SUR UN ARTICLE DU MONITEUR DE PARIS DU II AOUT
L'article scandaleux que le Moniteur du 14 Août a publié contre Sa Majesté le Roi de Suède parait avoir été lu dans toutes les parties de l'Europe avec les sentimens qu'il devait produire partout. Il a excité l'indignation de quiconque est encore susceptible d'une impression forte et profonde ; il a frappé d'étonnement ceux mêmes qui ne s'indignent plus de rien ; il a éclairé d'une lumière effrayante l'abîme au bord duquel les nations et les souverains s'avancent vers le dernier terme de la dégradation et de la servitude politique; il nous a indiqué le degré de confiance que méritent ces vaines consolations dont des esprits superficiels ou des sophistes perfides nous bercent sur l'avenir, en présentant les derniers événemens de France comme la garantie finale de la paix, de l'ordre, de la stabilité de tous les gouvernemens.
Cependant les cours ont gardé jusqu'ici un silence qui ne peut être que celui de la consternation; et, à l'exception de quelques feuilles de Londres, aucun des écrivains publics n'a osé relever un scandale inouï dans les annales des peuples civilisés. Le seul hommage que ces écrivains aient rendu dans cette occasion à la décence publique, est celui de n'avoir pas voulu contribuer à répandre une publication aussi
révoltante; et c'est un fait qui mérite d'être remarqué et consigné , que notamment parmi tous ces gazetiers d'Allemagne habitués et condamnés depuis si long-tems à copier chaque jour de poste les injures que le gouvernement Français ne cesse de vomir contre tout ce qui résiste encore à un avilissement presque universel, il ne s'en soit pas trouvé un seul qui ait eu le courage de réimprimer cette pièce.
Ce serait une entreprise très facile, mais aussi très peu convenable, et de plus parfaitement inutile, que celle de défendre S. M. le Roi de Suède contre les attaques insensées du Moniteur. On peut soutenir hardiment que quel que soit l'aveuglement actuel sur certains personnages, et quelle que soit parmi nos contemporains la dépravation de l'esprit public , il est impossible qu'il existe un homme en Europe qui ne soit plus ou moins pénétré de l'injustice et de l'atrocité de l'article dont il s'agit. Il est même plus que vraisemblable que, malgré le joug de fer que le gouvernement Français fait peser sur l'opinion publique, cet article , bien loin d'avoir été approuvé par qui que ce soit en France, aura fait rougir et gémir en secret jusques aux partisans les plus décidés de celui qui l'a lancé dans le monde.
Mais ce qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, peut avoir plus d'intérêt et devenir réellement utile, c'est d'examiner cette étrange production sous le rapport de son mérite intrinsèque, et de mettre au grand jour tout ce qu'indépendamment de son indécence choquante, elle renferme de mauvaise logique, de moyens pitoyables, d'extravagance et d'absurdité; car lorsqu'on voit l'admiration aveugle (on
est souvent tenté de dire stupide) dont l'auteur de cette rapsodie est l'objet, lorsqu'on entend tous les coins de l'Europe retentir des éloges prodigués à son vaste génie, à la grandeur de son caractère, à ses lumières presque surnaturelles, il doit être assez piquant d'observer combien ce même homme, devant lequel l'Europe se prosterne conyne devant un être supérieur, est sujet à tomber d'un moment à l'autre dans des écarts qui ne s'expliquent que par un délire complet, soit que ce délire se trouve momentanément produit par les passions furieuses qui le dominent, soit qu'il tienne à un orgueil effréné et gigantesque qui lui ait fait perdre sans retour la mesure de tout ce qui existe autour de lui.
Une simple analyse de l'article du 14 Août fournira une ample matière au développement de cette observation.
