‹ Mémoires et lettresChapitre 33 sur 35 · A LA ROINE MARGUERITE · texte numérisé non relu

A LA ROINE MARGUERITE

SDR LA MORT SE SAinT-JULI£>~ , SON MIGNOK.

Roine de qui l'amour surpasse la vertu, CadeMe de Venus, déesse demi-morte, Ne regrettez point tant un laquais revestu ; L'on vous eu trouvera au palais de la sorte.

( Lestoile , Journal de Henri ly. )

acquise et vous ait tant voué d'amitié que vostre tresaffectionnée et plus fidelle amye, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 138.]

A MONSIEUR DE LOMENIE

(Avril 1606.)

Monsieur de Lomenie, j'ai sçeu de monsieur de Fourquevaut la bonne volonté que tesmongnez en ce qui me touche, comme de tout temps me l'avez faict paroistre. Je vous en ai une si particulière obligation que je ne le vous puis assez tesmongner, et desirerois que ce feust plus tost d'effect que de parole. Je vous prie me la continuer et faire que monsieur de Fourquevaut m'apporte la lettre que je requiers au Roy, par où il commande au prevost de conduire cette meschante femme en son abbaye de Rouergue, pour les causes que verrez par la lettre que j'escris au Roy, qui importent autant à son service qu'à ma seureté '. Je vous prie donc que je l'aye promptement. Il faut que ce soit une lettre de commandement et non pas une de cachet. Je sçai que ces deux causes vous sont si recommandées que il ne vous les faut recommander. Pour celle qui me regarde, je vous prierai croire que n'aurez jamais soin de la conservation de personne qui vous soit tant acquise que moi, et qui en toute occa-

' L'acharnement avec lequel Marguerite poursuit la famille du meurtrier de Saint-Julien fait juger de la vivacité de son ressentiment et de l'affection qu'elle portait à la victime. On a déjà vu, par le passage de Lestoilc rapporté plus haut, qu'elle délogea la nuit même de la maison devant laquelle le meurtre avait été commis. Cet éclat fit

[1606] DE xMARGUERITE DE VALOIS. 413

sion désire plus se faire paroistre vostre tres-afïectionnée et plus fidelle amye, Marguerite.

[Autogr.—ColL Dupuy, t. 217, fol. 143. ]

du bruit , et donna lieu aux vers suivants , conservés par l'auteur du Journal de Henri IV .

La rotne Venus , demi-morte De voir mourir devant sa porte Son Adonis , son cher Amour, Pour vengeance a , devant sa face , Fait desfaire en la mesme place L'assassin presque au mesme jour.

Là, de ce saug jugeant coulpable Son œil, et ce lieu misérable, Elle quitte l'hostel de Sens, Comme nn hostel de sang infâme Où a laissé la bonne femme Les reliques de son bon seus.

La rage en cest estât l'incite D'aller loger à l'opposite, S'exposant aux yeux de la cour.

Afin qu'en sa laide vieillesse Le Louvre , comme en sa jeunesse , Lui voie encor faire l'amour.

N'estant plus Venus qu'en luxure , Ni roine uon plus qu'en peinture , Et ne pouvant, à son advis.

Loger au Louvre comme roine.

Comme p au bord de Seine

Elle se loge vis-à-vis.

Geste vieille sainte plastrée, Pour estre encore idolastrée, Bastit son temple au bord de l'eau, Affin qu'à toute heure, du Louvre, Qui de l'autre bord la descouvre , Le Roy puisse voir le bordcau.

AD ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(Mai 1606.)

Monseigneur, j'ay depuis quelques jours commencé le procès de la succession de la Royne ma mère, où l'avocat de mon neveu ne voulut poinct respondre , délayant sous l'espérance qu'il disoit avoir de faire gangner vostre majesté pour eux, ce que je ne craindray jamais, croyant que vostre majesté aimera tousjours mieux le bien de monsieur le Dauphin que celuy des enfans de ce misérable qui l'y a si peu obligée, mais se desfaire de leur importunité. Vostre majesté se souviendra, s'il lui plait, que ce que j'ay donné à monsieur le Dauphin, est uni à la couronne , et par conséquent inséparable. J'ay prié monsieur de Metz, à qui vostre majesté fist traicter cette affaire, de luy faire ressouvenir des termes du contract. Il publioit aussi ce que je dis à vostre majesté , et disoit qu'à Fontainebleau la conclusion en doit estre faicte sous la caution de ma soeur ' . Je crois que ce seroit faire tort à la prudence de vostre majesté de le croire. Il prenoit l'exemple de monsieur de Bouillon pour espérance , mais il n'y est semblable, car cestuy-ci n'avoit offensé qu'une fois, avoit fort servi de long-temps vostre majesté, et

' Il s'agissait probablement d'une réconciliation entre Charles de Valois et Henri lY ; ce qui suit rend cette conjecture presque évidente. Cette lettre est sans date, mais il est facile de la dater : puisqu'il y est fait mention de la rentrée en grâce de M. de Bouillon, elle est postérieure au 4 avril i6o6. D'un autre côté, le procès de Marguerite contre son neveu se termina le 5o mai suivant. Celte lettre fut écrite, par conséquent, dans les premiers jours de mai.

est capable pour l'avenir de luy rendre beaucoup de services; et l'autre, je le laisse au jugement de vostre majesté, pour luy dire que j'ay veu depuis son parlement cette naissante beauté au milieu de tous ses adorateurs, où, pour le respect de vostre majesté, j'ay faict à la mère et h la fille toute la bonne chère et l'honneur que j'ay peu, comme ne vivant que pour servir et com.plaire à vostre majesté , et prier Dieu sans cesse , monseigneur, qu'il donne à vostre majesté tres-Iongue et tres-heureuse vie , et à moi 1 honneur de ses bonnes grâces, \ostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[iuwgr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 164.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(Mai 1606.)

Monseigneur, j'ay estimé estre de mon devoir, ne travaillant à la liquidation de la succession de la feue Royne ma mère que pour l'honneur que monsieur le Dauphin m'a faict de l'accepter ', d'avertir monsieur le chancelier, pour le faire entendre à vostre majesté, du progrès qu'a pris le procès des terres de Limousin. J'y ai presque esprouvé ce que j'ay quelquefois ouï dire à vostre majesté, qu'elle y reçoit moins de justice que les seignem^s particuliers. J'espère néanmoins, avec l'aide de Dieu , avoir bien tost des pièces qui conserveront nostre droit, et ne plaindrai jamais ma peine ,

■ Comme on l'a déjà dit, Marguerite fit donation au Dauphin des biens provenant de la succession de sa mère, sous réserve d'usufruit: mais elle s'en dessaisit plus tard pour une forte pension.

quant je pourrai rendre à vostre majesté et à monsieur le Dauphin le service très humble que je leur dois , qui sera tousjours accompagné d'une tres-fidelle affection, en laquelle je prierai Dieu, monseigneur, donner à -vostre majesté tres-heureuse et très-longue vie , et à moi l'honneur de vos bonnes grâces comme à vostre tres-humble et tres-obeissante servante , soeur et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 132.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 17 mai 1606.)

Monseigneur, j'envoie Rodelle pour me rapporter vos commandemens sur le temps qu'il vous pleut me commander d'aller à Fontainebleau, parce qu'il se parle ici diversement du retour de vostre majesté, que l'on dict y devoir estre dans peu de jours. Dans la semaine prochaine, j'espère, avec l'aide de Dieu , que le délai finira , et avoir arrest de mon procès. Je crois que vostre majesté aura agréable que je l'attende , et que je rende ce petit service à monsieur le Dauphin, auquel j'ay eu l'honneur de baiser les mains il y a deux jours. J'assurerai vostre majesté qu'il se porte très-bien et Mesdames aussi , et croissent en grandeur et beauté, et tout le reste de la petite troupe, mais surtout monsieur le Dauphin qui porte au visage et en toutes ses royales actions la vraie marque de ce qu'il est. Y allant, je passai à Boulongne où j'ai trouvé un si grand desgast du bois, qu'ont fait les enfans de la gruyère , comme vous dira Rodele, que si elle y estoit

encore trois mois, je crois qu'il n'y auroit plus de bois. Je désire conserver et embellir cette maison pour monsieur le Dauphin; j'aurois exlresme regret de la voir ainsy ruiner, qui me faict tres-humblement supplier vostre majesté d'avoir agréable que je l'en osle. J'ay donné Testât de gruier àunhonneste homme, Cousin de monsieur Paquier ; il tiendra la casino meublée et propre , et la porte ouverte quand il plaira à vostre majesté d'y aller, ne voulant avoir chose qui ne soit pour servir à vostre majesté et lui rapporter du plaisir, la suppliant tres-humblement me conserver l'honneur de ses bonnes grâces comme à celle de toutes ses servantes qui lui a voué plus de fidélité, et qui prie Dieu avec plus d'affection donner à vostre majesté, monseigneur, tres-heureuse et très-longue vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, soeur et subjecte, Marguerite.

[^Htogir. — Coll. Dupuy, t. 21 7, -fol. 99.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(Du 17 au 20 mai 160G.)

Monseigneur, j'ay à rendre tres-humbles grâces à vostre majesté de ce qu'il luy a pieu se faire obéir à messieurs du parlement de Rouen pour luy envoyer leurs remonstrances. Je la supplie tres-humblement , en me continuant cette faveur, me vouloir obliger du tout en leur faisant par l'autorité et exprès commandement de vostre majesté passer l'édit, ainsy qu'il luy a pieu par ses lettres m'en asseurer, jet de me tirer de la despense et peine que leur longueur depuis quatre

mois m'a apportée. Deleus s'en est fort bien acquitté. Je supplie vostre majesté luy commander de porter encore cette jussion. En lem^s remonstrances, ils ne disent rien que ce que monsieur le procureur gênerai représenta à monsieur le garde sceaux, qui trouva ses raisons si foibles qu'il n'y avoit nulle apparence. Dieu veut, monseigneur, que j'en aie toute l'obligation à vostre majesté, et comme je reçois ce bienfaict d'elle, qu'aussi par elle seule ces Normands obéissent. Je la supplie donc tres-humblement obliger encore en cet effect sa créature, qui ne despend et ne reconnoit que vostre majesté. Deleux lui dira comme je sollicite mon procès qui a esté plaidé trois ou quatre jours '; et plus il va avant, plus mon droit s'esclaircit , et mes parties en sont eslongnées. Soudain que j'en aurai arrest, je ne faudrai, suivant son commandement, d'aller à Fontainebleau; mais puisqu'il y va du service de monsieur le Dauphin, vostre majesté trouvera bon que je mené cette œuvre jusqu'à sa perfection, ma présence y estant plus nécessaire qu'au commencement, pource que mon neveu, qui nu commencement faisoit semblant de ne dire mot, fait solliciter à cette heure par sa femme et par monsieur le connestable, et cherche tous ceux qu'il peut pour les faire joindre à sa cause. Mais, avec l'aide de Dieu, mon droit qui est si clair me sera conservé, ce que je désire passionnément,

■ L'an-èt fut rendu le 5o mai 1606; le 20, Marguerite écrivit au Roi que les plaidoiries dureraient encore pendant trois audiences. La lettre que nous donnons ici est antérieure à celle du 23 ; elle doit être du 17 au 20 mai 1606.

l'ayant voué h monsieur le Dauphin. J'ai trop arresté voslre majesté sur cette longue lettre; je la supplie tres-humblement m'en excuser et m'Iionorer de ses bonnes grâces comme celle du monde, qui avec plus d'alFection prie Dieu donner à vostre majesté , monseigneur, tres-heureuse et très-longue vie. Vostre treshumble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte,

Marguerite.

[Âutogr. — Coll. Dupuy, t. 2l7, fol. IGl. "

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(2.3 mai 1606.)

