LE 25 JUIN
Sire
En m'adressant à Votre Majesté pour Lui offrir l'hommage de mon admiration au sujet de la démarche vraiment royale à laquelle Elle vient de se porter, je ne me dissimule pas que j'entreprends ce qui, dans des circonstances différentes , serait regardé comme une prétention téméraire. Mais les époques de grands malheurs publics ont leurs devoirs, et elles ont aussi leurs privilèges particuliers. Celle où nous nous trouvons , est bien faite pour me justifier. Chaque jour voit diminuer le nombre des hommes attachés aux principes qui Vous ont guidé, Sire, dans cette démarche remarquable; chaque jour voit s'évanouir ce qui leur restait de moyens pour se faire entendre du public; et bientôt leur voix sera complètement étouffée , soit par les mesures directes d une tyrannie toute - puissante , soit par les opérations intermédiaires de cette lâche complaisance qui la sert et qui la seconde partout. J'ose donc me flatter que, dans un moment aussi unique, Votre Majesté daignera accueillir avec indulgence, et sans examiner rigoureusement ses titres et ses pouvoirs, celui qui se présente devant Elle comme l'organe d'une minorité respectacle, dernier asile de la vérité, des principes et de l'honneur.
Gentz , Mémoires. 6
Vous savez mieux, Sire, que je ne pourrais l'exprimer ici, à quelle distance le monde, tel quil est composé maintenant, se trouve de ces sentimens élevés qui ont dicté à Votre Majesté Sa lettre au Roi de Prusse relativement au trop fameux échange des ordres. Au milieu d'un public insensible, superficiel, frivole, immoral, au milieu dune génération corrompue par 1 egoïsme, par l'excès des jouissances, par la fausse philosophie, par l'esprit calculateur, par tout ce qui brise le ressort des âmes et qui les prépare à l'opprobre et à la servitude, une démarche pareille ne pouvait être ni appréciée ni même entendue. Elle devait produire l'effet d'un météore inconnu dont l'éclat éblouit ou blesse les faibles yeux du spectateur stupéfait, et qui passe sans que Ton ait pu en découvrir l'origine, le caractère, la marche, ou le terme final. La multitude — et, à peu d exceptions près , tout est devenu multitude — ne connaît plus d'autre mesure pour les actions humaines, que celle qui lui est suggérée par le profit clair et net, ou par la perte palpable qui en résulte, par la somme d'argent, de plaisir, de crédit, ou de domination, que l'on gagne ou que Ton hasarde eu s'y déterminant. Ce qui ne soutient pas l'épreuve de ce vil et triste calcul, est rejeté comme chimérique, fantasque, extravagant; c'est le fruit de l'enthousiasme et de l'exaltation, seuls défauts que ce siècle, d'ailleurs sans haine comme sans amour, a irrévocablement disgraciés et proscrits.
Mais ce n'est pas à la multitude, ce n'est pas à un siècle , ou à une génération , que s'adresse la démarche de Votre Majesté. Elle appartient à cette succession immortelle de principes qui constitue le
lien entre tous les siècles et toutes les générations. C'est lorsque les considérations étroites et subalternes qui gouvernent le jugement des contemporains, auront été réduites en poussière; lorsque de tout ce qui nous étonne et de tout ce qui nous subjugue à présent, il ne sera resté que des souvenirs amers, qui feront gémir et rougir notre postérité, c'est alors qu'on rendra librement hommage à un acte si infiniment élevé au-dessus des conceptions vulgaires, et des intérêts du moment.
Pour se livrer à cette perspective consolante, il faut voir et juger la résolution que V. M. vient de prendre dans ses grands rapports avec les lois suprêmes, et l'ordre éternel de la société. La révolution qui a changé la face de la France, qui s'est déjà communiquée à tous les pays qui l'entourent, et que l'audace de ses créatures, devenues ses directeurs et les arbitres de l'Europe, portera bientôt jusqu'aux dernières limites du monde civilisé, n'est pas un de ces fléaux passagers qui répandent pendant quelques instants la désolation et la mort, et laissent ensuite aux lieux qu'ils ont dévastés la liberté de reprendre leur ancienne physionomie et leur ancien éclat. Qui n'a vu dans cette révolution que des trônes renversés , des empires détruits , et ces terribles revers de fortune qui réduisent au néant ce qu'il y avait de plus illustre sur la terre , et font monter au faîte des grandeurs ce qu'il y avait de plus ignoble et de plus obscur, ne l'a connaît qu'à -demi. Ces catastrophes ne sont que les signes avant-coureurs, tout au plus les accessoires d'un bouleversement tout autrement vaste et profond ; ce sont les palais et les temples, dont la chute annonce que la terre qui les portait,
agitée elle - mêmë^jusqne dans ses entrailles, vn manquer incessamment et disparaître sous nos pas. Des trônes se relèvent, des empires se rétablissent: et quoique les morts ne sortent plus du tombeau, il reste à ceux qui les pleurent, l'espoir vengeur d'y voir descendre à leur tour les assassins qui les ont immolés , et les usurpateurs insolens qui insultent à leurs cendres. Mais les institutions, mais les moeurs, mais les principes fondamentaux et les traits caractéristiques des peuples, une fois anéantis, ne se rétablissent jamais. Et telle est la nature, tels doivent être les résultats des événemens dont la Providence a voulu que nous fussions témoins!
