U MÉMOIRES
a pieu faire en moy, j'advoueray n'avoir jamais esté proche de quelques signalez accidens , ou sinistres ou heureux, que je n'en aye eu quelque advertisseraent, ou en songe ou autrement; et puis bien dire ce vers :
De mon bien ou mon mal mon espiit m'est oracle.
Ce que j'esprouvay lors de l'arrivée du roy de Pologne, la Royne ma mère estant allée au devant de luy. Cependant qu'ils s'embrassoient et faisoient les réciproques bien-venues, bien que ce fust en un temps si chaud qu'en la presse où nous estions on s'estoufïoit, il me prist un frisson si grand avec un tremblement si universel ,que celuy qui m'aidoit s'en apperceut. J'eus beaucoup de peine à le cacher, quand après avoir laissé la Royne ma mère, le Roy vint à me saluer. Cet augure me toucha au cœur ; toutesfois il se passa quelques jours sans que le Roy descouvrist la haine et le mauvais dessein que le malicieux Guast luy avoit faict concevoir contre moy, par les rapports qu'il luy avoit faicts, que depuis la mort du Roy j'avois tenu le party de mon frère d'Alençon en son absence, et l'avois faict affectionner au Roy mon mary. Par quoy, espiant tousjours une occasion pour parvenir à l'intention predicte de rompre l'amitié de mon frère d'Alençon et du Roy mon mary, en nous mettant en mauvais mesnage le Roy mon mary et moy, et les brouillant tous deux sur le subject de la jalousie de leur commun amour de madame de Sauve, uneapres-disnée, la Royne ma mère estant entrée en son cabinet pour faire quelques longues despeches, madame de Nevers vostre cousine, madame de Raiz aussi
vostre cousine, Bouidellle ' , et Surgeres % me demandèrent si je me voulois aller promener à la ville. Sur cela madamoiselle de Montigny % niepce de madame d'Usez '^ , nous dit que l'abbaye de Saint Pierre esloit une fort belle religion. Nous resolusmes d'y aller. Elle nous pria qu'elle vinst avec nous, parce qu'elle y avoit
' Jeanne de Bourdeille, fille d'honneur de la Reine, mariée plus tard à Charles d'Ardres, vicomte de Ribei'ac, et, en secondes noces, à Charles d'Espinay, vicomte du Restai.
' Hélène de Fonsèque , fille du baron de Surgères, aussi fille d'honneur de la Reine. Ces deux filles d'honneur, comme toutes celles de la reine Catherine, ne justifiaient guère leur titre, comme l'on sait. Voici un extrait d'un pamphlet satirique, publié en iSS^, sous le titre de Manifeste des Dames de la cour, et conservé par Lestoile {Journal de Henri III, iSSy), qui donnera une idée de leur réputation :
«Les damoiselles Victri, Bourdeille, Sourdis, Birague, Surgère , et tout le reste des fdles de la Roine mère, disent toutes d'u/ie voix :
« Ha , ha , ha , mon Dieu ! que ferons-nous , si tu n'estens ta grande miséricorde sur nous ? Nous crions donc à haute voix que tu nous veuilles pardonner tant de pecchés de la chair commis avec i-ois, princes, cardinaux, gentilshommes, évesques, abbés, prieurs, poètes, et toute autre sorte de gens de tous estats , mestiers , qualités et conditions ; et disons avec monsieur de Villequier ; Mon Dieu ! miséricorde, donne-nous la grande miséricorde, et si nous ne pouvons trouver maris, nous nous rendrons aux filles repenties.
« Donné à Charcheau, au voiage de Nérac.
« Signe PÉRIGART.
' Fille de Claude d'Amoncourt, seigneur de Montigny-sur-Aube , et de Charlotte de Clermont, mariée plus tard à N. Barillon, conseiller d'État. (Castelnau , t. I, p. 021.)
* Françoise de Clermont, fille d'Antoine, comte de Clermont, et de Françoise de Poitiers, et femme de Jacques de Grussol, duc d'Usez
une tante, et que l'entrée n'y est pas libre sinon qu'avec les grandes. Elle y vinst; et comme nous montions en chariot, Liancourt, premier escuyer du Roy et Camille s'y trouvèrent, qui se jetterent sur les portières du chariot, encores qu'il fust tout plein de nous six, et de madame de Curton, ma dame d'honneur, qui alloit tousj ours avec moy , et de Thorigny '. Eux neantmoins tenant sur les portières comme ils peurent, et gaussans, comme ils estoient d'humeur bouffonne , dirent qu'ils vouloient venir voir ces belles l'eligieuses. La compagnie de madamoiselle de Montigny, qui ne nous estoit aucunement familière, et d'eux deux qui estoient confidens du Roy, fust , que je croy, une providence de Dieu pour me guarantir de la calomnie que Ton me vouloit imputer.
Nous allasmes à cette religion , et mon chariot , qui estoit assez recognoissable pour estre doré, et de velours jaune garny d'argent, nous attendit à la place, en tour de laquelle y a voit plusieurs gentilshommes logez. Pendant que nous estions dans Saint Pierre, le Roy ayant seulement avec luy le Roy mon mary, d'O % et le gros Ruffé, s'en allant voir Quelus qui estoit malade, passant par cette place et voyant mon chariot vuide, se tourne vers le Roy mon mary et luy dit : « Voyez, voila le chariot de vostre femme, et voilà le logis de Bidé, i) qui estoit lors malade. (Ainsi nommoit-il aussi celuy qui a depuis servy
' Fille d'honneur de Marguerite.
