AU SIEUR DE PIBRAC
Monsieur, je m'estonne infiniment que, soubz une si doulce apparence, il y puisse avoir tant d'ingratitude et de mauvais naturel; je sçay le bruict que vous avez faict courre que je voullois retourner à la cour; ce que pensant que je pourrois descouvrir et sçavoir à quelle intention c'estoit, vous l'avez voullu prévenir par une lettre, m'escrivant que le Roy s'en estoit enquis de vous , et que vous luy aviez respondu que, s'il luy plaisoit me donner les frais de mon voiage, que cella seroit : qui estoit pour me rendre moins désirée et plus odieuse. Mais pour ce coup vous serez trompé, pensant me rompre mon dessein; car vous en avez esté fort mal adverti. 11 paroist trop combien vous vouliez vous opposer à tout ce que vous pensez que je désire , ou en quoy vous cuidez que je puisse avoir de l'ulillité ; car, lorsque monsieur de Gi atens " estoit là, vous luy fistes escrire au Roy mon mary qu'il se gardast bien de me laisser aller ; qu'il ne sçauroit rien faire qui luy fust plus préjudiciable; et à moi, vous ne m'avez rien escrit ny mandé qui ne feust pour me deses-
' Louis du Faur, seignenr de Gratens, conseiller au grand conseil, puis au parlement de Paris et chancelier du roi de Navarre. Il était frère de M. de Pibrac.
perer de la bonne grâce du Roy, et pourm'oster toute l'attente que je pouvols avoir de recepvolr aucun bien deluy : m'escrivant souvent qu'il n'y avoit de l'argent que pour trois ou quatre mignons; que tout ce qu'on demandoit de ma part estoit refusé; que je ne debvois faire nul estât de luy que pour en avoir tout le pis qui se pourroit. Ces paroles m'a dictes Fredeville de vostre part. Par Cambronne vous me mandastes que le Roy ne vouloit ouïr seulement nommer mon nom, et qu'il vous avoit défendu de me servir. Non seulement à cette heure, mais, la Royne estant en ce païs, vous me disiez de mesme, interprétant tout ce que vous pouviez apprendre d'elle à ce sens-là , disant qu'ils ne m'aimoient poiiict tant. Mais ce n'est que desiriez aussy que je sois avecq le Roy mon mary; car vous n'avez moingsprisde painede me désespérer de son amitié, et de me mettre mal avec luy, m'aiant, à Pau, pour la dispute que nous eusmes pour la religion catholique, rapporté qu'il vous avoit dict des paroles, qu'il m'a juré n'y avoir jamais pensé; lesquelles, si elles eussent esté véritables, je n'eusse reçeu le traictement que j'ay tousjours depuis reçeu de luy. Il vous peult aussy souvenir de l'advertissement que me donnastes en mars, il y a un an, par où vous me mandiez (avecq paroles si expresses que vous disiez les escripvant en avoir la larme à l'oeil) que, faisant regarder à nos nativités, vous aviez recongnu que, ce mois-là, il me debvoit tuer de sa main, et que vous me conseilliez et suppliez de me retirer promptement à Agen ou auître ville qui fust à ma dcsvotion; ce, ([ue.
si je l'eusse faict lors que je recevois meilleur traicteraeut de luy, je ne pouvois espérer que d'y estre irréconciliable pour toute ma vie. Et cognoissant par la response que je vous fis que je m'en moquois et descouvrois vostre artifice, vous m'escrivistes deux lettres pour vous excuser, que je garde.
En la première vous m'escriviez que ce qui vous l'a faict escrire, a esté pour obeyr a ceulx qui ont puissance de vous commander (que je ne puis intei^reter que pour le Roy ou pour la Royne, que je ne sçaurois croire qu'ils vous eussent voulu commander jamais une telle meschanceté); et, en leur obéissant , vous fesiez un acte de très infidelle ami à l'endroit de celle qui vous avoit choisy comme pour père, et comme celuy en qui je voulois fier ma fortune entière.