Nous avons été jetés dans une de ces époques fatales où l'ancien édifice social , attaqué et ébranlé dans chacune de ses bases fondamentales, s écroule de toutes parts, pour faire place à de nouvelles créations. Nous sommes trop faibles pour arrêter le progrès de cette décomposition générale. Le fruit tombe, quand l'arbre est secoué par les vents de l'automne ; et dans la vie de ces grandes masses, créées et animées par le mécanisme mystérieux de l'existence sociale, tout comme dans la vie des individus , l'enfance est remplacée par la jeunesse, celle-ci par l'âge viril, remplacé à son tour par la décrépitude et la mort. Quand Dieu a passé les empires dans sa balance, et qu'il les a trouvés trop légers, son souffle les anéantit; et lorsqu'à son tour l'ensemble des établissemens politiques qui couvraient pendant un certain nombre de siècles une partie de la terre, est mûr pour la destruction , Il le fait également disparaître sous la faux de ses moissonneurs, comme la fleur que l'orage a emportée. Mais tout
en nous humiliant sous sa volonté suprême étionsnous destinés à rester spectateurs oisifs des changemens qui s'opèrent autour de nous? Devions- nous anticiper même sur les décrets de la Providence et seconder par une lâche apathie les entreprises impies de ceux qui bouleversent l'ordre de la nature, en précipitant des révolutions peut-être inévitable à la longue, mais dont la génération dont nous faisons partie, aurait pu être préservée? Non! au milieu des tempêtes qui nous battent, au milieu des incertitudes qui nous tourmentent, nous ne pouvons pas nous tromper sur la route que le devoir nous prescrit. Respecter inviolablement et vaillamment défendre l'ordre des choses dans lequel nous sommes nés, les lois, les formes, les institutions religieuses, politiques et civiles, sur lesquelles cet ordre repose; voilà la ligne de conduite qui nous est tracée; et tandis que l'arbitre suprême de nos destinées se sert des médians pour faire naître les grandes explosions, Il n'en a pas moins voulu que les bons leur résistent sans cesse , qu'ils emploient contre leurs sinisres projets tous les moyens que leur fournit leur juste puissance , qu'ils les combattent jusqu'à la dernière extrémité, et que, condamnés même à succomber dans cette lutte glorieuse, ils périssent les armes à la main.
Telle est surtout la noble vocation de ceux qui se trouvent placés à la tête des empires. Ils ne doivent point s'opposer aux progrès naturels et nécessaires des facultés humaines; ils doivent, jusqu'à un certain point, marcher avec leur siècle, avancer, et se développer avec lui, et favoriser de toutes les manières" ce désir irrésistible de l'homme d'améliorer
son état et de se perfectionner lui-même, désir qui, sagement dirigé, et contenu dans ses justes bornes, est la source de tout bien et de toute prospérité. Mais ils doivent être inexorables envers ceux qui attaquent les colonnes , ou qui sapent les fondemens de la société. Ils ne doivent pas se contenter de prévenir des attentats pareils dans l'enceinte de leur autorité immédiate. Protecteurs nés de l'ordre social, non seulement dans la circonférence limitée des pays qu'ils gouvernent, mais encore dans cette grande association que tous les peuples civilisés forment entre eux, ils doivent, aussitôt que le premier de tous les intérêts publics est sérieusement compromis, voler au secours, et faire cause commune avec les dépositaires du pouvoir légitime. Mais lorsque , par un concours de circonstances funestes, par une trop grande disproportion entre la force qui attaque et celle qui doit défendre, ou par les fautes de leurs propres associés, la subversion est devenue irréparable dans une partie du système général, ils doivent redoubler d'efforts pour circonscire le mal , pour en arrêter le progrès, pour établir des barrières contre la contagion; et lorsque enfin une nécessité impérieuse, et l'inutilité démontrée de toute résistance ultérieure les a obligés à se soumettre aux effets d'un bouleversement qu'ils n'avaient plus aucun moyen de combattre, ils doivent repousser avec une fermeté inébranlable tout ce qui pourrait les engager à en reconnaître et à en sanctionner le principe.
