RESPONCE DE LA ROYNE MARGUERITE
Monseigneur, vostre majesté, à l'imitation des Dieux, ne se contente de consoller ses créatures de biens et faveurs , mais daigne encore les regarder et consoler en leur affliction. Cet honneur qui tesmoingne celluy de sa bienveillance est sy grand qu'il ne peult estre esgallé que de l'infinie volonté que j'ay vouée à son service. Il ne me falloit, en ceste occasion, moindre consollation ; car bien qu'il soit aizé de se consoller de la perte de quelque bien de fortune que ce soit, d'une pourtant qui a sa vie et sa naissance telle que je l'ay, le seul respect du mérite d'un roy si parfaict et sy valleureux en doibt retrancher par sa privation toute consollation; et est marque de la générosité d'une belle ame d'en conserver ung immortel regret, tel que seroit le mien, sy la félicité qu'il luy plaist me faire ressentir, en l'asseurance de sa bonne grâce et protection, ne le banissoit, pour changer ma plainte en louange de sa bonté et des grâces qu'il luy plaist me départir, de quoy vostre majesté n'honnorera
jamais personne qui les ressente avec tant de reverance par tres-humbles et tres-fidelz services, qui me rendent digne d'estre tenue de vostre majesté pour vostre treshumble et tres-affectionnée servante, sœur et subjecte,
Marguerite.
[Coll. Béthune, t. 8956, fol. 47, recto.]
A MON COUSIN MONSIEUR LE CONNESTABLE
(D'Usson, ce 17 novembre 1599.)
Mon cousin , c'est à cette heure le temps de l'accomplissement des promesses que le Roy vous a faictes ' pour moi. Puisque m'avez voulu tant obliger, je vous supplie mettre cette affaire à sa perfection comme y avez donné un heureux commencement. Monsieur Bertier vous fera entendre ce qui y est nécessaire, envoiant par luy tout ce que le Roy a désiré de moy pour cest effect, et vous supplieray croire que ne prendrez jamais la protection du bien de personne qui vous honore et vous ait tant d'affection que vostre tres-affectionnée et fidelle cousine, Marguerite.
[ Âutogr. — Coll. Bélhune, t. 9086, fol. 25. ]
' Il s'agit sans doute ici des avantages considérables que le Roi assura à Marguerite, le 2g décembre suivant. Par ses lettres-patentes, datées de ce jour, il déclara que Marguerite conserverait le titre de Reine et de duchesse de Valois, et lui confirma en même temps, la jouissance des domaines d'Agenois, Condomois et Rouergue, des quatre jugeries de Verdun, Rieux, Rivière et Albigeois, et du duché de Valois, qui lui avaient été donnés pour sa dot, à quoi il ajouta le paiement de ses dettes. (Vovez D. Vaissete, Histoire du Languedoc, t. V, p. 5o3.)
A MON COCSIN MONSIEUR LE CONNESTABLE
(D'Usson, ce 15 décembre 1599.)
Mon cousin, je tiens les obligations que je vous ai en tel degré, qu'il n'y a elfect que puissiez désirer de moy que je ne pense vous debvoir davantage , et remettrai tousjours à l'arbitrage de vostre prudence tout ce qui me concernera. Lorsque je pourrai disposer de la succession de la Royne ma mère , et que la substitution de son contract de mariage, par laquelle elle m'est acquise, me sera adjugée, je remettrai à vostre avis et voulonté non seulement le comté de quoi m'escrivez, mais tout ce qui m'appartiendra , m'assurant que me voulez tant de bien que ne me conseillerez de faire chose qui me puisse faire perdre l'amitié de mes niepces et nepveux , de qui je n'ay jamais receu qu honneur et amitié, et qui sont de telle qualité et pouvoir, que le support ne m'en est moins estimable que nécessaire. Trois causes, à la vérité, me font désirer de gratifier mon nepveu, vostre beau-fils; le commandement que le roi Charles mon beau- frère m'en fît à sa mort, l'honneur qu'il a de vostre alliance, et la recommandation de ma sœur; mais il n'est pas tems de faire telles déclarations, qui peuvent offenser des personnes de qui le support m'est nécessaire. Vostre prudence approuvera, je m'assure, ma raison : outre ce que nul ne peut donner ce qu'il n'a pas, mon nepveu me demande chose qu'il dit et qu'il jouit comme sienne; iî faut, premier, que la substitution me soit adjugée, car mon courage ne pourroit permettre de donner chose
de quoi l'on ne me seut gré. Je supplie vostre prudence de peser toutes ces considérations, et de croire que j'embrasserai tousjours ce que je penserai vous estre agréable , et estimerai l'occasion heureuse qui vous pourra tesmongner que n'avez jamais obligé personne qui vous honnore tant que moy , et qui prie Dieu avec plus d'affection qu'il vous donne, mon cousin, tresheureuse et très-longue vie. A ostre tres-affectionnée et tres-fidele cousine , Marguerite.