En la seconde, vous m'escriviez une excuse non moins indiscrette et peu considérée pour un homme si sage : qui estolt, que aultre chose ne vous avoit conduict h me donner cet advertissement que l'extresme passion qu'aviez pour moy, ce que ne m'aviez osé descouvrir; mais qu'à cette heure vous y estiez forcé et à désirer à me revoir. Madame de Piquigny, à qui je la monstray, vous a peu tesmoigner en quelle colère elle me vit. Je ne voulois vous y faire de response , craignant que cella accreust encore vostre mauvaise vollonté en mon endroit, qui nem'estoiten ce temps-là que trop apparente : car me voyant en la nécessité où la guerre m' avoit réduite, qui estoit telle queje n'avois pour vivre aultre moien que de vendre ma maison, que le Roy m'avoit donnée, vous empes-
chastes que plusieurs ne l'acheptassent , qui en vouloient donner ce que vous en avez trouvé, la revendant plus cher que ne l'avez acheptée. Et ne vous contentant de ra'avoir osté ce moien, voiant que je pouvois tirer quelque secours des consignations , vous en fistes un pnrty tel, que vous donniez le tiers à un qui ne m'avoit donné l'advertissement ny qui n'estoit chargé d'aucuns fraiz ny poursuites, lui rabattant prorata pour chaque parlement où l'edict ne seroit passé; et, pour ne m en laisser la disposition, vous afFectastes, par le contract, toute la somme à telz et ainsy qu'il vous pleust, ne m'y laissant que six mille escus. Et voiant que ce qu'aviez emploie estoit l'acquit de quelques rentes, des quelles vous n'estiez ny pressé ny convié de les rachepter, je debvois désirer qu'ils n'y feussent; mais, pour ne vous desdire, je les y laisse, et confirme ce qu'en avez faict, bien que je cognoisse fort à mon presjudice. Or, voiant que ce party, vous me pouviez empescher d'en rien recepvoir, en y commettant un recepveur et en luy faisant tirer les gages (comme il s'est faict des offices que tient Hubault, et est bien aise de ne les vendre, pour ce qu'il en tire les gages), ou bien en faisant traisner la poursuite des expéditions qui sont nécessaires, et reculant, comme vous avez faict, les term^es des payemens ; vous avez encore changé l'assignation du rachapt de ces rentes qui avoient esté par vous mesme mises sur ledict party, sur mes deniers de Picardie; voiant que ce moien seul m'estoit resté pour subvenir à la despence de ma maison aveq l'argent de Bourges et de Tours, que vous avez aussy faict
arrester, pour faire demeurer ma maison tout à plat ; voulant sur cette année (où les rabbais que la guerre m'a apporté m'ostent les deux parts démon revenu) me faire acquicter des rentes, qui n'est chose aulcunement pressée, de quoy vous aviez choisy un aultre remboursement, et de quoy ne pouviez penser pouvoir demeurer en peine , si ne voiez encore ma mort prochaine, comme au mois de mars.
Tous ces mauvais offices sont la recompance de la fiance que j'avois de vous, m'y reposant de toutes mes affaires, et ne vous aiant jamais recherché que bien et contantement ; ce que, pour mon peu de moien, je n'ay peu vous tesmoigner comme je l'eusse désiré; mais je ne pense y avoir rien obmis de ce que j'ay peu. Il n'est vacqué beneffice , depuis que j'ay mes terres, que je ne le vous aye donné. Vous ne les avez voullu disputer, pour ne m'en avoir obligation, et avez mieulx aymé vous en accommoder aveq ceulx qui y pretendoient, pour me faire perdre mes droictz. Ce sont d'estranges traits pour ung homme d'honneur tel que vous estes , et qui seroient peu h vostre advantage, venant à la congnoissance d'ung chacun, ce que je ne voudrois, encore que je ne puisse avoir honte de m'estre trompée en voz doulces et belles paroles, n'estant seule au monde qui suis tombée en tel accident; lequel me pesé de si longtemps sur le coeur (que j'ay trop contraire à toute infidellité pour le pouvoir supporter) que je ne me suis peu plus long-temps empescher de m'en plaindre à vous-mesme, où je ne veulx aultre tesmoing que vostre conscience pour juger, selon vostre profession
[1581] DE MARGUERITE DE VALOIS. 22f
et estât , le tort que vous avez d'avoir vaiscu aveq tant d'ingratitude et infidellité. Je prie Dieu, monsieur de Pibrac, qu'il vous rende à l'advenir plus confiant à voz amis. J'oubliois h vous dire que j'ay sçeii qu'avez dicta plusieurs, que, lorsque ra'envoiastes ce bel advertissemenl du mois de mars, que je vous avois escript que j'avois faict ung songe que l'on me tuoit, et que je m'en estois esveillée en appréhension et effroi. Je m'estonne comment vous avez peu inventer cela; car vous sçavez qu'il n'est poinct, et cependant vous l'avez faict courre partout. Je vous prie, lassez-vous de ces offices, car je me lasse fort de les endurer. Vostre meilleure et moins obligée amye. jM .
[Coll. Brienne, t. 295, fol. 161.]