Quand les révolutions que nous avons vues éclore autour de nous seront finalement accomplies, quand la partie la plus intéressante du genre bumain aura courbé sa tête sous ce nouveau régime dont, à tra-
vers les ténèbres et les orages, nous commençons à saisir les élémens; — l'Europe livrée à un ou deux despotes; ce magnifique système d'équilibre qui maintenait les plus faibles états à côté des puissances les plus redoutables, détruit; ces nuances précieuses qui distinguaient les nations entre elles effacées ; ces autres nuances pas moins précieuses qui, en séparant les différentes classes de la même nation, et en conservant à cbacune ses droits, ses privilèges, sa considération particulière, établissaient autant de barrières contre la tyrannie, frappées du même coup; l'harmonie admirable que tant de dissonnances apparentes avaient introduite dans le système social, remplacée partout par la monotonie d'un pouvoir sans bornes, par le silence de l'avilissement général, et par cette triste et trompeuse égalité des conditions, qui ne sera jamais que l'égalité de l'esclavage et de la misère: — notre postérité, en comparant ce tableau à celui que lui présentera l'histoire de ses ancêtres, ne se lassera pas de demander: Mais qu'ont donc fait les contemporains de tant de désastres, pour en arrêter le cours ? Qu'ont - ils fait pour défendre le vaste et le noble héritage de tant de biens publics et privés que les siècles leur avaient transmis? Quels sont les efforts, quels sont les sacrifices, par lesquels ils ont résisté à cette chute mortelle de tout ce qui devait les intéresser le plus? Comment est-il arrivé qu'avec tant de Souverains encore rayonnans de puissance, avec tant de Magistrats éclairés, avec tant d'hommes d'état habiles , avec des forces militaires si admirablement organisées, avec tant de Nobles jaloux de leurs prérogatives, tant de propriétaires attachés à l'ancienne forme des gouvernemens, enfin avec tant
de grands intérêts réunis à tant de lumières, un projet de dévastation universelle, imaginé par quelques esprits médiocres, et exécuté par quelques parvenus obscurs, ait pu l'emporter, et tout engloutir? »Quomodo vestram rempublicam tantam perdidistis ta m cito?"
Ils ont succombé, leur répondra- 1- on, sous le poids de leur propre grandeur. La perfection à laquelle ils avaient porté les relations sociales, les progrès qu'ils avaient faits dans la civilisation, dans les arts, dans les sciences, dans l'administration des états, surtout dans l'accumulation des richesses, et dans les raffinemens du luxe et de la jouissance, ont fini par les énerver et les corrompre; la dégénération physique et morale en est résultée; l'égoïsme a tué l'esprit public ; et l'esprit public éteint , la société elle-même devient un cadavre exposé à tous les oiseaux de proie, qui viennent s'en arracher la dépouille. Voilà le tableau général. Les détails — hélas! ce sera à l'histoire à les fournir; et jamais sa tâche n'aura été ni plus difficile, ni plus lugubre. Car nos malheurs ne s'expliquent pas (comme d'autres, qui ont anciennement frappé les nations) par l'ascendant de quelques hommes supérieurs, ou par quelque déploiement subit d'une puissance inconnue auparavant; non, quoi qu'en disent les flagorneurs de la tyrannie qui pèse sur nous, la face du monde n'a pas été changée par le génie d'un Alexandre ou d'un César: elle ne l'a pas seulement été par les aveugles fureurs d'un Attila ou d'un Gengis-Khan. Elle l'a été par une complication inouïe d'erreurs, de fautes, de divisions, de défections, de trahisons, d'aveuglement et de démence de la part de ceux qui étaient chargés de défendre l'ancien système. L'Europe s'est vaincue
et détruite elle-même! Démêler et fixer la part que tel Prince, tel Ministre d'état, tel Général, tel homme public, ont eu à ce vaste suicide, voilà le problème, ((lie l'historien de ces teins déplorables aura à résoudre un jour.
Mais quelle surprise, et quelle satisfaction il éprouvera lorsque, fort avancé dans sa triste carrière, arrivé à une époque, où le découragement s'était déjà emparé de toutes les aines, où la terreur marchait à pas de géant, où chacun se croyait impitoyablement livré à la cruelle alternative de se soumettre ou de périr, il rencontrera un Roi, qui, sans avoir possédé des forces suffisantes pour attaquer de front une tyrannie qui dispose de la moitié de celles de l'Europe, lui a constamment opposé un attachement religieux aux établissemens consacrés par les siècles, le sentiment de ses devoirs, le souvenir de la gloire de ses ancêtres, l'inflexibilité des principes, et la fierté d'un grand coeur; espèce de résistance souvent aussi puissante, et presque toujours plus méritoire que celle des armes, puisqu'elle ne doit rien au hasard , puisqu'elle peut même se passer de la fortune , et puisque l'on est sûr que , du moment que celle-ci se déclarera pour elle, elle fera tout pour en profiter.