Monseigneur, j'ay esté infiniment aise de trouver cette occasion de mon cousin le comte de l'Hospital, qui va trouver vostre majesté pour luy donner avis qu'aujourd'huy le delay a fini par lequel mes parties avoient retardé et l'arrest et mon voiage de Fontainebleau, que je désire impatiemment, et pour avoir l'honneur d'estre auprès de vos majestés et pom' veoir ce paradis terrestre, ce beau jardin de volupté. Aujourd'huy l'on a commencé à plaider nostre cause; dans demain et vendredi ou lundi ' tout au plus tard, qui sont encore trois audiences, j'espère, avec l'aide de Dieu, en avoir l'arrest que je désire, auquel ma présence est fort nécessaire pour le service de monsieur le Dauphin , nos parties usant de toutes sortes d'artifices pour embrouiller et retarder; mais nostre

■ L'arrêt ne fut rendu que le mardi 3o mai , et non le 2g , comme Marguerite l'espérait. Cette phrase donne la date précise de la lettre, qui est du 9.5 mai i6o6.

droit est si clair qu'ils ne font que se faire moquer d'eux. 11 y a fallu faire une recherche de fort loin de toute la généalogie de la maison de Boulongne que monsieur Servin ' a faite fort exactement, et est une fort belle recherche, où 11 s'est trouvé, en plusieurs alliances des enfans de France aux filles de Boulongne, d'où la Royne ma mère est sortie, quej'ay l'honneur d'appartenir à vostre majesté, autant du costé maternel que paternel, ce qui fortifie tousjours davantage la donation que j'ay faicle à monsieur le Dauphin. Je rends tres-humbles grâces à vostre majesté des lettres qu'il lui a pieu m'accorder par Deleux. Je la supplie tres-humblement si ceux de Ptouen y font faire leurs remontrances, de s'y faire obéir comme il lui a pieu me promettre , et me conserver l'honneur de ses bonnes grâces comme à celle de vos servantes qui avec plus d'affection prie Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté tres-heureuse et très-longue et trescontente vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 157. ]

' C'est le fameux Louis Servin, avocat général du parlement de Paris, qui mourut subitement aux pieds de Louis XIII, au parlement, où il tenait son lit de juslice, en lui faisant des remontrances au sujet de quelques édits bursaux. Ce fut sur les conclusions de Servin que le parlement de Paris adjugea à 3Iarguerite la possession de tous les biens de la succession de la reine Catherine.

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(29 mai 160G.)

Monseigneur, je supplie tres-humblement \ostre majesté croire qu'autre sujet ne m'eust seu retarder le contentement de voir les merveilles de vostre beau séjour que le respect du service de monsiem' le Dauphin, en ayant tant de désir et d'impatience que sans cesse je suis à solliciter mes juges pour vuider cette affaire, Testât de laquelle mon cousin, monsieur le comte de Choisi, fera entendre à vostre majesté. J'espère^ avec l'aide de Dieu, en avoir demain, qui est mardy, arrest', de sorte que je ne pourrai partir que mercredi. Que si vostre majesté y demeure davantage , m'en faisant cet honneur de m'en faire savoir sa volonté, je ne faudrai de partir soudain, ne désirant rien tant au monde qu'avoir l'honneur de me voir près de vos majestés pour leur rendre le tres-humble ser- Aice que je leur dois. J'attends donc ses commanderaens et la remercierai tres-humblement de la volonté qu'il lui plait me tesmongner de me tirer de la peine et de la despense où messieurs du parlement de Rouen m'ont tenue depuis quatre mois, d'où je n'espère sortir que par l'exprès commandement de vostre

' Ce fut en effet le mai-di 5o raai i6o6 que Marguerite gagna son procès. « Le mardy 5o, dit Lestoile, la roine Marguerite gagna sa cause à la cour pour la comté d'Auvergne, dont elle fut tellement resjouie, que M. Drieux (de Rieux), son chancelier, lui en estant venu dire les nouvelles à Saint-Severin, où elle oyoit la messe, se leva tout aussitost , et laissant là la messe , s'en alla aux Cordeliers y faire chanter le Te Deiim. » (Lestoile, Journal de Henri IV, mai i6o6.)

majesté que j'en supplie 1res- humblement, et de croire que je prie Dieu continuellement qu'il donne à Yostre majesté, monseigneur, tres-heureuse et trèslongue vie, et à moi l'honneur de vos bonnes grâces comme à vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Autofjr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 147.]

AC R0¥ MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 21 juillet 1606. )

Monseigneur, c'est à cette heure que j'ay h rendre tres-humbles grâces à vostre majesté du don qu'il luy a pieu me faire des esdits de Rouen où ils ont esté vérifiés, ce que je reçois a une fayeur si particulière, pour l'affection de quoy il a pieu à vostre majesté en embrasser l'efTect, que s'il me restoit quelque chose h luy desdier, je l'offrirois aux pieds de vostre majesté, à qui je me recognois toute acquise, et par devoir et par obligation : la suppliant tres-humblement de croire que j'y feray tellement respondre ma volonté en la fidélité de la tres-humble servitude que j'ay vouée à vostre majesté, qu'elle cognolstra n'avoir rien qui despende tant de ses commandemens ni plus absolument en sa puissance que tout ce qui despendra jamais de moi. Je depesche, après Deleux, monsieur le comte de Choisy pour luy en rendre encore tres-humbles grâces et pour luy faire entendre la soumission que j'ay envoyé rendre par les presidial et eschevins de Clermont, qui m'estoient \enu reconnoitre, à monseigneur le Dauphin qui les a receus avec la majesté de sa nais-

sauce, les mains aux coslés, et en sont demeurés en admiration. Je fais haster mou Ijastiment afin que vostre majesté le trouve avancé, m'y plaisant puisqu'il a esté agréable à vostre majesté, que je supplie ireshumblement m'honorer de ses bonnes grâces comme sa tres-humble et plus fidèle servante, qui prie Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté tres-heureuse et très-longue vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — CoW. Dupuy, t. 217, fol. 103.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

( De Paris, ce 23 juillet 1 606. )

Monseigneur, je continuerai tousjours à rendre treshumbles grasces à vostre majesté comme à la divinité à qui nous en devons incessamment; aussy après Dieu tiens-je tout de la bonté de vostre majesté, et le veux rapporter tout à son service, ce que je laisseray mieux représenter à l'éloquence de mon cousin, monsieur le comte de Choisy, ne voulant destourner vostre majesté des agréables complimens dont elle est occupée. Je la supplieray me continuer l'honneur de ses bonnes grâces comme sa tres-humble et plus fidèle servante qui prie Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté tres-heureuse et très-longue vie. Vostre treshumble et tres-obeissante servante sœur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. —Coll. Dupuy, l. 217, fol. 104.1

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE '

(D'Isi, ce 12 septembre 1606.)

Monseigneur, avant que le commissaire qui va exécuter mon arrest partist, monsieur le procureur-général me vint prier de continuer monsieur de La Guesle son cousin à la capitainerie de Mercurol , où il estoit par le commandement de vostre majesté. A cette considération, et sachant combien ceux de La Guesle sont fidèles au service de vostre majesté, je luy en fis baller les provisions, estimant que vostre majesté l'auroit agréable, comme je veux croire encore qu'en estant avertie elle l'approuvera. Je fais par obéissance et respect cette response, ayant neantmoins prié ce porteur ne la mettre pas entre vos mains, à cause de l'accident qui me fait tenir la campagne % duquel s'il plaisl Dieu me préserver, j'espère faire rire vostre majesté des fortunes que nous avons courues. Je despesche Rodelle qui me fera, après avoir tres-humblement baisé les mains de vostre majesté, prier Dieu, monseigneur, luy donner tres-heureuse et très-longue vie. Vostre tres-humble et très- obéissante servante soeur et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 98. ]

' A côté de la suscription se trouvent ces mots : Faites parfumer cette lettre, et que le Roi ne la touche pas.

' n La peste au logis de la roine Marguerite , dont deux ou trois de ses officiers meurent, et, entre autres, un misérablement, dans une pauvre mazure près les Fratti Igiioraiiii , la fait retirer à Issy, au logis de La Haye, se voiant, à raison de ceste maladie, abandonnée de ses officiers et gentilshommes. » (Lestoile, Journal de Henri IV, 6 septembre 1606.;

AC ROY MON SEIGiNEUR ET FRERE.

D'Issy, ce 12 septembre (1606.)

Monseigneur, comme j'avois la main à la plurao pour vous despescher Rodelle, il y a quatre jours, je sçeus que le pauvre Galeman et Anchise estoienl frappés de la maladie, et qu' Anchise estoit desja passé; cela me le fit retenir; mais, ayant esté contrainte, par le commandement que monsieur le comte de Choisy m'a faict, de refuser pour Vilemain ce qu'elle me commandoit par une lettre qu'un de ses valets de chambre m'a baillée, j'ai voulu encore savoir mieux par ledict Rodelle sa volonté, auquel j'ay desfendu de s'approcher en aucune façon de vostre majesté, mais de le luy faire sçavoir par autre qui ne luy puisse donner soupçon de mauvais air. Nous tenons la campagne depuis quatre jours à la façon des Tartares, tousjours changeant de lieu, ayant séparé tout mon train par bandes de tous costés. Je crois que pour la punition de mon incrédulité je fais cette pénitence. L'on secourt Galeman de tout ce que l'on peut. J'en ay plus de soin pour le plaisir que vostre majesté prenoit en sa voix. Saint- Martin en est, Dieu merci, exempt, mais ils sont tous aussy escartés qu'effrayés. J'espère que la bonté de Dieu arrestera ce fléau , et me conservera pour continuer à vostre majesté les fidèles effects des tres-humbles voeux de ma servitude, que je la supplie honorer de la continuation de ses bonnes grâces, comme celle qui avec plus de dévotion prie Dieu de donner h vostre majesté.

monseigneur, tres-heureuse et très-longue vie. Voslre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et suIjjecte, Marguerite.

[4«?05fr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 173.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(Vers la fin de septembre 160(j.)

Monseigneur, pour ne laisser perdre la souvenance h vostre majesté de vostre tres-humble servante, j'ay osé, par cette commodité, la luy ramentevoir et la supplier tres-humblement me continuer l'honneur de ses bonnes grâces, comme à celle qui avec plus d'affection souhaite toutes prospérités à vos majestés, de qui je n'ay eu peu d'appréhension par ce qu'il lui a pieu ra'escrire de la contagion de Fontainebleau; elle se passe, Dieu merci, à Paris; mais je seray la dernière à m'y fier comme j'ay esté la dernière à la croire, ayant résolu de tenir la campagne jusqu'à tant que le froid m'en chasse. En cette vie champestre, je fis hier, en une maison où je m'estois allé promener, un beau rencontre de mademoiselle Quelin , qui ne feust pas sans parler de vostre majesté qu'elle adore. Je luy dis que je le tesmongnerois à vostre majesté, que je n'ay voulu pour ces deux lignes effrayer de tourner le feuillet ', craignant qu'elle ne la lust pas, la désirant servir et non importuner, qui me fait, après luy avoir treshumbîement baisé les mains, prier Dieu de lui donner

' La lin de cette lettre, depuis les mots, snns parler de vostre majcstc, est écrite à la marge,

Ires-lieiireuse et longue vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. — Co[\. Dupuy, t. 217, fol. 165.1

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(D'Issy, ce 22 d'octobre 1606.)

Monseigneur, vosire majesté entendra, par le fils de monsieur d'Aire, présent porteur, comme Vilemain avoit surpris le chasteau de Mercurol ', où monsieur d'Aire a remédié sy promptement et toute la noblesse. Appréhendant ce voleur là dedans, ils y ont sy promptement servy vostre majesté qu'il en a esté tiré et la place remise entre les mains de monsieur de La Guesle qui estoit seulement allé voir monsieur le procureur gênerai son cousin, lorsque Vilemain fit cette entreprise. C'est une place presque aussy forte que Usson ; je crois que le service de vostre majesté seroit que telles places fussent par terre. Si vostre majesté me le commande, elle sera soudain abattue; vostre majesté jugera sy cette entreprise a autre suite; car une place sy forte , s'il eust eu loisir d'y mettre des vivres, eust donné de la peine à reprendre, et peut-estre amené d'autres brouilleries. Monsieur d'Aire y a fort bien servy vostre majesté , que je supplie m'honorer de la continuation de l'honneur de ses bonnes grâces comme celle de ses servantes, qui

' En Dauphinc, aujourd'hui département de la Drèmc

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avec plus d'affection prie Dieu, monseigneui-, donner à vostre majesté tres-heureuse et très-longue vie. Vostre très -humble et très -obéissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[ Autofjr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 110. ]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(D'Issy, ce 8 novembre 1606, et de ma maladie 22''. )

Monseigneur, l'honneur que vostre majesté me faict d'avoir tant de soin de la vie de sa créature seroit suffisant pour me retirer du tombeau, la suppliant tres-humblement de croire que le temps qu'il plaira à Dieu me conserver en ce monde ne sera employé » que pour luy rendre le tres-humble et tres-fidele service que je luy dois, et puisqu'il luy plaist me commander de luy rendre conte du cours de ma maladie , je luy diray qu'il est tres-vray, ce que le sieur de Marillac luy a dit, qu'il y avoit huit jours que j'estois malade quand il plut à vostre majesté l'envoyer. J'estois allée, il y a dimanche huit jours , ouir la messe aux Augustins où je sentis un sy grand froid que des lors je fus saisie d'une très-grande fièvre et d'une pleureusie avec ses accidens ordinaires, une grande douleur de costé, courte haleine, et une extresme douleur de teste, qui me durèrent jusqu'au septiesme, auquel je perdis la douleur de costé, mais non encore la courte haleine, le mal de teste et la fièvre, que j'avois encore quand je vis ledit sieur de Marillac; mais la joie que je reçeus de l'honneur (|u'il pleul à vos majestés de me

faire par ledit sieur de Marillac, et Dieu bénissant la médecine qui me fust baillée, le lendemain elle m'emporta la plus part de ces accidens ; elle a allé depuis tousjours amendant. Je perdis hier au soir la fièvre du tout, ne me restant plus que la foiblesse d'un mal sy cruel, pour lequel Ton m'a tiré tant de sang que je crois que, quand j'auraj l'honnem' de baiser les mains à vostre majesté, vous me prendrez pour une anatomie, ayant à cette heure le nez aussy long que le Roy mon grand père. Je feray néanmoins tout ce que je pourray pour me remettre le plus tost qu'il me sera possible, pour continuer le tres-humble service que vostre majesté se doit promettre de celle qui avec plus d'affection priera tousjours Dieu donner à vostre majesté, monseigneur, très- heureuse et trèslongue vie, et l'honneur de vos bonnes grâces à vostre tres-humble et très - obéissante servante, sœur et sûbjecle , Marguerite.