Jusqu'ici les paragraphes sanglans par lesquels le Journal officiel de France insulte périodiquement les souverains de l'Europe, ne présentaient à l'ordinaire que des déclamations vagues et hasardées, ou des accusations tellement arbitraires que l'on ne se donnait pas même la peine de les appuyer d'autres preuves que de l'autorité de celui qui en avait ordonné l'insertion. Mais la diatribe contre S. M. le Roi de Suède se distingue de toutes les autres en ce qu'elle annonce la prétention de prouver formellement ce qu'elle avarice ; elle fournit les pièces soidisant justificatives de l'accusation ; elle les place à la tête de l'apostrophe insolente adressée à ce souverain. Elle met donc le public dans le cas de prononcer entre l'accusateur et l'accusé : elle nous
invite à examiner et à juger nous-mêmes si le Roi est effectivement coupable de ce que le Moniteur lui reproche, ou si celui qui lui a fait porter le coup, est un calomniateur insensé , qui fournit lui-même les preuves de son impuissance et de sa perversité.
Consultons les prétendues pièces-justificatives!
La première (dont par de très-bonnes raisons le Moniteur s'est gardé de donner le texte) est la note du 18 Mai 1801, par laquelle S. M. le Roi de Suède proposait à la diète de Ratisbonne de témoigner sa reconnaissance envers S. A. R. l'Archiduc Charles en lui fesant élever une statue.
On a beau lire et relire, examiner et réexaminer cette note, on n'y découvrira jamais, ni la plus légère intention d'offenser la France, ni la moindre expression, tournure, ou nuance, qui ait pu compromettre les intérêts ou l'honneur de ce pays, ou seulement blesser la personne de celui qui alors comme aujourd'hui se trouvait à la tête de ses affaires. Bien loin de là , cette pièce contient même un passage qui devait manifester de la manière la moins équivoque l'empressement de S. M. le Roi de Suède d'éviter tout ce qui aurait pu faire naître dans cette occasion l'idée d'une démarche tant soit peu hostile contre le chef du gouvernement français. Il y est dit „que l'Archiduc arracha deux fois l'Allemagne méridionale à la dévastation et à la ruine dont la menaçait un ennemi qui n'était point encore conduit par les principes de modération qui animent son gouvernement actuel." La seule phrase de cette note applicable d'une manière quelconque au gouvernement actuel de la France est donc celle qui fait
léloge de ce gouvernement dans les termes les plus positifs.
Ici pourrait finir l'examen de la première pièce : il est évident qu'elle ne présente pas l'ombre dun grief contre le Roi de Suède ; il est évident quelle prouve exactement le contraire de ce qu'elle avait dû prouver. Mais comment se taire sur les incroyables réflexions qui accompagnent cette pièce ! Le Roi ne doit pas avoir eu le droit de proposer une statue en l'honneur de l'Archiduc Charles, puisque ,,1'estiine que l'Allemagne accorde à ce prince ri a pas été acquise avec les troupes suédoises !" Il doit avoir perdu celui d'adresser des conseils à la diète «puisqu'on n'a point entendu parler de lui pendant la guerre , et qu'il a fait sa paijp) avant que l'Empire d'Allemagne eût fait la sienne!" — Il n'est pas nécessaire de s'arrêter ù la première de ces réflexions; elle tombe par sa propre absurdité ; mais il vaut la peine de dire un mot sur la seconde. D'abord, sans entrer ici dans la recherche de toutes ces circonstances affligeantes qui ont empêché l'illustre père de S. M. le Roi de Suède d'exécuter les nobles projets qu'il avait conçus pour sauver la France et l'Europe, et qui, après sa mort à jamais déplorable, ont mis la Suède dans l'impossibilité de coopérer directement au salut commun, il est très-essentiel d'observer que dans aucune époque il n'y a eu guerre proprement dite entre la France et la Suède, que le Roi actuellement régnant trouva, lorsqu'il prit les rênes du gouvernement, les relations de paix établies entre les deux pays, qu'il n'a donc pas fait , et qu'il n'a pas pu faire sa paix avec la France, ni avant ni après que l'Empire d'Allemagne
eût fait ia sienne. Et quant aux affaires et aux intérêts de l'Allemagne, il est impossible de ne pas se rappeler que le Roi de Suède, quoiquen paix avec te gouvernement français comme puissance indépendante , n'a jamais négligé aucun de ses devoirs comme Etat de l'Empire Germanique, qu'il a constamment servi d'exemple par la fidélité avec laquelle il a rempli et plus que rempli ces devoirs, que de plus il n'a cessé pendant tout le cours de la guerre d'adresser à ses co- états les invitations et les exhortations les plus pressantes, qu'il s'est invariablement distingué par le langage constitutionnel, loyal et noble qu'il a tenu à la diète , et qu'il n'y a que la plus honteuse ignorance, ou la plus insigne mauvaise-foi, qui puisse faire dire à un homme „<yue dans toutes ces crises l'Empire Germanique n'avait pas entendu parler de Lui !"