' François d'O, seigneur de Fresnes, l'un des mignons de Henri III, qui fut surintendant des finances et gouverneoir de Paris
vostre cousine.) «Je gaige, dit-il, qu'elle y est; » et commanda au gros RutFé ', instrument propre de telle malice, pour estre amy du Guast d'y aller voir; lequel n'y ayant trouvé personne, et ne voulant toutesfois que cette vérité empeschast le dessein du Roy, luy dit tout haut devant le Roy mon mary : « Les oiseaux y ont esté, mais ils n'y sont plus. » Cela sufiît assez pour donner subject d'entretenir jusques au logis le Roy mon mary par tout ce qu'il pensoit luy pouvoir donner de la jalousie, pour avoir mauvaise opinion de moy ; mais mon mary tesmoignant en cela la bonté et l'entendement de quoy il s'est tousjours monstre accompagné , détestant en son cœur cette malice , jugea aisément à quelle fin il le faisoit. Et le Roy se hastant de retourner avant moy pour persuader à la Royne ma mère cette invention, et m'en faire recepvoir un affront, j'arrivay qu'il avoit eu tout loisir de faire ce mauvais effect, et que mesme la Royne ma mère en avoit parlé fort estrangement devant des dames, partie pour créance , partie pour plaire à ce fils qu'elle idolastroit. Moy revenant après , sans sçavoir rien de tout cecy, j'allay descendre en ma chambre avec toute la troupe susdite qui m'avoit accompagnée à Saint Pierre. J'y trouvay le Roy mon mary, qui soudain qu'il me vist se prist à rire, et me dit : « Allez chez la Royne vostre mère, que je m'asseure que vous en reviendrez bien en colère. » Je luy demanday pourquoy, et ce qu'il y avoit. Il me dit : « Je ne le vous diray pas, mais suffise
• Philippe de Volvire, marcpiis de Ruffec. (Gastelnau, t. II, p. 768.)
à TOUS que je n'en crois rien , et que ce sont inventions pour nous brouiller vous et moy , pensant par ce moyen me séparer de l'amitié de monsieur vostre frère. »
Voyant que je n'en pouvois tirer autre chose , je m'en vais chez la Royne ma mère. Entrant en la salle je trouvay monsieur de Guise, qui, prévoyant, n'estoit pas marry de la division qu'il voyoit arriver en nostre maison, espérant bien que du vaisseau brisé il en recueilleroit les pièces. 11 me dit : « Je vous attendois icy pour vous advertir que le Roy vous a preste une dangereuse charité. » Et me fist tout le discours susdit qu'il avoit appris de d'O , qui estant lors fort amy de vostre cousine, l'avoit dit à monsieur de Guise pour nous en advertir. J'entray en la chambre de la Royne ma mère, où elle n'estoit pas. Je trouvay madame de Nemours, et toutes les autres princesses et dames, qui me dirent : « Mon Dieu, madame, la Royne vostre mère est en si grande colère contre vous ; je ne vous conseille pas de vous présenter devant elle. — Non, ce dis je, si j'avois faict ce que le Roy luy a dit; mais en estant du tout innocente, il faut que je luy parle pour l'en esclaircir. » J'entray dans son cabinet, qui n'estoit fait que d'une cloison de bois, de sorte que l'on pouvoit aisément entendre de la chambre tout ce qui s'y disoit. Soudain qu'elle me voit elle commence h jetter feu, etàdire toutce qu'une colère oultrée et démesurée peut jetter dehors. Je luy représente la vérité, et que nous estions dix à douze; et la suppliay de les enquérir, et ne croire pas celles qui m'estoient amies et familières , mais seulement madamoiselle
de Montigny qui ne me hantoit point, et Liancourt et Camille qui ne deppendoient que du Roy. Elle n'a point d'oreille pour la vérité ny pour la raison ; elle n'en veut point recepvoir, fust pour estre préoccupée du faulx, ou bien pour complaire à ce fils, que d'affection, de debvoir, d'espérance et de crainte elle idolastroif, et ne cesse de tanser, crier et menacer. Et luy disant que cette charité m'avoit esté prestée par le Roy, elle se met encor plus en colère, me voulant faire croyre que c'estoit un sien valet de chambre qui passant par là m'y avoit veue. Et voyant que cette couverture estoit grossière, que je la recepvois pour telle, et restois infiniment offensée du Roy, cela la tourmentoit et aigrissoit davantage, ce qui estoit ouy de sa chambre toute pleine de gens.
Sortant de là avec le despit que l'on peut penser d'une telle offense, je trouve en ma chambre le Roy mon mary, qui me dit : « Et bien , n'avez-vous pas trouvé ce que je vous avois dit ? » Et me voyant si affligée : « Ne vous tourmentez pas de cela, dit-il; Liancourt et Camille se trouveront au coucher du Roy, qui luy diront le tort qu'il vous a faict, et m'asseure que demain la Royne vostre mère sera bien empeschée à faire les accords. » Je lui dis : « Monsieur, j'ay receu un affront trop public de cette calomnie pour pardonner à ceux qui me l'ont causé; mais toutes les injures ne me sont rien au prix du tort qu'on m'a voulu faire, me voulant procurer un si grand malheur que de me mettreraal avec vous. » Il me respondit : « Il s'y est, Dieu mercy, failly. » Je luy dis : « Ouy,
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Dieu mercy et vostre bon naturel; mais de ce mal si faut-il que nous en tirions un }3ien. Que cecy nous serve d'advertissement à l'un et à l'aultre pour avoir l'oeil ouvert à tous les artifices que le Roy pourra faire pour nous mettre mal ensemble; car il faut croyre, puis qu'il a ce dessein , qu'il ne s'arrestera pas h cettuy-cy, et ne cessera qu'il n'ayt rompu l'amitié de mon frère et de vous. » Sur cela , mon frère arriva , et les fis par nouveau serment obliger à la continuation de leur amitié. Mais quel serment peut valoir en amour ?