P. S. Je supplie tres-humblement me pardonner cette erreur d'emprunter une main ; ma foiblesse m'en excusera et sa bonté ' .

[Coll. Dupuy, t. 217,fol. 102.]

A MONSIEUR DE LOMEME.

(D'Usson, ce 14 février 1607.)

Monsieur de Lomenie, le tesmongnage que ce porteur m'a rendu de vostre part de la continuation de

■ Le post-scriptum , la signature et la date sont seuls de la main de Marguerite.

vostie bonne volonté en ce qui me touche, m'afaict estimer ne le devoir laisser retourner sans celle-cy, pour vous prier croire que n'emploierez jamais vos bons offices à personne qui les estime davantage et se plaise plus à le reconnoistre , désirant infiniment quil s'en présente quelque bonne occasion, où je vous puisse faire paroistre combien vous pouvez faire estât de mon amitié. J'ai reçeu un tres-agreable commandement du Roy pour monsieur de Roquelaure, que j'ay tousjours beaucoup estimé et qui est de mes anciens amis; je lui en envoie les provisions où j'ay faict révoquer celles que j'en avois données au sieur de Castelnau qui avoit esté plus diliç;ent; et afin que le Roy n'en fust importuné, je l'ai averty de s'en despartir, et ay soudain redespeché ce porteur, par le quel j'ay eu un très-grand contentement d'avoir reçeu l'honneur d'avoir des lettres du Roy, de quoy, depuis un long espace de temps, j'avois eu le malheur d'estre privée, ce qui me faisoit infiniment craindre que mes ennemis m'y eussent preste quelque charité , à quoy je me promets que vous vous opposerez, comme je vous en prie, et de m'obliger tant de faire que j 'a je response du Roy et de madame la marquise' . Je leur escris pour ce que ma nécessité me contraint m'approcher de mes terres de France, n'ayant de l'année dernière rien reçeu de ma pension ny des assignations qu'il a pieu au Roy me donner, ce qui me fait tourmenter de mes créanciers, en sorte que mes

' La marquise do Yerneuil, maîtresse du Roi.

affaires se ruinent par mon absence; toutefois je m'en remets à la volonté du Roy. Je vous prie m'en faire avoir réponse, et croire que je seray en éternité vostre affectionnée amie, Marguerite.

[Antogr.—'CoW. Dupuy, t. 217, fol. 111.1

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 9 mars 1607.)

Monseigneur, je supplie tres-humblement vostre majesté m'excuser sy, forcée du devoir d'une estroite obligation h un aray des plus utiles et fidèles que j'eus, j'ose interrompre ses plaisirs pour luy faire cette tres-humble requeste, de quoy j'ay prié monsieur de Rieux de requérir vostre majesté de ma part: c'est pour monsieur Diisaut, avocat gênerai de vostre majesté h Bordeaux et chef de mon conseil, qui, se trouvant en une grande maladie, supplie tres-humblement vostre majesté luy accorder la dispense des quarante jours ; il a resigné à un conseiller de la grand chambre non moins capable de rendre du service à vostre majesté que luy. Il laisse force enfans plus riches d'honneur que de bien; il a tres-dignement servy vostre majesté, ce qu'il fera avec d'autant plus d'affection, s'il en réchappe, comme j'en supplie Dieu et vostre majesté tres-humblement de luy accorder cette recompense de ses fidèles services, auxquels je joindray ma tres-humble supplication, et comme ne désirant avec moins de passion ce bien pour luy que si c'estoit pour ma propre vie, pour les estroites obligations que luy ay, qui me fait faire en cecy , ce que

je n'eusse entrepris pour moi mesme, d'importuner vostre majesté en tel lieu. Je luy en demande mille pardons, et la supplie encore tres-humblement me tenir pour celle du monde qui avec plus de dévotion prie Dieu donner à vostre majesté, monseigneur, tres-heureuse et très-longue vie. Vostre tres-humble et tres-obeissante servante , soeur et subjecte ,

Marguerite.

[Autoijr. — CoW. Dupuy, t. 217, fol. 108.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, le 17 avril 1607.)

Monseigneur, je tiens la faveur qu'il a pieu à vostre majesté me faire de vouloir que j'aie reçeu la première la bonne nouvelle de la naissance de monsieur d'Orléans', que je ne puis dire quelle est en moy plus grande la joie ou l'obligation que j'en ay à vostre majesté. Je la supplieray tres-humblement croire que neul ne me devancera jamais en ressentiment de ce qui apporte ou accroissement ou contentement à vos-^ tre majesté. Monsieur de Lomenie tesmonghera à vostre majesté l'universelle joie de tout Paris telle qu'à la naissance de monsieur le Dauphin elle n'eust sceu estre plus grande. Les chants redoublés ont duré

' « Le mardi 17 de ce mois (avril 1607), arrivèrent à Pans, dès le matin, les nouvelles de la naissance de M. d'Orléans à Fontainebleau, dont furent faits force feux de joie, le Te Deum chanté, et l'alegresse grande partout pour une si heureuse vçnue, dès long-temps attendue et souhaittée de tous les gens de bien et bons serviteurs du Roi. » ( Lestoile , Journal de Henri IV ^)

tout le jour, et, à cette heure, les feux de joie feront passer la nuit en mesme resjouissance. Ce sont effects, monseigneur, de Tostre bonne fortune; mais plus tost des particulières faveurs de Dieu qui vous traite en fils aisné, mais en fils chery et tendrement aimé. Vostre majesté le sçaura bien reconnoistre, comme elle le sçait dignement confesser. Pour moy je suis si ravie en cette joie que je ne fais que le louer sans cesse et prier que , pour combler le bonheur de ce qui n'espère après luy qu'en vostre majesté , qu'il multiplie vos années en donnant à vostre majesté tresheureuse et très-longue vie , et à moy, monseigneur, l'honneur de vos bonnes grâces, comme à vostre treshumble et tres-obeissante servante, soeur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 154.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 20 avril 1607.)

IMonseigneur, je m'asseure que vostre majesté, se ressouvenant des fidèles services qu'a faicts feu monsieur de Brezé ' à la Royne ma mère et au roy Charles mon frère, qu'elle approuvera la tres-humble requeste que je luy fais pour ses enfants, d'avoir agréable de laisser faire la justice sur une grâce que vostre majesté a donnée à ungqui a tué l'un de messieurs de

' Il s'agit ici d'Artus de Maillé, seigneur de Brezé et de Milly, chevalier de l'ordre du Roi, capitaine de ses gardes du corps, qui mourut fort âgé en iSgs, et, dit le père Anselme , « en réputation d'homme sage et fidelle à son Roy. »

Brezé ' tout autrement que l'on ne l'a donné à entendre à vostre majesté; car, s'estant battu en duel sur un sujet fort léger que ce Taluet' rechercha comme de gai té de cœur, monsieur de Brezé l'ayant fort blessé et porté par terre sans avoir aucun coup , luy demandant la vie et le priant le relever, monsieur de Brezé quitte ses armes, et le prenant pour le relever, Taluet luy donna un coup de dague, de quoy il mourust soudain. La mère du mort et tous ses frères et moi avec eux supplions très -humblement vostre majesté se contenter de la grâce qu'elle luy a donnée et ne luy donner plus autre chose, mais permettre que la justice juge si la grâce contient vérité ou non, et, en ce cas, permettre à la justice de la leur rendre. Vostre majesté hait tant les assassins et a l'équité en si grande recommandation, que je me promets qu'il luy plaira m'accorder cette juste requeste , comme encore je l'en requiers tres-humblement, et de me conserver l'honneur de ses bonnes grâces comme à celle qui prie Dieu avec plus d'affection , monseigneur, donner à vostre majesté tresheureuse et très- longue vie. Vostre très -humble et très- obéissante servante, sœur et subjecte,

Marguerite.

[A7itogr. —CoW. Dupuy, t. 217, fol. 109. ]

' Claude de Maillé, seigneur de Cerisay, chevalier de Malte, tué en duel par le sieur de Talhoeten i6o6. (Anselme, t. VU, p. 4i6.) — Il était petit-fils d'Artus de Maillé.

' Lisez : Talhouet.

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 19« jour déniai 1607.)

Monseigneur, ayant reçeu l'avis de la mort de l'abbé de Conques ' qui tenoit deux abbayes en mes terres, aiant tousjours devant les yeux le désir de servir à ce que j'estime estre plus agréable à vostre majesté, j'ay desdié la meilleure à monsieur le gardesceaux, et l'ay supplié l'accepter, m'estimant tresheureuse, si je ne suis si favorisée du ciel de pouvoir rendre quelque service à vostre majesté, de servir à bien de ses plus dignes serviteurs. L'autre qui est la moindre, je l'ai donnée à monsieur de Bajomont% et

■ Alexandre del Carretto Finale , qui était abbé commandataire de Conques et de Bonne-Combe, dans le diocèse de Rbodez.

' Ce Bajomont ou Bajaumont était un favori de Marguerite , fort aimé d'elle, et qui, à cette époque, était malade ou au moins convalescent, ce qui donnait de vives appréhensions à Henri IV. « Sa majesté, dit Lestoile, allant voir la roine Marguerite l'aiant trouvée toute triste de la maladie de Bajamont, son favorit, dit en sortant à ses filles qu'elles priassent toutes Dieu pour la convalescence dudit Bajamont , et qu'il leur donneroit leurs estrennes ou leur foire. « Car « s'il venoit une fois à mourir, ventre-saint-gris, dist-il, il m'en cous- « teroit bien davantage, pour ce qu'il me lui faudroit acheter une « maison toute neuve, au lieu de ceste-ci, où elle ne se voudroit plus « tenir. » (Lestoile , Journal de Henri IV, avril 1607.) — Ces craintes n'étaient pas sans fondement. Lors de la mort de Saint-Julien , l'un des prédécesseurs de Bajaumont, la reine Marguerite avait pris son logis en haine, et n'y avait plus voulu rentrer. — A en croire Lestoile, on trouverait encore sur Bajaumont un témoignage intéressant, dans un poëme du temps intitulé ■ le Petit Olympe d'Issy, œuvre d'un nommé Bouteroue , dédiée à la reine Marguerite, et où l'on faisait l'éloge de ses beaux jardins d'Issy ; mais Bouteroue n'a jamais dit « que le dieu Priapus en estoit gouverneur, et Bajaumont son lieutenant. » C'est une malice ou quelque chose de mieux qu'il faut laisseï- à Lestoile.

dessus une pension de deux cents francs au maistre de ma musique , ce que je supplie tres-humblement vostre majesté avoir agréable et en commander les expéditions nécessaires. Tous les siens ont tousjours servy le Roy vostre père et vostre majesté , et ceux qui restent suivront tousjours ce mesme devoir, et moi , monseigneur, l'immortelle volonté de mériter, par tres-humbles services , l'honneur de vos bonnes grâces, comme celle qui avec plus d'affection prie Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté très- heureuse et très-longue vie. Vostre très -humble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 93. ]

AD ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(Ce25avTil 1608.)

Monseigneur, Dieu a voulu ma bonne fortune estre telle à l'heureuse nouvelle de la naissance de monsieur d'Anjou qu'à celle de monsieur d'Orléans, en aiant esté la première avertie par la lettre de quoy il a pieu à vostre majesté m' honorer par le docteur de la Palestine, qui, ne pouvant souffrir la poste, l'a baillée à un officier de la Royne, nommé Jean-Baptiste, qui me l'a rendue à trois heures après midi '. Soudain j'ay publié ma joie à tous vos serviteurs et servantes, qui n'a esté moindre que de monsieur d'Orléans. Nous en ferons ce soir les feux de joie et demain le Te Deum.