L'emploi que Votre Majesté a fait dans l'occasion présente de cette force morale, qui triompherait indubitablement de toutes les forces physiques de l'univers, si on savait la cultiver, la concentrer, et l'appliquer à -propos, est d'autant plus intéressant, qu'il s'agissait ici d'un des points les plus critiques dans la vaste sphère des révolutions politiques et sociales de notre teins. Rien n'a plus contribué à la
chute de l'ancien système et au succès de toutes les innovations , que la prétention perfide des usurpateurs d'amalgamer les institutions bâtardes du régime révolutionnaire avec les plus respectables établissemens des gouvernemens légitimes, et la funeste facilité avec laquelle les puissances dancienne origine ont favorisé et secondé cette prétention. Ce monstrueux mélange a fait plus de mal à l'Europe, que toutes les batailles perdues contre les Français. Il a d'abord prodigieusement affaibli le respect qui , dans les pays échappés jusqu'à présent aux ravages de la révolution, s'était conservé pour les formes et coutumes anciennes, pour des institutions, pour des distinctions, pour les titres sanctionnés par l'uniformité du culte que leur avait rendu une longue suite de siècles. Le peuple a vu que des individus, sortis tout- à -coup de la nullité la plus profonde, n'ont eu qu'à proclamer leur volonté, et à l'appuyer de quelques démonstrations menaçantes, pour devenir Princes, Empereurs, et Rois, et pour être reconnus tels par les Souverains légitimes. Il a vu que des hommes qui s'étaient fait un jeu de la religion , qui l'avaient traitée comme une superstition méprisable, qui l'avaient publiquement insultée et reniée, n'ont eu qu'à s'emparer de quelques débris de l'ancienne hiérarchie qui avaient résisté à leurs fureurs, à les combiner à quelques réglemens arbitraires, et à consolider le tout par l'abus le plus indigne de l'autorité suprême de l'église? pour être censés avoir rétabli »la religion de leurs pères." Il a vu qu'il suffisait à ces mêmes individus de dénaturer le caractère et de corrompre la source des distinctions sociales, pour créer des titres, pour fonder des ordres, pour se revêtir, eux et leurs com-
pagnons d'usurpation, de tout ce qui avait constitué jusqu'à eux les signes extérieurs de la plus haute considération parmi les hommes. Certes , il aurait fallu un miracle , pour qu'il ne se fût pas opéré un changement total dans sa manière d'envisager des objets jadis si élevés à ses yeux, maintenant si misérablement dégradés et pervertis. En attendant la puissance qui s'est élancée du gouffre de la révolution a gagné de son côté par sa politique astucieuse autant que les autres ont perdu par leur relâchement fatal; et la perte de celles-ci est ainsi devenue incalculable.
Il n'y avait qu'un seul parti à prendre pour parer ce coup pernicieux. Il aurait fallu pour cela que les anciens gouvernemens, après être revenus de la consternation causée par leurs premières défaites, eussent eu le courage et la sagesse d'élever une barrière éternelle entre eux et la révolution, et de ne former avec les Chefs du nouveau régime d'autres liens que ceux qui étaient absolument indispensables pour l'expédition des affaires courantes, pour les intérêts journaliers de leurs sujets, pour le maintien de l'ordre public et de ce simulacre de paix qui était tout ce que l'Europe pouvait se promettre dans un état de choses aussi précaire et aussi violent. Si , en évitant tout autre contact quelconque avec les usurpateurs, ils avaient, pour ainsi dire, constamment ignoré les démarches par lesquelles ceux-ci prétendaient légitimer et illustrer leur pouvoir, leurs constitutions établies et renversées coup sur coup, leurs progrès de la magistrature temporaire à la dictature perpétuelle, et de là au despotisme absolu , les différentes farces qu'ils ont jouées pour familiariser le peuple avec
leur tyrannie, leurs couronnemens, leurs cérémonies empruntées, leurs fêtes profanes, leurs concordats, et Jeurs légions -d'honneur, il restait encore des chances de salut à l'ancien système de l'Europe. De grands hommes d'état pouvaient s'élever pour réunir en corps toutes les puissanses intéressées à la conservation de ce système; de grands capitaines pouvaient ramener la victoire sous les drapeaux de cette réunion ; et tous ceux qui se seraient voués à des entreprises aussi glorieuses, n'auraient eu, pour soulever la masse autour d'eux, qu'à réveiller l'ancien enthousiasme des peuples pour tant d'objets autrefois chéris et révérés, et à le tourner contre un ennemi qui, par cela même qu'on l'aurait vu dans une espèce d'interdiction morale et sociale, leur aurait inspiré moins de crainte et plus d'horreur. Mais depuis que les puissances légitimes ont elles-mêmes favorisé cet amalgame d'ancien et de nouveau régime; depuis qu'elles ont traité comme leur égal en droit, non seulement de fait, celui, qui a concentré toute la révolution dans sa personne, et qu'elles ont accoutumé le public à ne voir dans la nouvelle organisation de la France et de tant de pays qu'elle a envahis et subjugués, que la continuation sous d'autres formes de l'ancien système de l'Europe, il est clair que l'équilibre qui aurait pu se maintenir encore entre les forces physiques d'un côté et les forces morales de l'autre, a été détruit sans retour, et que l'égalité des premières, ou plutôt la prépondérance énorme que l'usurpateur avait acquise sous ce rapport, restant la même, celui-ci a gagné un surcroît de pouvoir que rien n'est plus capable de balancer. Aussi ce qui était douteux jusqu'à cette époque dé-
tisîve, est maintenant devenu certitude- et quelles que soient les circonstances imprévues, ou les succès, peu vraisemblables à la vérité, qui puissent encore détourner cet événement pour quelque tems, la chute de nos anciennes institutions, et par conséquent, celle de tous les anciens empires, est dorénavant inévitable.