[ÂiUogr.—'CoW. Béthune, t. 9086, fol. 9.]
AU ROY M0> SEIGNEUR ET FRERE
(D'Usson, ce 17 mars 1600.)
Monseigneur, l'heureuse et bonne nouvelle, de quoy il a pieu à vostre majesté m'honorer, de la grossesse de la Roine ne sera receue de nulle avec tant de joie et de contentement que de moy, comme celle qui y a le plus contribué, et qui a plus d'obligation et d'occasions de se rejouir du bien et contentement de vostre majesté , et de lui désirer ce que le voeu de tous ses sujets lui souhaite, qui sont des enfants, l'appui et l'espérance de tous ceux qui, comme moy, ne despendent que d'elle, pour en voir la vie de vostre majesté et le repos de son estât d'autant plus asseurés que le dessein des brouillons en sera renversé. Je rends tres-humbles grâces aussy à vostre majesté de l'avis qu'il luy a pieu me faire donner par monsieur de Rieux ' du mauvais dessein de mon
' René de Rieux , second fils de Jean de Rieux , seigneur de Château-
mauvais nepveu'. Le principal soin que j'ay de conserver ceste place est pour, en partant, en faire un présent à vostre majesté à qui je l'ay desdiée, et n'en suis ny ne veulx estre, jusqu'à ce que j'en parte , que le cappitaine et la concierge de vostre majesté. Ce mal conseillé garçon tient plusieurs places en ce pays, des maisons qu'il m'usurpe du bien de la feue Royne ma mère, qui sont presqu'aussy fortes que ceste-cy, chasteaux, rochers, enceintes qui, pour le bien de son service, seront mieux par terre que debout. Pour ceste-ci elle s'assurera, s'il lui plaist, qu'avec l'aide de Dieu il n'y mettra jamais le pied ; il se vante qu'elle la lui a promise quand j'en seray partie ; je la supplie tres-humblement de ne me faire recevoir ce desplaisir qu'ung lieu que j'ay tant pris de peine de rendre beau vienne entre telles mains. Vostre majesté ne le doit pas faire pour le bien de son service. J'ay aussy à la remercier tres-humblement du tesmongnage qu'il lui a pieu me donner de la continuation de sa bonne volonté avec estât des assignations de ceste année; elle n'honorera jamais personne de pareille faveur qui lui ait voué une plus tres-humble et fidelle
neuf, chef d'une compagnie de chevau-légers sous Henri III. Après la mort de ce prince il s'attacha au roi Henri IV, tint constamment son parti pendant la ligue , et fut fait chevalier des ordres du Roi , en récompense de ses services.
' Charles de Valois, comte d'Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Touchet. Marguerite avait mille raisons pour le nommer son mauvais neveu ; mais une surtout , c'est qu'elle avait été déshéritée par sa mère , à l'instigation de Henri TU , et au profit de ce même neveu, qui était en possession des immenses biens de Catherine.
servitude que vostre tres-humble et tres-obeissanle servante, sœur et subjecte, Marguerite.
[Aiitogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 168. ]
AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE*'
(Du 27 avril IGOO.)