' « Le vendredi 25, arrivèrent sur le soir les nouvelles, à Paris, de l'heureux accouchement de la Roine à Fontainebleau, à neuf heures du matin dudit jour, d'un troisiesnie fils , qu'on appelle desja le duc d'Anjou. » (Lestoile , Journal de Henri IV, avril i6o8.)

Tous, petits et grands, en montrent un extresme contentement, comme à la vérité, monseigneur, cette troisième grâce de Dieu doit estre ressentie et reconnue triplement; et, pour raoy, j'en loueray Dieu perpétuellement dans mon cœur , et le supplieray , monseigneur, conserver vostre majesté, la Royne et messieurs vos enfans à très-longues années et entière félicité, et à moy l'honneur de vos bonnes grâces comme à vostre tres-humble et tres-obeissante servante, soeur et subjecte , Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 122.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 15 mai 1608.)

Monseigneur, sur l'asseurance certaine quej'ayque la bonté de vostre majesté m'aura réservé une oreille, je la supplieray tres-humble me faire cet honneur de lire cette lettre où vostre majesté entendra que, lorsque je fus mise en possession du comté d'Auvergne, Rodelle me demanda la capitainerie de la Tour, chasteau Ires-fort et important, et me la demanda, croyant que le capitaine jouit du revenu, qui est beau et grand. Je le luy accorday, sous l'asseurance qu'il me donna d'y mettre un homme de quoy il me repondroit comme de lui mesme. Depuis, sachant que le capitaine ne jouissoit point du revenu comme il s'estoit persuadé et qu'il n'avoit que de petits gages, il a laissé couler un an et demi sans se soucier d'y pourvoir, mon chasteau demeurant cependant à l'abandon, si les habitans qui sont gens de bien, vos

serviteurs et les miens, n'en eussent pris soin, y aiant mis un d'entr'eux , nommé Le Claux , qu'ils présentèrent à monsieur d'Aire, commissaire, qui l'y mit, attendant que ledict Rodelle y eust pourvu. Rodelle qui ne se soucioit qu'il y fust, ne cherchant que celuy qui luy en balleroit davantage, n'y mettoit personne et attendoittousjours quelqu'un, quel qu'il fust. Enfin un nommé Corne, soldat de fortune, des plus confians, factieux et pernicieux qui eust esté auprès de mon neveu le comte, du temps de ses folies, et comme tel choisy de mondict neveu pour le laisser auprès de sa maîtresse, son amazone, pour luy aider à chasser son mary hors de sa maison, cet homme de bien, porté de monsieur d'Estaing , intime amy de mondict neveu , présente de l'argent à Rodelle , lequel accepte et le met dedans la Tour. Soudain qu'il y est, monsieur de Fleurac, monsieur Savaron, monsieur Rigaut m'escrivirent que mon chasteau n'estoit pas en moindre hazard que celuy de Mercurol , lorsque Vilemain le prit; qu'il estoil besoin d'en tirer promplement cet homme , qui estoit créature de mon neveu. Soudain je leur escris qu'ils y pourvoient, afin que mondict chasteau demeurast en telle seureté que j'en pusse respondre à vostre majesté. Soudain monsieur de Fleurac, qui est pourvu de l'office de seneschal dudict comte par le feu Roy, confirmé par vostre majesté avant que j'eusse ses terres, y va avec ses amis, intimide ce galant, et faict tant qu'il l'en tire, au grand contentement de ses habitans qui pensoient estre perdus, et y remet ledict Claux que monsieur d'Aire y avoit mis

paravant comme j'ay dict. Rodelle sachant cela, se vint plaindre à moy de ce que l'on en avoit tiré celuy qu'il y avoit mis ; je luy en dis ces causes et le haras en quoy il avoit mis cette place d'importance, et, puisqu'il me l'avoit pensé perdre comme cela , qu'il ne meritoit plus d'en tirer récompense; qu'aussy ne voulois-je pas, ayant à en respondre à vostre majesté, que pour faire son profit il me perdist un tel chasteau. Il m'amena monsieur d'Estaing qui médit qu'il me cautionneroit ce Corne. Je luy dis que je le reconoissois trop amy de mon neveu pour me fier à sa caution. Depuis, monsieur de Ferailles m'a dit que vostre majesté desiroit que cela demenrast à Rodelle, et Rodelle est revenu, qui se vante qu'il a commandement et commission de vostre majesté de se mettre dedans la place. 11 pourroit aussy peu entrer en mon coeur de souffrir cette indignité qu'en ma créance que vostre majesté me l'a voulu faire. Rodelle ne quittera jamais l'honneur qu'il a de vostre service pour demeurer dans ce chasteau, puisqu'en dix-huit mois il n'a pas trouvé un homme assuré pour y mettre, et qu'il n'en cherche que la vente. Il n'y a nulle apparence qu'il y puisse mettre personne capable de le garder. Voyant ces difficultés, j'avois baillé cette capitainerie à Gaian, qui en a offert quatre cents escus à Rodelle, qui montra de s'en contenter, et luy dit qu'il s'en resoudroit le lendemain ; et, au lieu de cela , il alla trouver vostre majesté pour me braver et me faire paroistre qu'il est plus favorisé de vostre majesté que moy. Chose qui me soit jamais arrivée ne m'a tant affligée que cela;

car si je pensois que ma qualité, mes services et mon affection eussent si peu mérité de vostre majesté, que, pour Rodelle , elle me voulust faire un tel affront et une telle indignité de luy avoir, contre mon gré , lionne commandement et commission de se mettre dans ma maison, j'aurois trop d'occasion de me plaindre. Je ne croiray jamais que vostre majesté, qui me faict tant d'honneur, me voulust avec tant d'injustice désespérer pour un tel homme. Rodelle est vostre serviteur; mais je suis vostre servante d'autre qualité et d'autre affection , et crois luy avoir plus rendu de service en une heure que Rodelle ne luy en sauroit rendre en toute sa vie; et puisqu'il en a usé de cette façon de vouloir [voir] qui auroit plus de faveur de vostre majesté, ou luy ou moy, je ne quitteray jamais cette partie, estant trop jalouse de l'honneur de la faveur et amitié de vostre majesté pour mi'y laisser surmonter à un tel homme que Rodelle. Je supplie donc tresliumLIement vostre majesté me laisser disposer, comme elle a tousjours faict, des capitaineries de mes maisons, afin que je luy en puisse respondre, et défendre à Rodelle de n'entreprendre rien contre moi en vertu de vostre commission; car je ne le saurois supporter, et endurerois plustost la perte de mille vies que cette bravade de Rodelle. Vostre majesté trouvera donc bon, s'il luy plaist, que Gaian, de qui monsieur de Montespan et plusieurs autres seigneurs respondrontà vostre majesté, ait laidicte capitainerie de la Tour, qui en baillera quatre cents escus à Rodelle, bien qu'il n'en mérite rien , l'aiant perdu et aiant

donné la peine à monsieur de Fleurac et autres de vos serviteurs et mes amis de la reprendre. Je supplieray donc vostre majesté, si je suis si heureuse d'estre reconnue d'elle pour ce que je luy suis , que monsieur de Ferai lies en rapporte commandement à Rodelle, et je prie Dieu , monseigneur, donner à vostre majesté tres-heureuse et très-longue vie, et à moy la continuation de vos bonnes grâces. Vostre tres-humble et tresobeissante servante, soeur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 114. ]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(De Paris, ce 4 novembre 1608.)

Monseigneur, le désir passionné que j'ai que les tesmoingnages de ma fidélité soient tellement continués h vostre majesté qu'elle n'en puisse jamais estre en doute , et de fermer la bouche à mes ennemis en semblables charités que celles qu'il lui plust me dire à son partement que l'on m'avoitprestée, m'a fait solliciter monsieur de Sully d'achever l'eschange de mes terres d'Auvergne, qu'il plaist à vostre majesté de recevoir de sa tres-humble servante. Il m'a respondu qu'il n'ypouvoit toucher sans parler à vostre majesté, ce que je n'ay voulu manquer luy faire entendre , afin qu'elle voie qu'il ne tient pas à moy. Monsieur de Sully a eu et vu le dénombrement qu'il en a faict faire aux trésoriers de France en Auvergne, qui n'est pas différent du mien, que vostre majesté peut savoir que j'ay faict à la vérité, et mesme qu'entre ses mains elles vaudront da-

vantage, pour ce que, lorsque je les eus, elles sortoient des mains d'un mauvais mesnager, qui , connoissant qu'il n'y avoit point de droit, gastoit tout. Par mon mémoire qui a esté respondu et approuvé des susdicts trésoriers d'Auvergne, elles reviennent à quarante quatre mille francs par an. S'il y a de la différence entre de grandes terres seigneuriales comme celles-là, remplies de si bonnes villes et de tels chasteaux, à des deniers assignés en pension, je le laisse à juger à vostre majesté, et qu'autre que moi, qui veux attacher ma vie et ma fortune à celle de vostre majesté, ne le feroit. Si cela mérite que vostre majesté m'en baille jusqu'à cinquante mille francs (qui n'est que six mille francs de plus que ledict dénombrement , et que sa majesté en retirera bien les ayant entre ses mains) , sa bonté en ordonnera , et je le recevraj et tiendray comme tout ce que j'ay au monde de sa seule grâce et faveur. Je rends aussy à sa majesté la nomination de plusieurs bénéfices qui sont auxdictes terres, d'eveschés, abbayes et prieurés , de quoy je pourrois recompenser mes serviteurs. S'il luy plait y avoir quelque esgard, et me donner ce qu'il luy plaira pour m'aider à mes bastimens ' , ce sera tousjours obliger vostre treshumble servante , qui ne l'emploiera que pour parachever une maison qui puisse plaire à vostre majesté.

■ Peu de temps après avoir reçu cette lettre de la reine Marguerite, « le Roy passant devant son logis , voyant la chapelle achevée toute « descouverte ; « Ventre-saint-gris, dit-il, il faut bien que ma sœur « fasse besongner à cela , et qu'elle fasse couvrir sa chapelle. — H est

« vray. Sire, respond monsieur de Montb , mais le couvreur de la

« rojne est malade. « (Lestoile , Journal de Henri It^, 1609. )

Que si elle a ce que dessus agréable , et qu'il luy plaise en faire entendre à monsieur de Sully et à monsieur le chancelier sa volonté, et faire qu'ils achèvent cette œuvre, il seroit d'autant plus à propos que tous mes gens qui manient mes affaires auxdictes teiTes sont icy, qui, s'en retournant, iroient mettre tout entre les mains de vostre majesté, laquelle je supplie tres-humblement avoir agréable le zèle de ma Ireshumble servitude, et le désir que j'ay d'en produire continuellement des effets, comme celle du monde qui avec plus d'affection prie Dieu, monseigneur, donner à vostre majesté et messieurs vos enfans tres-heureuse et très-longue vie, et à moi l'honneur de ses bonnes grâces. Vostre tres-humble et très-obéissante servante, sœur et subjecte, Marguerite.

[Âutogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 112.]

AU ROY MON SEIGNEUR ET FRERE

(Octobre 1609.) Monseigneur, il vient d'arriver un tres-fascheux accident à Balagni et au baron de Benac, pour lesquels je n'entreprendrois d'implorer la bonté de vostre majesté si ils estoient contrevenants à vos esdits; mais, estant une pure rencontre inopinée, et dont ils sont innocents l'un et l'autre , n'ayant aucune querelle ensemble, mais ayant tous deux pensé que l'on venoit pour les offenser, cela me fera en toute humilité et à genoux supplier tres-humblement vostre majesté donner la vie à ces deux gentilz-hommes qu'elle connoit braves, de bonne maison, et ses tres-humbles serviteurs

qui, la tenant de vostre majesté, la sacrifieront pour son service et vostre majesté ne fera moins de grâce à sa tres-humble servante, qui l'en supplie tres-humblement, que s'il alloit de la mienne mesme; car cet accident est si digne de compassion, pour estre si fortuit, que Balagni se désespère du mal de Benac, et ne m'a moins priée de demander la grâce de Benac que la sienne. Je me jette donc encore à genoux devant vostre majesté, avec protestation que si cet accident estoit de qualité contrevenante à vos esdits, que quand ce seroit pour mon propre frère , je ne luy en voudrois requérir, mais estant un malheur fortuit, duquel personne ne se pourroit garder, il est si digne de la miséricorde de vostre majesté , que je m'ose promettre qu'elle me pardonnera , et n'aura désagréable ma treshumble supplication ' . Sugi sait comme tout s'est passé.

