XVI PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Aux Mémoires et aux Lettres mon dessein avait été d'abord de joindre, s'il se pouvait, un opuscule intitulé : la Ruelle mal assortie. Tallemant des Réaux a dit quelques mots de Marguerite dans ses Historiettes * , et , à propos de son talent littéraire, il fait mention de cet opuscule dont il lui attribue la composition. Rien n'indiquant qu'il eût été publié, comme l'ont remarqué les éditeurs de Tallemant, je devais le rechercher dans les collections manuscrites. J'appris d'abord qu'un amateur parisien en possédait une copie , mais ce fut sans résultat. S'il eût été question d'une simple communication, j'aurais eu quelques chances d'arriver jusqu'au précieux monument; mais il s'agissait d'impression, de publication; il s'agissait de tirer à 700 exemplaires un manuscrit peut-être unique : le succès était impossible. L'invention deGutenberg, après avoir fait jadis le désespoir des scribes et des enlumineurs, cause encore aujourd'hui un mortel effroi à une classe intéressante de la société, celle des collecteurs, des propriétaires de manuscrits rares ou uniques. Et de fait, quand on pense au dommage qu'une presse peut causer en un jour à une collection d'amateur, on ne saurait se défendre d'un sentiment de compassion tout particulier.
Le propriétaire de la Ruelle mal assortie refusa net de laisser imprimer son manuscrit, d'où
• T. II , p. 87 de l'éd. in-8».
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je conclus, un peu vite peut-être, qu'il était des plus curieux. Mon devoir d'éditeur était de me mettre en quête avec une nouvelle ardeur , pour en trouver un autre exemplaire. C'est à Rouen qu'il se cachait, dans les manuscrits achetés par la ville au savant M. Leber. C'est de Rouen que j'en ai reçu une copie, laquelle m'a appris que M. Leber avait extrait la sienne d'un portefeuille de la Bibliothèque du Roi (fonds Fontanieu , t. Lxxxix, p. 39).
La Ruelle mal assortie est un dialogue d'amour entre Marguerite de Valois et sa bête de somme, dialogue piquant où Marguerite, après avoir vanté en style précieux les jouissances idéales de l'amour platonique, sans pouvoir convaincre son interlocuteur , finit en désespoir de cause, par faire très-bon marché de ses théories. La conclusion de ce petit écrit , vive et tant soit peu leste, aurait peut-être effarouchéquelques lecteurs, mais surtout quelques lectrices. De là des scrupules ; puis des doutes peuvent s'élever sur l'authenticité de l'ouvrage , bien qu'il y ait quelques raisons pour y croire. C'était le cas d'appliquer l'adage : dans le doute, abstiens-toi, et c'est le parti que j'ai pris, sans renoncer toutefois à publier à part cette espèce de confession de la reine Marguerite, ou, si mieux on l'aime, ce spirituel pamphlet de quelque amoureux éconduit.
Par ce qui précède, le lecteur a pu voir que
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je me suis renfermé strictement dans mon rôle d éditeur. Une appréciation critique des Mémoires et de la correspondance de Marguerite ; une biographie de cette princesse n'entraient pas dans mon plan, et seraient encore moins entrés dans ce volume. Un pareil travail pourrait être la matière d'un gros livre , puisque l'histoire assez sèche et assez maigre de Mongez forme un volume in-S" de 4oo pages ^ C'est d'ailleurs une tâche qui, pour être menée à bonne fin , demanderait un habile.
Deux mots encore. Il est d'usage aujourd'hui de remercier, à la fin d'une préface quelconque, tous ses parents , alliés ou amis , n'importe à quel titre. Je n'en ferai rien. Ce qui ne veut pas dire que je n'ai d'obligation à personne, que je n'ai reçu ni conseils ni assistance: mais seulement que je regarde ces sortes de remercîments comme une pauvre manière de témoigner sa reconnaissance, lorsqu'on n'a pas l'honneur de porter un nom connu , et l'avantage de parler avec quelque autorité.
' Histoire de la reine Marguerite de Falois , par M. A. Mongez, chanoine régulier, bibliothécaire de rabba>'e de Saint-Jacques de Provins. Paris, 1777.
MARGl ERITE DE VALOIS.
