‹ Mémoires et lettresChapitre 21 sur 35 · A LA ROYNE MERE · texte numérisé non relu

A LA ROYNE MERE

IVIadame, si au malheur ou je me vois reduicte il ne me restoit la souvenance de l'honneur que j'ay d'estre

■ 11 V a une lacune de deux ans ou environ entre la dernière lettre et celle-ci. Ces deux ans furent une époque de disgrâces et de malheurs pour la reine de Navarre, comme les années précédentes avaient été un temps de plaisir et d'abandon. Après un séjour de dixhuit mois environ à la cour de Heuri III , « La royne de Navarrepartist de Paris pour s'acheminer en Gascongne retrouver le roy de Navarre son marv, par commandement du Roy réitéré par plusieurs fois, luy disant que mieux et plus honnestement elle seroit près son mary qu'en la cour de France, où elle ne servoit de rien. De faict , partant ledict jour de Paris, s'en alla coucher à Palaiseau, où le Roy la fist suivre par soixante archers de sa garde, sous la conduitte de Larchant, l'ung des capitaines d'iceux , qui la vinst rechercher jusques dans son lit, et prendre prisonnières la dame de Duras et la demoiselle de Bethune, qu'on accusoit d'incontinence et d'avortemens procurés. Furent aussv par mesme moien , arrestés le seingneur de Lodon, gentil-homme de sa maison, son escuier, son secrétaire, son médecin et aultres, qu'hommes que femmes, jusques au nombre de dix, et tous menés à Montargis , où le Roy luy mesme les interrogea et examina sur les deportemens de ladicte royne de Navarre, sa seur, mesme sur l'enfant qu'il estoit bruict qu'elle avoit faict depuis sa venue en cour ; de la façon du quel estoit soubçonné le jeune Chamvalon qui , de faict , à cette occasion , s'en estoit allé et absenté de la cour. Enfln le Roy n'ayant rien peu descouvrir par la bouche desdicts prisonniers et prisonnières , les remeist tous et touttes en liberté, et

vostre fille et l'espérance de vostre bonté j'aurois déjà, de ma propre main, devancé la cruauté de ma fortune; mais me souvenant , madame , de l'honneur que m'avez

licentiala royne de INavarre, sa seur, pour continuer son chemin vers Gascongue: et ne laissa pourtant d'escrire de sa main au roy de Navarre, son beau frère, comme touttes choses s'estoient passées. Du depuis, le roy ayant songé à la conséquence d'une telle affaire, et à ce que le roy de Navarre se resouldroit là dessus (comme il advint) de ne la plus reprendre , qui seroit ung scandale et escorne indigne de son nom et de ses armes , joint que la renommée en estoit ja bien avant espandue jusques aux nations estrangeres, il fist nouvelles lettres et depesches au roy de Navarre, par les quelles il le prioit de ne laisser, pour ce qu'il luy avoit demandé, de reprendre la Royne sa seur, car il avoit apris du depuis que tout ce qu'on luy en avoit faict entendre de ce costé là, et ce qu'il luy en avoit escript, estoit faux, et qu'on avoit par faux rapports innocemment chargé l'honneur de ladicte royne de Navarre, sa seur. A quoy le roy de Navarre ne fit aultrement response, et s'arrestant aux premiers advis que le Roy luy avoit donnés, qu'il sçavoit certainement contenir vérité, s'excusa fort honnestement à sa majesté, et cependant se résolut de ne la poinct reprendre. De quoy le Roy irrité envoia par devers luy monsieur de Bellièvre, aveq mandement exprès et lettres escriptes et signées de sa main, par lesquelles, aveq paroles aigres et piquantes, il luy enjoingnoit de ne faillir de mettre promptement à exécution sa vollonté. Entre les aultres traits qui estoient dans lesdictes lettres du Roy, cestuy-ci en estoit ung « qu'il sçavoit comme les Roys estoient sub- « jects à estre trompés par faux rapports, et que les princesses les « plus vertueuses n'estoient bien souvent exemptes de la calomnie, « mesme pour le regard de la feue Royne sa mère , qu'il sçavoit ce « qu'on en avoit dict, et combien on en avoit tousjours mal parlé. » Le roy de Navarre ayant veu ces lettres, se prend à rire ; et en présence de toutte la noblesse qui estoit là, dict à monsieur de Bellièvre tout haut : « Le Roy me faict beaucoup d'honneur par touttes ses lettres ; par les premières il m'appelle cocu , et par ses dernières fils de

p Je l'en remercie, y (Lkstoile, Journal de Henri III, i585.)

Le récit plus détaillé de cette affaire et des négociations auxquelles elle donna lieu se trouve dans le tome agS de la Collection Brienne.

tousjours faict, je me jette à vos pieds et vous supplie tres-humblement avoir pitié de ma trop longue misère, et, prenant la protection de vostre créature, faire en sorte que le Koy se veuille contenter de mes maux et me tenir à l'avenir pour sa tres-humble servante, telle que j'eusse tousjours désiré, si j'eusse pensé qu'il luy eust esté agréable ; et, tenant ce bien de vous, madame, me donneriez une seconde vie que je ne désire conserver qu'à l'obéissance de vos commandemens , et la sacrifier toutes et quantes fois qu'il vous plaira et à vostre vollonté. Madame, ayant l'ame si troublée que je ne sais ce que j'escrips. Je finirai en baisant treshumblement vos mains , et prie Dieu vous donner, Madame , et santé et longue et contente vie. Vostre tres-humble et obéissante fille et sujette ,

Marguerite.

[Coll. Dupuy, t. 217, fol. 187, recto.]

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