‹ Mémoires et lettres inédits;Chapitre 7 sur 20 · ÉCRIT AU MOIS D'AOUT · texte numérisé non relu

ÉCRIT AU MOIS D'AOUT

Un traité a été violé, mais c'est celui d'Amiens: ce n'est point celui de Ltméville. Quelle puissance se plaint à cet égard? Est-ce V Autriche, qui en a quelque droit, quelque prétexte? Et -ce l'Autriche qui l' oser ait? Ne se souvient -elle pas de quel abîme elle a été tirée par un traité le plus magnanime qu'un vainqueur ait jamais scellé avec les vaincus? C'est en Autriche, c'est à Vienne que tout doit parler de la modération de l'Empereur des Français. Sa puissance, son génie, sa grandeur ont laissé des traces sur un trône qu'il a deux fois relevé de sa chute.11

Extrait des Journaux de Paris du 31 Juillet.

Je prends la liberté de mettre sous les yeux de Votre Excellence un article qui aurait pu Lui échapper, puisqu'il n'a pas de prime abord l'air d'un article officiel, et qui ne s'est pas originairement trouvé dans le Moniteur. Mais comme cet article a paru le même jour dans les trois journaux que je lis, (Publiciste, Journal de Paris, Journal des débats), et probablement dans tous les autres qui ne sont pas venus à ma connaissance; que par conséquent aucun de ces Journaux n'a pu le copier de l'autre, il est

évident qu'il doit avoir été inséré par ordre exprès du Gouvernement. C'est d'ailleurs si fort le style de ce Gouvernement, que personne ne saurait s'y méprendre.

Jusqu'ici l'Autriche, quoique souvent attaquée dans les diatribes officielles des papiers de France, l'avait cependant toujours été avec une espèce de ménagement, et moins par des insolences directes, que par des réflexions insidieuses, des menaces sourdes, et de perfides allusions. C'est dans l'article, à jamais mémorable , qui a servi de réponse à la note de Msr. de Novosilzoff, qu'on a pour la première fois maltraité cette puissance, sans voile et sans pudeur. Le morceau, dont je parle ici, a suivi cet article de si près, que si nous ne parvenons pas à conjurer l'orage après ces premiers coups, nous devons nous attendre à des explosions interminables.

Il est assez triste que le Gouvernement Français, jouissant déjà de tous les genres de prépondérance, ait encore dans ces dernières années exercé sur l'opinion publique de l'Europe une espèce de dictature perpétuelle, établie peu -à -peu par les entreprises inouïes, mais jamais contrariées, de son Journal officiel. Depuis long-tems les Souverains auraient dû faire cause commune, du moins par les protestations les plus énergiques, contre un abus aussi révoltant et aussi intolérable ; abus , qui dans toute autre époque de l'histoire aurait infailliblement produit, à lui seul, les guerres les plus sanglantes. Mais enfin , lorsque tout le monde se soumet, on n'a pas le droit de prétendre qu'une seule puissance se sacrifie pour l'intérêt général ; et comme l'Autriche souffrait moins que plusieurs autres états sous le rapport dont il est

question, elle pouvciit se taire, sans se compromettre directement.

Les circonstances ont changé. Aujourd'hui l'Autriche est insultée de la manière la plus ouverte et la plus atroce. Doit -elle encore ignorer ce qui fait le scandale de l'univers-? Doit- elle se cacher, lorsqu'on la provoque par les reproches les plus insultans, par les défis les plus audacieux, par un langage tel qu'aucun particulier ne le tiendrait impunément vis-à-vis d'un autre, à moins que celui-ci ne consentît à être l'objet du mépris universel ? Elle ne le doit pas, elle ne le peut pas; ses ennemis seuls, les ennemis de sa glorie et même de son existence, peuvent le lui conseiller.

Loin de nous cette fausse et dangereuse opinion qui voudrait établir qu'un Gouvernement a quelque chose de mieux à faire que de relever et de combattre des articles de Journaux. Un gouvernement n'a jamais rien de mieux à faire que de maintenir et de défendre son honneur. Et quand ce qui blesse cet honneur, compromet encore ses intérêts de la manière la plus funeste , le cas devient si urgent, que toute hésitation doit cesser. On écrirait de grands livres pour développer tout ce que le funeste privilège du gouvernement Français d'endoctriner et d'insulter, tout le monde, a déjà produit de malheurs. Le Moniteur est devenu le maître absolu de l'opinion publique, et il le restera, tant que les arrêts qu'il ne se lasse pas de prononcer contre les Souverains, ne seront contredits par personne. Je sais bien que les hommes supérieurs n'en sont pas la dupe; mais il s'agit de la multitude, et aux yeux de celle-ci il suffit que quelqu'un soutienne sa thèse avec une

grande intrépidité, et qu'il ait trouvé le moyen de réduire les autres au silence, pour qu'on s'en remette aveuglément à sa décision.