Je loucrois davantage vostre œuvre ', si elle ne me louoit tant, ne voulant qu'on attribue la louange que j'en ferois plustost à la phifafd'e" qu'à la raison, ni que l'on pense que, comme Themistocle, j'estime celuy dire le mieux qui me loue le plus. C'est un commun vice aux femmes de se plaire aux louanges, bien que non méritées. Je blasme mon sexe en cela, et n'en voudrois tenir cette condition. Je tiens neantraoins h beaucoup de gloire qu'un si honneste homme que vous m'aye voulu peindre d'un si riche pinceau. En ce pourtraict, 1 ornement du tableau surpasse de beaucoup l'excellence de la figure que vous en avez voulu rendre le subject. Si j'ay eu quelques parties de celle que m'attribuez , les ennuys les effaceant de l'extérieur, en ont aussi effacé la souvenance de ma mémoire. De sorte que, me remirant en votre dis-
' Prostré œuvre, c'est-à-dire l'éloge de la reine Marguerite par l^rantôme, auquel ces Mémoires sont adressés. (Voyez la préface qui précède.)
' *i>.«(/Ti'*, l'amour-propre.
cours, je ferois volontiers comme la vieille madame de Rendan, qui, ayant demeuré depuis la mort de son mary sans veoir miroir, rencontrant par fortune son visage dans le miroir d'un aultre , demanda qui estoit celle-là. Et, bien que mes amis qui me voient me veulent persuader le contraire, je tiens leur jugement pour suspect , comme ayans les yeux fascinez de trop d'affection. Je croy que quand vous viendrez à l'épreuve, vous serez en cela de mon costé, et direz, comme souvent je l'escris , par ces vers de du Bellay : c'est chercher Rome en Rome, et rien de Rome en Rome ne trouver ' .
Mais com.me l'on se plaist à lire la destruction de Troye, la grandeur d'Athènes, et de telles puissantes villes, lors qu'elles florissoient , bien que les vestiges en soient si petits qu'à peine peut-on remarquer où elles ont esté; ainsy vous plaisez-vous à descrire l'excellence d'une beauté, bien qu'il n'en reste autre vestige ny tesmoingnage que voz escripts. Si vous l'aviez faict pour représenter le contraste de la nature et de la fortune, plus beau subject ne pouviez-vous choisir; les deux y ayants à l'envy faict essay de l'effort de leur puissance. En celuy de la nature , en ayant esté tesmoin oculaire, vous n'y avez besoin d'instruction. Mais en celuy de la fortune, ne le pouvant descripre que par rapport,
' Voici les deux vers auxquels Marguerite fait allusion :
Nouveau venu , qui cerche Romme en Romme ,
Et rien de Romme en Romme n'apperçois
( OEuvres françoises de Joachim du Bellay, fol. 384. Rouen, 1597)
(qui est subject d'estre fait par des personnes mal informées ou mal affectées, qui ne peuvent représenter le vray, ou par ignorance ou par malice), j'estime que TOUS recepvrez plaisir d'en avoir les Mémoires de qui le peut mieux sçavoir, et de qui a plus d'interest à la vérité de la description de ce subject. J'y ay aussi esté conviée par cinq ou six remarques que j'ay faites en vostre discours, où il y a de l'erreur, qui sont lors que vous parlez de Pau et de mon voiage de France ; quand vous parlez de feu monsieur le mareschal de Biron ' ; quand vous parlez d' Agen , et aussi de la sortie de ce lieu ^ du marquis de Canillac "\
Je traceray mes mémoires , à qui je ne donneray plus glorieux nom, bien qu'ils méritassent celuy d'histoire, pour la vérité qui y est contenue nuement et sans ornement aucun, ne m'en estimant pas capable, et n'en ayant aussi maintenant le loisir. Cette oeuvre donc d'une après disnée ira vers vous comme le petit ours, lourde masse et difforme, pour y recepvoir sa formation. C'est un chaos, duquel vous avez desjà tiré la lumière. Il reste l'œuvre de cinq ou six aultres journées. C'est une histoire, certes, digne d'estre escrite par cavalier d'honneur, vrai françois, nay d'illustre maison, nourry des
' Armand de Gontaut , dit le Boiteux , baron de Biron , maréchal de France. Grand-maître de l'artillerie en iSyo. Il fut tué d'un coup de fauconneau au siège d'Épernay, en 1592.
