cap. Ce passage fait naître des réflexions qui absorbent toute critique ordinaire. Entendez -Vous cette déclaration, puissances de 1 Europe ? C'est dans ce dernier abîme d'humiliation que Vous ont fait tomber Vos tristes dissensions, la faiblesse et la pusillanimité de Votre

conduite! Arbitre suprême des états, les créant et les détruisant comme il lui plaît, cet homme, qui se vantait naguère de n'avoir paru sur la terre que pour y rétablir J ordre et la liberté," annonce que, si un seul de ses ordres, un seul de ses caprices, n'est pas satisfait , il incorporera la Hollande à son Empire ; et que , pour punir ce malheureux pays des pertes que la France lui a fait faire, il le privera de l'ombre même de son ancienne indépendance; et que, puisqu'il a perdu ses colonies, il doit perdre son ancien territoire, sa constitution, ses lois, enfin tout ce qui lui restait encore, pour se consoler de tant de revers, ou pour les réparer un jour. — Et cet usurpateur d'hier, ce prétendu Roi de Hollande, élevé à sa place , contre le voeu bien connu du peuple Hollandais, par la simple volonté d'un autre usurpateur, cet ouvrage de la plus atroce violence, à peine achevé, à peine sorti du néant, proclame déjà les conditions auxquelles il daigne accepter une Couronne; et s'oppose (à en croire ses maîtres: car comment oserait- il dire ce qu'on lui prête!) s'oppose à ces mêmes stipulations qui auraient dû amener une paix, sanctionnant son titre précaire, et consolidant ses propres usurpations!

Mais ce n'est pas tout encore. Voyons ce que deviennent ces autres articles, accordés sans difficulté, dans toutes les conférences précédentes, et sur lesquels la discussion avait paru terminée. „Que le Hanovre soit une province de la France: que Trieste et F'mme deviennent provinces du Royaume d'Italie; et que la Grande-Bretagne garde eii" compensation le Cap, Surinam, Malte, Pondichêri/, etc." Ainsi, non seulement les Colonies Hollandaises, mais

cette Malte, que mieux vaudrait pour l'Angleterre d'enfoncer dans les profondeurs de l'Océan, que de remettre entre les mains de la France; mais cette exclusion des Français de l'Inde, si indispensablement nécessaire pour la conservation de la puissance anglaise, ces objets, dont le gouvernement Anglais ne pouvait pas plus se désister que de l'intégrité de son propre territoire; sur lesquels il n'y avait pins eu d'objections; que l'on regardait comme des bases reconnues, ne doivent être cédés qu'en compensation — et de quoi? De cet Electoral d'Hanovre, dont la restitution était accordée dès le premier pas de la négociation, et de plusieurs provinces Autrichiennes, aussi étrangères à cette étrange négociation, que les possessions de l'Empereur de Chine? — Vroilcà donc ce qu'on avait gagné dans cette négociation, „qui avait été l'objet de tant de pourparlers, qui avait donné lieu à l'envoi de tant de courriers, de part et d'autre, qui était enfin déjà conduite à sa maturité!11

Ce qui reste est du même calibre. „L« Sicile, dans cette hypothèse même (que la France eût consenti à l'Uti possidetis! ! /) n'aurait pas été laissée au Roi de IVaples," et cela, „parce que l'Angleterre ne pouvait pas en empêcher la conquête;" et quant aux îles Françaises, occupées par les Anglais, J'Empereur ne peut pas perdre un seul de ses sujets: et quelque peu importante que puisse être la colonie de Tabago, il suffit qu'elle ait fait partie de l'Empire Français au moment où S. M. a pris les rênes du gouvernement, pour que S. M. ne signe jamais un traité où l'aliénation de cette colonie, ou de toute autre qui lui appartient de la même manière, soit comprise."

Gentz , Mémoires. 12

Voici donc, suivant le texte précis de la pièce inouïe que nous venons d'analyser, la substance du traité de paix que la France proposait à l'Angleterre.

Le gouvernement Français conservera toutes ses conquêtes; et tous les changemens qu'il a faits en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Hollande, etc. seront pleinement reconnus.

Le Roi de Naples perdra en outre le royaume de Sicile.

L'Angleterre rendra à la France toutes les colonies dans les Deux -Indes qu'elle a pu conquérir dans cette guerre.

Elle rendra à la Hollande le Cap, Surinam et toutes ses autres colonies perdues dans cette guerre.

Quant à Malte, elle en gardera la possession, si l'Electorat de Hanovre doit devenir province de la France, et Trieste et Fiume provinces du Royaume d'Italie!

Supplément E. No. 15 des pièces françaises.

Note des Lords Lauderdale et Yarmouth au Général Clarke.

Du 9 Août.

Il est clair que la note du Général Clarke ne méritait pas proprement de réponse. La négociation était finie. Mais si, outre la demande de passe-ports, que les Ministres d'Angleterre adressèrent itérativement à Talleyrand, ils voulaient encore prolonger les discussions, ils auraient dû relever avec force, tout ce qu'il y avait d'absurde : d'outrageant et de

déloyal dans la pièce que nous venons d'examiner. Ils se bornèrent à dire «qu'il serait parfaitement inutile de la prendre en considération." Ils ne s'expliquèrent que sur deux points particuliers. Le premier était cette assertion si impertinente: „que la méthode de discuter par écrit les articles fondamentaux d'une négociation , était un obstacle à la paix." Mais avec un peu trop de modération, ils se contentèrent d'observer que la note présentée par Lord Lauderdale avait été d'une utilité évidente, „en ce qu'elle avait mis fin aux mal - entendus , sans doute réels, qui devaient avoir eu lieu dans la première époque des négociations," observation à laquelle il est difficile de comprendre que Lord Yarmouth ait pu participer. — Le second point, et celui sur lequel ils insistaient le plus, était le refus de VJJti possidetis; et ici on doit sérieusement déplorer que l'erreur dans laquelle le gouvernement Anglais était tombé sur la prétendue acceptation de cette base , ait engagé ses négociateurs à avancer des griefs chimériques, au lieu de faire entendre des plaintes fondées et énergiques, sur les argumentations monstrueuses de leur ennemi. Que de choses il y avait à dire sur cette note du Général Clarke ! Mais, loin de profiter de leurs avantages, ils ne font que se retrancher de nouveau derrière cette prétendue offre de l'Uti possidetis , dans les ouvertures faites à Lord Yarmouth, et dans la lettre de Talleyrand du 1 Avril: et nous avons déjà suffisamment développé à quel point l'une et l'autre de ces suppositions étaient dénuées de vérité et de fondement.

