‹ Mémoires et lettresChapitre 22 sur 35 · A LA ROYNE MADAME ET MERE · texte numérisé non relu

A LA ROYNE MADAME ET MERE

Madame, suivant le commandement qu'il vous a pieu me faire par plusieurs de vos lettres, et le conseil que m'en a donné monsieur de Bellievre, que m'avez commandé de croire, j'escris au Roy. Vous sçavez, Madame, combien de fois j'ay recherché sa bonne grâce. Dieu veuille , Madame , que cette-cy j'y sois plus heureuse qu'aux aultres. Puisqu'il ne m'a peu aimer par les mérites de mon service et de ma tres-humble affection, j'espère. Madame, qu'ores que je suis accablée de tant de maux et d'ennuis, qu'il m'aimera par pitié ; et si les Roys , comme l'on dit, sont semblables

aux dieux qui aiment les cœurs affligés, le mien luy devra estre fort agréable. Je ne doubte poinct qu'il ne puisse faire beaucoup de bien , comme il m'a faict de mal, lorsqu'il luy plaira me faire ressentir l'un, comme il m'a faict esprouver l'aultre. Oultre qu'il montrera son bon naturel, il obligera une personne qui a cet honneur d'estre sa sœur, qui de son naturel estoit très inclinée à l'honorer et aimer, avant qu'il luy eut pieu recompenser mon affection de sa haine, laquelle il me peut , s'il luy plaist , montrer estre cessée , en faisant que le Roy mon mary recongnoisse qu'à mon occasion il n'en reçeut que bien , et ne permettra que la paix se rompe, en laquelle j'estime ma vie attachée. Je vous supplie donc tres-humblement. Madame, y vouloir tenir la main, et croire qu'estant aveq le Roy mon mary, comme je l'espère bientost par ce que Frontenac m'en a dict , que tous les services et bons offices que je pourrai faire en ce qui sera du bien de ce royaume , que je le ferai , vous suppliant tres-humblement, Madame, me conserver l'honneur de vostre bonne grâce comme à vostre très humble et tres-obeissante servante, soeur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. ~^Co\\. Béthune, vol. 8888, fol. 194. ] AU ROY HENRI III.

Sire , si les malheurs ne tomboient que sur moy, je serois seule misérable; mais considérant qu'ils sont congneus, bien qu'ils soient difFerens, cette différence ne m'est tant reprochable comme doibt estre la malice

de ceux qui, par leurs calomnies, vouloient baptiser mon malheur exécrable, ce qui n'est pas. Sire, Yostre jugement soit donc mon juge équitable. Quittez la passion, et vous plaise de considérer ce que, pour vous obéir, m'a fallu endurer; et telles passions, qui ne les a esprouvées, en blasmera les actions, avant que les avoir considérées. Considérez les donc, Sire, parles choses apparentes qui m'ont conduite là où vous me voyez. Encores que je sois vostre sœur et servante , et vous mon seul comfort, j'espererois en la bonté de vous comme roy chrestien, et que Dieu, lequel vous servez si bien , conservera en vous la pitié que vous debvez à tous, et par plus forte raison à moy comme mon roy, auquel je la demande en fléchissant le genou de mon cœur, duquel supplie nostre seigneur donner à vostre majesté santé perpétuelle, telle que lui désire celle qui ne peut estre que vostre tres-humble et obéissante sœur et subjecte , Marguerite.

[Coll. Dupuy, t. 217, fol. 187, verso. ]

A MONSIEUR DE SARLAN.

Monsieur de Sarlan ', puisque la cruauté de mes malheurs et de ceux à qui je ne rendis jamais que services est si grande que , non contens des indignités que depuis tant d'années ils me font pastir, [ils] veulent poursuivre ma vie jusques à la fin , je désire au

■ Maître d'hôtel de la reine Catherine de Médicis. (Castelnau, t. II, p. 48.)

moins, avant ma mort, avoir ce contentement que la Royne ma mère sache que j'ay eu assez de courage pour ne tomber vive entre les mains de mes ennemys, vous protestant que je n'en manquerai jamais. Assurez l'en, et les premières nouvelles qu'elle aura de moy sera ma mort. Souhs son asseurement et commandement je m'estois sauvée chez elle', et au lieu de bon traictement que je m'y promettois, je n'y ay trouvé que honteuse ruine. Patience! elle m'a mise au monde, elle m'en veut oster. Si sais-je bien que je suis entre les mains de Dieu; rien ne m'adviendra contre sa vol-

' D'après la phrase qni précède, il est évident qiie cette lettre fut écrite en ]585, au niomeut où Marguerite, forcée d'abandonner la forteresse de Cariât en Auvergne , voulut se retirer à Ivoy, maison de la reine mère, et fut faite prisonnière par le marquis de Canillac. On lit dans le manuscrit de Mesme la note ou letti'e qui suit, écrite de la même main que la copie de la lettre de Marguerite :

« La vérité est telle , que le sieur de Lignerac pour quelque mescontantement et jalousie qu'il a eu de la royne de Navarre qu'elle ne se saisit du chasteau, l'a chassée. Et si vous congnoissiés l'humeur de l'home, vous penseriés que c'est une quinte aussy tost prise, aussy tost exécutée. Il a retenu quelques bagues en paiement, come il dist, de dix mil livres qu'il a despendus pour elle, qui, après avoir bien contesté en son esprit , se résolut de s'en aller à Millefleur, et se meit en chemin à pied aveq Aubiac et une femme ; puys sur le chemin fut mise sur ung cheval de hast, et après dens une charrete àbeufs , et come elle fut dens ung village nomé Colombe, un gentil-home nomé Langlas, qui estoit lieutenant dens Usson luyofrit le chasteau, et l'y mena. Aussy tost qu'elle y fust arrivée, luy mesme s'en va trouver Je marquis de Canillac à Sainct-Hicques, qui monte à cheval, et s'estant faict ouvrir la porte, il demande ledict Obiac caché entre des murailles. Il le prend, et le met entre les mains d'ung prevoost. Le marquis despescha incontinent le jeune Monmaurin au Roy et à la Royne mère. »

lonté; jay ma fiance en luy et recevrai tout de sa main. Vostre plus fidèle et meilleure nmye,

Marguerite.

[Coll. Dupuy, t. 217, fol. 189, recto. — Coll. Brienne, t. 295, fol. 155. —

Coll. de Mesme, 7140.1 S

Page 1