^ De ce lieu, c'est-à-dire du lieu où se trouvait Marguerite lorsqu'elle écrivait ces Mémoires, c'est-à-dire encore du château d'Usson, ^ non pas d'Agen, comme la construction de la phrase semblerait l'indiquer.
' Jean Timoléon de Beaufort-Montboissier, mai-quis de Canillac-
Roys mes père et frères, parent et familier amy des plus galantes et honnestes femmes de nostre temps , de la compagnie desquelles j'ay eu ce bon heur d'estre. La liaison des choses précédentes avec celles des derniers temps me contrainct de commencer du temps du roy Charles, et au premier poinct où je me puisse ressouvenir y avoir eu quelque chose remarquable à ma vie par avant. Comme les géographes nous descrivant la terre, quand ils sont arrivez au dernier terme de leur cognoissance, disent : iVu delà ce ne sont que déserts sablonneux, terres inhabitées, et mers non naviguées; de mesme je diray n'y avoir au delà que le vague d'une première enfance, où nous vivons plustost guidez par la nature , à la façon des plantes et des animaux, que comme hommes régis et gouvernez par la raison ; et laisseray à ceux qui m'ont gouvernée en cet aage-là cette superflue recherche, où peut-estre , en ces enfantines actions , s'en trouveroit-il d'aussi dignes d'estre escrites, que celles de l'enfance de Themistocles et d'Alexandre, l'un s'exposant au milieu de la rue devant les pieds des chevaux d'un charretier qui ne s'estoît à sa prière voulu arrester, l'autre mesprisant l'honneur du prix de la course s'il ne le disputoit avec des Roys; desquelles pourroit estre la repartie que je feis au Roy mon père peu devant le misérable coup ' qui priva la France de repos , et nostre maison de bon heur.
■ C'est le coup qui donna la mort à Henri II dans un tournoi, le lo juillet iSSg.
N'ayant lors qu'environ quatre ou cinq ans ', et me tenant sur ses genoux pour me faire causer, il me dit que je choisisse celuy que je voulois pour mon serviteur, de monsieur le prince de Joinville, qui a depuis esté ce grand et infortuné duc de Guise , ou du marquis de Beaupreau% fils du prince de La Roche-sur-Yon (en l'esprit duquel la nature , pour avoir fait trop d'effort de son excellence, excita l'envie de la fortune jusques à luy estre mortelle ennemye, le privant par la mort, en son an quatorziesme , des honneurs et couronnes qui estoient justement promises à la vertu et magnanimité qui reluisoient à son aspect) , tous deux aagez de six à sept ans , se jouants auprès du Roy mon père , moy les regardant. Je luy dis que je voulois le marquis. Il me dit : (( Pourquoi? Il n'est pas si beau ;> (car le prince de Joinville estolt blond et blanc, et le marquis de Beaupreau avoit le teint et les cheveux bruns). Je lui dis : {(Pource qu'il estoit plus sage, et que l'autre ne peut durer en patience qu'il ne fasse tousjours mal à quelqu'un , et veut tousjours estre le maistre. w Augure certain de ce que nous avons. veu depuis.
' Marguerite avait alors sept ans accomplis et non pas cinq ans, comme elle le dit; l'auteur des Anecdotes des Reines et Be'gentes de France a cru devoir expliquer cette inexactitude : « 11 est naturel , dit-il, à une belle femme qui parle d'elle, même à un certain âge, de se donner quelques années de moins : cela échappe à l'amourpropre sans qu'il s'en aperçoive. » (Dseux du Radier, Anecdotes des Reines et Régentes de France, t. V, p. 2i6, à la note.)
'" Hem-i de Bourbon, mort en i56o, était fils de Charles de Bourbon, prince de La Roclie-sur-Yon. Sa mère, qui était amie de Marguerite, l'accompagna, comme on le verra ci-après, dans son voyage aux eaux de Spa.