Supplément F. No. 16 des pièces françaises. Les deux Ministres demandent des passe - ports.

Du 9 Août.

No. XXXVI.

Lord Lauderdale et Lord Yarmouth à M. Fox.

Du 11 Août.

Ils communiquent les différentes pièces qui ont été échangées dans les deux jours du 10 — 11.

No. 1 et 2 (No. 17 et 18 des pièces françaises): Copies des lettres écrites à Talleyrand, pour insister sur les passe -ports demandés pour les deux Ministres et pour un courrier.

No. 3 (No. 19 des pièces françaises): Réplique de Clarke et Champagny, à la note des Ministres Anglais du 9 d'Août.

No. 4 (No. 20 des pièces françaises): Autre lettre de ceux-ci à Talleyrand, pour insister sur les passe -ports.

No. 5 (No. 21 des pièces françaises) : Réponse de Talleyrand, qui envoie le passe -port pour le courrier, et s'excuse dans des formes assez honnêtes sur le retard de ceux pour les Ministres.

No. 6 (No. 22 des pièces françaises): Note des Ministres Anglais, du 11 Août, en réponse de celle de Clarke et Champagny du 9.

Nous n'avons à considérer que les Numéros 3 et 6 de ces pièces.

Les plénipotentiaires Français commencent par dire „ qu'ils ne savent s'ils doivent penser que, de l'adoption de ce principe cFUti possidetis, il résulterait pour l'Angleterre le droit d'exiger du gouvernement

Français toutes les restitutions à sa bienséance, sans qu'elle fût tenue à aucune restitution à la France et à ses alliés, des conquêtes qu'elle a faites." — „Dans un état de choses aussi obscur, ils demandent des explications propres à les éclairer et à faire marcher la négociation; elles consistent à faire connaître quelles sont les conquêtes que l'Angleterre veur yarder; quelles sont celles quelles veut rendre à la France et à ses alliés, et quelles sont les conquêtes de la France dont elle désire la restitution." Enfin ils ajoutent „que si les Ministres Anglais, en proposant l'Uti possidetis, ont eu en vue de proposer un moyen d'échange et de compensation, l'Empereur l'adopte, * parce qu'il le trouve conforme aux premiers principes de la négociation."

A cette note les négociateurs Anglais répondent: „que, d'après les instructions de leur gouvernement, ils ne peuvent faire autre chose qu'insister sur ce que le principe d'Uti possidetis (avec la seule exception du Hanovre ) soit préalablement reconnu."

Cette réponse, il faut l'avouer, était extrêmement insuffisante. Les Ministres Anglais, une fois résolus de continuer la discussion , avaient dans la dernière note des plénipotentiaires Français de quoi exposer,

:;: On a attaché une grande importance en Angleterre à ce que ce mot adopte était écrit dans l'original de cette note, en remplacement d'une rature, qui faisait soupçonner qu'il y avait eu d'abord reconnaît. (Voyez les discours de Lord Howick et de Loid Yarmoutli, dans la séance du parlement du 5 Janvier.) Mais si ce soupçon avait été même très fondé, il faut avouer que cette circonstance prouverait bien peu de chose: car le point principal est toujours que ce qu'ils adojitaient ou reconnaissaient ici, n'était point, d'après leur propreexplication . le principe sur lequel insistait Lord Lauderdale.

de la manière la plus claire, en quoi consistait proprement le caractère et l'objet de la base qu'ils proposaient. La note du 8 Août avait prouvé, d'une manière indubitable, ou bien que le gouvernement Français avait, sur le principe de YUti possidetix. \es~ idées les plus fausses et les plus confuses , ou au moins qu'il affectait de les avoir, et qu'il se servait de cette feinte pour produire les plus grosses extravagances. La note du 9 fournissait les moyens les plus propres à éclaircir toute la question , à justifier la base proposée et à entrer dans des développemens qui, d'après les termes dont s'étaient servis les Français, pouvaient „faire marcher la négociation/' Il fallait d'abord mettre au grand jour que la proposition de YUti possidetis (sans rentrer dans les vains débats sur la première source de cette proposition, et dans l'assertion aussi fausse que futile, que le gouvernement Français l'avait faite lui-même), loin d'être injurieuse aux Français, était une preuve de la modération de l'Angleterre; puisque, de toutes les bases possibles, elle était, dans les circonstances du moment, la plus avantageuse pour la France. Que, si tel avait été le cas, à l'époque des premières correspondances et des premières conférences de Lord Yarmouth, les changemens politiques qui avaient eu lieu depuis cette époque, renforçaient encore singulièrement l'avantage primitif de cette base. Qu'en admettant encore l'état des possessions, après tout ce que le gouvernement Français venait d'opérer de révolutions puissantes dans la situation de l'Empire d'Allemagne, c'était y comprendre ces révolutions, et se désister du droit incontestable (reconnu même formellement à l'Angleterre, par ce principe d'inter-

vention mutuelle dans les affaires continentales et maritimes) d intervenir dans ces grandes opérations qui assuraient à la France la souveraineté de la moitié de l'Allemagne. *

Ensuite il fallait passer à l'application, et répondre distinctement aux questions, cette fois-ci très positives que les plénipotentiaires Français avaient faites:

due, quant aux restitutions que Ton demandait à la France, elles se réduisaient absolument à rien; qu'on la laissait en pleine possession de toutes ses immenses conquêtes; qu'on reconnaissait, en masse ou en détail, tous les nouveaux états quelle avait fondés, tous les nouveaux Souverains quelle avait créés; que cet Uti possidetis était pour elle la confirmation d'un pouvoir vraiment colossal, qu'elle exerçait sur la moitié de l'Europe.

