‹ Mémoires et lettresChapitre 30 sur 35 · A MONSIEUR SEGUIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR SEGUIER

(D'Usson, ce 5 novembre 1602.)

Monsieur Seguier, j'ay esté infiniement aise de sçavoir que le procès que j'ay contre Choisnin est entre vos mains pour le raporter, n'ayant besoing, en ceste affaire-là , que d'un rapporteur homme de bien et de mes amis , comme je me le prometlray tousjours de tous ceux qui portent vostre nom. Je crois que monsieur de Rieux vous aura faict entendre tout ce que je luy ay escrit sur ce faict; toutesfoys, estant chose que r j'affectionne infiniement pour les ingratitudes et per^

fidles de ce meschant homme, je ne me sçauroys erapescher de vous discourir ce faict. Je pris ce meschant homme pour me servir de précepteur, lorsque je partis de Paris la première foys, pour la réputation qu'il avoit d estre docte. Cette qualité trouvay-je bien en luy, mais en une ame tres-meschante, qu'il desguisa neanmoings de telle façon, que je ne peux qu'à la fin descouvrir ny son hérésie héréditaire , estant né de Chastelerault où ils sont tous huguenots, ny sa perfidie, que par une si prodigieuse malice il s'est essayé de me faire tant ressentir. S'estant ainsy couvert et desguisé un fort long temps en bon catholique et fidelle serviteur, me trouvant en Gascongne du temps des premiers troubles delà Ligue et des huguenots, où tout estoit en armes, ayant esté contrainte de me retirer en une ville mienne nommée Agen , laquelle, bien qu'elle fust mienne, tenoit neanmoings le party de la Ligue , de telle sorte qu'il m'eust esté malaisé de m'y conserver sans l'apuy de feu monsieur de Guise, j'eus besoin d'envoyer vers luy, regardant de choisir entre mes serviteurs quelqu'un capable et fidelle. Le malheur voulut que je feis eslection de ce meschant homme, et luy ayant baillé des instructions et des lettres, selon le temps et le besoin que j'en avois, lors il faict le voiage et m'en raporte responce. Neanmoings, couvant tousjours une mauvaise intention contre raoy, à qui il ne pouvoit avoir d'aiFection, pour me congnoistre tant catholique et si ennemie de ceux de sa religion , il ne se dessaisit point des susdites instructions que je luy avois baillées, et les garda à intention

de m'en rendre un jour du desplaisir, ce que j'ignoroys, et le tenoys pour fort zélé h mon service comme son apparence faiiite le monstroit. La prise d'Agen avenant, et ayant esté constrainte de me retirer en Auvergne , mon trésorier et mon controlleur ne m'nvant peu suivre si tost, pour avoir esté nécessaire qu'ils demeurassent pour ra'amener le reste de mon train, n'ayant personne auprès de moy qui , en leur absence, me peust servir de l'un et de l'aultre plus propre que ce meschant homme de Clioisnin , je luy commandé en leur absence de faire leurs charges jusques à tant qu'ils fussent venus, ce qu'il trouva si doux, maniant les deniers et tout luy passant par les mains, qu'au bout de cinq ou six semaines que mon trésorier et mon controlleur arrivèrent, et qu'il fallut qu'ils se remissent chacun à faire leur charge, il en prist un si grand desespoir, qu'ayant le naturel comme le visage de More, il ne machinoit que trahisons et vengeances, encore que au compte qu'il me rendist lors des deniers qu'il avoit maniés, montant environ à quatorze ou quinze mil escus, il y demeurast redevable de grandes parties, et qu'il s'en fut fort mal acquitté, et que je aye passé par-dessus ne l'en aiant voulu rechercher. Il comencea à descouvrir son mescontentement par de grandes plaintes qu'il me fit d'avoir employé plusieurs années à mon service, et qu'il voyoit bien qu'il n'en pouvoit plus espérer aucun avancement, puisque je luy avois osté le maniement de mes deniers, et la charge qu'il avoit faicte depuys six sepmaines. Je luy representay que mon tre-