Et la résistance aussi que je feis pour conserver ma religion du temps du Sinode de Poissi % où toute la cour estoit infectée d'heresie, aux persuasions impérieuses de plusieurs dames et seigneurs de la cour, et mesme de mon frère d'Anjou, depuis roy de France, de qui l'enfance n'avoit peu éviter l'impression de la malheureuse huguenoterie, qui sans cesse me crioit de changer de religion, jettant souvent mes heures dans le feu, et au lieu me donnant des psalmes et prières huguenotes, me contraingnant les porter; lesquelles, soudain que je les avois, je les baillois à madame de Curtonma gouvernante, que Dieu m'avoit fait la grâce de conserver catholique, laquelle me menoit souvent chez le bonhomme. Monsieur le cardinal de Tournon, qui me conseilloit et fortifioit à souffrir toutes choses pour maintenir ma religion, et me redonnoit des heures et des chappelets au lieu de ceux que l'on m'avoit bruslées. Mon frère d'Anjou et ces autres particulières âmes qui avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de courroux m'injurioient , disants que c' estoit enfance et sottise qui m.e le faisoit faire; qu'il paroissoit bien que je n'avois point d'entendement; que tous ceux qui avoient de l'esprit, de quelque aage et sexe qu'ils fussent , oyants prescher la vérité s'estoient retirez de l'abus de cette bigoterie; mais que je serois aussi sotte que ma gouvernante. Et mon frère d'Anjou, y adjoustant les menaces, disoit que la Royne ma mère me feroit fouetter, ce qu'il disoit de luy-mesme, car la Royne ma mère ne sçavoit
' Septembre i56i.
point l'erreur où il estoit tombé; et soudalxi qu'elle le sçeut, tansa fort luy et ses gouverneurs , et le faisant instruire le contraignist de reprendre la vraye, saincte et ancienne religion de nos pères , de laquelle elle ne s'estoit jamais départie. Je luy respondis à telles menaces, fondante en larmes , comme l'aage de sept à huict ans où j'estois lors y est assez tendre, qu'il me fist fouetter, et qu'il me fist tuer s'il vouloit j que je soufTrirois tout ce que l'on me sçauroit faire, plustost que de me damner.
Assez d autres responses , assez d'aultres telles marques de jugement et de resolution s'y pourroient-elles trouver : à la recherche desquelles je ne veux peiner, voulant commencer mes mémoires seulement du temps que je vins à la suite de la Royne ma mère pour n'en bouger plus. Car incontinent après le Sinode de Poissi , que les guerres commencèrent , nous fusmes mon petit frère d'Alençon et moy, à cause de nostre petitesse, envoyez à Amboise, où toutes les dames de ce païs-lk se retirèrent avec nous, mesme vostre tante madame de Darapierre ', qui me prist lors en amitié, qu'elle m'a continuée jusques à sa mort, et Aostre cousine madame la duchesse de Raiz ", qui sçeut en ce lieu la grâce que la fortune luy avoit faicte de la deli-
' Jeanne de Yivonne , veuve de Claude de Clermont, baron de Dampierre. Elle était mère de la maréchale duchesse de Retz, nommée ci-dessous. Morte en i583.
' Claude-Catherine de Clermont, baionne de Retz, dame de Dampierre , fille de Claude , baron de Dampierre , femme d'Albert de Gondi , duc de Retz. Elle fut mariée eu premières noces à Jean, seigneur d'Aunebault, baron de Retz.
8 INIÉMOIRES [1562]
VI er à la bataille de Dreux ' d'un fascheux , son premier mary, Monsieur d'Annebaut , qui estoit indigne de posséder un subject si divin et parfait. Je parle icy du principe de l'amitié de vostre tante envers moy, non de vostre cousine , bien que depuis nous en ayons eu une si parfaicte, qu'elle dure encore et durera tousjours. Mais lors l'aage ancien de vostre tante et mon enfantine jeunesse avoient plus de convenance , estant le naturel des vieilles gens d'aimer les petits enfans , et de ceux qui sont en aage parfaict, comme estoit lors vostre cousine, demespriser et haïr leur importune simplicité.