due la seule et unique exception qu'on lui demandait, était en faveur d'un pays qui, d'après les principes du gouvernement Anglais, n'avait jamais cessé d'appartenir à l'Angleterre; qui, au moment des négociations, n'était même plus en possession de la France; quelle avait abandonné à une puissance qui n'y avait l'ombre d'un droit; et qu'on pouvait redemander à cette puissance, moyennant certains équivalens, que la France avait à sa disposition;

:: Je suis loin de croire que le gouvernement Anglais ait bien fait d'approuver ces opérations, et de les sanctionner pav son silence. Mais enfin, une fois déterminé à y consentir, comme aux autres révolutions du continent, il fallait au moins faire valoir cette complaisance, et prouver, en citant ces changemens, jusqu'à quel excès de libéralité on poussait le principe de l'l7ïï possidetis, en le proposant encore, après des entreprises qui mettaient une si grande partie de l'Allemagne à la disposition du gouvernement Français.

que cette seule et unique restitution avait été complètement accordée, et même librement proposée par la France. *

Que, quant aux conquêtes proprement dites, qui se trouvaient entre les mains de l'Angleterre, l'application du principe de la possession actuelle ne pouvait plus être douteuse pour celles que le gouvernement Français avait déjà abandonnées , dans les premières époques de la négociation ; que dans cette catégorie se trouvaient Malte et le Cap, dont la cession avait été uniformément reconnue, jusqu'au moment où la note du 8 Août avait tout enveloppé de nouveau dans les ténèbres de la plus funeste incertitude.

Que, quant aux autres conquêtes de l'Angleterre. il était certainement juste en principe de leur appliquer de même la base de YUti possidetis , si utile pour conserver à la France la totalité de ses vastes agrandissemens; que cependant le gouvernement Anglais consentait à en faire l'objet d'une véritable négociation, et à les soumettre à un système de compensation, tel que les plénipotentiaires Fran-

* Dans un post - s cri p tu m de la dépêche du 11 (No. 36). Lord Yarmouth avait expressément dit, „que, d'après l'explication du gouvernement Français lui-même, on avait préféré à une proposition par écrit, celle dont on l'avait rendu l'organe, parce qu'on désirait faire connaître au Roi d'Angleterre qu'on était prêt à lui restituer la totalité de ses possessions en Allemagne; et que, par des raisons évidentes, on ne pouvait pas donner par écrit une offre de la nature de celle-ci, avant que toutes les autres conditions fussent «arrêtées." — Nous avons vu plus haut, dans une quantité de pièces, queîla restitution du Hanovre avait toujours été regardée comme une affaire arrangée.

çais venaient de le proposer eux-mêmes dans leur dernière note. *

Qu'après cela, il ne resterait plus à débattre que le sort du Royaume de Sicile, lequel n'étant ni une conquête de la France, ni une conquête de l'Angleterre, se trouvait, plus qu'aucun autre objet, dans le cas de YUti possidetis, et devait, sous tous les points de vue possibles, être strictement conservé à son possesseur légitime.

Voilà ce que les Ministres anglais auraient dû répondre, pour déterminer le progrès de la négociation et pour la réduire à des termes clairs et précis.

No. XXXVII.

M. Fox aux Lords Lauderdale et Yarmouth.

Du 14 Août.

Il approuve toutes les notes qui ont été présentées depuis l'arrivée de Lord Lauderdale à Paris; et comme on n'a discuté jusqu'ici que la base général

* Par- là on serait parvenu, ou à arracher au gouvernement Français quelques-unes de ses conquêtes continentales, ou , si rien de pareil ne pouvait être obtenu , à insister sur la conservation de toutes les conquêtes maritimes de l'Angleterre. La seule de ces conquêtes {Malte et le Cap toujours considérés comme des points arrêtés) sur laquelle il n'aurait jamais fallu céder, c'était celle dans les Grandes - Indes 5 mais Ste. Lucie, Tabago , Gorée, Surinam, Dêmêrary, Berbice et Essequibo admettaient une négociation. Aucune de ces colonies n'était absolument nécessaire à l'Angleterre; on aurait pu en proposer la restitution, comme équivalent de celle de Naples, proposition qui, quoique sans succès, aurait été d'une politique généreuse, et très propre à concilier a l'Angleterre l'opinion de toute l'Europe éclairée.

de la négociation, il n'a rien à ajouter à leurs instructions.

M. Fox, en approuvant ces notes, partageait donc, pour autant qu'il était en lui, tout ce qu'elles avaient de louche, de faux et d insuffisant: et les justes critiques que nous avons faites sur plusieurs points principaux de ces pièces, retombent donc aussi sur ce Ministre.

Au reste il dit dans cette dépêche «qu'il est très probable quelle ne trouvera plus les négociateurs à Paris " ; expression que nous devons soigneusement marquer, puisqu'elle prouve que M. Fox lui-même désespérait du succès de la négociation.

No. XXXVIII.

M. Fox aux Lords Lauderdale et Yarmouth.

Du même jour.

Il leur annonce que, comme le gouvernement Français avait paru insinuer que remploi de deux plénipotentiaires, de la part du gouvernement Anglais, était une espèce d'avantage dont celui-ci avait voulu se saisir dans la négociation, les fonctions de Lord Yarmouth devaient cesser; et cela d'autant plus que le gouvernement Français avait désavoué le principe fondamental qu'il avait désigné lui - même à Lord Yarmouth comme base de la négociation.

Les deux motifs sont également bizarres. Le gouvernement Français avait nommé, de son cote, deux plénipotentiaires; léquilibre était donc rétabli, et on ne conçoit pas par quelle singulière condescendance on voulait laisser au gouvernement Français un avantage (si c'en était un) dont on se

désistait soi - même. — Quant au désaveu des propositions faites à Lord Yarmouth, il me semble qu'il était un motif de plus, pour le faire rester à Paris, puisqu'en le rappelant, on avait l'air de souscrire à ce désaveu , et de se priver de son témoignage.