sorier et mon controlleur estant arrivés, je ne pouvois pas empescher qu'ils f'eissent leur charge, et qu'il sçavoit que ce n'estoit qu'en leur absence que je la luy avoys faict faire, et que s'il desiroit quelque aultre chose de moy qui fust en ma puissance, je le feroys de bon coeur. Lors il me demanda six mil escutz de recompense qu'il vouloit avoir contens, sçachant bien qu'alors j'en estois incommodée. Je luy dis qu'il sçavoit bien que je ne pouvois faire cela , et que je luy en feroys expédier un bon pour le payer à ma commodité. Cela ne pouvant contenter son avarice et son ambition, sa rage allant tousjours croissant, il ne passoit jour qu'il ne taschast de m'offencer ou me desplaire en quelque chose; enfin, il fust si oultrecuidé, qu'il bailla un soufflet h mon huissier, à la porte de ma chambre. Voyant son insolence, pour le chastier et reprimer un peu cette audace , je luy feis deffendre de n'entrer en ma chambre dé huict jours, lesquels il employa à vomir sa rage contre moy par un pasquin qu'il fist, le plus sale et le plus vilain qui se soit jamais veu, lequel il fut si elfronté de m'envoyer, faisant accroire à celuy qui me l'apporta que c'estoient des fruicts de ses estudes pour se remettre en grâce avec moy, sçachant que je me plaisois aux oeuvres doctes et belles. Il me fust présenté devant quelques-uns des gentilzhommes qui m'accompagnoient lors, et l'aiant faict lire, voianl les injures et calomnies de quoy en parolles couvertes il m'offensoit, ils en furent tous si esmeus, qu'à peine les peux-je retenir qu'à l'heure mesme ils ne l'allassent traicter comme une telle inso-

lence et meschancefô le meritoit; mais ne m'estant jamais pleue à telle violence, et estimant me ranger assés de ceux qui m'olFencent quand je les esloigne de mon service, je leur priay et commandé de ne luy rien faire, et que je le punirois assés en le chassant, et luy feis commander de s'en aller. Il demanda jusques au lendemain pour partir, et le matin, comme il sortoil usant de son arrogance accoustumée, il passa par devant quelques-uns de mes gentilz-hommes, de ceux qui avoient esté lorsqu'on me lisoit ledict pasquin, et se plaignant de moy avec parolles indignes, ces gentilz-hommes ne le pouvant souffrir, emportés de colère, luy donnèrent quelques coups de baston , lesquels mirent sa malice à son période , et se résolut d'effectuer son premier dessaing, pour lequel il avoit gardé les susdites instructions que je luy avois baillées pour feu monsieur de Guyse; et estimant qu'avec cela il me ruineroit avec le feu Roy, il les luy porta , et y adjoustant toutes sortes de calomnies, il n'obmist rien en quoy il me peust nuire. Je vous laisse à juger si cette ingratitude et meschanceté ne le rend indigne de tous les dons qu'estimant qu'il fust mon serviteur je luy avois faicts, et si ce ne seroit un trop mauvais exemple qu'au lieu de la punition que mérite une telle perfidie, il en receust recompense. Je vous prie donc m'obliger tant, en représentant ceste vérité à messieurs de vostre court, de faire en sorte que ceste prodigieuse perfidie serve d'exemple à tous les mauvais serviteurs, qui, aiant l'ame aussy corrompue, vouldroient faire pareils traicts à leurs maistres; et vueillés prendre as-

seurance par ceste-cy en vostre particulier de l'amitié que j'ay vouée à toute vostre maison, et que je veux conserver à la mémoire de feus messieurs les présidents vostre père et vostre frère pour me tesmoingner en vostre endroict , et de tout ce qui porte vostre nom , en toutes les dignes occasions qui s'en présenteront. . . ' .

[Coll. Dupuy, t. 217, fol. 71.]

AD ROY 3I0N SEIGNEUR ET FRERE

(D'Usson, ce 10 d'octobre 1603.)