J'y demeuray jusques au commencement du grand voyage, que la Royne ma mère me feit revenir à la cour pour ne bouger plus d'auprès d'elle; duquel toutefois je ne parleray point , estant lors si jeune que je n'en ay peu conserver la souvenance qu'en gros, les particularitez s'estant esvanouies de ma mémoire comme un songe. Je laisse à en discoui^ir à ceux qui estans en aage plus meur, comme vous , se peuvent souvenir des magnificences qui furent faites par tout; mesmes h Bar le Duc, au baptesme de mon nepveu le prince de Lorraine ; a Lyon, à la venue de monsieur et de madame de Savoye; à Bayonne, à l'entreveue de la royne d'Espaigne ma sœur, et de la Royne ma mère et du roy Charles mon frère ' (là où je m'asseure que vous n'ou-
■ Le 19 décembre i56i.
' Il n'est pas inutile d'avertir le lecteur que la parenthèse qui s'ouvre ici ne se ferme qu'à la page 10, et contient par conséquent toute la page 9 qui suit.
blierez de représenter le festin superbe de la Royne ma mère en Tisle % avec le ballet, et la forme de la salle qu'il sembloit que la nature l'eust appropriée h cet effect; ayant cerné dans le milieu de 1 isle un grand pré ou ovale de bois de haute fustaye , où la Royne ma mère disposa tout à l'entour de grandes niches , et dans chacune une table ronde à douze personnes ; la table de leurs majestez seulement s'eslevoit au bout de la salle sm^ un haut dais de quatre degrez de gazons. Toutes ces tables servies par trouppes de diverses bergères habillées de toille d'or et de satin, diversement selon les habits divers de toutes les provinces de France. Lesquelles bergères, à la descente des magnifiques batteaux (sur lesquels, venant de Bayonne à cette isle, l'on fust tousjours accompagné de la musique de plusieurs dieux marins, chantans etrecitansdes vers autom^ du batteau de leurs majestez) s'estoient trouvé chaque trouppe en un pré à part, à deux costez d'une gi^ande allée de pelouse , dressée pour aller a la susdite salle, chaque trouppe dansant à la façon de son pais: les Poitevines avec la cornemuse; les Provençales la volte avec les cimballes ; les Bourguignones et Champenoises avec le petit haut-boys, le dessus de violon, et tabourins de village ; les Bretonnes dansans leurs passe-pieds et branles-gais ; et ainsi toutes les autres provinces. Apres le service desquelles, le festin finy, l'on veit, avec une grande trouppe de satyres musiciens , entrer ce grand rocher lumineux , mais plus
• L'île d'Aiguemeau , surrAdour.
esclairé des beautez et pierreries des nymphes qui faisoient dessus leur entrée que des artificielles lumières; lesquelles, descendans, yindi^ent danser ce beau ballet, duquel la fortune envieuse ne pouvant supporter la gloire, feit orager une si grande pluye et tempeste, que la confusion de la retraicte qu'il falloit faire la nuit par batteaux, apporta le lendemain autant de bons contes pour rire, que ce magnifique appareil de festin avoit apporté de contentement) , et en toutes les superbes entrées qui leur furent faictes aux villes principales de ce royaume, duquel ils visitèrent toutes les provinces '.
Au règne du magnanime roy Charles, mon frère, quelques années après le retour du grand voyage , les huguenots ayants recommencé la guerre , le Roy et la Royne ma mère estans à Paris, un gentil-homme de mon frère d'Anjou, qui depuis a esté roy de France, arriva de sa part pour les advertir qu'il avoit reduict l'armée des huguenots à telle extrémité, qu'il esperoit qu'ils seroient contraints de venir dans peu de jours à la bataille, et qu'il les supplioit avant cela qu'il eust cet honneur de les voir pour leur rendre compte de sa charge, afin que si la fortune, envieuse de sa gloire,
' Dans ceUe fête, le dauphin d'Auvergne, depuis duc de Montpensier, présenta à Marguerite une médaille allégorique repi'ésentant un nid de trois petits oiseaux auxquels leur mère donnait la becquée : un Amour portait ce nid de la main droite et un arc de la gauche ; la devise était œquus amor; c'était une allusion à l'amour de Catherine pour ses trois enfants : Charles IX, le duc d'Anjou et Marguerite, qui assistaient à la fête. Le duc d'Alençon était resté à Vincennes. (HitARioN DE CosTE, Elogcs dcs Dames illustres, t. II, p. Sog.)