11 est étonnant avec quelle rapidité s'est développée sous nos yeux cette dernière métamorphose du pouvoir révolutionnaire, représentée par les partisans du nouveau régime , et par les esprits faibles qui sont leurs dupes, comme un heureux retour à l'ordre et à la stabilité, mais qui n'est en effet que rétablissement complet et définitif de tous les désordres de la révolution. 11 n'est pas question ici des accroissemens de pouvoir réel, des conquêtes pacifiques, des réunions de territoire, et de tant d'autres changemens politiques de la plus haute importance qui se sont opérés pendant l'époque que j'ai en vue: mais quand on se replace au moment où la profanation du titre Impérial nous frappe d'épouvante et de consternation, quand on se souvient combien ce moment fut près de celui où les actes de reconnaissance , et les lettres, et les ambassades de félicitation , se pressaient de toutes parts pour célébrer un événement dont les Souverains auraient dû recevoir la nouvelle avec un morne silence , et avec tous les symptômes de l'indignation et de la douleur, et quand, à peine six mois après, on arrive déjà à cette autre époque où la moitié des Princes de l'Europe accepte des mains de cet homme , qui les a si cruellement humiliés, des marques d'approbation, et des brevets de faveur, il faut avouer que nous avons
fait bien du chemin dans très -peu de tems, et que nous ne marchons pas lentement vers le dernier acte de la tragédie. Cependant de tout ce qui est arrivé pour consolider la révolution , en la mettant sous la sauve-garde de ces mêmes formes dont elle a détruit l'esprit et l'essence , rien n'est comparable, ni pour la hardiesse de la conception , ni pour la promptitude du succès, ni pour l'effet qui doit en résulter, au projet de cet homme audacieux de conférer aux Souverains de l'Europe , et aux premières personnes de leurs états les décorations d'un ordre inventé exprès pour proclamer solennellement le triomphe final de la rébellion , et de se décorer à son tour, lui et les siens, de tout ce que les anciens gouvernemens avaient de plus respectable pour récompenser la loyauté, la fidélité, et le mérite. Il est permis à des hommes superficiels , ou à de prétendus philosophes, qui trouvent plus commode de se moquer d'une institution , que d'en approfondir le sens, et la liaison avec les grands intérêts politiques, il leur est permis de traiter ces anciennes décorations comme des ornemens insignifians et superflus, comme les hochets de la vanité et de la frivolité, et de regarder par conséquent leur profanation comme un inconvénient très subalterne, peut-être comme un avantage positif; ceux qui savent comment l'ordre social est composé , et comment on gouverne les hommes, en jugeront autrement. Ces distinctions rappelaient sans cesse les deux grandes bases sur lesquelles les états modernes se sont élevés : — la religion et l'honneur; elles tenaient directement à ce qui a été pendant plusieurs siècles un des plus puissans et un des plus nobles ressorts dans l'édu-
cation civile, militaire et politique de l'Europe, à la chevalerie ; elles se liaient à tous les souvenirs illustres qui composent la meilleure partie de notre histoire ; elles nous retraçaient encore, au milieu de cette indolence orgueilleuse «à laquelle nous avions été portés par les bienfaits et par les excès de la civilisation, quelques traits caractéristiques de ces terns, appelés barbares, et auxquels nous devons pourtant tout ce qui nous a rendus supérieurs aux nations les plus brillantes de l'ancien monde. Enfin, ces monumens vénérables de l'origine d'un état de choses dont les relations de nos jours tendent à effacer jusqu'au dernier vestige, étaient la dernière barrière qui séparait encore les gouverneinens anciens et légitimes de ceux qui étaient nés de la dissolution générale. Cette barrière renversée, la confusion des moeurs et des régimes devait nécessairement monter au comble, et l'espoir dune heureuse restauration, après tant de troubles et de revers, disparaître pour toujours.