Monseigneur, j'ay veu par celle qu'il a pieu à vostre majesté escrire à monsieur de Rieux, qu'estimant madame du Monastère morte, elle désire son abbaye pour la fille de monsieur de Roquelaure. Plus agréable commandement sa majesté ne me peut-elle faire; car rien ne sera jamais tant affectionné de moy que ceux que je sais l'estresi fidellement à vostre majesté, comme monsieur de Roquelaure. J'ay envoyé en Roergue savoir en quel estât elle est, parce que j'ay receu de ses lettres datées du 7 septembre, escrites de sa main, que j'envoie à monsieur de Roquelaure avec une d'un de ses amis, qui me prioit lui bailler un brevet pour resigner, ce que je feis, n'estimant pas qu'aucun de mes amis put désirer cela ; mais il n'empeschera , lors qu'elle mourra, soit à cette heure ou quant que ce soit, que je n'obéisse à vostre majesté, la suppliant tres-humblement s'asseurer que, si elle est encore vivante, qu'elle n'aura jamais de moy les provisions

' La date seule est de la main de Marguerite.

qu'estre n'aura jamais de moy que la fille de monsieur de Roquelaure. Tout l'heur de ma vie, monseigneur, est d'estre commandée de vostre majesté, et ma seule ambition d'estre reconnue pour la plus fidèle et affectionnée à son service de ses créatures; telle me puis-je nommer; car, après Dieu, je ne tiens l'estre ni le bicnestre que de vostre majesté, à qui je requiers treshumblement me continuer la faveur de sa protection , en ne permettant qu'il soit contrevenu à la desclaration de nonante et neuf', qu'il a pieu h vostre majesté faire en ma faveur, en confirmation du deslaissement que le feu Roi mon frère me fist des terres de mon dot, qu'il ne me permet estre retirées durant ma vie. Vostre majesté l'a si exactement faict observer, que je me promets qu'elle ne permettra par aucune surprise qu'il luy soit prejudicié, comme l'on a tasclié faire en l'érection du duché d'Aiguillon'', de qui

' CeUe déclaration du 2g décembre iSgg portait que Je titre de Reine et de duchesse de Valois demeurerait à 3Iarguerite malgré la dissolution du mariage, et lui confirmait la jouissance paisible, pour elle et ses successeurs, des domainesd'Agenois,Condomoiset Rouergue, des quatre jugeries de Verdun, Rieux, Rivière et Albigeois, et du duché de Valois, qui lui avaient été donnés pour sa dot. {Histoire du Languedoc , t. V, p.5o5.)

' Aiguillon, ville de l'Agenois, en Guyenne, sur le confluent du Lot et de la Garonne, n'avait d'abord que le titre de baronnie. Le roi Henri IV, \vxv lettres -patentes données à Blois au mois d'août iSgg, enregistrées au parlement de Paris le 2 mars i6oo, érigea les baronnies d'Aiguillon, Montpezat, Sainte-Livrade et d'Olmerac en duchépairie en faveur d'Henri de Lorraine, lils aîné de Charles de Lorraine, duc de Mayenne, pair de France, et de ses successeurs et ayants cause. Marguerite nous apprend elle-même que ces lettres ne furent pas enregistrées immédiatement au parlement de Bordeaux, ce qui

toutes les justices que l'on y mettoit sont de ma justice d'Agen, comme plus particulièrement je l'ay faict entendre à vostre majesté par une autre lettre que j'ay envoyée il y a deux mois à monsieur de Rieux, pour présenter à vostre majesté. L'on a usé en cela de tel artiffice, que je n'ay jamais peu sçavoir au vrai l'interest que j'y avois que la vérification n'en ait esté faicte à Bordeaux, ce qui m'a empesché d'en recourir plus tost à vostre majesté, qui peut transférer cette duché en quelque autre terre de monsieur du Maine, qui ne dépend que de la justice de vostre majesté, m'asseurant qu'elle ne me voudroit oster pour donner à autruy, et ne voudroit permettre que telle indignité me feust faicte, que je tiendrois pour la plus grande que je sçaurois recepvoir; car la susdite déclaration de nouante et neuf aiant esté vérifiée, paravant cette érection, aux parlements de Paris et Bordeaux , il ne peuvent donner aucun arrest qui ait lieu au préjudice de la précédente vérification , veu la qualité de ladicte déclaration que vostre majesté sçait avoir esté mise au lieu de mon contrat de mariage. Par quoy je la supplie tres-humblement y apporter le remède qui est en sa seule puissance, transférant cette érection de du-

retarda les réclamations qu'elle crut devoir élever contre l'érection du duché d'Aiguillon. Ce ne fut qu'en i6o3 qu'elle commença à protester de la manière la plus énergique contre cette érection, qui portait préjudice à ses droits comme comtesse d'Agenois. Les lettres qui suivent montrent l'intérêt qu'elle attachait à la faire annuler, comme inconciliable avec la déclaration faite en sa faveur par le Roi , le 29 décembre iSgg. Elle ne gagna sa cause qu'à moitié, comme ou le verra plus loin.