Le lendemain matin, un banquier italien qui estoit serviteur de mon frère, pria mondlct frère, le Roy mon mary et moy, et plusieurs aultres princesses et dames d'aller disner en un beau jardin qu'il avoit à la ville. Moy, ayant tousjours gardé ce respect à la Royne ma mère, tant que j'ay esté auprès d'elle fille ou mariée, de n'aller en un lieu sans luy en demander congé, je l'allay trouver en la salle, revenant de la messe, pour avoir sa permission pour aller à ce festin. Elle, me faisant un refus public, me dit que j'allasse où je voudrois, qu'elle ne s'en soucioit pas. Si cet affront fust ressenty d'un courage comme le mien, je le laisse à juger à ceux qui , comme vous , ont congneu mon humeur. Pendant que nous estions à ce festin, le Roy, qui avoit parlé à Liancourt et Camille, et à madamoiselle de Montigny, congneust l'erreur où la malice du gros Rude l'avoit faict tomber, et ne se trouvant moins en peine à la rabiller qu'il avoit esté prompt à la reccpvoir et h la publier, venant trouver la Royne ma merc luy confessa le vray, el la pria de rabiller cela en
quelque façon que je ne luy demeurasse pas enneraye ; craignant fort, parce qu'il me voyoit avoir de l'entendement, que je ne m'en sçeusse plus à propos revancher qu'il ne m'avoit sçeu olFenser. Revenus que nous fusmes du festin , la prophétie du Roy mon mary fust véritable. La Royne ma mère m'envoya quérir en son cabinet de derrière, qui estoit proche de celuy du Roy, où elle me dit qu'elle avoit sçeu la vérité de tout et que je luy avois dit vray; qu'il n'estoit rien de tout ce que le valet de chambre qui luy aAoit faict ce rapport luy avoit dit ; que c'estoit un mauvais homme , qu'elle le chasseroit. Et congnoissant à ma mine que je ne recepvois pas cette couverture, elle s'efforça par tous moyens de m'oster l'opinion que ce fust le Roy qui m'eust preste cette charité. Et voyant qu'elle n'y advançoitrien, le Roy entra dans le cabinet, qui m'en fist force excuses, disant qu'on le luy avoitfaict accroire. Et me faisant toutes les satisfactions et démonstrations d'amitié qui se pouvoient faire.
Cela passé , après avoir demeuré quelque temps à Lyon, nous allasmes en Avignon. ' Le Guast n'osant plus inventer de telles impostures, et voyant que je ne lui donnois aucune prise en mes actions pour, par la jalousie, me mettre mal avec le Roy mon mary, et esbranler l'amitié de mon frère et de luy, il se servit d'une aultre voye , qui estoit de madame de Sauve, la gaingnant tellement qu'elle se gouvernoit du tout par luy, et usant de ses instructions non moins perni-
' Le mardi i6 de novembre \5y^. (Lestoilk, Journal de Henri III.)
cieuses que celles de la Celestine ' , en peu de temps elle rendit l'amour de mon frère et du Roy mon mary, paravant tiède et lente comme celle de personnes si jeunes, en une telle extrémité (oublians toute ambition, tout devoir, et tout dessein), qu'ils n'avoient plus autre chose en l'esprit que la recherche de cette femme. Et en viennent à une si grande et véhémente jalousie l'un de l'aultre, qu'encor qu'elle fust recherchée de monsieur de Guise , du Guast , de Souvray " et plusieurs aultres, qui estoient tous plus aimez d'elle qu'eux, ils ne s'en soucioient pas ; et ne craingnoient ces deux beaux fi-eres que la recherche de l'un et de l'aultre. Et celte femme, pour mieux jouer son jeu, persuade au Roy mon mary que j'en estois jalouse , et que pour cette cause je tenois le party de mon frère. Nous croyons aisément ce qui nous est dit par personnes que nous aymons. Il prend cette créance^ il s'esloigne de moy, et s'en cache plus que de tout aultre, ce que jusques alors il n'avoit faictj car quoi qu'il en eust eu la phantaisie, il m'en avoit tousjours parlé aussi librement qu'à une sœur, cognoissant bien que je n'en estois aucunement jalouse, ne désirant que son contentement. Moy voyant ceque j'avois le plus craint estre advenu, qui estoit l'esloingnement de sa bonne grâce, pour la privation de la franchise de quoy il avoit jusques alors usé avec moy, et que la mesfiance
' Tragi-comédie espagnole, traduite en italien, et de l'italien en français. — Paris, par Nie. Cousteau- i52y, in-8° gotli.
' Gilles de Souvré, marquis de Courtenvanx, favori de Henri III et srand-maître de la garde-robe.
qui prive de la familiarité est le principe de la haine , soit entre parens ou amis, et congnoissant d'ailleurs que si je pouvois divertir mon frère de l'afFection de madame de Sauve, j'osterois le fondement de l'artifice que le Guast avoit fabriqué à nostre division et ruine susdite à l'endroit de mon frère, j'usai de tous les moyens que je peus pour l'en tirer, ce qui eust servy à tout aultre, qui n'eust eu l'ame fascinée par l'amour et la ruse de si fines personnes.
Mon frère , qui en toute chose ne croyoit rien que moy, ne peust jamais se regaigner soy-mesme pour son salut et le mien, tant forts estoient les charmes de cette Circé, aidez de ce diabolique esprit du Guast; de façon qu'au lieu de tirer profit de mes paroles , il les redisoit toutes à cette femme. Que peut-on celer à ce que l'on aime? Elle s'en animoit contre moy, et servoit avec plus d'alfcction au dessein du Guast, et pour s'en venger disposoit tousjours davantage le Roy mon mary à me hayr et s'estranger de moy; de sorte qu'il ne me parloit presque plus. Il revenoit de chez elle fort tard, et pour Fempescher de me veoir elle luj commandoit de se trouver au lever de la Royne , oii elle estoit subjecte d'aller, et après tout le jour il ne bougeoit plus d'avec elle Mon frère ne rapportoit moins de soin à la rechercher, elle leur faisant accroire à tous deux qu'ils estoient unicquement aimez d'elle. Ce qui n'advançoit moins leur jalousie et leur division que ma ruine.
