‹ Mémoires et lettresChapitre 25 sur 35 · A MADAME LA MARQUISE · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISE

(lyUsson, ce 24 février 1597.)

Madame la marquise, le commandement que j'ay receu du Roy et votre recommandation ne pouvoit estre pour personne de qui j'affectionnasse davantage le bien que de monsieur de Roquelaure'', pour sçavoir combien il est aimé du Roy et de vous, et pour estre de mes meilleurs et plus anciens amis. Je luy en envoie les provisions avec revocation de celles que j'avois données en faveui' de madame du Monastère, ne m'estant lors ressouvenue que monsieur de Roquelaure le peust désirer; car si je l'eusse pensé, tout autre en eust esté refusé de moy pour les luy offrir. Je bénis cette occa-

' Gabrielle d'Estrées, marquise de lionceaux. ' Antoine de Roquelaure, chevalier des ordres du Roi, et depuis maréchal de France.

sion , qui me donne l'heur de faire chose utile à un amy que j'estime tant, et qui me faict recevoir des lettres du Roy et de vous , de quoy la privation d'ung si long espace de temps me faisoit vivre en beaucoup d'ennuy, craignant que par quelque artifice de mes ennemis, Ton m'eust eslongné de l'heur de sa bonne grâce et de vostre amitié, que si curieusement je rechercheray tousjours de conserver, que toutes mes intentions et actions ne tendront jamais à autre but. Prenez je vous prie cette assurance de moi , et m'obligez tant de la donner au Roy, et de croire que mes désirs se conforment entièrement à ses volontés et aux vostres. J'en parle en commun, les estimant si unies que me conformant à l'une je la seray aussy à l'autre. Je ne dis cecy sans sujet, sachant bien que des personnes qui m'ont de l'affection vous ont peu faire quelque fois des propositions qui vous ont faict peut estre juger mon intention toute autre qu'elle n'est; et hors qu'ils l'auroient faict pour bien, trouvant neantmoins cette occasion de vous pouvoir seurement escrire, je vous prieray trouver bon que je vous parle librement et comme à celle que je veux tenir pour ma sœur, et que, après le Roy, j'honore et estime le plus. Je vous prieray donc que, qui qui vous parle de moy, vous n'en preniez jamais autre croyance, et qu'asseuriez le Roy que je n'ay jamais eu désir de le presser de chose du monde, qu'en quelque condition que je soie elle me sera tousjours agréable, pourveu que ce soit avec sa bonne grâce, et que, comme il a pieu à Dieu faire tant de grâce à ce royaume de luy

faire tenir le bien des Roys mes pères et frères, qu'il luy plaira aussi me servir de frère et me conserver sous sa protection et maintenir en ce que j'ay eu des Roys mes frères et de luy. J'ay pris tant de confiance en l'asseurance que m'avez donnée de m'aimer, que je ne veux prendre aultre protecteur en ce que j'auray à requérir le Roy, au quel je n'ose user de si longue importunité , qui sur du papier l'ennuiera; mais partant de vostre belle bouche , je sçais qu'il ne peust estre que bien reçeu. Obligez moy tant donc de me rendre cet office, et de luy représenter que, tant que les eslats ont duré, je n'ay voullu partir d'icy, de peur que, si je me fusse approchée, quelques uns qui s'entremettent, et quelque fois par un zèle inconsidéré, ne prissent subject de le presser d'une ou d'aultre resolution contre son dessein, au quel toute ma vie je veux servir et non contrarier; et bien que mon extresme nécessité, pour n'avoir rien touché toute l'année passée de ma pension et de mes assignations, et estre à cette occasion tourmentée incessamment de mes créanciers, me tirast à force de delà , j'ay mieux aimé souffrir le m^artyre de cette incommodité que de luy donner seulement aucune apparence d'en pouvoir recevoir de moy. Mais maintenant toutes mes affaires ont si grand besoin de ma présence, et ma nécessité est si pressante qu'il n'y a plus moyen de la supporter ici, où je suis eslongnée de touttes mes commodités. S'il luy plaist trouver bon que j'aille en quelqu'une de mes maisons de France , la plus eslongnée que je pourray choisir de la cour, pour pouvoir là donner ordre à mes

affaires, il me seroit bien nécessaire. Je vous aurois une grande obligation de m'en faire savoir sa voulenté, qui me sera une perpétuelle loi , comme perpétuelle sera en moy l'affection tres-fidelle que je voue à vostre mérite, pour en éternité me conserver vostre tresaffectionnée et plus fidelle amye, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 68. ]

AU ROY MON SEIGNEUR

(D'Usson, ce 17 novembre 1597. )

Monseigneur, après avoir loué Dieu de l'heureuse victoire qu'il luy a pieu donner à vostre majesté ' , elle me permettra luy tesmoingner par cette-cy avec combien de contentement j'ay reçeu cette désirée nouvelle , et avec combien de vœux je souhaite que ce qui reste séparé de son obeyssance y soit remis; que si j'estois de sexe propre à y bazarder ma vie, vostre majesté croira, s'il luy plaist, que nulle ne luy seroit offerte avec plus de zèle et de desvotion à son service; mais en tel qu'il a pieu à Dieu me faire naître, je supplie tres-humblement vostre majesté faire estât de mon tres-humble service, qu'avec une entière et parfaite affection et fidélité luy rendra pour jamais vostre tres-humble et tres-obeyssante servante, femme et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 55. ]

' En ce mois (octobre iSg;), allégresses et feux de joie furent faits partout en congratulation des victoires du Roy et reprise d'Amiens , avec resjouissance de tout le peuple de la Fj'ance, lequel peult bien dire qu'après Dieu, il tient sa délivrance de la main de son Roy. ( Lestoile , Journal de Henri IF. )

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