' Le fait est singulièrement altéré et atténué par Marguerite. Voici ce qui advint d'après Lestoile : « Le lundi ig, un gentilhomme nommé Termes, qui estoit à la roine Marguerite, et des amis de M. de Balagni , aiiant attaqué ung autre gentilhomme Périgourdin , nommé le baron de Benac, qui estoit à M. de Bouillon, et son parent (ainsi qu'on disoit), sur quelques propos qu'ils avoient eus ensemble quelques jours auparavant (dont toutefois on disoit que ledit du Benac avoit satisfait Termes); ledit de Balagni, passant dans un carrosse hors la porte de Bussy et tout contre icclle , l'aiiant entendu et assez inconsidérément et estourdiraent (ainsi qu'on disoit) sans se donner la patience d'ouir ledit de Benac , le chargea de coups de pistolet et d'escopette, et fust blessé d'un coup de pistolet, et Balagni d'un coup d'espée à la cuisse. Une pauvre femme passant son chemin avec ung petit enfant portèrent la foUenchère de tout ce combat et mesiée ; la femme aiant esté atteinte d'un coup de pistolet au dessous de la mamelle, dont elle mourust tost après , et le petit enfant d'un autre à la teste. Je venois de passer et estois à peine hors de la porte quand cela

J'eusse craint que, de le représenter à vostre majesté par escrit, ma lettre eust esté trop longue et trop ennuyeuse, aussy que tel subject sera mieux en la bouche d'un homme qu'en la plume d'une femme. J'attendray la grâce de vostre majesté, avec prières continuelles à Dieu de donner à vostre majesté, monseigneur, tres-heureuse et très-longue vie, et à moj l'honneur de vos bonnes grâces, comme à vostre treshumble et tres-obeissante servante, sœur et subjecte,

Marguerite.

[Autogr. — Coll. Dupuy, t. 217, fol. 129. ]

A MONSIEUR DE CHAXVALON'.

Plusieurs amoureux, non moins malheureux que passionnez, accusent l'amour de leurs peines, le taxant

avinst, allant compté cinq coups de pistolet qui furent tirés, acte de conséquence et de mauvais exemple dans une ville de Paris. «

« M. de Bouillon fist mettre en arrest par Defunctls le sieur de Balagnl, qui estolt sur le barbier, proche de la porte, et porter chés lui le baron de Benac duquel il se chargea de répondre , et en escrlvist aussitost au Roy, qui lui rescrivlst de sa main qu'il vouloit que justice en fust faite ; dont toutefois on n'a oui depuis parler, et craint-on fort que les faveurs favorizans les assassins et assassinats l'emportent par dessus la raison et justice, défenses et édits de sa majesté. » (Les- ToiLE, Journal de Henri IF, octobre i6og.)

' Jacques de Harlay, seigneur de Chanvallon, grand-écuyer du due d'Alençon, grand-maître de l'artillerie pendant la Ligue, créé par Henri lY chevalier du Saint-Esprit en 1602, mort en i65o. — Ce gentilhomme , aussi distingué par sa naissance que par sa beauté, et qu'on appelait le beau Chanvallon, fut un des favoris de Marguerite. C'est probablement vers l'an i58o que commença cette intrigue, dont naquit, dit-on, un fils qui fut capucin sous le nom de père Ange. On ne saurait révoquer en doute les relations de la reine Marguerite avec Chanvallon, qui sont attestées parla plupart des historiens, et aux-

d'ingratitude contre leur fidélité; j'en eusse faict de même, plus fidèle, plus constante et plus misérable que nulle autre, si, jugeant selon la grandeur de ma perte et la douleur de ma privation , je n'eusse aouIu ouyr qu'une partye , fermant l'oreille aux raisons de ce Dieu, qui si souvent est accusé et si souvent se justifie. Luy donc, qui possède ma raison, m'en a faict comprendre son droict, changeant tellement mon opinion, que, comme je composois en moy mesme une plainte contre luy, je me suis soudain ravisée de changer ce subject à un tout différent , luy rendant grâces de celle qu'il m'a faicte de m'avoir sans mérite, mais par sa bonté, choisie pour estre du nombre de ses bienheureux eleus, me ressouvenant que ceux que Dieu a voulu choisir pour tels, ces saincts pères qui ne sont encore au ciel, il les a retirez à part en ung lieu solitaire et reculé des hommes, pour qu'estant hors de cette tourbe corrompue, ils peussent en perpétuelle contemplation attendre l'heure de leur parfaicte gloire. Ainsy suis-je réduite en ce désert, où j'envie l'heur de ces montagnes hautes qui de leur ciel ont si proche la teste. Je vis, sans divertissement, en la continuelle contemplation de mon souverain bien, ou attendant l'heure de ma béatitude. Lieu plus propre ne me pouvoit estre destiné. Si tant de perfections, mon beau cœur, ne me faisoyent tenir pour résolu que vous estes

quelles les lettres que nous publions ici ajoutent un nouveau degré de certitude. (Voyez Dupleix , Henri IF, p. 4"; Busbecquii Epist. 25; Lkstoile, Journal de Henri III, i585 ; d'Aubignk, Hisi. , 1077; ^^'

SELME, t. YIII , p. 804. )

divin estre à qui rien n'est inconnu , je vous dirois que les plus durs rochers , où en mille et mille lieux j'ay gravé votre nom , vos beautez et mes passions , vous pourroient tesmoigner si mon ame est de ces âmes de cire, que le temps et l'absence changent et rechangent tous les jours en cent diverses formes. L'eco de ces caverneuses montagnes seroit importunée de ma voix et de mes soupirs , si elle avoit autre cause que son beau Narcisse, qui faict qu'elle me repond, mais avec telle rage désespérée de me voir posséder ce qui luy a tousjours esté cruel , qu'il n'y a tonnerre qui si longtemps garde son son, que l'on l'ojt bruire et gronder, mêlant ses cris à l'horrible bruit d'un torrent impétueux et effroyable qui passe au pié de sa demeure , que je crains faire bientost déborder par l'abondance de mes larmes. Le desespoir de cette misérable , à qui rien n'est resté que les plains , me sert de quelque consolation, modérant quelque peu mon ennuy ; car si mes sens sont, comme les siens, privez du seul object qu'ils désirent, mon ame a cet avantage sur elle, que son Narcisse ne sera jamais sourd à sa voix , ni tardif à repondre à ses passionnées lamentations. Je me le persuade, mon beau coeur; mais, mon Dieu! n'ay-je pas raison, alors que je m'y tromperois? La mort ne me trompera pas; elle me sera secourable. Quand donc, par l'envie des Dieux, qui pour ne nous souffrir semblables à eux , voudroyent sur tant de perfections mettre une tache d'inconstance, vous viendriez à changer d'amour, ne pensez pas m'avoir laissée; je ne perraettray jamais que puissiez avoir ce reproche et

moi ce desplaisir. Dites : je l'ay aymée jusqu'à la mort, et croyez pour certain que l'heure de vostre changement sera celle de ma fin, qui n'aura terme que vostre volonté. Faites donc ou durer ou abbreger mon heur, mon amour et ma vie; car le fd n'en est aux mains d'Atropos; il est aux vostres belles que je baise un mi lion de fois.

Ha de ser una de dos O l'edad, o sola vos.

Quand je vous dirois mes pensées estre continuellement de vous, je m'assure qu'avec telle opinion et connoissance de vostre mérite et de ma fidélité, que sans autre témoignage que ma simple parole , vous le croiriez ; mais, encore que vous en fussiez content , je ne me serois pas satisfait à moy-mesme , si je ne vous en rendois toutes les preuves que pouvez espérer de la personne du monde qui vous a plus d'afTection. Je me souviens vous avoir veu désirer un mariage que vostre fille vous proposa pour estre chose que vous pensiez estre à vostre avantage et à l'avantage de nostre amour, pour la commodité de nous voir plus souvent; celle-là n'a que trente mille livres de rente, dont elle ne peut aucunement disposer, ayant donné son bien à ses enfans. Feu son mary a infiniment paty avec elle pour l'humeur jalouse et glorieuse de quoy elle est; il n'en tira jamais nulle commodité; car elle est femme qui dépend plus qu'elle n'a. Or j'en ay trouvé une autre, de quoy ce voyage m'a apporté la connoissance, qui sera cause que je le bénirai h jamais ;

cette-ci a trente mille livres de rente et deux cens mille frans à la Banque, sui^ quoy son fils et sa fille (car elle n'a enfans que ces deux, non plus que l'autre) n'ont nulle part; car elle fut mariée durant la Tie de son père, qui lui donna cent mille frans, la moitié desquels furent aifectez à ses enfans sans autre chose, et son mary les receut des lors; de sorte que, toute cette succession luy estant avenue depuis par la mort de son père , ses enfans n'y auront que la part qu'elle voudra. Elle est plus belle que l'autre et d'une plus douce humeur, et est certes honneste femme et parle bien italien; je l'ay obligée tout exprès en une chose où je luy puis plus servir que personne. Elle désire d'estre à moy et de me donner aussi sa fille, qui n'a que dix ans; vous pouvez penser si je l'en refuseray, et si j'auray soin de faire promtement réussir cette entreprise; car tout son bien est en France et autour des lieux où nous nous tenons. Je m'assure si vous le trouvez bon et vous y voulez gouverner selon mon conseil, qu'aurez à jamais occasion de vous en estimer heureux. Je ne vous diray encore son nom, pource que je craindrois que ne vous pussiez empescher d'en parler ; et , s'il en est le moindre vent du monde, vous m'otez tout moyen de vous y servir. N'en parlez à ce porteur ; car je ne luy ay baillé cette lettre par fiance, mais par nécessité. Dans trois semaines je vous en escriray plus certainement et particulièrement; mais surtout qu'il ne soit découvert.

[ Bibl. de l'Arsenal. — Recueil de Conrard, t. V, p. n 3. ]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Par la perfection de l'ouvrage l'on reconnoist non seulement la suffisance de l'ouvrier, mais combien attentivement il s'y est occupé; car il est bien certain que les oeuvres plus difficiles veulent un esprit tout à eux , estant aysé de reconnoistre la différence de celles où légèrement ou par acquit l'on s'employe , d'avec celles où se plaisant l'on s'adonne avec affection. Ainsi, mon beau cœur, peut-on bien juger par la subtile et vraye description que vous faites de la nature et sympathie de nostre amour, qu'à cette seule estude vostre arae seulement se plait, s'elevant, en dédaignant les objets terrestres et bas, aux plus hautes et belles connoissances, tesmoignant en cela son excellence de s'estre conservée si entière, nonobstant l'obstacle du corps et les empeschements qu'il luy peut donner, qu'entre toutes ses fonctions celle de son intellect ayt esté par elle choisie pour en produire de si amirables effects qui me font jouissante, comme les bienheureux esprits retournez et reçeus au sein de l'esternité, tous les jours de quelque nouvelle amiration, qui m'entretient en un ravissement si agréable que, si les saints sont en semblable estât, m'accordant avec les huguenots, je ne croy pas qu'ils oyent nos prières; car en vain me seroyent offerts les voeux et les voix de tous autres. J'y suis sourde, aveugle et sans sentiment. Mon ame toute retirée en un si beau penser n'en sera jamais divertie; et s'il m'estoit permis d'obéir à mon inclination , incessamment songeant ou escri-

DE MARGUERITE DE VALOIS. 45t

vaut, je rendrois l'amour servy de moy plus desvotement et plus saintement que nul hermite qui se soit jamais retiré du monde pour se donner du tout h la desvotion. Que n'est-il en ma liberté, ma vie, quand je serois privée du jour de vostre divine présence, de pouvoir contenter mon ame en l'insatiable plaisir d'une si belle contemplation! Je ne souhaiterois plus grand heur; et m'accordant à vostre opinion et à la sentence de saint Paul, en moy seule je voudrois et penserois pouvoir jouir de cette félicité, puisqu'il est tant vray que l'amant se transforme en l'aymé, que je ne me puis plus que par vous posséder. Je ne vis plus qu'en vous, et d'autre que de vous mon ame n'est régie. Ainsi s'accorde ma pratique à cette ancienne théorique et d'une si agréable expérience ; je tire tout le bien de mes ans , desquels vostre belle main aura tousjours le terme et le fil en sa puissance. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 118.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Je hay ma vie pour sa misère; mais j'aimerois mon nom, si l'invoquant il vous pouvoit causer quelque bonheur. Je me sers, mon beau coeur, souvent en mes ennuis de pareille recette; mais il semble qu'aulieu d'en voir la fortune adoucie, qu'elle en augmente et sa jalouse envie et l'aigreur de mes maux, qui perdront l'effort de leurs effects et leur nom propre en moy, lorsqu'ils naistront d'une si belle cause; car rien ne me viendra jamais de vous que je ne le bénisse. Trop de perfections ont donné estre à mon amour,

et trop de fidelle constance sert d'huile à son feu pour estre subject à périr. Mon beau tout, je me rejouis et tire une extresme consolation de mon infortune, pour penser que, méritant dignement le nom de martyre d'amour, je me pourray estimer digne de posséder ce que, pour moindre peine, je n'eusse pensé bien acquis ; croyant le ciel seul debvoir commander aux trésors qu'il a mis en vous, qui ne resterez, je m'asseure, peu estonné du triste discours de ma lettre,

duquel vous saurez le subject par , que

vous verrez dans peu de jours. Cependant excusez une ame si comblée d'affliction qu'il ne luy reste nulle partie en elle libre , que celle avec laquelle elle vous admire et vous adorera éternellement. A Dieu, mon beau tout ; à Dieu, seule et parfaite beauté qui pourra pour jamais régner dans mon cœur. Je baise un milion de fois ses beaux liens, beaux rayons d'Apollon. Ne prenez point resolution ni de revenir ni de demeurer, que n'ayez vu , qui sera bien-

tost. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 120.]