Nous fismes un long séjour en Avignon , et un grand tour par la Bourgongne et la Champaigne pour aller à Rheims aux nopces du Roy, et de là venir à Paris, où
les choses se comportèrent tousjours de cette façon. La trame du Guast allolt par ces moyens tousjours s'advançant à nostre division et ruine. Estans à Paris, mon frère approcha de luy Bussy, en faisant autant d'estime que sa valeur le meritoit. 11 estoit tousjours auprès de mon frère, et par conséquent avec moy, mon frère et moy estans presque tousjours ensemble, et ordonnant à tous ses serviteurs de ne m'honnorer et rechercher moins que luy. Tous les honnestes gens de sa suite accoraplissoient cet agréable commandement avec tant de subjection , qu'ils ne me rendoient moins de service qu'à luy. Vostre tante voyant cela, m'a souvent dit que cette belle union de mon frère et de moy luy faisoit ressouvenir du temps de monsieur d'Orléans mon oncle et de madame de Savoye ma tante.
Le Guast , qui estoit un potiron ' de ce temps , y donnant interprétation contraire, pense que la fortune luy olfroit un beau moyen pour se haster à plus viste pas d'arriver au but de son dessein , et par le moyen de madame de Sauve s'estant introduit en la bonne grâce du Roy mon mary, tascbe par toute voye lui persuader que Bussy me servoit". Et voyant qu'il n'y advançoit rien , estant assez adverty par ses gens , qui estoient tousjours avec moy, de mes deportemens qui netendoientà rien de semblable, il s'adressa au Roy, qu'il trouva plus facile à persuader, tant pour le peu de bien qu'il vouloit à mon frère et à moy, nostre amitié luy estant suspecte et odieuse, que pour la
• Sic dans tous les manuscrits.
' En quoi le Guast disait vrai , comme Ton sait.
haine qu'il avoit à Bussy , qui l'ayant autresfois suivy, l'avoit quicté pour se dédier à mon frère. Acquisition qui accroissoit autant la gloire de mon l'rere que Tenvie de nos ennemys, pour n'y avoir en ce siecle-là de son sexe et de sa qualité rien de semblable en \aleur, réputation , grâce , et esprit. En quoy quelques-uns disoient que s'il falloit croyre la transmutation des âmes , comme quelques philosophes ont tenu , que sans doubte celle de Hardelay vostre brave frère ', animoit le corps de Bussy. Le Roy imbu de cela par le Guast , en parle à la Royne ma mère , la conviant à en parler au Roy mon mary, et taschant de la mettre aux mesmes aigreurs qu'il l'avoit mise à Lyon. Mais elle, voyant le peu d'apparence qu'il y avoit, l'en rejecta^ luy disant : a Je ne sçay qui sont les brouillons qui vous mettent telles opinions en la phantaisie. Ma fille est m^alheureuse d'estre venue en un tel siècle. De nostre temps, nous parlions librement à tout le monde, et tous les honnestes gens qui suivoient le Roy vostre père, monsieur le dauphin, et monsieur d'Orléans vos oncles , estoient d'ordinaire à la chambre de madame Marguerite vostre tante et de moy ; personne ne le trouvoit estrange, comme aussi n'y avoit-il pas de quoy. Bussy voit ma fille devant vous, devant son mary , devant tous les gens de son niary en sa chambre, et devant tout le monde; ce n'est pas à cachette, ny à porte fermée. Bussy est personne de qualité, et le premier auprès tle vostre frère. Qu'y a-
' Jean (le Bourdcille, frèio de Hranlomc.
t-il à penser? En sçavez vous aultre chose? Par une calomnie, à Lyon, \ous me luy avez faict faire un affront très-grand , duquel je crains bien qu'elle ne s'en ressente toute sa vie '. » Le Roy demeurant estonné luy dit : « Madame , je n'en parle qu'après les aultres » . Elle respondit : (( Qui sont ces aultres, mon fils? ce sont gens qui vous veulent mettre mal avec tous les vostres » . Le Roy s'en estant allé, elle me raconte le tout, et me dit : «Vous estes née d'un misérable temps ». Et appellant vostre tante madame de Dampierre , elle se mit à discourir avec elle de l'honneste liberté et des plaisirs qu'ils avoient en ce temps-là, sans estre subjects comme nous à la oiesdisance.
Le Gunst voyant que sa mine estoit esventée, et qu'elle n'avoit pris feu de ce costé comme il desiroit, s'addresse à certains gentils-hommes qui suivoient lors le Roy mon mary, qui jusques alors avoient esté compagnons de Bussy en qualités et en charges, lesquels en particulier avoient quelque haine contre luy pour la jalousie que leur apporloit son advancement et sa gloire. Ceux-cy joingnants à cette envieuse haine un zèle inconsidéré au service de leur maistre, ou pour mieux dire couvrans leur envie de ce prétexte , se résolurent un soir, sortant tard du coucher de son maistre pour se retirer en son logis , de l'assassiner. Et comme les honnestes gens qui estoient auprès de mon frère avoient accoustumé de l'accompagner, ils sçavoient fju'ils ne le trouveroient avec moins de quinze ou vingt
' Voyez plus haut, p. 47
lionnestes hommes, et que bien que pour la blessure qu'il avoit au bras droict, depuis peu de jours qu'il s'estoit battu contre Saint Pliale ', il ne portast point d'espée, que sa présence seroit suffisante pour redoubler le courage à ceux qui estoient avec luy. Ce que redoubtans , et voulans faire leur entreprise asseurée, ils resolui^ent de l'attaquer avec deux ou trois cens hommes % le voile de la nuict couvrant la honte d'un tel assassinat.