La seconde pièce citée par le Moniteur est la déclaration que S. M. le Roi de Suède fit remettre le 26 Janvier 1804 à la diète, pour le maintien de l'existence politique de la noblesse immédiate de l'Empire.
Si la conduite que S. M. le Roi de Suède a tenue dans cette occasion pouvait jamais être oubliée ou méconnue, le Moniteur Lui aurait rendu un véritable service en réimprimant cette déclaration. Elle respire d'un bout à l'autre les principes les plus justes et les plus honorables , les sentimens les plus purs et les plus élevés, le désir sincère de maintenir intact ce qui est resté encore de l'ancienne constitution Germanique , de cimenter les liens entre les membres de l'Empire et son Chef, et de substituer les voies
légales aux entreprises arbitraires et inconstitutionnelles qui menaçaient d'anéantir les droits récemment sanctionnés de l'état le moins puissant de la confédération. Quiconque lira un jour cette pièce respectable, et plusieurs autres du même caractère qui l'ont précédée et suivie, sera irrésistiblement conduit à se dire que, si le Roi de Suède avait été secondé dans ses efforts, s'il ne s'était pas trop souvent trouvé dans le cas d'énoncer seul ou presque seul des sentiinens aussi conformes aux vrais intérêts de l'Allemagne, l'Empire Germanique ne serait pas réduit à la position critique dans laquelle nous le voyons placé aujourd'hui, ni livré à la triste perspective qui le menace dans l'avenir.
Et quel est le reprocbe que le Gouvernement Français ait pu faire à cette déclaration ? Le seul passage par lequel elle touche la France , est celuici: „Sa Majesté est convaincue que la délibération „qui pourra être ouverte sur cet objet entre l'Empereur et l'Empire , aura lieu avec l'harmonie et la „bonne intelligence réciproques si nécessaires au bien «général, et qu'en conséquence la médiation des puissances étrangères dans une affaire qui regarde exclusivement les rapports intérieurs de l'Empire sera ^déclinée; puisque cette médiation serait contraire à ^l'indépendance et à la dignité de l Empire, et pourrait faire naître l'idée que l'Empereur et l'Empire „sont deux puissances différentes, tandis qu'en effet „ils ne forment qu'une et la même puissance , qu'ils «sont unis par les plus saints et inviolables devoirs, »et n'ont conséquemment besoin d' autre médiateur que »de la constitution et des lois de V Empire." — Tout
Gentz , Mémoires. 4
le monde aura remarqué la sagesse et la modération avec laquelle ce passage est écrit ; il ne s'y trouve pas un mot qui ait pu irriter ou choquer la France. C'est donc la chose en elle-même, c'est l'esprit et le hut du paragraphe , qui constituent le tort impardonnable de S. M. le Roi de Suède ! Mais cette protestation indirecte , cette protestation si calme et si mesurée contre le concours des puissances étrangères, n'est point exclusivement applicable à la France; celleci n'y est pas même nommée; il est clair, il est indubitable que d'autres puissances étrangères y étaient également comprises, et auraient donc également eu le droit de porter leur plainte contre la déclaration. Mais une plainte pareille ne pouvait absolument naître que sous la plume extravagante du rédacteur de cet article inouï. A-t-on jamais vu depuis qu'il existe des états d'un côté, et des libellistes de l'autre, injurier un Prince, membre d'une confédération indépendante, pour avoir exhorté ses co-intéressés à soumettre leurs querelles domestiques à la décision des lois et des tribunaux , plutôt que d'appeler les étrangers à leur secours? Etait-ce un crime, et était-ce un crime contre la France, de dire que l'Empereur et l'Empire, n'étant qu'wwe et la même puissance, n'ont pas oesoin de médiateur dans une affaire qui ne regarde que leur propre constitution? Le Roi de Suède devait-il donc faire des voeux pour que l'affaire de la noblesse immédiate fit intervenir de nouveau les puissances étrangères dans les arrangemens intérieurs de l'Allemagne ? Ce que l'on appelle l'affaire des indemnités nous a-t-il donc laissé des souvenirs si doux, que nous nous rendrions coupables en désirant que
le cas d'une intervention pareille ne se reproduisît pas une seconde fois ? Et le Roi de Suède a-t-il mérité d'être cité devant le tribunal du Moniteur pour avoir nourri un sentiment que tout Prince d'Empire n'ayant pas complètement abjuré les premiers intérêts de sa patrie, et le souvenir de son ancienne dignité, doit nécessairement partager avec lui ?