Monseigneur, puisqu'il faut déférer à Dieu la gloire des heureux evenemens , comme à l'auteur de tous biens, je le loue donc qu'au plus fort de mes desplaisirs, et lorsque mon repos estoit désespéré, il m'envoye sa bénédiction en me donnant vostre paix , de laquelle vostre majesté faict reluire sa clémence. C'est un vray ofHce de frère, et pardonnez-moy sy j'use de ce mot, vostre faveur m'y ayant transporté par le comble de tant de félicité, le coup qui vient de vous mesme estonne mon malheur et asseure ma tranquillité, que je n'eusse jamais recouvrée, si vous ne m'eussiez remise en l'honneur de vos bonnes grâces. Je les ay espérées tant que cet espoir a pu accompagner mon désir, et ne les ay désirées lorsque vous avez voulu que j'en fusse privée, ayant tousjours vu que ce m'estoit une espèce d'honneur de m'accommoder à vos desseins, bien qu'ils fussent contraires à mon contentement, et que vostre belle am^e pouvoit estre autant contiaincte en ses passions que la mienne tourmentée
• On retrouve une paraphrase de cette lettre dans l'historien Scipion Dupleix, qui l'a prodigieusement embellie et ornée d'antithèses. II la place sous l'année 1199, qui paraît être sa véritable date. Toutefois les manuscrits lui assignent celle du 27 avril 1600 que nous lui conservons ici.
en son obéissance. Si vous avez autresfois consenti à mes afflictions, ce sont plus tost des excès du temps que des etFects de vostre humeur, qui lepare a présent le tort qu'elle avoit faict à ma qualité en me gratifiant de vostre protection , à l'objet de laquelle je mets le reste de ma vie. 11 est vray qu'en ce gain je perds beaucoup, et le contrepoids du mal, que je trouve en la conqueste , affoibliroit ma consolation , et me feroit mesconnoistre le changement de ma fortune, si je ne considerois que ce sont vos volontés, et que vous croyez que mon dommage reussist au bien du public. Je me rends donc à cette loi, non pour vous contenter, mais pour vous obéir, et changeant mes plaintes en louanges, je glorifieray Dieu, comme vostre Roy, je vous louerai comme le mien, de la grâce qu'il m'a faicte par celles que je reçois de vos royales et fraternelles offres; et prie sa divine majesté de maintenir la vostre en sa grandeur, et me conserver la bienveillance que vous promettez à vostre treshumble, tres-fidelle et tres-affectionnée sœur, servante et subjecte, M.
[Coll. Diipuy, t. 2n, fol. 185, recto. — Coll. Brienne, t. 295, fol. 243.]
AD ROÏ MON SEIGNEUR ET FRERE
(D'Usson, ce 19 mai 1600.)
Monseigneur, j'ay su qu'imitant le roy votre grand père , comme j'ay souvent ouy dire à vostre majesté qu'elle feroit estant de son aage , qu'outre ses bons ménages elle a désiré faire un ménage de soies en
ma maison de Bouloiigne * ; et parce que l'on m'a averti que le sieur Baibani , à qui vostre majesté en avoit donné la charge, l'avoit intremis', ayant su que la maison estoit à moy, j'en ay esté tres-marrie, n'estimant et mes maisons et tout ce qui est mien pouvoir servir à plus digne ofïice, ni qui me soit plus agréable que ce qui est du plaisir de vostre majesté. Honorezmoy donc tant , monseigneur, d'en disposer à vostre volonté et de croire que le changement de condition ne changera jamais en moy ce devoir et cette voulonté. Je suis, monseigneur, vostre créature qui ne despend et n'espère, après Dieu, que de vous; vous m'estes et père et frère et roi; la nature, la fortune et ma volonté mi'ont rendue telle , et jamais mes intentions ne s'en eslongneront ; rendez- moy sy heureuse de le croire ainsy et de m'honorer de vos bonnes grâces, baisant tres-humblement les mains de vostre majesté, priant Dieu, monseigneur, lui donner tres-heureuse et très-longue vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.
[Aulogr. — CoW. Dupuy, t. 217, fol. 63.]
' Cette maison était ainsi appelée parce qu'elle était située dans le bois de Boulogne. Elle portait aussi le nom de Madrid, qui est encore aujourd'hui celui de l'emplacement occupé naguère par cette habitation royale. (Voyez, sur l'origine de cette dénomination, le P. Hila- RioN DE CosTE, et MoNGEz , Histoïve de Marguerite de Valois , p. 092.)
' Intremis , interrompu.