Le Guast, qui commandoit au régiment des gardes, leur fournit des soldats , et se mettans en cinq ou six trouppes en la plus prochaine rue de son logis où il falloit qu'il passast, le chargent, esteignans les torches et flambeaux. Apres une salve d'arquebusades et pistoletades qui eust suffi, non à attaquer une trouppe de quinze ou vingt hommes , mais à desfaire un régiment, ils viennent aux mains avec sa trouppe , taschans tousjours dans l'obscurité de la nuict à le remarquer pour ne le faillir, et le cognoissans à une escharpe colombine où il portoit son bras droit blessé , bien à propos pour eux, qui en eussent senly la force; qui furent toutesfoisbien soustenus de ceste petite trouppe d'honnestes gens qui estoient avec luy, à qui l'inopinée rencontre ny l'horreur de la nuict n'osta le cœur ny le jugement; mais faisans autant de preuve de leur valeur que de l'affection qu'ils avoient à leur amy, à
' Georges de Vaudray, seigneur de Saiut-Phal. (Voyez Castel>au, t. Iî,p. 533.)
' Voyez le récit de ce combat dans Brantôme, Hommes illustres , éloge de Bussy.
force d'armes le passèrent jusques à son logis , sans perdre aucun de leur trouppe , qu'un gentil-homme qui a voit esté nourry avec luy, qui ayant esté blessé par avant h un bras portoit une escharpe colombine comme luy, mais toutesfois bien différente pour n'estre enrichie comme celle de son maîstre. Toutesfois en l'obscurité de la nuict, ou le transport ou l'animosité de ces assassins, qui avoient le mot de donner tous à l'escharpe colombine, fist que toute la trouppe se jetta sur ce pauvre gentil-homme, pensant que ce fust Bussy, et le laissèrent pour mort en la rue.
Un gentil-homme italien qui estoit à mon frère y estant blessé de premier abord, Teffroy l'ayant pris, s'en recourt tout sanglant dans le Louvre, et jusques h la chambre de mon frère qui estoit couché, criant que l'on assassinoit Bussy. Mon frère soudain y voulust aller. De bonne fortune je n'estois point encore couchée, et estois logée si près de mon frère, que j'ouis cet homme elfroié crier par les degrez cette espouvantable nouvelle. Aussy-tost que luy soudain je cours en sa chambre pour l'empescher de sortir, et envoyay supplier la Royne ina mère d'y venir pour le retenir, voyant bien que dans toutes autres occasions il me deferoit beaucoup, mais que la juste douleur qu'il sentoit l'emportoit tellement hors de luy-mesme, que sans considération il se fust précipité à tous dangers pour courre à la vengeance. Nous le retenons à toute peine, la Royne ma mère luy représentant qu'il n'y avoit nulle apparence de sortir seul comme il estoit pendant la nuict, que l'obscurité couvre toute
meschanceté; que le Guast estoit assez meschant d'avoir faict cette partie expressément pour le faire sortir mal à propos , afin de le faire tomber en quelque accident. Au desespoir qu'il estoit, ces parolles eussent eu peu de force ; mais elle y usant de son authorité l'arresta , et commanda aux portes qu'on ne le laissast sortir, prenant la peine de demeurer avec luy jusques à ce qu'il sçeust la vérité de tout. Bussy, que Dieu avoit guaranly miraculeusement de ce danger, ne s' estant troublé pour cet hazard , son ame n'estant pas susceptible de la peur, estant nay pour estre la terreur de ses ennemys, la gloire de son maistre, et l'espérance de ses amys, entré qu'il fust en son logis, soudain il se souvint de la peine en quoy seroit son maistre si la nouvelle de ce rencontre estoit portée jusques à luy incertainement, et craingnant que cela l'eust fait jetter dans les filets de ses ennemis, (comme sans double il eust faict si la Royne ma mère ne l'en eust empesclié), envoya soudain un des siens qui apporta la nouvelle à mon frère de la vérité de tout. Et le jour estant venu , Bussy, sans crainte de ses ennemys, revient dans le Louvre avec la façon aussi brave et aussi joyeuse que si cet attentat luy eust esté un tournois pour plaisir. Mon frère, aussi aise de le revoir que plein de despit et de vengeance, tesmoingne assez comme il ressent l'offense qui luy a esté faicte , de l'avoir voulu priver du plus brave et plus digne serviteur que prince de sa qualité eust jamais, cognoissant ])ien que du Guast s'attacquoit à Bussy pour ne s'oser prendre de premier abord à luy-mesme.