C'est contre un mal aussi irréparable, c'est contre la sanction qu'un des premiers Souverains de l'Europe (dont l'exemple n'a été que trop promptement suivi) a donné à un projet aussi ouvertement hostile à tout ancien principe, et par cela même à" tout ancien droit et pouvoir, que Votre Majesté vient de protester d'une manière également vigoureuse et touchante. Lorsque ceux qui sont capables de réfléchir auront bien analysé et pesé ce projet, lorsqu'ils auront pleinement saisi tout ce qu'il suppose, — tout ce qu'il annonce, — et tout ce qu'il prépare, ils comprendront quel était le sens, et quel était le but de la protestation de Votre Majesté. On la méconnaîtrait
étrangement, si on voulait y voir un mouvement d'humeur, d'orgueil ou de vengeance. Cette démarche, destinée par sa nature à être connue de toute l'Europe, sera regardée par les hommes vraiment éclairés comme un appel à tout ce qui s'est conservé parmi nous d'anciens sentiinens et principes; appel particulièrement adressé à ceux qui occupent les places les plus éminentes et les plus augustes dans cet établissement respectable menacé d'une destruction prochaine, pour que, s ils ne se sentent plus la force de le soutenir, ils s'abstiennent du moins de travailler eux-mêmes à sa démolition, et d'accélérer eux-mêmes sa ruine. La protestation de Votre Majesté devient plus remarquable et plus intéressante encore par la modération avec laquelle elle est conçue. La démarche était pénible en elle - même , et il n était pas en Votre pouvoir, Sire, de lui ôter tout- à -fait ce qu'elle devait avoir de désagréable pour le Souverain qu'elle regardait directement. Mais tout homme juste reconnaîtra que la lettre qui l'accompagnait, était écrite avec l'intention de l'adoucir. Cette intention prouve de nouveau combien Votre Majesté était pénétrée du seul motif qui avait pu La guider dans une occasion aussi délicate. Ce n'est pas la politique qui nous suggère, ce n'est pas seulement l'équité qui nous invite, c'est un devoir positif qui nous ordonne d'absoudre le Roi de Prusse, autant qu'il est humainement possible , du tort d'avoir personnellement et spontanément approuvé cet échange inouï d'un des plus beaux ornemens de sa couronne, contre les lambeaux empruntés avec lesquels un usurpateur d'hier pouvait à peine couvrir sa propre nudité. Il serait contraire à tous les bons principes de ne pas
admettre, même sur les plus légères probabilités, que le Roi s'y est piété dans l'amertume de son coeur, qu'il s'y est prêté comme à un sacrifice qu'il a cru faire au bien public et à l'intérêt de sa monarchie , qu'il a détourné ses yeux de ce que ses mains allaient faire. Mais que tout le poids de la responsabilité retombe sur ceux qui ont pu l'engager à une détermination pareille, en surprenant sa religion , et en lui présentant sous de fausses couleurs le prétendu avantage qui en résulterait. Pour eux, point d'excuse , point de ménagement , point d'adoucissement ! Et ne nous contentons pas de les livrer au tribunal de la postérité, puisqu'il serait absurde de parler de celui de leur conscience; espérons plutôt — c'est aussi un devoir que de nourrir cette espérance — qu'ils ne descendront pas de la scène de ce monde, sans que le soleil qui doit éclairer leur punition, se soit levé sur eux.
Les ennemis de la cause si noblement soutenue par Votre Majesté, ont voulu insinuer que la démarche à laquelle Elle vient de Se porter, achèverait de jeter la désunion parmi les puissances, qu'elle était également contraire à toute part que Votre Majesté pourrait prendre, soit à une guerre commune , soit à une pacification commune , qu'elle compromettrait donc en pure perte les intérêts de Votre Majesté et ceux de Ses sujets, et qu'elle pourrait avoir pour Son pays les suites les plus funestes. Je n'ai pas besoin d'ajouter, que l'ineptie, la faiblesse et la pusillanimité ont fait chorus avec la perfidie, pour propager un langage si fort à la portée de leurs conceptions, et si parfaitement adapté à leurs vues rétrécies.
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Ces insinuations, Sire, seraient aussi incontestablement vraies, qu'elles sont incontestablement fausses, et les hommes au nom desquels je porte ici la parole n'en applaudiraient pas moins à la conduite de Votre Majesté. Il y a des actions qui ont leur mesure en elles-mêmes, qui sont bonnes de leur propre bonté, sans avoir besoin de faire leurs preuves devant l'expérience, et auxquelles on ne doit cesser de rendre hommage , quand elles heurteraient même par leurs effets quelques-uns de nos plus chers intérêts. Lorsque les circonstances nous invitent à des actions de cette nature , il n'y a pour un homme qui s'estime, qu'un seul parti à prendre: suivre l'impulsion d'un sentiment juste et honorable, et attendre avec courage et résignation tout ce qui peut en arriver. La responsabilité d'un Souverain ne doit l'empêcher dans aucun cas de satisfaire à sa conscience; quand il sera d'accord avec son devoir, il le sera toujours avec les vrais intérêts de son peuple. Les fonctions d'un Roi ne se bornent pas d'ailleurs à pourvoir aux besoins journaliers de ses sujets, et à les garantir de la misère proprement dite; il n'a pas tout fait, lorsqu'il les sait bien nourris, bien vêtus, et bien logés. Il doit veiller aussi à la partie la plus noble de leur existence; il doit représenter dans sa personne ce qui les rendra estimables à leurs propres yeux; il doit parler, lorsque le cas l'exige, comme il veut qu'ils pensent et qu'ils sentent toujours. Si, en maintenant sa propre dignité, il leur apprend à mettre un prix à la leur; si, au milieu de ces secousses qui menacent l'ordre établi, il peut, par une action d'éclat, fortifier leur attachement et leur respect pour les formes anciennes;
ou si, pendant que vingt nations se prosternent devant un homme, il peut les pénétrer d'une nouvelle vigueur en donnant un grand exemple d'indépendance et de fermeté, il leur a rendu un service plus essentiel, que s'il avait conquis dix provinces, ou fondé tout un archipel de colonies. Heureusement, Sire, la nation Suédoise a conservé assez de caractère et d'élévation, non seulement pour sympathiser avec un Souverain capable d'une grande résolution, mais encore pour se soumettre aux inconvéniens qui pourraient en résulter, se souvenant toujours qu'elle en serait amplement dédommagée par des avantages d'un ordre bien supérieur.