ché, ne me desiiiaiit cette justice, que vostre majesté ne desnieroit au moindre de son royaume, me conservant le bien qu'après Dieu je ne tiens que de vostre majesté, à qui, avec sa permission, je baiseray treshumblement les mains, priant Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté très-longue et tres-heureuse vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Aittogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 81.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(D'Usson, ce 26 d'octobre 1603.)

Monseigneur, je rends tres-humbles grâces à vostre majesté de l'asseurance qu'il luy plaist me donner, que, si elle eust sçeu que les justices d'Esguillon et autres que Ton y voudroit attribuer sont à moy, qu'elle n'eust accordé l'érection prétendue. Je l'ay tousjours cru ainsy, monseigneur, comme aussy je m'asseure que, sçachant que vos cours de parlement de Paris, Toulouse et Bordeaux ont donné arrest de vérification de la desclaration qu'il pleut à vostre majesté faire en nonante et neuf, pour estre subrogée, lors de la séparation, en la place de mon con tract de mariage, et laquelle confirmant le deslaissement que le feu Roy mon frère me fit des terres de mon dot, porte qu'il ne me peut rien estre osté ni retiré durant ma vie des terres, justices, ni autres choses de mon dot, que vostre majesté, suivant ce qu'il lui plait m'escrire qu'il n'est en son pouvoir de faire rien au contraire

des arrests donnés par ces parlemens, ne voudroit rendre les susdits arrests de yerlfication de ladicte desclaration de nonante et neuf de pire condition que les autres, n'estant les arrests des vérifications des érections de duchés plus sacrés ni plus authentiques que les arrests donnés par les mesmes cours sur la vérification de la susdite desclaration de nonante et neuf; lesquels arrests estant paravant celuy de ce prétendu duché, vostre majesté voit que le premier renverse le dernier et le rend nul, puisque, comme il luv plait de m'escrire, elle veut estimer avoir les mains liées par les arrests des parlemens. Je supplieray donc tres-humblement vostre majesté de reconnoistre que c'est à monsieur du Maine à qui vostre majesté doit user de cette raison et non à moy; car c'est luv qui, par surprise, veut renverser les arrests de parlement de Paris , Toulouse et Bordeaux donnés sur la vérification de ladicte desclaration de nonante et neuf, me voulant oster, contre ce qu'il est porté par icelles, mes justices ; et moy, je ne fais que défendre le mien et supplier tres-humblement vostre majesté ne permettre que pour telle surprise l'on contrevienne à ladicte desclaration de nonante et neuf et aux arrests de vérification donnés de tant de parlemens sur icelle; que, suivant ce qu'il luy plaist m'en escrire, vostre majesté n'y peut toucher : par quoy monsieur du Maine ne se peut plaindre que de luy mesrae, et ne peut que rester tres-content quand vostre majesté luy transférera ce mesme honneur en quelque autre de ses terres.

comme j'en supplie tres-humblement vostre majesté, et de se souvenir de quelle importance m'est l'entretenement de ladicte déclaration de nonante et neuf, d'où despend la conservation de tout ce que je possède, et combien vostre majesté m'a promis, lors de la séparation, de la faire entretenir, comme il luy a pieu exactement faire jusqu'ici; et puisque mesme raison fait pour moy que pour monsieur du Maine, qui ne s'appuie que sur les arrests, que les miens sont premiers que les siens, et pour une cause trop plus importante et recommandable , vu ma qualité , et qu'elle me tient lieu de contrat de mariage, et qu'au contraire les siens ne sont que par surprise et usurpant ce qui n'est pas à luy, je supplie tres-humblement vostre majesté me maintenir en ce que ladicte desclaration de vostre majesté et les arrêts des parlemens de Paris, Toulouse et Bordeaux m'y ont acquis, et transférer cette qualité de duché et pairie en quelque autre terre de monsieur du Maine, me pardonnant si j'ay osé importuner sur ce subject vostre majesté d'un si long plaider. La desfaveur de telle injustice me seroit une si grande indignité, qu'elle me seroit insupportable; aussy je me promets tant de l'équité et bienveillance de vostre majesté, que, me continuant sa protection, elle me voudra maintenir en mon droit et aux clauses de ladicte déclaration de nonante et neuf, comme je l'en requiers tres-humblement, et me pcrmettray de luy baiser tres-humblement les mains, comme celle qui avec plus d'affection prie Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté tres-Iongue et tres-^