La Royne ma mère, la plus prudente et advisée princesse qui ait jamais esté, cognoissant de quel poids estoient tels effects, et prévoyant qu'ils pourroient enfin mettre ses deux enfans mal ensemble , conseilla mon frère que pour lever tel prétexte il fist que pour un temps Bussy s'esloingnast de la cour. A quoy mon frère consenti t par la prière que je luy en feis, voyant bien que s'il demeuroit, le Guast le mettroit tousjours en jeu, et le feroit servir de couverture à son pernicieux dessein, qui estoit de maintenir mon frère et le Roy mon mary mal ensemble, comme il les y avoit mis par les artifices susdicts. Bussy qui n'avoit aultre volonté que celle de son maistre, partist accompagné de la plus brave noblesse qui fust à la cour, qui suivoit mon frère. Ce subject estant osté au Guast, et voyant que le Roy mon m.ary ayant eu en ce raesme temps , en une nuict, une fort grande foiblesse , en laquelle il demeura esvanouy l'espace d'une heure (qui luy venoit, comme je crois, d'excez qu'il avoit faicts avec les femmes; car je ne l'y avois jamais veu subject) en laquelle je l'avois servy et assisté comme le debvoir me le commandoit; de quoy il restoit si content de moy qu'il s'en louoit à tout le monde , disant que sans que je m'en estois apperceue, et avois soudain couru à le secourir, et appeller mes femmes et ses gens, qu'il estoit mort; qu'à ceste cause il m'en faisoit beaucoup meilleure chère, et que depuis l'amitié de luy et de mon frère commençoit à se renouer, estimant tousjours que j'en estois la cause, et que je leur estois (comme l'on voit en toutes choses naturelles, mais plus apparemment aux serpens cou-
pez) un certain bauime naturel qui reunit et rejoinct les parties séparées ; poursuivant tousjours la poincte de son premier et pernicieux dessein , et recherchant de fabriquer quelque nouvelle invention pour nous rebrouiller le Roy mon mary et moy, met à la teste du Roy, qui depuis peu de jours avoit osté, par le mesme artifice du Guast, à la Ropie sa sacrée princesse, très -vertueuse et bonne, une fille qu'elle ajinoit fort, et qui a^oit esté nourrye avec elle, nommée Changy, qu'il debvoit faire que le Roy mon mary m'en feist de mesme, m'ostant celle que j'aymois le plus, nommée Thorigny ', sans en amener aultre raison , sinon qu'il ne falloit point laisser à des jeunes princesses des filles en qui elles eussent si particulière amitié.
Le Roy, persuadé de ce mauvais homme, en parle plusieurs fois à mon mary, qui luy respond qu'il sçavoit bien qu'il me feroit un cruel desplaisir; que si j'aimois Thorigny, j'en avois occasion; qu'oultre ce qu'elle avoit esté nourrie avec la royne d'Espaigne ma sœur^ et avec moy depuis mon enfance , qu'elle avoit beaucoup d'entendement, et que mesme elle l'avoit fort servy en sa captivité du bois de Vincennes ; qu'il seroit ingrat s'il ne s'en ressouvenoit , et qu'il avoit aultresfois veu que sa majesté en faisoit grand estât. Plusieurs fois il s'en deffendit de cette façon; mais enfin le Guast persistant tousjours à pousser le Roy,
' Gillone Goyon, fille de Jacques, sire de Matignon, maréchal de France, depuis mariée à Pierre de Harcourt, seigneur de Beuvron.
62 MÉMOIRES - [1575j
et jusques à luy faire dire au Roy mon mary qu'il ne l'aimeroit jamais si dans le lendemain il ne m'avoit oslé Thorigny, il fust contraint à son grand regret, comme depuis il me Ta advoué, m'en prier et me le commander. Ce qui me fust si aigre, que je ne me peus empescher luy tesmoingner par mes larmes combien j'en recepvois de desplaisir, luy remonstrant que ce qui m'en afïligeoit le plus n'estoit point l'esloignement de la présence d'une personne qui , depuis mon enfance, s'estoit tousjours rendue subjecte et utile auprès de moy; mais que chacun sçachant comme je l'aimois, je n'ignorois pas combien son partement si précipité porteroit de préjudice à ma réputation.
Ne pouvant recepvoir ces raisons, pour la promesse qu'il avoit faicte au Roy de me faire ce desplaisir, elle partist le jour mesme, se retirant chez un sien cousin, nommé monsieur Chastelas. Je restay si offensée de cette indignité à la suite de tant d'aultres , que ne pouvant plus résister h la juste douleur que je ressentais, qui bannissant toute prudence de moy m'abandonnoit à l'ennuy, je ne me peus plus forcer à rechercher le Roy mon mary. De sorte que le Guast et madame de Sauve d'un costé l'estrangcant de moy, et moy m'esloignant aussi , nous ne couchions plus ni ne parlions plus ensemble.
Quelques jours après, quelques bons serviteurs du Roy mon mary luy avans faict congnoistre l'artifice par le moyen duquel on le menoit à sa ruine, le mettant mal avec mon frère et moy, pour le séparer de ceux de qui il debvoit espérer le plus d'appuy, pour après le
laisser là , et ne tenir compte de luy, comme le Roy commençoit à n'en faire pas grand estât et h le mespriser, ils le feirent parler à mon frère, qui, depuis le partement de Bussy, n'avoit pas amendé sa condition (car le Guast tousjours luy faisoit recepvoir quelques nouvelles indignitez) , et cognoissant qu'ils estoient tous deux en mesme predicament à la cour, aussi desfavorisez l'un que l'autre ; que le Guast seul gouvernoit le monde; qu'il falloit qu'ils mendiassent de luy ce qu'ils vouloient obtenir auprès du Roy; que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris; que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruiné, et attaqué de mille querelles que l'on luy suscitoit; ils se résolurent, voyant que leur division estoit leur ruine, de se reunir, et se retirer de la cour, pour, ayant ensemble leurs serviteurs et amis , demander au Rov une condition et un traittement digne de leur qualité; mon frère n'ayant eu jusques alors son appennage, et s'entretenant seulement de certaines pensions mal assignées, qui venoient seulement quand il plaisoit au Guast; et le Roy mon mary ne jouissant nullement de son gouvernement de Guyenne, ne luy estant permis d'y aller, ny en aucunes de ses terres.