Le fait est cependant que cette démarche ne se trouve pas même en collision avec les intérêts vulgaires, et qu'il n'en résultera aucun inconvénient réel. On peut le prouver dans toutes les suppositions possibles. Car, si jamais il était question ou d'une guerre commune ou d'une négociation commune, conçues lune et l'autre dans les vrais principes, embrassant tous les grands intérêts , dirigées vers un but qui fût digne de réunir les armes, les voeux et les coeurs de l'Europe , et conduites avec l'énergie et la sagesse qui conviennent aux grandes entreprises, quel Souverain, Sire, ou quel homme d'état supporterait l'idée de Vous en voir exclu ? La conduite que Vous avez tenue dans l'occasion présente, serait alors une garantie de plus de la fidélité, du zèle, de la constance inébranlable, arec lesquelles Vous rempliriez Vos engageinens, et de l'ardeur avec laquelle Vous sacrifieriez tout au succès de la cause commune. Le Roi de Prusse, je ne crains pas de l'avancer, le Roi de Prusse lui-même, guidé (dans
la supposition d'après laquelle je raisonne ici) par de meilleurs conseils, et revenu à un meilleur système, rendrait justice à une démarche dont il se croit offensé dans ce moment, mais qu'il jugerait tout différemment, lorsque le voile serait tombé de ses yeux. Votre Majesté ne se trouvera en opposition avec les autres puissances, qu'autant que celles-ci seront sourdes à la voix de l'honneur, et à celle même de leur intérêt bien entendu; aussitôt que, pour faire face à l'ennemi commun, tous ceux qui sont appelés à le combattre, se seront rangés sous les mêmes étendards, Votre Majesté sera d'accord avec tout le monde.
Si, dans la supposition contraire, et malheureusement beaucoup plus vraisemblable , on continue à marcher dans la route qui nous a conduits au bord du précipice ; si chacun persiste à ne penser qu à soi, à ne s'occuper que de quelque précaution momentanée, pour isoler sa maison lorsque lincendie est partout, peut-être même à méditer de coupables projets, pour s'enrichir encore de quelque butin illusoire avant de subir le sort commun: la souplesse la plus raffinée, la résignation la plus illimitée ne détourneront pas le coup fatal. Si le système politique des puissances doit rester ce qu il a été jusqu'ici, une succession désolante de guerres partielles, faiblement projetées, plus faiblement exécutées, et de pacifications imaginaires , qui ne font que redoubler le mal après avoir suspendu tous les remèdes, point de doute, Sire, que, ne pouvant pas contrebalancer tout seul l'Europe conjurée pour sa propre ruine , Vous ne partagiez à Votre tour la cruelle destinée qui nous attend. Mais, dans ce cas, la situa-
tion de Votre Majesté ne sera nullement détériorée par la protestation qu'Elle vient de faire. Le refroidissement dune cour, le rappel d un Ministre, toutes les suites qu'une mésintelligence passagère peut entraîner avec elle, ne sont qu'un grain de sable, qu'une goutte -d'eau dans l'océan de dangers qui nous entoure. Et quant «à la catastrophe sérieuse, à celle qui menace l'empire de Votre Majesté, comme tous les autres, catastrophe inévitable en elle-même, si tout ne change autour de nous, le moment de son explosion sera finalement déterminé par des causes si puissantes, que, quelle que soit dans cette hypothèse la conduite de Votre Majesté, qu'Elle s'y prépare par une soumission gratuite, ou qu'Elle l'attende avec calme et fermeté, il n'en arrivera ni plus tôt ni plus tard. Aucune autre considération n'est digne de nous arrêter ; il suffit d'avoir prouvé que, de quelque supposition que l'on parte, rien n'empêchera Votre Majesté de jouir de toute la satisfaction qu'une ame élevée éprouve toujours par l'harmonie entre ses actions et ses principes, et par la contemplation de sa propre dignité.
Espérer que cette démarche produirait un effet général sur la masse de nos contemporains, aurait été trop peu les connaître. Elle portera cependant des fruits, même dans l'état actuel des choses; et il y on a sur lesquels ont peut compter dès à présent.