Il est très probable que le rappel de Lord Yarmouth tenait à quelque autre raison secrète dont ces deux prétendus motifs n'étaient que le prétexte plausible. Mais , dans cette hypothèse même, il faut avouer que le prétexte nétait pas bien choisi.

No. XXXIX.

Dépêche de Lord Lauderdale à M. Fox.

Du 16 Août.

11 lui annonce qu'il a écrit à Talleyrand, le 14,* pour savoir si la note du 11 ne sera pas suivie de quelque réponse. Celui-ci lui répond qu'il a mis son billet sous les yeux de l'Empereur, et le même jour (16) les plénipotentiaires Français annoncent que l'Empereur est allé à Rambouillet.

No. XL.

Lord Lauderdale à M. Fox.

Du 17 Août.

Il a annoncé à Talleyrand le rappel de Lord Yarmouth. — Les plénipotentiaires Français lui ont fait une visite, pour inviter à dîner toute la mission Anglaise. Rien du tout n'a été dit par rapport à la négociation. Le retour de l'Empereur de Rambouillet était encore incertain.

* No. 23 des pièces françaises.

Le supplément de cette dépêche (No. 24 des pièces françaises) est la note par laquelle Lord Lauderdale avait annoncé le rappel de Lord Yarmouth.

No. XLI.

M. Fox à Lord Lauderdale.

Du 23 Août.

Pour lui dire qu'au cas qu'à l'arrivée d'une nouvelle d'un refus de l'Empereur de Russie de ratifier le traité de M. Oubril, sans le consentement de l'Angleterre, le gouvernement Français fît des propositions plus avantageuses, dans le dessein de séparer l'Angleterre de la Russie, il déclarerait que ce traité de M. Oubril, ayant été la seule circonstance qui avait dispensé S. M. de négocier en commun avec la Russie, cette preuve de la persévérance de celle - ci dans ses engagemens , remettrait les relations anciennes sur l'ancien pied.

La déclaration * était aussi honorable que tout ce que le gouvernement Anglais a fait par rapport «à la Russie, dans tout le cours de cette négociation.

No. XLII.

Lord Lauderdale à M. Fox.

Du 25 Août.

Il lui communique deux notes (No. 25 et 26 parmi les pièces françaises), par lesquelles il a sollicité une réponse à celles des 11 et 14. Dans la dernière, il avait déclaré que, si cette réponse n'était

* Il est très remarquable que cette dépêche est la dernière écrite par M. Fox,

point arrivée jusqu'au 27, il demanderait définitivement ses passe-ports, pour retourner en Angleterre.

No. XLIII.

Lord Lauderdale à M. Fox.

Du 29 Août.

Il reçut le 25, au soir, une invitation des plénipotentiaires Français (No. 27 et 28 des pièces françaises), pour une conférence le 26, au sujet de sa note du 11. Il accepta l'invitation.

La conférence eut lieu. Il dit „ qu'il y puisa la conviction que les plénipotentiaires Français ne pensaient plus à faire la paix sur la base que leur gouvernement avait été supposé * de vouloir la faire du terns de Lord Yarmouth." On voit par une note suivante, qu'ils avaient voulu l'engager à rédiger un projet en forme.

Après le dîner chez Champagny, qui suivit cette conférence, on lui fit de vives instances, pour le déterminer à une autre conférence. Il y consentit pour le 29. Il en avertit Talleyrand le même jour.

Le 27 il eut une longue conversation avec Talleyrand, dans laquelle il crut entrevoir le même résultat, qu'il avait inféré de la conférence de la veille. Talleyrand lui disait dans cette conversation: „ Jamais l'Empereur ne cédera un grain de poussière du territoire Français." Il lui disait de plus „que le

* Il est à remarquer que, depuis cette époque, commençant probablement à sentir la faiblesse des argumens par lesquels on avait prétendu jusqu'alors que le gouvernement français avait consenti à la base de PUti possidetis , il se servait toujours de cette expression plus vague: „was understood to désire."

sort du Hanovre devait être décidé dans deux fois vingt - quatre heures." Ce qui se rapportait sans doute à l'arrivée prochaine de M. de Knobeïsdorf à Paris. — Enfin il voulait lui faire sentir qu'en conservant Malte, le Cap et le Hanovre, l'Angleterre ferait une paix glorieuse.

Sur cela, Lord Lauderdale adressa, dans la matinée du 29, une note aux plénipotentiaires Français (No. 29 des pièces françaises), par laquelle, en leur répétant verbalement ce qu'il avait dit dans telle du 11, il leur annonça «qu'avant qu'ils n'eussent reconnu la base , telle que le gouvernement Anglais la supposait avoir été proposée par la France, il ne pouvait entrer dans aucune négociation." Il ajouta qu'il était déterminé à mettre fin à sa mission, et que l'admission par écrit de la base si souvent répétée , pouvait seule faire changer cette résolution.

Pour juger cette conduite de Lord Lauderdale, il faut partir d'un point important, qui se trouve dans sa dépêche à M. Fox. Talleyrand avait de nouveau admis que le Hanovre, Malte et le Cap étaient accordés au gouvernement Britannique. Ce langage contrastait singulièrement avec la note du 8 AoiV et il est extrêmement surprenant que Lord Lauderdale n'ait pas relevé avant tout ce contraste, plus singulier que tout le reste. Mais enfin Talleyrand lavait dit; et quand on se rappelle que cette note du 8 Août était évidemment dictée par Bonaparte, le plus mauvais des négociateurs, le moins scrupuleux dans ses expressions, le plus facile même à changer de thèse, et à substituer un principe à l'autre, il est clair que , dans cet étrange gouvernement, quels que fussent l'incertitude et le danger résul-

tant de ces fluctuations perpétuelles, les paroles du Ministre méritaient une plus grande attention que celles du Souverain. En tout cas, la position de Lord Lauderdale était beaucoup meilleure, après cette conversation quelle n'avait été après la note du 8.