Cette resolution estant prise entr'eux, mon frère m'en parla, me disant qu'à celte heure ils estoient Lien ensemble, et qu il desiroit que nous fussions bien le Roy mon mary et moy, et qu'il me prioit d'oublier tout ce qui s'estoit passé; que le Roy mon mary luy avoit dit qu'il en avoit un extresme regret, cl qu'il
cognoissoit bien que nos ennemys a voient esté plus fins que nous; rfaais qu'il se resolvoit de m'aimer, et de me donner plus de contentement de luy. Il me prioit aussi, de mon costé, de l'aimer, et de l'assister en ses affaires en son absence. Ayant pris resolution tous deux ensemble que mon frère partiroit le premier, se desrobant dans un carrosse comme il pourroit, et qu'à quelques jours de là le Roy mon mary, feignant d'aller à la chasse, le suivroit (regrettans beaucoup qu'ils ne me peussent emmener avec eux, toutesfois s'asseurans qu'on ne m'oseroit faire desplaisir, les sçachans dehors; aussi qu'ils feroient bientost paroistre que leur intention n'estoit point de troubler la France , mais . seulement de s'establir une condition digne de leur qualité, et se mettre en seureté; car, parmy ces traverses, ils n'estoient pas sans crainte de leur vie, fust ou que véritablement ils fussent en danger, ou que ceux qui desiroient la division et ruine de nostre maison, pour s'en prévaloir, leur fissent donner des alarmes par les continuels advertissemens qu'ils en recepvoient), le soir venu, peu avant le soupper du Koy, mon frère changeant de manteau, et le mettant autour du nez, sort seulement suivy d'un des siens, qui n'estoit pas recongneu , et s'en va à pied jusques à la porte de Saint-Honnoré, où il trouve Simié ' avec le carrosse d'une dame , qu'il avoit emprunté pour cet effect, dans lequel il se mit, et va jusques à quelques maisons à un quart de lieue de Paris, où il trouva des
' Jean de Seymer, maître de la garde-robe du duc d'AlençoQ. (Anselme, VII, 438.)
chevaux qui l'atteiKloient , sur lesquels montant, à quelques lieues de là il trouva deux ou trois cens chevaulxde ses serviteurs qui l'attendoient au rendez-vous qu'il leur avoit donné.
L'on ne s'apperçoit point de son parlement que sur les neuf heures du soir. Le Roy et la Royne ma mère me demandèrent pourquoy il navoit point souppé avec eux, et s'il estoit malade. Je leur dis que je ne l'avois point veu depuis Tapres-disnée. Ils envoyèrent en sa chambre voir ce qu'il faisoit; on leur vinst dire qu'il n'y estoit pas. Ils disent qu'on le cherche par toutes les chambres des dames, où il avoit accoustumé d'aller. On cherche par le chasleau, on cherche parla ville; on ne le trouve point. A cette heure l'allarme s'eschauife; le Roy se met en colère, se courrouce, menace, envoyé quérir tous les princes et seignem^s de la cour, leur commande de monter à cheval , et le luy ramener vif ou mort, disant qu'il s'en va troubler son estât pour luy faire la guerre, et qu'il luy fera congnoistrela folie qu'il faisoit de s'attaquer à un Roy si puissant que luy. Plusieurs de ces princes et seigneurs refusent cette commission, remonstrans au Rov de quelle importance elle estoit : qu'ils voudroient mettre leur vie en ce qui seroit du service du Roy, comme ils sçavoient estre de leurdebvoir; mais d'aller contre monsieur son frère, ils sçavoient bien que le Roy leur en sçauroit un jour mauvais gré; et qu'il s'asseurast que mon frère n'entrepreudroit rien qui peust desplaire à sa majesté, ny qui peust nuire à son estât; que peut-estre c'estoit un mescontentement
qui l'avoit convié à s'esloigner de la cour; qu'il leur sembloit que le Roy debvoit envoyer devers luy, pour s'informer de l'occasion qui l'avoit meu à partir, avant que prendre resolution à toute rigueur comme celle-cy . Quelques aultres acceptèrent, et se préparèrent pour monter à cheval. Ils ne peurent faire telle diligence qu'ils peussent partir pîustost que sur le poinct du jour, qui fut cause qu'ils ne trouvèrent point mon frère, et furent contraincts de revenir pour n'estre pas en esquipage de guerre.
Le Roy, pour ce départ, ne monstra pas meilleur visage au Roy mon mary; mais, en faisant aussi peu d'estat qu'à l'accoustumée, le tenoit tousjours de mesme façon; ce qui le confirmoit en la resolution qu'il avoit prise avec mon frère ; de sorte que peu de jours après il partit, feingnant d'aller à la chasse. Moy, le lendemain du département de mon frère, les pleurs qui m'avoient accompagnée toute la nuictm'esmeurentun si grand rheume sur la moitié du visage , que j'en fus , avec une grosse fièvre, arrestée dans le lict pour quelques jours, fort malade et avec beaucoup de douleurs. Durant laquelle maladie le Roy mon mary, ou qu'il fust occupé à disposer de son partement, ou qu'ayant à laisser bientost la cour, il voulust donner ce peu de temps qu'il avoit à y estre, à la seule volupté de jouir de la présence de sa maistresse madame de Sauve, ne peust avoir le loisir de me venir voir en ma chambre; et revenant pour se retirer à l'accoustumée à une ou deux heures après minuict, couchans en deux licts comme nous faisions tousjours, je ne l'entendois poinct
venir; et se levant avant que je fusse esveillée pour se trouver, comme j'ay dict cy-devant, au lever de madame ma mère, où madame de Sauve alloit, il ne se souvenoit point de parler à moy, comme il avoit promis à mon frère, et partit de cette façon sans me dire à Dieu.