A MONSIECR DE CHANVALON.

Si la crainte et la peur otent les libres actions d'une ame , et si un esprit troublé est confus en toutes ses œuvres, vous devez, mon beau cœur, excuser ce discours, duquel prévoyant les erreurs, je n'attendray h la fin à vous en discourir la cause , craignant que la mauvaise impression qu'auriez prise de mon ignorance ne pust trouver excuse suffisante pour l'ex-

DE MARGUERITE DE VALOIS. 4ô3

cuser. Si ceux qui en plusieurs choses ont mis leur affection en pleignent une, la perdant, s'en faschent et la regrettent, combien plus d'appréhension de desplaisir et de douleur devroyent posséder mon arae , si, ayant à une seule mes désirs et mes volontés arrestées, je la voy en hazard de m'estre ravie! Mon Dieu! ma vie, pourray-je vivre en l'appréhension de ce malheur, où, tous les jours, ma peine est par quelque nouveau bruit augmentée, encore par l'accident qui est arrivé à Atlas. J'aigris l'horreur de mes imaginations, me représentant si, du temps qu'aveugle je luy voulois du bien, cette fortune luy fust avenue, quelle m'eust esté cette nouvelle; puis, comparant à ses imperfections vos mérites, et à ces causes si différentes leurs effects differens en mes affections, je désespère, je meurs mille et mille fois; et un criminel n'attend sa sentence avec tant d'impatientes rages et de mortelles douleurs que j'attens la nouvelle de cette bataille, d'où despend l'heur ou la misère de ma vie en la conservation ou fin de la vostre, que le ciel veuille accompagner d'aussi heureuse et longue durée, que dm^able sera en la plus immortelle partye de moy nos belles et sainctes amours.

Excusez ce mauvais papier, je vous supplie : pour quelques considérations qui ne se peuvent escrire , j'ay esté contrainte d'y escrire. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. l21.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Qui connoistra ia chaleur qu'éprouve la terre au solstice d'esté n'avoir d'elle son origine, mais prendre sa cause de la présence des rayons du soleil, ne s'étonnera point , le voyant s'esloigner pour adresser sa force à la région opposée, que, se perdant la cause, l'efFect cesse aussi , convertissant son ardeur bruslante en une glacée froideur. Qui n'ignorera l'intention pourquoy fut estably le sacré feu des vestales, allumé pour le tesmoignage de la saincte observation de leur voeu, le voyant de luy-mesme esteint, n'en cherchera autre raison que la faute commise contre ce qu'elles avoyent juré. Le feu a besoin d'aliment, et le feu, absente la chaleur, bientost perd sa force. Mon ame en son amour a épreuve cette naturelle raison , recevant pour tres-agreable passion sa flame née et nourrie de la voslre; mais jugeant, par le refroidissement de vos lettres et les actions que depuis trois mois vous continuez, l'eloignement de vostre volonté, et voyant incliner vos affections et prendre leurs cours d'où elles s'estoyent si glorieusement relevées , ne me pouvant opposer au destin, j'ay laissé jouir de la lumière qui en a plus de besoin que moy, recevant patiente , par l'ordre de cette vicissitude, le froid ordinaire à telle privation, ce qui m'avoit non seulement glacé le cœur, mais tellement empierré la main , que, voulant souvent essayer de me moquer avec vous de vous mesme, et de l'avantage de vostre changement, prenant la plume, je ne m'en suis jamais peu

servir à cet usage. Enfin l'importuiiité de cet honneste homme, trop plus amy de ses amis que de la vérité, a fait ce miracle en moy, qui m'y suis plus aysement consentie, pour espérer de le rendre instrument de la seule vengeance que je veux prendre de vostre inconstance, qui est d'opposer ma peinture à l'erreui^ de vos yeux , pour d'un immortel repentir faire epreuver à vostre coeur le tourment du misérable Promethée; ce que j'accompagneray de l'echarpe que je vous ay promise , pour m'acquitter seulement de ma promesse, que j'affectionne trop plus que ne me passionne l'offense de vostre manquement , à quoy ma beauté trouvera toujours assez de remède; et, si vous en doutez, j'ay prié ce porteur de vous dire les preuves qu'il en a veues, que luy laisseray discourir.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 123.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

N'accusez plus ma cruauté : ma mort et ma ruine, ce sont les alliances qu'il me faut désormais avoir avecq vous. La vostre seule se doibt admirer, de qui je ressens les effects plus inhumains que de celle de Tereus ; et si je vous ay causé quelque ennuy, demeurez content et vengé de m'avoir peu réduire aux deux plus exlresmes misères qu'eussiez peu souhaitter à vostre plus grand ennemy. Ne trouvez point estrange que j'aye adjouté foy k mes soupçons : le regret immortel qui me restera d'en avoir esté négligente m'y fera bien encore à l'avenir avoir plus de créance. Où l'on con-

iioist une si grande inimitié, il se peut bien soupçonner de rinfidelité. Que pleust à Dieu que ce fust le plus grand subject de mes plaintes! Si l'ardeur de ma sincère et trop fidèle passion ne meriloit un réciproque amour, pour le moins ne devoit elle estre recompensée des elFects d'une si cruelle hayne. A Dieu, la source de mes esternels malheurs! Que le peusse-je dire aussy prompt à ma vie qui , après vous , est ce que j'ay le plus en horreur. M.

[ Recueil de Conrard, t. V, p. 126. ]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Il n'y a donc plus de justice au ciel ni de fidélité en la terre! 0 Dieux! qu'est-ce qu'il faut que mon ame connoisse el que ma langue avoue? ma douleur, le sens et le trop de subject de me plaindre otent le moyen à ma plume d'exprimer mon trop juste ennuy. Que restera-t-il plus, o ciel cruel, pour m'accabler de tant de sortes de misères? n'y ai -je espreuvé toutes sortes de maux pour qui, trop ingrat et cruel, les couronne d'une inconstance et de la plus grande vengeance que l'on pust prendre de son plus grand ennemy? Triomphez, triomphez de ma sincère et trop ardente amour. Vantez-vous de m' avoir trompée; riez-en, et vous en moquez avec celle de qui je reçoy cette seule consolalion , que son peu de mérite vous sera un juste reraors de vostre tort. Je croitraj le nombre de celles qui à la postérité tesmolgneront la perfidie de vostre sexe; les livres en sont trop pleins et les expériences trop communes, et ignorante que je suis, mais plus

encore malheureuse , d'un précipice tant remarqué je n'ay peu empescher ma cheute. Que mon erreur est grande ! que j'aurois de raisons pour la blasmer, si à l'amour il s'y estoit jamais treuvé de résistance! mais cetle secousse ne suffit pas à ceux qui ont voulu rechercher et escrire ce que c'estoil de la libre et forcée volonté; car, sans contrainte extérieure, mais seulement après l'avoir bien consulté en vous, vostre vouloir et vostre élection s'arreste ; l'effet qui en ressort n'en peut qu'à vous même estre attribué. Je suis donc seule la cause de mon mal, imprudente et infortunée! et faut pour m'en aigrir le sentiment que de moy seulement je me puisse douloir! C'est moy qui ay reçeu mon ennemj, qui l'ay mis en possession de l'empire de mon ame; j'ay pris plaisir à attiser son feu, j'ay soigneuse entretenu les neux de ses liens cruels de qui seul le dédain me pouvoit délier, qui plus justement ne peut naistre qu'en reconnoissant l'imperfection des principales parties où il est nécessaire d'estimer le contraire pour priser et aymer un subject, qui est au cœur et au jugement. C'est manquer de jugement de descendre du ciel pour, en la terre, rechercher la conqueste de quelque indigne et commune nouveauté; et c'est avoir faute de jugement d'errer en ce que les sens mesmes jugent, mettant égalité où il n'y a point de comiparaison. Par telle connoissance, le dédain s'engendrant en moy en a banny l'amour, que vous ne vous devez pas faire accroire y pouvoir jamais faire renaistre : n'ayant regret en cette resolution que de l'avoir trop tard conclue et de n'avoir à l'eau, que.

par dédain et pour contenter la laideur qui possède maintenant vostre ame, vous me versâtes dessus moy, laissé faire son effect, esteignantles fiâmes qui, trouvant un subject plus capable d'amour que leur cause, s'y sont, pour mon malheur, avec trop de véhémence esprises. Mon cœur, plein de rage, de repentir et de douleur, m'a forcée d'offrir encore à vos aveugles yeux ce vestige piteux de mes erreurs passées, desquelles, si je n'esperois , pour fin de ma langueur après une si longue pénitence , la mort, seul désir de mon cœur, beaucoup plus impatiem^ment supporteroy-je tous mes maux ; mais je la tiens si assurée que je me console en cette espérance, n'y recevant qu'un déplaisir de penser que vous y aurez comme moy du contentement. Toutesfois, comment que ce spit qu'elle arrive, qu'elle hâte ses pas : je la désire, je la souhaite, et supplie les Dieux m'avancer son trop lent secours. Je vous supplie, en recevant cette-cy pour la dernière , me la renvoyer soudain avec celle que je vous escrivis hier; car je ne veux qu'à cette belle entreveue que vous ferez à ce soir, elles servent de subject au père et à la fille de discourir à mes dépens. M.

[ Recueil de Conrard, t. V, p. 126.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Laissez aux misérables, seul soleil de mon ame, la crainte de voir la leur errante et vagabonde , à ceux qui, nez pour butte des dédains, des rigueurs, des mépris, n'ont pour leur plus belle espérance que voir leur nom escrit entre les glorieux trophées de nos

victoires. Pétrarque a pensé honnorer tant de grans et exceliens personnages, les décrivant esclaves de l'Amour servant à son Triomphe : ainsi , ce nombre infiny d'ames perdues et refusées accompagneront le vostre, chantant les cantiques de vostre gloire et les complaintes de lertrs inutiles travaux ; c'est la seule et plus belle recompense de leurs peines. Ceux-là, voyant ravir leur ame par cet oyseau emplumé d'ailes de cire, ( car pour eux il ne doit estre nommé dieu , et je ne saurois autrement me l'imaginer) , doivent de la cheute d'Icare appréhender l'honorable malheur, mais plus encore la mort toute assurée de leur ame, qui doit attendre ce dont vous menacez la vostre , trop bien receue, trop honnorée et trop parfaitement unie à la mienne pour en craindre le bannissement ; car elle y commande et y commandera absolument , luy estant cet empire immortellement acquis, et un saint temple à elle dédié, où dévotement elle sera esternellement adorée. Mais quelle si prompte colère vous a convié, mon beau tout, à me condamner d'hommicide, de sacrilège et de larcin? Je ne désavoue pas de l'estre; mais laissez se faire partie ceux qui en ont receu le mal, ceux de qui, ayant ravy l'ame, le corps, et ce qui dépend d'eux , en pourroient justement demander la raison, mais non espérer de la recevoir; car ayant ceddé la possession de mes affections et de mes volontez, ayant soumis ma liberté à vos beautez , mon ame , mon cœui' et ma vie sont en vostre disposition. Je ne suis plus à moy : à vous il faut qu'ils se retirent; vous serez leur juge et le mien; mais il faudra que sur le vostre

même vous leur restituiez ce qu'ils prétendront mériter, si vous le jugez raisonnable. Auriez-vous bien tant d'équité, si, produisant leur amour, leur constance, leur peine, leur martyre, si grand et si plein de mérite, qu'il leur fust deu quelque peu d'amitié, de vous en oster pour les satisfaire ? grande seroit la vertu de vostre justice, mais non la charité qu'il est permis d'exercer premier en soy qu'en autruy , ou certes l'arrest me seroit de tres-difficile exécution ; car j'ay une ame qui n'a de volonté seulement que pour vous aymer, et un coeur qui ne peut produire de désirs que pour vous désirer. Ne forcez donc leur naturelle constitution; aymez selon l'ordinaire coutume ce qui est tout à vous, qui, par le temps, le sort ni la mort mesme, ne vous pourra jamais estre raTy.