Et pourtant, c'est le lendemain de cette conversation qu'il écrit la note péremptoire par laquelle il annonce la fin de sa mission , si la base n'est pas immédiatement adoptée.

On lui avait demandé nn projet. Nouvelle occasion favorable pour entrer dans ces mêmes développemens qui, selon nous, auraient du suivre la réponse des plénipotentiaires Français du 9 (Voyez No. 36). Lord Lauderdale n'avait pas besoin de présenter un projet de paix détaillé; s'il entrait seulement dans la discussion de son éternelle base fondamentale , il avançait singulièrement ses affaires.

Au lieu de cela, il insiste purement et simplement, et sans ajouter un seul argument nouveau, sur l'adoption de son Uti possidetis. Cette marche était certainement bien mauvaise: elle tenait, ou à une pédanterie ridicule, bien déplacée dans une affaire d'un aussi grand intérêt, ou bien à une intention prononcée de ne céder sur aucun des articles dont la France demandait la restitution. Si cette dernière supposition est la vraie, on ne peut que très hautement blâmer la conduite du gouvernement Anglais: car nous le répétons encore une fois: à la seule exception de Pmdichéry, toutes celles des conquêtes des Anglais dont la France exigeait la restitution , pouvaient être sacrifiées sans scrupule. Un gouvernement qui pouvait voir d'un oeil sec la confédération du Rhin établie, et la moitié de l'Allemagne subjuguée, avait

certainement bien mauvaise grâce, en rompant une négociation de paix, pour des misères telles que Ste. Lucie, Tabago, Démérary, Berbice, etc. etc.

Je suis loin de prétendre que la négociation aurait réussi, si Lord Lauderdale en avait autrement agi. D'abord cette déclaration redoutable „que pas un grain de poussière du territoire français ne serait jamais cédé," faisait trembler pour l'article de Pondichéry, sur lequel cependant l'Angleterre ne pouvait et ne devait pas se relâcher. Ensuite quelque nouvel accès de rage, pareil à celui qui avait fait naître la note du 8, serait peut-être survenu au milieu des discussions réglées , et aurait tout reprécipité dans la confusion ; mais cela ne m'empêchera pas de dire qu'au moins Lord Lauderdale, en substituant à son aveugle opiniâtreté des explications plus claires et plus positives, aurait fait complètement son devoir, et aurait enlevé aux ennemis de sa patrie tout prétexte même d'accuser les Ministres d'avoir voulu la prolongation de la guerre.

No. XLIV.

Dépêche de Lord Lauderdale.

Du 30 Août.

La conférence du 29 eut lieu. Lord Lauderdale trouva les plénipotentiaires Français infiniment mieux disposés qu'ils ne l'avaient jamais été. Ils lui firent observer „ qu'en venant à des explications particulières, ils se rapprocheraient peut-être, pour l'effet, de ce qu'il ne cessait de demander par la base fondamentale." Ils parlèrent „de la nécessité d'une décision prompte pour le Hanovre," et ensuite

s'expliquèrent sur les colonies Françaises et Hollandaises, d'une manière que Lord Lauderdale fut porté à croire „ que, dans la conférence prochaine, ils pourraient bien abandonner tous ces objets." Il consentit à une nouvelle conférence pour le 4 Septembre.

Ce changement subit était probablement le résultat combiné de deux causes différentes. D'un côté, l'attente d'une rupture avec la Prusse pouvait faire désirer ta Bonaparte de terminer à tout prix cette négociation. D'un autre côté , il est certain que les plénipotentiaires , et notamment M. de Champagny, désiraient la conclusion de la paix. Aussitôt donc qu'un retour de modération de la part d'un maître redoutable, mais dont la passion aujourd'hui combat tait souvent celle d'hier, leur laissait un peu plus de liberté, ils ne consultaient plus que leurs propres principes, qui les conduisaiefit à des démarches pacifiques.

No. XLV.

Lord Spencer à Lord Lauderdale.

Du 4 Septembre.

Il lui annonce la nouvelle importante que l'Empereur de Russie a rejeté le traité de M. Oubril, et le renvoie, pour sa conduite future, à la dépêche de M. Fox du 23 Août (No. 41).

No. XL VI.

Dépêche de Lord Lauderdale.

Du h Septembre.

Au lieu de la conférence qui avait dû se tenir ce jour entre les plénipotentiaires, Talleyran en

Gentz, Mémoires. 1 3

propose une à Lord Lauclerd aie ; et il lui dit „que la nouvelle du refus de l'Empereur de Russie étant arrivée , il était chargé de lui déclarer que ce changement de circonstances engagerait certainement Bonaparte à faire la pair avec l'Angleterre, sous des conditions plus favorables qu'il n'en aurait demandé sans cet événement."

No. XLVII.

Lord Lauderdale à M. Fox.

Du 7 Septembre.

Il lui accuse l'arrivée de la dépêche de Lord Spencer du 4; ajoutant qu'il n'avait pas voulu de mander une nouvelle conférence, avant d'avoir la réponse à sa dernière dépêche, et surtout avant de connaître les nouvelles communications, que la Cour de Russie pourrait faire à la France.

No. XLVIII.

M. Windham à Lord Lauderdale.

Du 10 Septembre.

Il lui annonce que le refus de l'Empereur de Russie de ratifier le traité d'Oubril, a replacé les Cours de Pétersbourg et de Londres dans leur ancienne alliance étroite ; que toute proposition de négocier séparément doit donc être absolument rejetée : que , toutefois , on ne veut pas pousser ce principe jusqu'à se refuser à une négociation séparée pour la forme, mais seulement à décliner toute conclusion. si les deux puissances n'y sont pas comprises; que.

malgré la déclaration de Talleyrand , le Roi ne demande que ce qu'il a demandé jusqu'ici: PUtipossidetis pur et simple, avec la seule exception du Hanovre ; que cependant il est indispensable que cet Uti possidetis comprenne la Sicile, dont la conservation avait été annoncée de tout tems, comme un sine qua non de la paix , et que la Russie envisageait sous le même point de vue.