qu'en si jeune aage il avoit acquise, vouloit en cette désirée journée, après aToir fait un bon service au Roy et à sa religion et à cet estât, joindre le triomphe de sa victoire à celuy de ses funérailles, il partist de ce monde avec moins de regret, les ayant laissez tous deux satisfaicts en la charge qu'ils luy avoient faict l'honneur de luy commettre; de quoy il s'estimeroit plus glorieux que de deux trophées qu'il avoit acquis par ses deux premières victoires. Si ces paroles touchèrent au coeur d'une si bonne mère, qui ne vivoit que pour ses enfans, abandonnant à toute heure sa vie pour conserver la leur et leur estât, et qui sur tout cherissoit cestuy-là , vous le pouvez juger.
Soudain elle se résolut de partir avec le Roy, le menant avec elle, et des femmes la petite trouppe accoustumée, madame de Raiz, rnadame de Sauve ' et moy. Estant portée des aislés du désir et de l'affection maternelle, elle feit le chemin de Paris à Tours en trois jours et demy; qui nefust sans incommodité, et beaucoup d'accidents dignes de risée, pour y estre le pauvre monsieur le cardinal de Bourbon , qui ne l'abandonnoit jamais, qui toutefois n'estoit de taille, d'humeur, ny de complexion pour telles courvées.
Arrivant au Plessis lez Tours , mon frère d'Anjou s'y trouva avec les principaux chefs de son armée, qui estoient la fleur des princes et seigneurs de France, en la présence desquels il feit une harangue au Roy, pour luy rendre raison de tout le maniement de sa charge depuis
' Charlotte de Beaune, fille de Jacques, baron de Samblançay, femme de Simon de Fizes, baron de Sauves.
qu'il estoit party de la cour, faicte avec tant d'art et d'éloquence, et dicte avec tant de grâce, qu'il se feit admirer de tous les assistans; et d'autant plus que sa grande jeunesse relevoit et faisoit davantage paroistre la prudence de ses paroles, plus convenables à une barbe grise et à un vieux cappitaine , qu'à une adolescence de seize ans ' , à laquelle les lauriers de deux batailles gaignées luy ceignoient desjà le front ' ; et que la beauté, qui rend toutes actions agréables, florissoit tellement en luy, qu'il sembloit qu'elle feit à l'envy avec sa bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux.
Ce qu'en ressentoit ma mère , qui l'aimoit unicquement, ne se peut représenter par paroles, non plus que le deuil du père d'Iphigenie ; et à toute autre qu'à elle , de l'ame de laquelle la prudence ne desempara jamais , l'on eust aisément congneu le transport qu'une si excessive joye luy causoit. Mais elle, modérant ses actions comme elle vouloit, monstrant apertement que le discret ne faict rien qu'il ne vueille faire , sans s'amuser à publier sa joye, et pousser les louanges dehors qu'une action si belle d'un fils si parfaict et chery meritoit, elle prinst seulement les poincts de sa harangue qui concernoient les faicts de
' Il ne faut pas prendre à la lettre cette façon de parler : le duc d'Anjou avait alors dix-huit ans.
' Quelles sont ces deux batailles ? Castelnau , et après lui plusieurs historiens, placent l'entrevue de Tours entre la bataille de Jarnac et celle de Montcontour. Cette dernière ne peut donc être comptée. Peutêtre faut-il joindre à la victoire de Jarnac le combat de La Roche- Abeille , qui précéda en effet l'entrevue.