heureuse vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 85.]

A MON COUSIN MONSIEUR LE CONNESTABLE

(D'Usson, ce 16 novembre 1603.)

Mon cousin, j ay sçeu qu'estes à Fontainebleau, où peut-estre vous oirez parler de l'opposition que j'ay faicte au prétendu duché d'Esguillon. Le fait est tel : les justices d'Esguillon , de Monpesat et de plusieurs autres terres de madame du Maine sont à moy h cause de mon comté d'Agenois. Par surprise , le Roy l'ignorant en a érigé une duché , et le parlement de Paris , l'ignorant aussy, l'ont vérifié. Quant ils l'ont voulu faire vérifier à Bourdaux , mon conseil de Bourdaux s'y est opposé , qui a esté cause que la court de Bourdaux a bien vérifié le duché, estimant, comme madame du Maine leur persuadoit, que nous en serions d'accord, mais a ordonné au moins que toutes lesdictes terres iroient tousjours plaider à Agen , comme ils l'ont tousjours faict jusques tant que j'en feusse indemnisée ; et pour cette cause l'ont renvoyé au Roy. Or, maintenant j'ay déclaré à sa majesté que je ne veux ni vendre ni donner mes dictes justices; par aussy le Roy ne m'y voulant ny pouvant forcer, il faut que sa majesté transfère l'honneur de cette qualité en quelque autre des terres de monsieur du Maine. Je crois qu'estes amis; mais je me promets que la mémoire du Roy mon père vous fera tousjours préférer en vostre amitié ce qui reste de luy , et qui a tant he-

rite de son inclination à vous honorer; que je ne craindray jamais les mauvais offices que mon neveu, vostre beau fils, me pourroit faire, me privant de l'heur de vostre amitié, comme je vous en requiers, et de représenter au Roy ce que je vous escris de ce faict , qui est que ne veux ni donner ni vendre mes justices, et que l'arrest de vérification de Bourdaux y a mis cette condition, reconnoissant et avouant lesdictes justices estre k moy, ainsy que je supplie sa majesté me conserver en ce peu de bien que les Rois mes père et frères m'ont laissé pour mon dot , commie sa majesté s'y est obligée par la déclaration que vous sçavez, qui fustmise au lieu démon contrat de mariage; que c'est chose inaudite que l'on oste le bien d'une fille de France pour le donner à un autre; que si cela avoit lieu, il n'y auroit courtisan qui par surprise n'en peust obtenir du Roy, et faire vérifier sans mon sçeu aux parlemens; et après il se faudroit laisser ravir son bien, parce qu'il y en auroit eu arrest : cela seroit trop injuste. J'estime aussy le Roy trop équitable pour le permettre; mais sçachant qu'estiez à la court, j'eusse pensé ne mériter l'amitié qu'il vous plait me porter, de ne vous en escrire , et par cette occasion , vous renouveller les voeux de mon amitié, et le désir que j'ay de me tesmongner pour jamais, vostre tres-afFectionnée et fidelle cousine, Marguerite.

[ Autogr. — Coll. Béthune, t. 9086, fol. 6. ]

A MONSIEDR DE LOMENIE.

(D'UssoD, ce 16 novembre 1603.)

