IG MÉMOIRES
car rien au monde ne vous honnore et aime tant que moy. Faictes-en estât, et qu'estant auprès de la Royne ma mère vous y serez vous-raesmes, et que je n'y seray que pour vous. »
Je proferay ces paroles trop mieux du coeur que de la bouche, ainsi que les efFects le tesmoingnerent; car estant partis de là , la Royne ma mère m'appella à son cabinet , et me dit : « Vostre frère m'a dit les discours que vous aviez eus ensemble : il ne vous tient pour enfant ; aussi ne le veux-je plus faire , et me sera un grand plaisir de vous parler comme à vostre frère. Rendez-vous subjecte auprès de moy, et ne craingnez point de me parler librement , car je le veux ainsy. » Ces paroles firent ressentir à mon ame ce qu'elle n'avoit jamais ressenti, un contentement si desmesuré, qu'il me sembloit que tous les plaisirs que j'avois eus jusques alors n'estoient que l'ombre de ce bien, regardant au passé d'un oeil desdaigneux, les exercices de mon enfance, la danse, la chasse, et les compagnies de mon aage, les mesprisant comme choses trop folles et trop vaines. J'obéis à cet agréable commandement, ne manquant un seul jour d'estre des premières à son lever, et des dernières à son coucher. Elle me faisoit cet honneur de me parler quelquefois deux ou trois heures, et Dieu me faisoit cette grâce qu'elle restoit si satisfaicte de moy, qu'elle ne s'en pouvoit assez louer à ses femmes. Je luy parlois tousjours de mon frère , et le tenois luy adverty de tout ce qui se passoit avec tant de fidélité que je ne respirois autre chose que sa volonté.
Je feus en cette heureuse condition quelque temps auprez de la Royne ma mère, durant lequel la bataille de Moncontour se bailla '; avec la nouvelle de laquelle mon frère d'Anjou, qui ne tendoit qu'à estre tousjours près de la Royne ma mère, luy manda qu'il s'en alloit assiéger Saint-Jean-d'Angely % et que la présence du Roy et d'elle seroit nécessaire en ce siege-lh. Elle, plus désireuse que luy de le veoir, se resoult soudain de partir, ne menant avec elle que la trouppe ordinaire, de laquelle j'estois, et y allois d'une joye extrêmement grande, sans prévoir le malheur que la fortune m'y avoit préparé. Trop jeune que j'estois, et sans expérience, je n'avois à suspecte cette prospérité; et pensant le bien duquel je jonissois permanent, sans me doubter d'aucun changement, j'en faisols estât asseuré ; mais l'envieuse fortune, qui ne put supporter la durée d'une si heureuse condition, me preparoit autant d'ennuy à cette arrivée, que je m'y promettois de plaisir, par la fidélité de laquelle je pensois avoir obligé mon frère.
Mais depuis qu'il estoit party, il avoit proche de luy le Guast^, duquel il esloit tellement possédé, qu'il ne voyoit que par ses yeux , et ne parloit que par sa bouche. Ce mauvais homme, né pour mal faire, soudain fascinant son esprit, le remplit de mille tyranniques maximes : qu'il ne falloit aimer ni fier qu'à soy-mesme; qu'il ne falloit joindre personne à sa for-
' Le 3 octobre \56g.
" Celle ville se rendit le 2 décembre i56'g.
^ Louis de Berenger, seigneur Du Giia, gentilhomme dauphinois.
tune, non pas mesme ny frère ny sœur, et autres tels beaux préceptes machiavelistes; lesquels imprimant en son esprit, et resolvant les praticquer, soudain que nous fusmes arrivez, après les premières salutations , ma mère se mit à se louer de moy, et luy dire combien fidellement je l'avois seryy auprès d'elle. Il luy respondit froidement qu'il estoit bien aise qu'il luy eust bien réussi, l'en ayant suppliée; mais que la prudence ne permettoit pas que l'on se pust servir de mesmes expédients en tout temps; que qui estoit nécessaire à une certaine heure, pourroit estre nuisible à une autre. Elle luy demanda pourquoy il disoit cela; sur ce sujet, luy, voyant le temps de l'invention qu'il avoit fabriquée pour me ruiner, luy dit que je devenois belle, et que monsieur de Guise me vouloit rechercher, et que ses oncles aspiroient à me le faire espouser; que si je venois à y avoir de l'atFection, qu'il seroit à craindre que je luy descouvrisse tout ce qu'elle me diroit; qu'elle sçavoit l'ambition de cette maison-là, et combien elle avoit tousjours traversé la nostre; pour cette occasion, il seroit bon qu'elle ne me parlast plus d'affaires, et que peu h peu elle se retirast de se familiariser avec raoy.