la guerre , pour en faire délibérer aux princes et seigneurs là presens, et y prendre une bonne resolution, et pourvoir aux choses nécessaires pour la continuation de cette guerre. A la disposition de quoy il fust nécessaire de passer quelques jours en ce lieu; un desquels, la Royne ma mère se promenant dans le parc avec quelques princes , mon frère d'Anjou me pria que nous nous promenassions en une allée à part, où estant il me parla ainsi : « Ma soeur, la nourriture que nous avons prise ensemble ne nous oblige moins à nous aimer que la proximité. Aussi avez-vous peu cognoistre qu'entre tous ceux que nous sommes de frères, j'ay tousjours eu plus d'inclination de vous vouloir du bien qu'à toute autre ; et ay recogneu aussi que vostre naturel vous portoit à me rendre mesme amitié. Nous avons esté jusques icy naturellement guidez à cela sans aucun dessein, et sans que telle union nous apportast aucune utilité que le seul plaisir que nous avions de converser ensemble. Cela a esté bon pour nostre enfance; mais à cette heure il n'est plus temps de vivre en enfance. Vous voyez les belles et grandes charges où Dieu m'a appelle, et où la Royne nostre bonne mère m'a eslevé. Vous debvez croire que vous estant la chose du monde que j'aime et chéris le plus, que je n'auray jamais grandeurs ny biens à quoy vous ne participiez. Je vous recongnois assez d'esprit et de jugement pour me pouvoir beaucoup servir auprès de la Royne ma mère, pour me maintenir en la fortune où je suis. Or mon principal appuy est d'estre conservé en sa bonne grâce. Je crains que l'absence m y nuise; et toutesfois
la guerre et la charge que j'ay me contraignent d'en estre presque tousjours esloingné. Cependant le Roy mon frère est tousjours auprès d'elle, la flatte, et luy complaist en tout. Je crains qu'à la longue cela ne m'apporte préjudice , et que le Roy mon frère devenant grand , estant courageux comme il est , ne s'amuse tousjours à la chasse, mais devenant ambitieux, vueille changer celle des bestes à celle des hommes, m'ostant la charge de lieutenant de Roy qu'il m'a donnée pour aller luy-mesme aux armées; ce qui me seroit une ruine et desplaisir si grand, qu'avant que recepvoir une telle cheute j'eslirois plustost une cruelle mort. En cette appréhension, songeant les moyens d'y remédier, je trouve qu'il m'est nécessaire d'avoir quelques personnes tres-fidelles qui tiennent mon party auprès de la Royne ma mère. Je n'en cognois point de si propre comme vous, que je tiens comme un second moymesme. Vous avez toutes les parties qui s'y peuvent désirer, l'esprit, le jugement, et la fidélité. Pourveu que me vouliez tant obliger que d'y apporter de la subjection (vous forçant d'estre tousjours à son lever, à son cabinet , et à son coucher, et bref tout le jour) cela la conviera de se communiquer à vous ; avec ce que je luy tesmoigneray vostre capacité, et la consolation et service qu'elle en recepvra, et la supplieray de ne plus vivre avec vous comme un enfant, mais de s'en servir en mon absence comme de moy. Ce que je m'asseure qu'elle fera. Perdez cette timidité; parlez-luy avec asseurance comme vous faites à moy, et croyez qu'elle vous aura agréable. Ce vous sera un grand heur et hon-
heur d'estre aimée d'elle. Vous ferez beaucoup pour vous et pour moy ; je tiendray de vous, après Dieu, la conservation de ma bonne fortune. »
Ce langage me fust fort nouveau , pour avoir jusques alors vescu sans dessein, ne pensant qu'à danser ou aller à la chasse, n'ayant mesme la curiosité dem'habiller ny de paroistre belle , pour n'estre encore en l'aage de telle ambition , et avoir esté nourrie avec telle crainte auprès de la Royne ma mère , que non seulement je ne luy osois parler, mais quand elle me regardoit je transissois, de peur d'avoir faict chose qui luy despleust. Peu s'en fallut que je ne luy respondisse comme Moïse à Dieu, en la vision du buisson : « Que suis-je moy ? Envoyé celuy que tu doibs envoyer. « Toutesfois trouvant en moy ce que je ne pensois qui y fust, des puissances excitées par l'objet de ses paroles , qui par avant m'estoient incogneues, bien que née avec assez de courage en moi, revenue de ce premier estonnement, ces paroles me pleurent, et me sembloit à l'instant que j'estois transformée, et que j'estois devenue quelque chose de plus que je n'avois esté jusques alors. Je commençay à prendre confiance de moy-mesme, et luy dis : « Mon frère , si Dieu me donne la capacité et l'hardiesse de parler à la Royne ma mère, comme j'ay la volonté de vous servir en ce que desirez de moy, ne doubtez point que vous n'en retiriez l'utilité et le contentement que vous vous en estes proposé. Pour la subjection, je la luy rendray telle, que vous cognoistrez que je préfère vostre bien à tous les plaisirs du monde. Vous avez raison de vous asseurer de moy;