Le troisième chef d'accusation est enfin la note du 14 Mai 1804, par laquelle le Roi de Suède a fait expliquer à la diète „ pourquoi II ri a pas cru nécessaire dénoncer ses sentimens dans une affaire sur laquelle S. M. l'Empereur de Russie venait de manifester les siens à l'Empire."
Si Sa Majesté le Roi de Suède s'était livré au premier mouvement qui devait avoir saisi son ame, consternée par l'horrible attentat commis presque sous ses yeux sur la personne de Msr. le Duc d'Enghien; si la douleur de se trouver dans la résidence d'un Prince dont le territoire venait d'être si atrocement violé, éloignant de la pensée du Monarque toute considération étrangère et toute idée de ménagement politique, lui avait arraché le cri d'une juste indignation, où est l'homme qui eût osé l'en blâmer? Aucun Français , nous aimons à le croire , aucun Français quelles qu'eussent été d'ailleurs ses relations ou ses opinions politiques, ne l'aurait accusé de dispositions hostiles contre la France, pour avoir, au risque même de compromettre ses intérêts particuliers, plaidé en Prince et en homme la cause sacrée de l'innocence et du malheur! Non! Il ne se serait trouvé dans toute l'étendue de la France qu'un seul individu capable de calomnier la conduite de Sa Ma-
jesté ! 11 fallait avoir commandé le forfait pour s'élever contre celui qui osait défendre la victime.
Il est assez connu que le Roi de Suède a effectivement réclamé, et réclamé avec une noble énergie, contre cette vaste complication d'attentats qui , tout en faisant frémir les amis de la justice et de l'humanité, avertissaient encore les puissances limitrophes de la France des dangers incalculables qui letr assiègent dans chaque moment. Mais soit que l'on n'ait pas eu le courage de publier ces réclamations, soit que ce même esprit de vertige et de démence qui a produit l'ensemble de la diatribe que nous analysons, ait influé sur chacun de ses détails, on a exactement choisi, pour faire le procès à Sa Majesté, une pièce qui, loin de déployer toute l'étendue et toute la force de Ses sentimens , n'annonce pas même l'intention directe de discuter la grande question. La note du 14 Mai n'est qu'une espèce de supplément à la déclaration bien autrement positive et vigoureuse, que S. M. l'Empereur de Russie avait fait remettre à la diète. Le Roi de Suède y rappelle seulement son titre incontestable de garant de l'ancienne constitution de l'Empire; il déclare qu'en vertu de ce titre , il aurait pu émettre son opinion sur un événement que , par une modération très remarquable, il ne fait pas même tant que d'indiquer, et il ajoute qu il s'en abstient, „ croyant que le chef de l'Empire ferait connaître sa manière de penser et d'agir." — Où est ici Je désir dinsulter chaque jour à la France?" Où est celui nd'e.vciter le Corps Germanique ," et „ de le pousser à la guerre contre la Finance?"