Des le soir mesme , je reconnus le changement que ce pernicieux conseil avoit faict en elle; et voyant qu'elle craingnoit de me parler devant mon frère, m'ayant couimandé trois ou quatre fois, cependant qu'elle parloit à luy, de m'aller coucher, j'attendois qu'il fust sorty de sa chambre; puis, m'approchant
d'elle, je la suppliay de me dire si, par ignorance, j'avois esté si malheureuse d'avoir faict chose qui lui eust despieu. Elle me le voulust du commencement dissimuler; enfin elle me dist : « Ma fille, vostre frère est sage; il ne faut pas que luy en sçachiez mauvais gré de ce que je vous diray, qui ne tend qu'à bien. » Et me fist tout ce discours, me commandant que je ne luy parlasse plus devant mon frère. Ces paroles me feurent autant de poinctes dans le coeur, que les premières, lors qu'elle me receut en sa bonne grâce, mavoient esté de joye. Je n'obmis rien à luv représenter de mon innocence; que c'estoit chose de quoy je n'avois jamais ouy parler; et quand il auroit ce dessein, il ne m'en parleroit jamais que soudain je ne l'en advertisse aussitost; mais je n'advançav rien; l'impression des paroles de mon frère luy avoit tellement occupé l'esprit, qu'il n'y avoit plus lieu pour aucune raison ny vérité. Voyant cela, je luy dis que je ressentois moins le mal de la perte de mon bonheur, que n'avois senty le bien de son acquisition ; que mon frère me l'ostoit comme il me l'avoit donné: (car il me l'avoit faict avoir sans mérite, m'advouant lors que je n'en estois pas digne) et qu'il m'en privoit aussi sans l'avoir mérité, sur un subject ima^^inaire qui n'avoit nul estre qu'en la fantaisie ' ; que je la sup-
' La méfiance du duc d'Anjou n'était pas aussi déraisonnable que Marguerite voudrait le faire croire. Son amour pour le duc de Guise et les suites de cet amour sont des faits notoires, établis nonseulement par le témoignage des pamphlétaires, mais encore par celui de tous les historiens sérieux, du président de Thou, de Mat-
plioisde croire que je conseiverois immortelle la souvenance du tort que mou frère me faisoit. Elle s'en courrouça, me commandant de ne luy en montrer iiulle apparence.
Depuis ce jour-là, elle alla tousjours me diminuant sa faveur, faisant de son fils son idole, le voulant contenter en cela et en tout ce qu'il desiroit d'elle. Cet ennuy me pressant le coeur et possédant toutes les facultez de mon ame , rendant mon corps plus propre h recepvoir la contagion du mauvais air qui estoit lors en l'armée, je tombay à quelques jours de là extrêmement malade d'une grande fiebvre continue et du pourpre, maladie qui couroit lors, et qui avoit en mesme temps emporté les deux premiers médecins du Roy et de la Royne, Chappellain et€astelan ', comme se voulant prendre aux bergers, pour avoir meilleur marché du troupeau. Aussi en eschappat-il fort peu de ceux qui en furent atteints. Moy estant en cette extrémité, la Royne ma mère, qui en sçavoit une partie de la cause, n'obmettoit rien pour me faire secourir, prenant la peine, sans craindre le danger,
tliicn, (le Dupleix (qui fut attaché à la maison de Marguerite), et de Mézerai.
' Le président de Thou parle en ces termes de ces deux médecins : ...... Duo viri insignes, ncc magis prnfessionc quani voluntatum et
studioriini consensionc conjuncti, endemque fere diu , in aida et cxercilibiis , contubernio usi, Joannes Capella et Honoratus Cas te II anus , régis veginœque archiatri, utrique prœclari , et partis liberalitate principuni npibus , extra quœstum, qui illani artcm in plerisque des-
honestat , posili ambo , ut conjuncti vixerant , ita in eadem domo
et eadem pestilenti lue eodem tempore e vii'is excessenint. ( Jac.
Auc. Thuam IIi<;t. sui temporis , lib. xlvi.)
d'y venir à toute heure, ce qui soulageoil l)Ieii mon mal; mais la dissimulation de mon frère me l'augmentoit bien autant, qui, après m'avoir faict une si grande trahison et rendu une telle ingratitude, ne bougeoit jour et nuict du chevet de mon lict, me servant aussi officieusement que si nous eussions esté au temps de nostre plus grande amitié. Moy, qui avois par commandement la bouche fermée, ne respondois que par souspirsh son hypocrisie, comme Burrus fist à Néron, lequel mourust par le poison que ce tyran luy avoit faict donner, luy tesmoingnant assez la principale cause de mon mal n'estre que la contagion des mauvais offices , et non celle de l'air infecté. Dieu eut pitié de moy, et me garantit de ce danger; et après quinze jours passez, l'armée partant, l'on m'emporta dans des brancars, où tous les soirs, arrivant h la couchée, je trouvois le roy Charles, qui prenoit la peine, avec tous les honnestes gens de la cour, de porter ma lictiere jusques au chevet de mon lict.
En cet estât, je vins de Saint-Jean-d'Angelv à Angers, malade du corps, mais beaucoup plus malade de lame, où pour mon malheur je trouvay monsieur de Guise et ses oncles arrivez; ce qui resjouit autant mon frère, pour donner couleur h son artifice, qu'il me donna appréhension de croistre ma peine. Lors mon frère, pour mieux ourdir sa trame, venoit tous les jours à ma chambre, y menant monsieur de Guise, qu'il feingnoit d'aimer fort. Et pour le luv faire penser, souvent en l'embrassant il lui disoit : (( Pleust a Dieu que tu feusses mon frère ! >j A quoy monsieur de