Monsieur de Loinenie, estant certaine que verrez celle que j'escris au Roy, je ne vous en feray redite; seulement vous prieray-je que si , pour estre trop longue, sa majesté ne m'honore tant de la lire, que m.' obligiez tant de luy représenter ce qui y est, où sa majesté connoistra que cela se fait plus pour faire perdre à sa majesté ceux qui luy ont de l'affection, et pour luy donner le blasme d'avoir si indignement traité une fille de France que pour autre chose; mais quoique, par les responses du Roi , l'on me veuille désespérer, l'on ne m'arrachera jamais du cœur le service que j'ay voué à sa majesté , à qui je ne puis croire que l'on baille mes lettres, à qui j'en ay avec celle-ci escrit quatre sur ce subject; vous m'obligerez beaucoup de m'escrire s'il les a reçues. Je connois bien qu'il n'y a nul qui ne connoisse mon droict et le tort que l'on me faict, et que l'on me mené comme cela pour penser me contraindre de consentir à vendre ou changer mes justices; mais j'ay plus de courage et de resolution que l'on ne me sauroit donner de tourment; je sçais que le Roy, juste et bon comme il l'est, ne me peut oster mon bien ni me forcer à y consentir; et faut enfin que monsieur du Maine cesse de désirer l'impossible en voulant le bien d'aultruy , et qu'il requière du Roy ce que l'on doit attendre d'un roy, non d'un tyran. C'est faire tort à sa majesté de la requérir de choses telles, et de luy vouloir faire offenser personne

de ma qualité. Que si telle violence avoit lieu, je ne me ferois plus estât de chose que j'eusse au monde. Bon Dieu! faut-il avoir tant de peine pour conserver le sien. Certes, cette persécution a assez duré; j'ay esté malade de desplaisir des deux responses du Roy, les volant si eslongnées de la justice et du support que sa majesté m'avoit promis pour me conserver en tout mon bien , et en ce qu'il m'a promis par la déclaration qui fut mise au lieu de mon contract de mariage , de laquelle il y a eu arrest de vérification aux trois principaux parlemens de la France. Je vous prie donc encore, si le Roy ne lit ma lettre, la lui représenter, et croire que n'obligerez jamais personne qui soit si désireuse de vostre amitié , et de qui puissiez faire plus d' estât que de vostre plus affectionnée amie ,

Marguerite.

[Aiitogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 87. ]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE"

(Du 19 novembre 1603.)

Monseigneur, à vous seul , comme à mon supérieur à qui je dois tout, j'ay tout cédé; à mes inférieurs, à qui je ne dois rien , je ne cède rien. J'ay cédé à vostre majesté ce qui entre les humains est estimé de meilleur et plus excellent, qui est la grandeur, non par faulte de courage et de connoissance, mais par la très-grande affection que j'ay au service de vostre majesté et bien de son estât. Mais , de ce qui m'est resté pour tesmoignage de la bienveillance de vostre majesté, qui est la

' A la marge du premier feuillet est écrit : « Je supplie vostre majesté, au nom de Dieu , de lire cette lettre, )>

déclaration qu'il lui a pieu faire eu la place de mon contract de mariage, où le dot que les Rois mes pères et frères m'ont laissé m'est confirmé en termes et privilèges respondans à ma qualité, il n'est en la puissance de créature qui vive , non pas mesme de vostre majesté, à qui je ne voudrois refuser mon sang ni ma vie , de m'en faire jamais rien céder, connoissant que ce me seroit une indignité irréparable et une marque de desfaveur de vostre majesté, qu'aussy l'on ne pourra faire une seule brèche à ladicte déclaration de nouante et neuf, qui me tient lieu de contract de mariage, qu'elle ne soit du tout annullée, et par conséquent le peu de bien que les Rois mes pères et frères m'ont laissé pour dot, qui n'est en terres que quarante-quatre mille livres de rente, à l'abandon, sans qu'il me reste aucune asseurance de vostre majesté qui m'en conserve la jouissance : indignité et cruauté aussy inaudite à personne de ma qualité que peu convenable à l'accoustumée bonté de vostre majesté, et au respect qu'il a pieu à vostre majesté porter à la maison des Rois dont je suis sortie, de qui vostre majesté a esté chérie et honorée comme fils et comme frère; et d'elle tenant maintenant le lieu, me doit comme tel une protection telle que je l'ay jusqu'icy ressentie, et que Dieu me fera la grâce quelle me la continuera; et cognoistra que ceux qui luy veulent faire faire chose si inaudite que de manquer à la parole de sa majesté, à la foi publique, annullant une déclaration si authentique, qui tient lieu de contract de mariage d'une liile de France, et renverser les arrests de vérification donnés sur icelle en vos cours de parlemens