Tout homme qui ne partage pas les fureurs aveugles de l'auteur de l'article du 14 Août, doit bien reconnaître avec nous que, loin d'avoir justifié, par les trois notes citées dans cette pièce, la plus légère des accusations qu'elle contient, ou la moins atroce des injures dont elle est hérissée, c'était plutôt le comble de l'extravagance et un véritable acte de folie d'invoquer comme des preuves ce qu'un défenseur zélé de S. M. le Roi de Suède aurait pu trouver de plus concluant pour réfuter et pulvériser les déclamations du Moniteur. Cependant nous pouvons ajouter sans crainte que, si on avait fouillé toutes les archives de Ratisbonne et en outre celles de tous les Cabinets de l'Europe , pour trouver de quoi bâtir les accusations contre Sa Majesté sur une base plus solide, ou seulement plus spécieuse, on n'aurait jamais réussi. Les déclarations publiques et confidentielles de ce monarque portent toutes sans exception le même caractère, qui, à la honte et à la confusion de son accusateur, distingue les pièces que l'on a voulu faire valoir contre lui. Partout, à côté des principes les plus respectables, à côté de la plus vive sollicitude pour le maintien de l'ordre, de la justice, de tous les grands intérêts de la société, à côté de l'aversion la plus prononcée pour un système de violence et d'oppression qui doit finir par replonger l'Europe dans la barbarie, on y trouve, dans les choses comme dans les termes, la modération, la mesure, la décence, la dignité, qui conviennent à une bonne cause, et qui doivent toujours caractériser les démarches d'un Souverain légitime.
Nous ne nous abaisserons pas jusqu'à entrer
dans tous les détails de ce libelle odieux. Il y en a que l'on ne pourrait pas seulement reproduire avec décence. Il suffira de relever quelques passages particulièrement infectés de cette frénésie aveugle qui a présidé à toute la composition.
Il n'est guère possible de concevoir une méprise plus étrange et plus ridicule, que celle de reprocher au Roi d'avoir choisi l'époque de ses voyages en Allemagne, pour faire écrire et publier les notes par rapport auxquelles on l'accable de tant d'outrages. Ces notes ont été présentées à la diète de l'Empire Germanique; c'est comme Etat de cet Empire que Sa Majesté les a fait rédiger; elles sont essentiellement et exclusivement consacrées à des objets qui concernent cet Empire; elles se lient à ses plus grands intérêts. Quel mal y avait -il donc de les dater et de les expédier de tel ou tel endroit du territoire allemand ? Si les Princes chez lesquels Sa Majesté a séjourné pendant quelque tems, n'ont pas jugé de leur intérêt, ou ont été empêchés par leur position, de partager ses principes et ses démarches, on peut les blâmer ou les plaindre selon les circonstances où ils se trouvent. Mais le Roi de Suède étant dans une situation plus libre et plus heureuse, il n'y a que ceux qui voudraient voir tout l'univers aux pieds de Napoléon Bonaparte, qui puissent prétendre que le Souverain d'un Empire indépendant ait dû se renfermer dans les limites étroites d'un Electeur voisin de la France, parce qu'il lui est arrivé de passer un hiver en Allemagne! Nous savons bien, au reste, que les nobles efforts de S. M. le Roi de Suède pour le maintien de la constitution Germa-
nique n'ont pas toujours été reconnus comme ils auraient mérité de l'être; mais il est permis, il est juste de croire que l'accueil qu'on leur a fait, doit être attribué plutôt au malheur des tems, à la situation critique de l'Allemagne, au bouleversement déplorable du système politique, qu'à l'indifférence ou à l'ingratitude des co- états du Roi. Et s'il en était autrement, ce ne serait pas à celui, qui a glorieusement rempli ses devoirs , ce serait à ceux qui auraient lâchement repoussé ses conseils, que s'attacheraient un jour les reproches de la postérité. Malheur au Corps Germanique , si les démarches du Roi de Suède avaient jamais pu lui être ^importunes!" Malheur aux Princes de l'Allemagne, si on pouvait jamais leur persuader, que les intérêts précieux et sacrés pour lesquels ce monarque a réclamé leur attention et leur zèle, ne sont que „des intérêts fantastiques ! "