Si la miliesme partye de mes ennuis vous estoit cognue, vous ne treuveriez point estrange que ma lettre commue mon esprit se treuvast embrouillée. Excusez donc ses erreurs et jugez si , au milieu de tant de mots, vraye martyre d'amour, je chante encore votre gloire, comme, estant hors du tourment et des gènes, je m'en sauray dignement acquitter. A Dieu, ma vie, je baise un milion de fois ces beaux yeux et ces beaux cheveux, mes chers et doux liens. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p, 129.]

A AIONSIECR DE CHANVALON.

C'est bien demandé, mon beau coeur, si le soleil a point changé son cours, me voyant manquer aux jours destinez aux saints sacrifices d'amour, où nos

âmes, ravies dans le ciel empirée, jouissent par nos propres yeux de la vision seule désirée et pleine d'un parfaict contentement; car plutost l'ordre destiné et establi en la nature par l'éternelle providence manquera que le soin que l'amour me donne de ne faillir aux temps propres à luy rendre un si agréable tribut. Je cherche comme vous la cause de ce fâcheux obstacle de vostre heur, et me souvenant que Venus a souvent par Junon en la pluspart de ses desseins esté contrariée, j'estime qu'icy bas quelque ame malicieuse formée à son image nous a tramé ce desplaisir. Mais c'est en vain qu'ils s y opposent : Enée enfin arriva au port asseuré, guidé de Venus favorable ; il pastit bien mais il ne périt pas; aussy notre amour souffrira en cette mer d'ennuis inconstante, inhumaine; mais l'honneur s'acquiert par la peine. Il restera à la fin victorieux et glorieux, jouissant du bien attendu. C'est qu'il ne faut chercher la consolation qu'en l'avenir, quand le présent ne nous propose que misère. Mais quelles sont les nostres ! Comme nostre bien passe toutes félicitez, aussy nos maux sont hors de toute règle. Ne vous estonnez, mon beau tout, de me veoir entrer en cette considération; car certes mon ame, accablée de tant d'afflictions, succombe au faix insupportable de sa douleur, n'ayant pour object ordinaire que l'horreur de se veoir ravir le Paradis de vostre divine présence, pour eslre plongée en l'Enfer de la tyrannie de ma bete cruelle et créée seulement pour mon fléau, c'est ce que trament icy tous ceux de qui je devrois attendre autant de bien que j en reçoys de mal : races

maudites et infernales, qui ternissent mes yeux par l'abondance de leurs larmes, otent le lustre à ma beauté, que je puis dire telle puisqu'elle vous a pieu, m'otent le sens et troublent si fort mon esprit, qu'un tel desordre ne se peut qu'à un cahos comparer. Je n'eusse jamais permis, mon seul bien, qu'une si horrible confusion eut en liuy offensé \'Oz beaux yeux , que bien qu'ils me soyent les gémeaux salutaires des mariniers , aiant plus de crainte de vous fascher que désir de soulager ma peine, j'ayme mieux estouffer ma vie, en contraignant ma plainte seulement de moy entendue, que doubler mon ennuy par le ressentiment du vostre. Ne regrettez donc de ne m'avoir veue; mais souhaitez et en priez le ciel continuellement que si l'amour n'est assez fort pour medeffendre, qu'au moins la mort ne me refuse son secours. Mon Dieu! que cette lettre vous apportera peu de plaisir ! mon bel ange, excusez la rigueur de mon mal qui a surmonté mon dessein qui estoit bien de me contraindre; mais le prisonnier ne parle que de sa captivité, l'amoureux de sa passion et le misérable de son malheur; il vaut donc mieux que je finisse; car alonger ne seroit qu'augmenter vostre fâcherie; soyez en pour jamais exemt, mon ame , et si je ne puis ce que je voudrois, que sur mon chef soyent détournez tous vos malheurs. Je baise un milion de fois cette amoureuse et belle bouche.

[ Recueil de Conrard, t. V, p. 132. ]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Nos passions et nos impatiences ont tant de sympathie, mon beau coeur, qu'il faut croire qu'une mesme ame agit en nos deux corps, qu'amour d'un mesme trait a entamé nos coeurs, et que la fortune, poussée en nous de pareille envie, se sert aussy de mesme moyen pour s'opposer à nostre gloire et rabattre de nostre contentement. C'est bien ce qui me fait plus patiente supporter mes malheurs ; car, puisqu'entre les principales causes de l'amour, les philosophes ont mis la simpathie, le souffrir ne me peut estre que doux, puisque ce m'est une marque d'un fondement plus asseuré de la durée de nostre immortelle union. En moy toutes les oppositions et toutes contrarietez seront un peu d'eau sur ma flame. L'absence, les divers objets, l'incommodité, la contrainte donnent à mon amour autant d'accroissement qu'à une ame foible et à un cœur embrasé d'une flame vulgaire il y apporteroit de diminution. Je m'endormis hier avec le ballet, ma chambre pleine de tous les galans de la cour; tel divertissement, qui ebranleroit toute autre passion, faict en la mienne autant d'effect que les flots de la mer contre le rocher immuable. Je m'en suis seulement éveillée plus ma tin, pour admirer combien mon heur est grand, de posséder ce qui, près de ceux estimés et prisés comme la fleur et l'honneur de la cour, a autant d'avantage que les Dieux sur les hommes. Voilà comme de tout ce que je voy, l'esprit bandé à ce seul but , j'en tire seulement ce qui est propre pour

alimenter et nourir mon feu que je chéris et conserve comme la vraye vigueur et la propre vie de ma vie, qui, se donnant de nouveau à vous, mon beau tout, se voue pour l'avenir pour hôtesse perpétuelle de l'amour et de la fidélité. A Dieu, mon beau soleil, à Dieu, mon bel ange, beau miracle de la nature; je baise un million de fois ce milion de perfections que les Dieux se sont pleus à faire et les hommes à admirer.

[ Recueil de Conrard, t. V, p, 135. ]

A MONSIEUR DE CHANVALON

C'est diminuer de l'excellence de nostre amour et contredire k sa perfection tant honnorée par vos vers que me taxer d'en avoir moins que vous, ma vie; car si l'amour ne peut estre parfaict que par l'accord de deux âmes unies par une mesme volonté, si mon affection manque, l'esgalité ny sera point, et par conséquent la perfection, qui consiste en cette union de qui je pense avoir montré tenir la conservation plus chère que vous , mon beau coeur, puisque je me suis opposée lorsque vous avez voulu ruyner sa cause, que je croy avoir, comme Achille, son immortalité subjecte à la fatalité d'un certain accident, duquel je la sauray trop mieux garder qu'il ne seut armer son talon. S'il y avoit encore un Salomon , il jugeroit de nostre différent comme de celuy des deux femmes qui disputoient un mesme enfant, l'adjugeant à celle qui ne pouvoit permettre de le veoir fendre en deux. Ainsy ne pouvant souffrir que plus cruellement encore vous tronquiez tous les jours de nostre amour ou une partie

de son corps ou de ses années, le voulant maintenir entier, il jugeroit ma passion la vraye, la parfaicte et celle qui meriteroit l'avantage, comme, je m'asseure, vous l'avouerez par la différence que je vous feray remarquer en nos amoui's, qui est telle que le vostre, estant né tout divin comme ayant tiré son orip-ine du ciel et de ma beauté, a engendré le mien de pareille nature, qui s'est conservé tel, se logeant en mon a me qu'il a trouvée accoutumée et establie à faire son propre office, qui est de commander par sa raison au corps et en estre obeie. Mais le mien, arrivant en un sujet tout dissemblable, trouvant votre amc corompue des vulgaires amours qui jusques à liuy l'avoyent règle, ayant à combattre non seulement les vicieux appétits de vostre corps, mais encore vostre ame subornée et gagnée par leurs alechemens, vaincue de tant de persuasions, a oublié la vertu compagne de toute divine essence, et se laissant emporter à eux perdroit sans doute son immortalité, si son frère second, Castor, ne luy faisoit part de la sienne, qui les rendra h la postérité astres luisans et beaux. Reconnoissez donc, mon tout, vostre injuste accusation et pensez, si je voulois user des privilèges de la loy qui condamne celuy qui accuse à la mesme peine de l'accusé, quel supplice il vous faudroit souffrir. Mais je n'en veux poursuivre autre raison que vous prouver la mienne, n'estimant peu le bien de convertir un hérétique qui me donne d'autant plus d'envie de le vaincre que je le connois opinlastre, et pouvant joindre la raison avec ma puissance, je ne doutteray de mon entreprise; et par al-

legresse d'une si sainte conversion, je baiseray mille et mille fois ces beaux yeux , seuls soleils de mon ame par eux tout feu, toute flame.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 137.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Il est bien certain , mon beau coeur, que l'amour est sophiste et plein de persuasions, puisqu'il vous fournit de tant de raisons que presque il mettroit la vérité en doute. Je ne suis toutefois résolue de me rendre , estimant plus de gloire de vaincre oii il y a plus de résistance. Je say que vous direz ce que vous avez bien peu dire , l'ayant appris de moy, qu'il est ayséde braver l'ennemy absent, et certes je l'avoue, et que votre présence pourra tousjours en moy ce qui seroità tout autre impossible. Mais ce qui m'asseure et me donne hardiesse, c'est que je say soutenir vostre mesme opinion; car la raison estant semblable en toutes personnes , elle y ordonne pareille loy, ou si elle n'est obeie , ce n'est en ceux qui vous ressemblent, qui bien réglez s'y conforment tousjours. Vostre ame veut ce que je veux, et luy complaisant c'est vous complaire; car l'ame est seule l'homme, qui estant liée avec le corps , ces deux sens luy suffisent, la veue et l'ouye, pour contenter son désir qui, tout différent des appetis du corps , se sent son plaisir d'autant retranché , que l'on s'adhère aux autres qui ne peuvent estre causes d'amour, puisqu'ils ne sont désirs de beauté (car l'amour n'est autre chose), et la beauté ne peut estre désirée et aymée que par ce qui la connoist.

Il n'y en a que deux sortes : de l'ame et du corps. Celle de l'ame consiste en la correspondance de plusieurs vertus, et celle du corps en celle de plusieurs lignes et couleurs. La première ne se comprend que par l'ame aydée de Fouye et la seconde par les yeux , n'v aianl autre partye en nous qui en puisse juger ; et est lobject des autres appetis si éloigné de la beauté qu'il s'y peut dire du tout contraire; car troublant et mettant presque l'entendement hors de son propre lieu , il bannit par son intempérance toute correspondance et par conséquent toute beauté. Jugez la dilierence de ce> mouvemens, pour n'abuser plus par les termes de choses si dissemblables, et cognoissez que, soit que vous soyez ou philosophe ou amoureux, il faut que vous condescendiez à ma raison, qui trouve si parfaitement en vous le vray subject du vray amour qui m'astreint à parfaitement et éternellement vous aymer. Ainsv remplie de cette divine et non vulgaire passion, je rens en imagination mille baisers à vostre belle bouche, qui seule sera particippante au plaisir réservé à Tame, le méritant pour estre l'instrument de tant de belles et dignes louanges où bientost me puissé-je ravir.

Le désir que vous avez eu de voir des oeuvres d'un ignorant m'a apporté l'importunité de sa veue, que je ne luy ay peu refuser, pour ne lavoir pour ennemv; et puisque vostre curiosité en est cause, il est bien raisonnable que vous ayiez vostre part de cette fascherie par cette seconde que je vous envoyé , où il se persuade ce que je ne luy accorderay, si ce n'est poni-

tence qui me soit par vous ordonnée. A Dieu , mon

tout, ma vie et mon souverain bien. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 140.]

A :»10NSIEUR DE CHANVALOX.

Bien que les corps célestes , portez par leurs cieux et guidez par leurs intelligences assistantes, n'apparoissent à nos yeux tousjours en raesme poinct où l'ordre de leur mouvement ordinaire les conduit , la faute ne s'en doit attribuer ni à l'intelligence qui , destinée à ce seul office, n'y peut jamais manquer, ni mesmes à eux, qui, par leur forme naturelle, ne peuvent faillir à leurs cours ordonné; nos yeux en perdent seulement la veue par l'interposition des nuages épais. Ainsi, mon beau cœur, si j'ay pour quelques jours cessé les apparentes actions que l'amour doit en l'absence produire , luy que je tiens pour l'ange destiné pour assister mon ame, ne le taxez de ne s'acquitter de sa charge, ni moins mon ame d'avoir nulle interra ission en la poursuite de la fin pour laquelle je tiens qu'elle a esté créée; car, comme les cieux tournent et sont en perpétuel mouvement sur un point immobile, mes pensers, mes désirs, mes affections , conduittes de ce grand démon , tournent et se meuvent continuellement autour de vostre idée, principe et fin de tous mes desseins. Les corporelles actions se peuvent empescher; mais l'esprit ne peust estre ni détourné, ni diverty de ce où il s'affectionne. Il cherche ardemment la perfection ; et qui , après vous avoir reconnu, la pourroit chercher en autruy?