de Paris, Toulouse et Bourtleaux, veulent attirer sur vosti^ majesté le blasme d'une violence si injuste, et luy faire perdi^e l'affection des plus obligées et fidelles créatures. Mais ils y travaillent en vain; car Tatrection que j'ay vouée à vostre majesté m'est si naturelle et tellement innée en mon coeur, qu'il faut qu'elle ait durée autant comme il respirera, ne m' offensant nullement de vostre majesté de ce que, par faux donné à entendre, l'on luy a fait m'escrire, me appelant hardiment de vostre majesté à vostre majesté mieux informée du faict, qui est tel. Si j'ay l'heur que vostre majesté ait leu ma lettre jusqu'icy, je la supplie encore tres-humblement en lire ce peu de lignes. Les duchés ne peuvent estre ni subsister sans justices; toutes les justices du duché d'Esguillon , mesme celle d'Esguillon de quoy il porte le nom, sont à moy, comme il appert par l'arrest de vérification que la cour de Bourdeaux a donné sur cette érection de duché, qui porte ces mots : u Que les terres d'Esguillon, Montpesat, d'Olmerac, Madallan, Granges, Sainte-Liverade et autres attribuées audict duché, iront tousjours plaider à Agen, comme ils l'ont fait de tout temps, jusqu'à tant que j'en aye receu l'indemnité; qu'il renvoyoit à vostre majesté pour l'ordonner. » Or, vostre majesté, qui n'a jamais usé de violences à aucun de ses subjects, ne me voudroit ni sçauroit forcer, veu ma qualité et celle de ladicte déclaration de nonante et neuf, mise au lieu de mon contract de mariage, qui porte ces mots : qu'z7 ne me peut estre rien osté ni retiré durant ma vie des terres^

justices j ni autres choses qui m'out esté deslaissées pour mon dot. Or, pour ces causes, ne me voulant ni pouvant vostre majesté forcer à donner ou vendre mes susdictes justices à monsieur du Maine, desclarant à vostre majesté, comme j'ay fait par cette- cy, et comme j'ay fait par toutes les autres, que je ne veux aucunement vendre ni eschanger mes susdictes justices, qui, faisant partie de mon dot, ne me peuvent estreostées, si ce n'estoit par violence indigne de ma qualité et d'un Roy puissant et juste comme vostre majesté; et à laquelle déclarant encore qu'il n'y a chose au monde en quoyje ne l'obeysse, et jusques au hazard de ma vie, fors en cecy où l'indignité me seroit un affront trop cuisant et une trop grande marque de la desfaveur de vostre majesté, elle ne peut me desnier de me laisser jouir entièrement de mon dot , de quoy lesdictes justices font partie, ainsy et en la mesme façon que le porte ladicte déclaration de nonante et neuf, confirmant le deslaissement qui m'en feut fait par le Roy mon frère; et ne peut vostre majesté faire une duché sans justices, pour quoy monsieur du Maine ne peut requérir l'impossible de vostre majesté, de qui il faut que monsieur du Maine requière et attende ce qu'il a à espérer d'un roy et non d'un tyran; car vostre majesté ne peut forcer une personne libre à quitter ni vendre son bien. De se fonder sur l'arrest de vérification, que, par surprise il en a eu, les arrests de vérification de ladicte déclaration qui me tient lieu de contract de mariage, sont precedens, et trop plus authenticques pour estre donnés pour cause