Tout est juste, loyal et honorable dans cette conduite; et s'il n'y avait, pour pulvériser les accusations atroces des Français contre le prétendu changement de dispositions, à l'époque de la mort de M. Fox, que cette seule dépêche de M. Windham, il n'en faudrait certainement pas plus.

Mais, pour arriver à un dénouement heureux, il ne suffit pas d'être loyal et fidèle. Une négociation commune, dont l'objet était de mettre un terme à des maux et à des dangers incalculables, ne consiste pas dans la simple détermination de ne signer que simultanément un traité de paix quelconque avec l'ennemi commun. Elle suppose un concert réel sur toutes les bases de la négociation. Mais un concert pareil a-t-il jamais existé ? L'Angleterre et la Russie ont- elles jamais délibéré en commun sur les bases nécessaires de la paix? Ont -elles pesé dans de justes balances les différents intérêts de l'Europe? Ont-elles calculé les suites de leur paix? Ont-elles discuté les changemens majeurs que cette seule mesure audacieuse, la destrustion de l'ancienne forme de l'Allemagne, et la formation de la ligue du Rhin, avait opérés dans toutes les relations politiques? Ont-elles examiné sérieusement quel serait l'effet de

cette restitution de l'Electorat de Hanovre; quelles démarches elles ferait faire à la Prusse; dans quels nouveaux dangers elle entraînerait l'Allemagne: et si la paix, obtenue à cette condition, ne serait pas directement le signal d'une nouvelle guerre terrible, dans laquelle l'Angleterre et la Russie ne pourraient pas rester spectatrices? — Non! rien de cela n'a jamais été fait. Les deux puissances ne s'accordaient que sur leur désir commun de faire la paix; et, tout au plus, sur quelque condition isolée, telle que la conservation de la Sicile; encore était-ce plutôt par hasard, que par un plan prémédité, qu'elles se rencontraient dans cet objet, * lequel, malgré toute son importance, n'était cependant que bien secondaire en comparaison des affaires d'Allemagne. Tout le reste était incertitude et confusion ; la résolution même de ne signer qu'une paix simultanée (plutôt que commune) était enveloppée d'un nuage épais. Du mois de Mars jusqu'aux premiers jours de Septembre, la Cour de Londres était continuellement dans les doutes et dans les craintes sur les véritables intentions de la Russie; et lorsque enfin le refus de ratifier le traité d'Oubril eut mis fin à ces doutes et à ces craintes, on ne se trouvait pas plus avancé; on ne connaissait encore que lun ou l'autre article sur lequel la Russie pensait insister. Aucun projet général, aucune de ces négociations préalables, qui auraient dû avoir lieu entre l'Angleterre et la Russie, avant qu'elles eussent dû songer à une négociation commune avec la France.

* His Maj. lias now the satisfaction of learuing that the sentiments of his ally hâve in fact never been différent front his own on this point; and that the conservation of Sicily} etc.

No. XLIX.

Lord Lauderdale à Lord Spencer.

Du 18 Septembre.

Lord Lauderdale (attaqué de la fièvre) avait adressé une note à Talleyrand, le 13 Septembre (No. 31 des pièces françaises), conforme à la dépêche de M. Windham, et dans laquelle il se déclara en même tems autorisé à communiquer aux plénipotentiaires Français les conditions auxquelles l'Empereur de Russie voulait entrer en négociation avec la France; ^conditions , ajouta-t-il, en substance les mêmes qui ont déjà été notifiées à M. de Talleyrand par le Baron de Budberg."

Sur cela Talleyrand vint le 15 faire une visite à Lord Lauderdale. Il était rempli de bonne volonté, disant „ qu'ils étaient prêts à l'écouter au sujet d'un traité de paix avec la Russie," disant encore „ qu'il ne croyait pas que leurs objections aux termes qu'il proposerait, seraient bien essentielles;" et, enfin, «qu'il ne doutait pas que Lui et Lord Lauderdale ne parvinssent à terminer l'affaire."

Il demande une plus ample conférence, laquelle, par l'indisposition de Lord Lauderdale, fut fixée à la fin au 19 Septembre.

Avant d'aller plus loin, il faut que nous nous arrêtions ici à une des falsifications les plus remarquables qu'on se soit jamais permise's , en publiant des pièces officielles. Dans le recueil produit par le

gouvernement Français, il se trouve, entre la note fie Lord Lauderdale du 29 Août (que nous avons analysée sub No. XLIII.) et celle du 13 Septembre, qui précéda la conversation du 15, une note du 4 Septembre (No. 30 des pièces françaises) adressée par TaUeyrand à Lord Lauderdale. Cette note est un tissu d'insolences. On y reproche à Lord Lauderdale „des formes impérieuses, et, on peut le dire, sauvages;" on l'accuse „ d'être venu pour rompre précipitamment la négociation -," on dit „que toutes ses demandes sont des offenses, et toutes ses démarches des traits d'hostilité;" — » qu'il est sans exemple, entre deux nations qui ne peuvent s'arroger aucun droit de supériorité, que le plénipotentiaire de l'une ose dicter à l'autre les conditions et les formes dune délibération, et tracer autour délie le cercle de Popilius;" — „que, s'il est venu pour prolonger les calamités de la guerre, il a la triste gloire d'être arrivé à son but." — Enfin, on en revient à ces deux fameuses bases, si souvent citées par les Français, dont l'une se trouvait dans la lettre de M. Fox du 26 Mars, et l'autre dans celle de TaUeyrand du 1 Avril. Et pour couronner le tout, on lui envoie ses passe - ports pour partir.

Pour prouver que jamais une pièce pareille n'a été remise au plénipotentiaire Anglais, il suffirait de dire que pas une trace ne s'en trouve dans le recueil des pièces officielles, publié par le gouvernement Anglais; et que Lord Lauderdale, ainsi que les Ministres du Roi, ont déclaré en plein parlement qu'ils n'en avaient eu aucune connaissance. Mais l'impudeur de ce mensonge officiel est telle, qu'il vaut

la peine d'y regarder de plus près et de relever un peu les circonstances principales sous lesquelles il se montre au public.