DE MAKGUElUTt DE VALOIS. ^GO

Plus de divers objets se présentent à mes yeux, el plus ils leur augmentent le désir de vous voir; car, par la comparaison des choses se connolssent leurs différences. Ne craignez donc les compagnies ni ceux qui , plus vous voulant contrefaire, honnorent et vous et la nature, montrant qu'il est aussy mal aysc d'atteindre à l'excellence de l'un , que de pouvoir imiter l'autre. Je n'ay, par tels empeschemens, eu le moyen oté de vous escrire ,• d'autres fascheuses occasions m'ont derobbé le loisir de respondre à vos agréables courroux. Non, mon beau cœur, je ne croy pas que l'amour ne vous ayt choisv pour se montrer en vous en toutes ses plus belles formes; car s'il veut comme Dieu, faire sa puissance apparoir, surmontant ce qui plus luy voudroit résister, qui mieux que vostre divine présence le nous pourroit représenter; qui, à l'instant, fait changer de courage et de resolution? Ha! non, qui vous verra reconnoistra soudain cette céleste majesté, que Mercure ne peut déguiser à l'envieuse Aglore; et s'il vouloit se montrer Venus et Amour tout ensemble, qui luy pouiToit de tant d'attraits, de grâces, de feux, de liens, de beautez fournir, s'il ne prenoit ceux que le ciel, choisissant de son plus parfait, a mis en vous pour bien-lieurer le monde? Mais de cette enfance agréable, où on le peint comme en sa plus aymable figure, qui luy peut tant ressembler que vos enfantins courroux, qui me sont si plaisans que, comme les mères s'amusent à faire disputer leurs enfans pour avoir le plaisir de leur douce colère, ainsi reçois-je un contantement si grand, voyant

l'amour en vous les contrefaire, que je m'amuserois volontiers pour jamais à un si agréable jeu? Soyez donc mon amour, puisqu'il n'y en a au monde; soyez mon seul plaisir, mon seul ange et ma seule vie. M,

[Recueil de Conrard, t. V,p. 142.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

L'horreur de votre misère m'a oté le pouvoir de la consoler; car il est malaysé à celuy qui a besoin de secours d'en pouvoir donner à autruy. Cet accident ne m'estoit toutesfois nouveau, ayant reçeu du mariage tout le mal que j'ay jamais eu, et le tenant pour le seul fléau de ma vie ' ; mais il a cette fois tellement redoublé sa cruauté qu'il m'a rendue aussi troublée que si jamais je n'eusse éprouvé sa malice. Je ne m'étonne point si Jupiter en a hay sa sœur; mais je m'ebaïs bien que cet heureux, mais indigne Ixion n'a eu comme sa témérité, sa fortune semblable à Semele, qui, voulant voir Jupiter comme il voioyt Junon, perdit la vie. Heureuse et glorieuse mort, mais encore plus juste ! Mourir en si belle entreprise est

' Henri IV en disait, de son côté, peu à jirès autant : « Nous venons de vous marier», Sire, lui répondait un jour Sully après la conclusion de son alliance avec Marie de Médicis. Henri se promena pendant un quart d'heure resvant et se grattant la teste et curant les ongles sans rien respondre. Un moment après il s'écriait : « Hé bien ! de par Dieu! soit, il n'y a remède, puisque, pour le bien de mon royaume et de mes peuples, vous dites qu'il faut estre marié, il le faut donc estre ; mais c'est une condition que j'appréhende bien fort, me souvenant tousjours de combien de mauvaises rencontres me fut cause le premier où j'entrai. » {OEconomies royales, I" partie, chap. 95. )

une fin tres-honorable ; mais aussi moindre punition un si téméraire désir ne mérite. Mon Dieu, ma vie, que je luy veux de mal! Ha! non; que l'on ne die jamais que les mariages se facent au ciel : les Dieux ne commirent une si grande injustice. Mais c'est un estrange cas, mon beau coeur, comme de ce qui desplait la nouvelle est plus reditte; car tout hier ma chambre ne resonna que de noces. Je ne say comme je la pourray repurger de la malédiction qu'un si fascheux mot y aura laissée; elle en a esté pour certain pollue, et n'y oserois plus faire nul sacrifice à Apollon , qu'elle ne soit par vous redediée. Avisez donc de dissiper, mon beau soleil, les nuages de ces importuns obstacles qui séparent nos corps, mais qui ne pourront jamais séparer nos âmes unies d'un éternel destin et liées d'un éternel lien.

Le sujet de cette lettre me brouille encore plus l'esprit qu'elle n'est brouillée; encore n'eut-elle esté telle, sans la fascheuse compagnie qui me tint tout hier sans avoir presque la pensée libre; et ce matin j'ay si grand hâte de m'habiller pour ne faillir à cet heureux et désiré instant, que je ne la puis redoubler', m'assurant aussi que ma présence vous sera plus agréable que la veue d'une lettre bien peinte. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 145. ] ' Redoubler, c'est-à-dire en faire un double , la recopier.

A MONSIEUR DE CHANVALOxN.

Je ne croiray jamais, mon beau coem^, qu'une ame si fidèlement éprise d'une digne beauté soit si peu fertile de belles pensées qu'il puisse naistre en elle aucune volonté de changer un si agréable exercice, que je n'estime diverty par l'estude des beaux livres, mais plustost leur plaisir en estre augmenté. Puisqu'ils servent donc à les entretenir en la contemplation des causes et des effects de leur passion, lorsque vous commencerez à vous en ennuyer et reconnoistre avoir besoin de quelque différent passe-temps, je jugeray le défaut estre en vostre affection et non à l'exercice des sciences , qui apportent tousjours à une ame amoureuse quelque nouveau moyen de consoler sa peine, de nourrir son feu, et d'honnorer et parfaire son dessein ; car les philosophes, comme les plus parfaicts et plus rares esprits de leur temps, plus touchez de cette divine passion que les autres, en ont tant escrit et de tant de façons, qu'il ne se peut que l'on n'y en trouve tousjours de semblable à celle que l'on ressent, qui apporte assez de contentement pour n'y plaindre le temps d'une absence, où, si j'estois en ma seule puissance , je me voudrois continuellement occuper, ne reconnoissant rien qui me puisse apporter plaisir privée de vostre belle présence, que ce qui me la ramentoit en me représentant ces beaux discours parsionnez. J'ay veu que vous estiez de pareille opinion , et quand vous en changerez, si ce n'est que quelque

particulière beauté vous plaise aux compagnies où vous pourriez aller, la tourbe n'apporte ni plaisir, ni amandement, et n'en reste le plus souvent que confusion en nous mesme. Toutesfois, si le plaisir du changement a tant soit peu aiguillonné vostre ame, suivez, je vous supplie vostre désir; je ne crains qu'un mieux vous retienne, vivant tout asseurée que quand nous aurions changé tout le monde, nous reviendrions encore à nous. Il n'est besoin de me donner cette frayeur pour me rendre moins paresseuse. Si nostre mercure est retourné sans responce, il ne m'a laissée sans regret de ne vous avoir peu donner par luy ce contentement auquel j'ai trop de part pour n'en estre soigneuse; mais, ma vie, vous le savez tant, qu'il n'est besoin que j'use des paroles pour vous en assurer, aussi que j'ay icy une compaignie qui me brouille l'esprit comme ce papier, que je vous supplie d'excuser, et me mander tout à cette heure si vous me verrez en huy. A Dieu, mon tout, que je rebaise un milion de fois. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 147.]

A MONSIEUR DE CHANVALON

Si en flatant nostre malheur nous le pouvions adoucir ou éloigner, je serois d'avis, mon beau cœur, d'en user comme vous faites , ignorant toutes les apparences qui s'en offriroyent, et rejettant tous les avertissemens que nous en pourrions recevoir. Mais tant d'exemples nous apprennent le mal f{u'apporle tel

mespris, que je ne saurois consentir d'en voir augmenter le nombre par la ruyne de ce que je tiens de plus cher, n'estimant, après la perte de nostre amour ou de vostre vie, devoir appréhender la privation de rien qui me put rester, estant ma vie, mon repos et mon heur attachez à ces deux. N'aymant donc et ne voulant conserver que ces seuls biens, ne trouvez point estrange l'extresme crainte que j'ay de les voir périr; et estimant que l'un est, par-dessus et les ans et le temps, immuable à toute inconstance et à tout autre accident, je remets tout mon soin en l'autre; de quoy je ne me saurois oster la frayeur qui me fait mille fois détester et maudire ma vie, la connoissant si misérable, qu'au lieu de servir à ce où elle est du tout dédiée, elle y cause de l'incommodité et de la peine. Que pleut à Dieu que sur moy seule cet orage se pust descharger, vous jugeriez combien le mal me seroit plus supportable en moy, que de le voir en vous en mon occasion; que s'il n'y eust esté que de mon préjudice , à jamais cette cruelle sentence n'eust esté donnée de ma main , ayant tousjours tenu qu'une mort estoit peu pour chose si divine; mais vous mettre en danger! ha! non, ma vie, il n'y a gesne si cruelle à quoy je ne me soumette plustost. J'en rens une assez gi'ande preuA^e, m'interdissant le plaisir de vostre belle vue, que je tiens m'estre aussi nécessaire que le soleil aux printannieres fleurs, qui ne se fanent plus prontement par son absence que, par celle de vos beaux yeux, ma vie et ma beauté perdent et lustre et

vigueur. Jugez donc, mon tout, quelle est la crainte que j'ay de vostre mal, et si sans regret et sans force je me contrains à perdre la belle commodité qui s'offroit, si de vostre costé les choses y eussent esté préparées comme du mien. Mais puisqu'il n'y \a de ma faute, et que c'est par vous seul que tel bien nous est interdit, je le supporte, ne laissant pour cela de vous baiser les mains avec la même affection qui sera la dernière qui périra en moi.

Je vous supplie d'excuser cette lettre brouillée; je suis si affligée d'ennuys et de fascheux, qu'ils ne me permettent de la redoubler. M.

[Recueil de Conrard, t. V, p. 149.]

A MONSIEUR DE CHA>VALO>

C'est trop, mon beau coeur, de se voir privée tout d'un coup de la présence de son bien et du moyen de soulager sa passion par l'escriture; c'est estouffer une ame et luy oter le moyen non seulement de soupirer, mais de respii'er, pressant son cœur de tant d'ennuyeuses contraintes. Ha î pleust à Dieu que vous vissiez ma vie, vous ne nommeriez mon enfer paradis, et ne m'accuseriez trop glorieuse de posséder ce qui est l'amiration des hommes et l'envie des Dieux, de vouloir braver entre créatures si indignes et si imparfaites, que, vous considérant, je reste presque estonnée comme un si grand ouvrier a peu créer choses si viles et misérables, qui ne peuvent engendrer en moy que mépris et pityé; mon esprit, ele\é au ciel de vos per-

feclions, ne pouvant en subject si bas et terrestre trouver ni gloire ni plaisir, et moins encore, sans proportion ni égalité, tirer par leur comparaison plus grande connoissance de vostre mérite, qui vous doit faire croire l'augure de vostre tableau en moy tresveritable non seulement pour Baccus, mais pour tous ceux qui , nouveaux Phaetons , voudrojent pour quelque peu de ressemblance, prendre telle témérité de s'estimer capables de suivre les pas de l'unique Phebus , n'estant poinct si certain que le monde nepeust avoir qu'un soleil, qu'il est certain et véritable que de vostre seule beauté mon ame reçoit sa lumière et sa vie. Vous le croyez ainsy , mon beau coeur ; aous me l'avez par vostre dernière lettre avoué ; mais soyez , je vous supplie, assuré que vous n'avez tant de plaisir h le croire que j'en reçoy en une si agréable confession, estimant ma perfection consister en celle de mon amour : non que je sois pour cela de l'opinion de Platon, qui tient l'amant, comme remply d'une divine fureur, plus excellent que l'aymé; car estant l'un et l'autre, je garderay tousjours à ces deux qualitez ce qui leur appartient, préférant toutesfois la cause à l'effect. Aussy l'enfant seroit ingrat qui ne voudroit reconnoistre et céder à sa mère, et nos beautez ont engendré nos amours qui , en un cercle infiny, feront leurs cours immortel, comme immortelle est l'essence de leur cause. M.

[Kecucil de (homard, t. V, p. 151. ]

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