trop plus importante que l'érection d'un duché; et oultrece, vous voyez, monseigneur, que l'arrest de Bourdeaux est conditionné, ordonnant que je seray, avant l'establissement du duché, indemnisée de mes justices, qui sont toutes celles qui luy ont esté attribuées comme j'ay dict; et moy déclarant n'en vouloir recevoir aucune recompense, vostre majesté ne m'y pouvant forcer, il faut que monsieur du Maine reconoisse l'impossibilité de ses desraisonnables désirs, et que vostre majesté transfère en quelque autre de ses terres ce nom superficiel de duché, de quoy mes justices estoient la base; et moy les tirant de dessous, comme vostre majesté ne m'en voudroit ni sçauroit empescher, il faut par nécessité qu'il renverse. Mais vostre majesté le peut relever en quelque autre de ses terres, où il ne prenne rien sur moy, qui ne veux ni vendre ni changer aucune chose de mon dot. Il se doit contenter qu'en sa faveur vous m'en ayez escrit comme vostre majesté a fait, qui eust esbranlé toute autre affection à vostre service que la mienne; mais en ce martyre non mérité, j'ay tousjours prié Dieu comme je fais encore, pour la tres-heureuse et trèslongue vie de vostre majesté, de qui je seray à jamais, quoy que mes ennemis s'essaient de faire, plus que tout autre, vostre tres-humble et tres-obeyssante et tres-fidelle sœur et subjecte, Marguerite.

P. S. Pour ne retourner le feuillet , j'use de cette incivilité ', [Autogr. —Coll. Dupuy, t. 217, fol. 83.]

= Par ce post-scriptum , Marguerite s'excuse d'avoir écrit la fin de sa lettre à la marge de la troisième page.

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(lyUsson, ce 27 mars 1604.)

Monseigneur, je loue Dieu qu'il m'ait fait cette grâce de faire entendre à vostre majesté mon droit en la surprise qui avoit esté faite, et à elle et à moy, pour l'érection du duché, ou plus tost corneille d'Horace que l'on vouloil parer de mes plumes, et rends tres-humbles grâces à vostre majesté de la justice qu'il luy a pieu m'y rendre, que je tiens à une très-grande faveur; car bien qu'elle ne soit du tout entière ' , je sais la peine que vostre majesté y a eue , et les importunités et responses qu'il luy a fallu combattre et surmonter pour me maintenir en ce qui m'appartient; de quoy encore je remercie tres-humblement vostre

' Voici le dispositif de l'arrêt du conseil d'Etat qui avait statué sur les réclamations de la leine Marguerite, un mois avant que cette lettre fût écrite.

« Le Roy en son conseil a ordonné et ordonne pour bonnes consirt dératious, que la qualité et rang de duc et pair demeurera audit <i sieur d'Aiguillon, et néanmoins, ladicte dame Reine ne pourra être « contrainte de prendre récompense pour les droits à elle apparten nant, et jouira de la justice et de tous autres droits et devoirs, même « du droit d'hommage et vasselage qui lui appartient sur la terre d'Ai- « guiilon, et autres teires jointes et annexées en icelle, comme elle en « a jouy auparavant ladite érection en duché et pairie , suivant le dé- « laissement qui lui a esté fait du comté d'Agenois, sans que, pour cause « et occasion que ce soit, il puisse être rien innové ni retranché, con- « formément à la déclaration faite par sa majesté en faveur de ladite « dame Reine, le vingt-neuvième jour du mois de décembre mil cinq « cent quatre vingt dix neuf, et par conséquent il ne pourra estre '< pstabli aucun siège ducal audit Aiguillon. » ( Anselme , t. IV, p. QOI.j

majesté, et la supplie commander que l'arrest, de quoy l'on m'a envoie seulement un extraict, soit baillé à monsieur de Rieux en forme pour m'en pouvoir servir; car l'indignité aiant esté si publicque, je desire que l'on reconnoisse que ma condition n'est si misérable que je ne puisse avoir justice de vostre majesté, qui la rendez à tous, en chose de soi mesme si favorable qu'est la conservation des droits d'une personne de ma qualité. Je loue encore Dieu, monseigneur, que vostre majesté ait entendu les raisons que j'avois de l'affectionner, que, s'il ne m'eust esté de telle importance, je n'en eusse importuné vostre majesté comme j'ay fait, ne désirant que de luy plaire et rendre tres-humble service, comme celle de ses plus obligées et affectionnées servantes, qui prie Dieu avec plus d'affection donner à vostre majesté, monseigneur, tres-heureuse et très-longue vie. Vostre treshumble et tres-obeyssante servante, soeur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. —Coll. Dupuy, t, 217, fol. 95.]

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