1. Nous avons observé nous -même qu'il y avait dans la note de Lauderdale du 29 Août un certain degré de roideur , d'opiniâtreté et de pédanterie , qui ne convenait pas trop au moment. Cependant, pas un mot offensant, pas une tournure désobligeante ou équivoque ne se trouvait, ni dans cette note -là, ni dans aucune de celles qui l'avaient précédée. Comment est -il donc possible de croire que Lord Lauderdale aurait tranquillement avalé une diatribe aussi gratuite et aussi grossière que cette prétendue note du 4 Septembre? Comment aurait-il imaginé de passer cette pièce sous silence, de n'en pas dire un mot à son gouvernement, de continuer sa négociation , comme si jamais rien de pareil n'était arrivé ?

2. Si la note avait été remise à Lord Lauderdale, il aurait donc reçu de même les passe - ports qui y sont allégués? Que sont donc devenus ces passe -ports? Lord Lauderdale les a-t-il renvoyés par hasard? Ou les a-t-il paisiblement gardés? Et serait-il resté à Paris, sans instruire son gouvernement de ce qui s'était passé?

3. Voyons un peu ce qui, d'après les dépêches de Lord Lauderdale, était réellement arrivé ce même jour, que Talleyrand a l'effronterie d'indiquer comme celui oîi il lui aurait adressé sa note! Le même 4 Septembre (Voyez No. 46), destiné pour une conférence entre les plénipotentiaires, Lord Lauderdale reçoit, à deux heures et demie un billet de Talleyrand (imprimé à la suite de sa dépêche de ce jour), par

lequel il l'invite à une conférence avec lui. Lord Lauderdale répond sur-le-champ qu'il se rendra chez le Ministre dans lui quart d'heure. La conversation a lieu. Talleyrand lui dit que dans la nuit est arrivé le courrier qui a apporté le refus de l'Empereur de Russie de ratifier le traité. A la suite de cela il lui annonce „ que l'Empereur serait certainement disposé à faire la paix avec l'Angleterre, à des conditions plus favorables qu'auparavant." Et Lord Lauderdale s'en va chez lui , expédie un courrier et annonce cette importante ouverture. — Y a-t-il dans tout cela quelque chose qui puisse faire soupçonner de loin que ce même jour on lui aura adressé une note qui rompait absolument la négociation, et qui était le comble de l'insolence?

4. Dans le recueil Français, la pièce qui suit immédiatement cette prétendue note du 4 Septembre, est la note de Lord Lauderdale du 13, dont nous venons de rendre compte. Par un hasard qui , aux yeux de la crédulité la plus stupide, ou de la légèreté la plus puérile , pourrait favoriser un instant ce tour de passe -passe inouï, et sur lequel il est très vraisemblable que les Français ont compté dans cette supercherie grossière , la note de Lord Lauderdale commence par ces mots: „Le soussigné, etc. etc. a transmis sans délai à sa Cour la communication qui lui fut faite par S. E. le Ministre des relations extérieures, Jeudi 4 de ce mois, et s'empresse maintenant d'y répondre," etc. etc. Je ne sais pas s'il y a eu quelqu'un d'assez inepte ou d'assez complaisant, pour en inférer que Lord Lauderdale a effectivement répondu à cette prétendue note du 4, dont il n*a

jamais connu l'existence, avant que les papiers Français l'eussent impudemment lancée dans le inonde; tandis qu'il est clair comme le jour qu'il n'a répondu qu'à la communication verhalc que Talleyrand lui avait faite ce même 4 de Septembre. On n'a qu'à lire la note de Lauderdale, pour se convaincre qu'il n'y a pas une syllabe qui se trouve dans le moindre rapport avec la prétendue note française ; et comme d ailleurs tout est parfaitement lié dans les pièces publiées en Angleterre, on voit que la note du 13 est exactement conforme à l'instruction que Lord Lauderdale avait reçue par la dépêche de M. Windliam du 10 Septembre. — Il faut donc, ou que la note française soit la plus audacieuse des impostures, ou que quatre ou sinq pièces, que l'on trouve dans le recueil Anglais, la dépêche de Lord Lauderdale du 4, les deux billets qui y sont joints, sa dépêche du 7, la dépêche de M. Windham du 10, enfin celle de Lord Lauderdale du 18 — aient été controuvées et fabriquées par le gouvernement Anglais, chose si complètement inadmissible, que nous ne croyons pas qu'il y eût eu un seul homme en France capable d'imaginer un moment que qui que ce soit au monde s'y soumettrait.

5. Il nous reste donc à examiner ce qui peut avoir déterminé les Français à se porter à une imposture aussi atroce, avec si peu d'espoir de succès. Comme ils n'avaient même aucun intérêt à faire croire au public qu'ils eussent maltraité Lord Lauderdale, cette imposture paraît plus inexplicable encore. Voici, selon moi, la seule hypothèse pour l'expliquer. Dans un de ses accès de fureur, Bona-

parte aura ordonné à Talleyrand d'écrire cette note fulminante, ou l'aura fait rédiger dans son cabinet, ce qui est plus probable encore, en considérant le style de la pièce. Talleyrand, voyant clairement qu'après une démarche pareille, la négociation était finie sans remède, aura pris sur lui de ne pas remettre la note , ou au moins de la retarder pour quelques jours ; * et ayant ensuite obtenu la permission de renouer les conférences avec Lord Lau derdale , il aura supprimé cette note tout -à- fait. Cependant, lorsqu'il s^st agi de publier les pièces de la négociation, la crainte que Bonaparte, en jetant un coup - d'oeil sur ces pièces, ne s aperçût de l'omission de celle-ci, aura engagé Talleyrand à la faire insérer à tout risque. Il savait bien que Bonaparte ne se donnerait pas la peine d'examiner la collection des pièces publiées par le gouvernement Anglais; et si, par hasard, il s'en fût avisé, il aurait imaginé quelque nouveau mensonge , pour expliquer la chose à son gré. De cette manière, on peut hardiment supposer que Bonaparte lui-même a ignoré

* Il est extrêmement probable que cette note avait été écrite plusieurs jours avant le 4 de Septembre, et qu'ensuite, pour consommer ce misérable stratagème, on lui a annexe cette date, pour que la note de Lord L. du 13 ait l'air de répondre à celle de Talleyrand. Car Bonaparte, tout Bonaparte qu'il est, n'aura pas choisi le jour même où il avait reçu la nouvelle du refus de l'Empereur de Russie, pour rompre la négociation avec l'Angleterre. On peut plutôt présumer avec laison que c'est cette dernière nouvelle qui a fourni à Talleyrand le moyen d'apaiser la colère de son maître, et de lui arracher les instructions plus modérées qui amenèrent la conférence du 4 Septembre.

ce manège infâme, et que, selon toute apparence, il l'ignorera toute sa vie.