Loin de nous encore cet autre lieu commun perfide, qu'il serait au-dessous de la dignité d'une cour de prendre part à une guerre de libelles. Tant que les libellistes sont ce qu'ils doivent être, la maxime peut avoir quelque fondement; encore ne doit -elle être admise qu'avec des restrictions. Mais lorsque, par un bouleversement sans exemple, un libelliste devient le Chef d'un des premiers états de l'Europe, et quil continue son métier à Pombre d'un trône — malheur à ceux qui traiteraient ses insultes avec indifférence! Les articles en question ne sont pas seulement officiels, ils sont plus qu'officiels. puisque c'est l'homme qui commande à trente millions de ses semblables, qui les écrit lui-même, qui les fait publier sous son autorité, qui les avoue hautement. Sous quel prétexte se soumettrait- on à un aussi effroyable désordre? Un Souverain qui descend chaque jour dans 1 arène des gazetiers — un gazetier qui fait chaque jour trembler les Souverains — ce mélange monstrueux, cette étrange confusion des pouvoirs, est -il possible qu'elle subsiste, sans dissoudre les derniers liens de l'ordre social? Quand on a eu le malheur de reconnaître pour Souverain un homme tel que Bonaparte , il me semble que le moins qu'on puisse faire, c'est de le forcer de se conduire en Souverain.

Mais comment remédier à cet énorme abus ? Quelle digue opposer à ce torrent dévastateur?

Il y aurait plus d'un moyen pour arriver à ce but. et sans exposer même la cour Impériale à une res-

ponsabilité directe. Mais, sachant d'avance qu'aucun de ceux que je pourrais indiquer pour résoudre le problême en grand, ne serait admis, et ne voulant pas me livrer ici à de vaines discussions, je m'en tiendrai à celui qui me paraît le plus simple, le plus expéditif, et le plus convenable à un danger déjà tellement pressant, qu'il n'y a plus un jour à perdre pour le combattre.

Je crois que Sa Majesté l'Empereur devrait autoriser Votre Excellence à faire insérer dans les gazettes les plus répandues de l'Allemagne, notamment dans celle de Francfort et de Mannheim , un article mesuré, décent, noblement écrit, mais en même tems ferme, vigoureux, et bien prononcé, pour réfuter ce que les derniers articles officiels de France (surtout ceux du 24 et 31 Juillet) contenaient d'injurieux contre la Cour de Vienne. Je ne veux pas que l'Empereur paye des injures par des injures: ce serait au contraire un des meilleurs moyens pour faire tomber l'insolence bruyante de l'agresseur, que de lui opposer, en se défendant, un calme et une dignité imperturbable. On n'aurait pas besoin d'annoncer un article pareil comme officiel; il paraîtrait sans autre désignation sous la rubrique de Vienne, et tout le monde le reconnaîtrait bien pour ce qu'il serait. José croire que le jour où on le publierait, serait un jour de fête pour tous ceux qui ne regardent pas avec une coupable indifférence les objets les plus sacrés de l'intérêt public, qui sont encore capables de nourrir un sentiment national, et qui ne supportent qu'en frémissant ce silence de la servitude que la France a imposé à toute l'Europe.

Votre Excellence peut être bien persuadée que

ce n'est absolument que par un motif du même genre, que je propose cette mesure. Si on me faisait l'honneur de me charger de la rédaction, je m'en acquitterais certainement de mon mieux; mais pourvu que la chose fut faite, je ne serais nullement fâché de la voir exécutée par un autre. Ce serait même pour moi, je ne veux pas le dissimuler, une espèce de sacrifice que de m'astreindre, comme il serait pourtant indispensable de le faire dans cette occasion, à des ménagemens et à des détours, en parlant sur des hommes et sur des choses auxquels l'indignation la plus franche peut seule rendre justice. D'ailleurs je ne renoncerai pas pour ma personne à la satisfaction d'exposer le plus tôt possible aux yeux du public le vrai caractère de ce système exécrable, moyennant lequel le gouvernement Français enchaîne, non seulement chez lui, mais (un seul pays excepté) sur toute la surface de l'Europe , jusqu'au dernier murmure de ceux qu'il opprime par sa tyrannie. Les tems sont devenus si mauvais, que quiconque se sent encore quelque peu de moyens, doit, sans examiner trop scrupuleusement les bornes de son pouvoir, arriver au secours de la chose publique. Lorsque tout nous abandonne , il faut bien que nous cherchions en nous-mêmes ce qui peut nous soutenir et nous relever. La postérité, en étudiant l'histoire de nos jours, aura assez à faire pour comprendre et pour expliquer la marche des Gouvernemens; elle ne doit pas s imaginer que ce triste siècle n'ait pas même possédé quelques individus capables de sentir et de déplorer les malheurs publics, et assez attachés aux principes, pour ne pas les quitter au milieu même de la chute des empires, etc.

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