On s'est encore avisé de mettre, en contraste la conduite de S. M. le Roi de Suède avec celle que Gustave Adolphe a tenue à l'époque de la guerre de trente ans. Il est difficile de dire ce que Gustave Adolphe aurait entrepris, si la Providence l'avait fait naître et régner dans un siècle tel que nôtre, tout aussi riche en calamités, mais infiniment moins en ressources, que le sien. Mais avec des circonstances extrêmement différentes, le principe des actions de ce grand -homme était certainement le même que les calomniateurs du Roi régnant ne rougissent pas de traiter de » vaine et fantasque passion." Gustave Adolphe a employé et sacrifié sa vie cà combattre ce que, d'après les opinions et les besoins de son tems,
il regardait comme essentiellement dangereux pour l'indépendance des états, et pour les intérêts de l'humanité. S'il reparaissait aujourd'hui sur la terre , il y trouverait une tyrannie tout autrement réelle, tout autrement vaste , tout autrement monstrueuse , que celle contre laquelle il a lutté avec tant de gloire: il s'armerait contre cette tyrannie, si, comme alors, il se voyait entouré de forces suffisantes, d'alliés puissans, et de partisans zélés; si rien de tout cela ne se présentait pour le seconder, il préserverait au moins l'élévation et la dignité de son caractère de la funeste contagion de son siècle; et, au milieu de l'inactivité à laquelle il se verrait réduit, il ferait probablement entendre de tems en tems le même langage , qui a valu au possesseur actuel de son trône l'honorable disgrâce que le Moniteur vient de proclamer à la face de l'univers.
Rien n'était plus digne de finir et de couronner cette diatribe, que l'artifice grossier et méprisable par lequel on affecte de séparer de son Souverain un peuple qui n'avait point mérité de devenir l'objet d'une tentative pareille. Il faut absolument avoir été, comme l'a si bien exprimé le premier orateur de notre tems, ,,1'élève et le champion du Jacobinisme," pour imaginer que c'était là un moyen d'insulter le Roi, et pour ne pas sentir que c'est sur la nation Suédoise, que se dirige proprement tout ce qu'il y a d'odieux et de choquant dans ce procédé. C'est elle, c'est cette nation aussi brave que loyale, qui doit en ressentir l'injure ; et il faut espérer que nous verrons le jour où elle sera en état de la venger.
En attendant, comment est-il possible de se dé-
fendre des réflexions les plus désolantes, lorsqu'on pense que l'homme qui a fait publier, qui a peutêtre composé lui-même cet assemblage inouï d'atrocités et d'extravagances, est le même qui tient entre ses mains, non seulement les destinées de plus de trente millions d'hommes, directement soumis à son autorité , mais encore celles de tant d'autres nations jadis indépendantes, maintenant prosternées devant ses volontés, ses caprices, ses fantaisies et ses emportemens! Et comment ces réflexions ne deviendraient-elles pas infiniment plus arnères et plus accablantes encore, si l'Europe entière dévorait en silence l'affront qu'elle vient d'essuyer dans la personne d'un de ses souverains! Ce serait une erreur bien déplorable que celle de regarder le Roi de Suède comme exclusivement attaqué par l'insolente rapsodie du Moniteur. C'est contre Sa Majesté qu'elle affecte d'exhaler toute sa rage; mais ses traits empoisonnés portent beaucoup plus loin. Elle s'adresse à la Russie, en feignant lâchement d'imputer au Roî de Suède tout le prétendu tort d'une démarche dans laquelle il n'avait fait que suivre l'impulsion, que S. M. l'Empereur de Russie avait si noblement donnée. Elle s'adresse au Corps Germanique, en traitant de crimes des déclarations pour lesquelles le chef et tous les membres de ce Corps auraient dû voter des remercimens à S. M. le Roi de Suède. Elle s'adresse enfin à tous les gouvernemens, et même à tous les individus qu'un vil égoïsme n'a pas rendus indifférens sur l'honneur, l'indépendance, et la conservation des pays auxquels ils appartiennent. Car tant qu'il existera une puissance qui osera im-
punément se livrer à des excès pareils contre ce quil y a de plus respectable et de plus sacré dans Tordre social, il n'y aura ni droit public, ni morale publique, ni institution stable, ni sûreté quelconque, ni paix durable en Europe.
MÉMOIRE