Cette hypothèse est la seule raisonnable. Je ne crois pas qu'il soit possible d'en combiner une autre également satisfaisante et vraisemblable. Au reste, il est digne de remarque que ce trait de fourberie et d'impudence, sans exemple dans l'histoire de la diplomatie et des communications officielles des gouvernemens, n'ait pas même été remarqué, bien moins encore relevé en Europe.

No. L.

Lord Lauderdale à Lord Spencer.

Du 19 Septembre.

La conférence avec Talleyrand eut lieu le 19 Septembre. Talleyrand lui remit une note (No. 32, pièces françaises), qu'il accompagna des observations les plus polies. Il lui dit qu'il trouverait dans cette note les deux points essentiels qu'il pouvait demander: le consentement donné à ce qu'il négociât pour la Russie ; et l'empressement de la France de céder, autant que possible, pour amener la conclusion de la paix. Il ajouta qu'il y trouverait aussi des choses qui lui déplairaient; mais »qu il fallait prendre le mal avec le bien."

La note, considérablement moins insolente que celle qu'on a prétendu ensuite avoir adressée à Lord Lauderdale le 4, n'est cependant qu'une suite de déclamations, en partie insignifiantes, en partie étrangères au sujet. On s'y plaint „que la négociation semble prendre chaque jour une direction rétrograde :"

on proteste «contre des formes surannées (c'est ainsi qu'on appelle VUti possidetis^ dont le texte et le fond n'ont jamais été admis par le gouvernement Français." On admet que le négociateur Anglais introduise dans le traité tout ce qu'il croira utile, pour terminer les différends entre la France et la Russie: mais on s'élève d'avance, avec beaucoup de fracas et une emphase complètement déplacée, contre la reproduction des propositions de M. Novosïlzoff. Enfin , après avoir vaguement assuré que la paix est possible , pourvu que les propositions soient justes, égales et modérées, on annonce que, „si on se montre impérieux, exagéré, si on affecte la suprématie, si enfin on veut dicter la paix, l'Empereur et le peuple français, confians en eux-mêmes, diront ce qu'un peuple ancien répondit à ses ennemis : Vous demandez nos armes, venez les prendre."

Il est clair, et on ne peut pas s'y méprendre, que la plus grande partie de cette note était sortie du cabinet de Bonaparte: c'est le style des notes du Moniteur, les mêmes menaces, les mêmes rodomontades, le même mélange de hauteur et d'ignorance barbare, la même affectation de fierté républicaine sous les formes d'un despotisme insolent. A la seule exception de la clause qui permettait au négociateur de traiter des intérêts de la Russie, (clause que, d'après tontes les probabilités, Talleyrand avait fait admettre dans la note), rien n'était déterminé, rien n'était spécifié. Jamais on n'a vu un contre-sens plus étrange et plus révoltant. Le rédacteur de cette pièce ridicule se plaint de la lenteur, de la direction rétrograde de la négociation;

et pourtant il ne fait pas entendre un mot qui ait pu en fixer l'objet, en faciliter ou accélérer la marche. On voit bien , par le récit de Lord Laudcrdale de sa conversation avec Talleyrand, que celui-ci avait honte lui-même de la pièce qu'il était obligé de remettre; qu'il en sentait l'inconvenance et la nullité.

La réponse de Lord Lauderdale (Supplément B. No. 33, pièces françaises) était sage et noble en même tems. Il réfuta en peu de mots, mais avec toute l'énergie nécessaire , le reproche „ que le langage de l'Angleterre était impérieux et exagéré." Il releva avec beaucoup de justesse cet épisode aussi absurde que déplacé sur les anciennes propositions de Novosilzoff. ,,11 est surpris que S. E. en répondant à une note (celle du 13), dans laquelle Lord Lauderdale avait eu l'honneur d'expliquer distinctement que c'était sur les conditions énoncées par M. le Baron de Budberg que l'on insisterait en faveur de la Russie, ait cru nécessaire de réprouver avec tant d'âpreté des conditions que M. Novosilzoff avait proposées, dans des circonstances totalement différentes, et dont la teneur était absolument inconnue au soussigné." — Cependant le point principal , le consentement à ce qu'il négociât pour la Russie, se trouvant accordé , au milieu de ce fatras de divagations, Lord Lauderdale déclare qu'il est prêt à. reprendre les conférences.

No. LI.

Lord Lauderdale à Lord Spencer.

Du 26 Septembre.

11 reçut le 22 une note de Talleyrand (Suppl. A. No. 34 des pièces françaises), qui lui annonça que l'Empereur ayant besoin du Général Clarke pour un voyage qu'il allait faire, M. de Champagny continuerait seul à traiter avec lui. — En réponse , il pria Talleyrand (No. 35, pièces françaises) de prendre des mesures, pour qu'il eût, pendant son absence , les passe-ports dont il pouvait avoir besoin ; sur quoi Talleyrand lui annonça que M. de Champagny y était autorisé. (No. 36. P. Fr.)

Le 15, il y eut une conférence entre lui et Champagny, dans laquelle celui-ci lui déclara que l'Empereur, pour obtenir la paix, s'était déterminé aux sacrifices suivans:

1. Que le Hanovre et toutes ses dépendances seraient restitués au Roi d'Angleterre.

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