D'abord, elle n'aura pas été entièrement perdue par rapport à celui contre lequel elle était dirigée. Elle aura irrité l'orgueil farouche de cet homme, mais il est impossible qu'elle ne l'ait pas mortifié et humilié en même teins. Il cachera sa rage sous mille et mille déguisemens ; il emploiera contre Votre Majesté, tantôt les foudres de cette éloquence dont le
caractère et le goût l'auraient rendu depuis longtems le plus ridicule des hommes, s'il n'était pas malheureusement le plus puissant, tantôt cette langue de sarcasmes qu'il manie avec une si rare supériorité, tantôt son arme favorite, le mensonge et la calomnie. Quoi qu'il fasse, il doit avoir senti que, dans ce monde, sur lequel il croit planer en maître, il y a des hauteurs auxquelles l'audace même d'un Bonaparte ne saurait atteindre. Il doit avoir senti qu'il y a, dans ces vieilles distinctions pour lesquelles naguère il montrait une aussi superbe indifférence, et que peu après il a recherchées avec un empressement aussi puéril, quelque chose qui est hors de sa portée, quelque chose qui le tentera et qui le fuira toujours, quelque chose qu'il ne peut ni mépriser ni obtenir. Il arrachera aux Souverains de l'Europe des actes de reconnaissance, des diplômes, et des cordons ; mais il ne pourra pas se dissimuler qu'on ne les accorde que parce qu'on n'a pas oublié cette trop célèbre devise par laquelle ses illustres prédécesseurs invitaient les peuples épouvantés à leur accorder leur bienveillance : — „la fraternité , ou la mort." Ce que Votre Majesté a énoncé, lui expliquera ce que d'autres pensent sans oser le dire ; et cet avantage n'est pas à dédaigner.
Un autre est plus certain, et plus précieux encore. Votre Majesté ne corrigera pas ceux qui sont incorrigibles; mais Son exemple doit encourager et fortifier ceux qui avaient déjà choisi la route du bien. Il existe dans tous les pays de l'Europe des personnes qui regardent avec horreur l'état actuel des choses, et qui ne pensent à l'avenir qu'en frémissant. Isolées, sans point de ralliement, sans autorité tutélaire, sans aucune perspective de salut, voyant
les événeinens les plus sinistres se presser, les ténèbres s'épaissir autour délies, elles ont besoin d'être relevées de tems en tems par un rayon de lumière. Quand même tous les projets auxquels ces personnes auraient prêté l'appui de leur zèle et de leurs lumières, seraient pour jamais abandonnés, c'est quelque chose encore que d'adoucir les peines et de nourrir les dernières espérances de la partie la plus intéressante de nos contemporains. Cette satisfactionlà ne manquera pas à Votre Majesté. Un Roi qui se prononce sans détour dans le sens des principes les plus purs, et qui annonce hautement qu'aucune considération humaine ne l'engagera à capituler sur ces principes, voilà dans les tems où nous vivons un phénomène bien rare, et bien fait pour ranimer et rafraîchir tous ceux que la continuité des revers avait fatigués sans les décourager. Ils jouiront de cet instant de bonheur. Et plus la démarche de Votre Majesté sera défigurée et calomniée par la malveillance, par l'aveuglement, et par la médiocrité, plus ces âmes privilégiées s'empresseront à la défendre et à la célébrer.
Mais l'hommage le plus infaillible, et le moins contesté, qui Vous attend, Sire, est celui qui Vous sera rendu par la postérité. Vous pouvez en jouir dès à présent comme du bien le plus solidement acquis; car il n'y a aucune combinaison d'événemens, aucun dénouement de la crise actuelle, qui puisse en priver Votre Majesté. Si nos craintes ont été exagérées; si, en dépit de toutes les conjonctures menaçantes, et de toutes les tristes probabilités, l'ancien ordre des choses sort triomphant de cette détresse mortelle: ce ne sera pas une gloire médiocre, que d'en avoir soutenu les principes dans les momens
les plus désespérés. due si, un nouveau monde ayant remplacé celui qui paraît se dissoudre à nos yeux, les générations futures se trouvent, malgré le changement total de formes et de principes, et en dépit de tous les calculs que la raison nous ordonne de faire, puissantes, florissantes, bien gouvernées, libres, heureuses, et dignes de l'être, elles accorderont aux derniers défenseurs du système qui avait fondé la gloire et assuré le bonheur de leurs pères, la même admiration que nous vouons aujourd'hui aux derniers Romains, quoique la destruction de leur empire ait manifestement tourné à notre avantage. Mais si , comme tout le présage , ces longues et cruelles révolutions n'aboutissent qu'à détériorer le sort de l'espèce humaine, à détruire ce qui a fait jusqu'à présent la force et le charme de la vie sociale, sans pouvoir rien mettre à sa place, à tout niveler pour tout confondre sous le même joug, et à réaliser, après tant de siècles de travaux et de combats pour la liberté, l'ancien rêve de la Monarchie universelle, dégagée même de ces contre - poids intérieurs qui autrefois l'auraient rendue moins insupportable, — si tel est le dénouement final, des sentimens d'une toute autre nature se mêleront à ceux de l'admiration; et alors nos descendans, livrés aux réflexions douloureuses, et aux regrets amers que leur inspirera l'histoire du tems qui a vu naître des changemens aussi funestes, regarderont comme le seul soulagement à leurs peines de s'occuper souvent de ceux qui ont tout fait pour les préserver de ces malheurs, d'exalter leurs noms, et de venger leur mémoire.
Je suis, etc.