Je ne laissay pas de demeurer soupçonnée du Roy que j'estois la seule cause de ce partement, etjettant feu contre moy, s'il n'eust esté retenu de la Royne ma mère, sa colère, je crois, luy eust faict exécuter contre ma vie quelque cruauté. Mais estant retenu par elle, et n'osant faire pis, soudain il dit à la Royne ma mère que, pour le moins, il me falloit bailler des gardes , pour empescher que je ne suivisse le Roy mon mary, et aussi pour engarder que personne ne communiquas! avec moy, afin que je ne les advertisse de ce qui se passoit à la cour. La Royne ma mère, voulant faire toutes choses avec douceur, luy dict qu'elle le trouveroit bon ainsy (estant bien aise d'avoir peu rabattre jusques là la violence du premier mouvement de sa colère), mais qu'elle me viendroit trouver pour me disposer à ne trouver si rude ce traie tement-là ; que ces aigreurs ne demeureroient tousjours en ces termes; que toutes les choses du monde avoient deux faces; que cette première, qui estoit triste et affreuse, estant tournée, quand nous viendrions à voir la seconde, plus agréable et plus tranquille, à nouveaux événements on prendroit nouveau conseil; que lors peut-estre on auroit besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amys
comme dehvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur confier rien de trop, qu'aussy l'amitié venant à se rompre, et pouvant nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys comme pouvans estre un jour amys. Ces remonslrances empescherent bien le Roy de me faire à moy ce qu'il eust bien voulu; mais le Guast, luy donnant invention de descharger ailleurs sa colère, fist que soudain , pour me faire le plus cruel desplaisir qui se pouvoit imaginer, il envoya des gens à la maison de Chastellas , cousin de Thorigny, pour, soubs ombre de la prendre pour l'amener au Roy, la noyer en une rivière qui estoit près de là. Eux arrivez, Chastelas les laisse librement entrer dans la maison, ne se doubtant de rien. Eux soudain se voyans dedans les plus forts, usans avec autant d'indiscrétion que d'imprudence de la ruineuse charge qui leur avoit esté donnée, prennent Thorigny, la lient, l'enferment dans une chambre , attendans de partir que leurs chevaulx eussent repeu ; cependant usans à la françoise sans se garder de rien, se gorgeans jusques au crever de tout ce qui estoit de meilleur en cette maison , Chastellas, qui estoit homme advisé, n'estant pas marry qu'aux despens de son bien on peust gaingner ce temps pour retarder le partement de sa cousine, espérant que qui a temps a vie, et que Dieu peut-estre changeroit le cœur du Roy, qui contremanderoit ces gens icy pour ne me vouloir si aigrement offenser, et n'osant ledict Chastellas entreprendre par aultre voye de les empescher, bien qu'il avoit des amys assez pour le faire.
Mais Dieu, qui a tousjours rc£»ardé mon iiffliction , pour me garantir du danger et desplaisir que mes enuemys me pourchassoient, plus à propos que moymesme ne l'en eusse peu requérir, quand j'eusse sçeu cette entreprise que j'ignorois, prépara un inespéré secours pour délivrer Thorigny des mains de ces scélérats, qui fut tel que, quelques valets et chambrières s'en estans fuis, pour la crainte de ces satellites, qui battoient et frappoient là dedans comme en maison de pillage, estans à un quart de lieue de la maison. Dieu guida par là La Ferté et Avantigny ', avec leurs trouppes, qui estoient bien deux cens chevaulx, qui s'en alloient joindre à l'armée de mon frère , et feist que La Ferté recongneust parmy cette trouppe de païsans un homme espleuré, qui estoit à Chastellas, et luy demande ce qu'il avoit, s'il y avoit là quelques gens d'armes qui leur eussent faict quelque tort. Le valet luy respond que non , et que la cause qui les rendoit ainsy tom^mentez estoit l'extrémité en quoy il avoit laissé son maistre, pour la prise de sa cousine. Soudain La Ferté et Avantigny se résolurent de me faire ce bon office de délivrer Thorigny, louans Dieu de leur avoir offert une si belle occasion de me pouvoir tesmoingner l'affection qu'ils m'avoient toujours eue; et hastans le pas, eux et toutes leurs trouppes, arrivent si à propos à la maison dudit Chastellas, qu'ils trouvent ces scélérats sur le poinct qu'ils vouloient mettre Thorigny sur un cheval pour l'emmener noier, en-
' Tous deux chambellans du duc d'Aleuçon. (Mémoires du duc de Nevers, t. I, p. 577 et 578. Paris, i665. )
Irent tous à cheval, l'espée au poing, dans la court, crians : h Arrestez-vous, bourreaux ! si vous lui faictes mal, vous estes morts! )) et commençans h les charger, eux à fuir, ils laissèrent leur prisonnière aussi transportée de joye que transie de fraieur; et après avoir rendu grâces à Dieu et à eux d'un si salutaire et nécessaire secours, faisant apprester le chariot de sa cousine de Chastellas, elle s'en va avec sondit cousin , accompagnée de l'escorte de ces honnestes gens, trouver mon frère qui fust tres-aise , ne me pouvant avoir auprès de luy, d'y avoir personne que j'aimasse comme elle. Elle y fust, tant que le danger dura, traictée et respectée comme si elle eust esté auprès de moy.
Pendant que le Roy faisoit cette belle despesche pour faire sacrifier Thorigny à son ire, la Royne ma mère, qui n'en sçavoit rien, m'estoit venue trouver en ma chambre que je m'habillois encore, faisant estât, bien que je fusse encor mal de mon rheume, mais plus malade en l'ame qu'au corps de l'ennuy qui me possedoit, de sortir ce jour-ik de ma chambre, pour voir un peu le cours du monde sur ces nouveaux accidens, estant tousjours en peine de ce qu'on entreprendroit contre mon frère et le Roy mon mary. Elle me dit : (( Ma fille, vous n'avez que faire de vous haster de vous habiller. Ne vous faschcz point, je vous prie, de ce que j'ay à vous dire. Vous avez de l'entendement. Jem'asseure que ne trouverez point estrange que le Roy se sente offensé contre vostre frère et vostre mary, et que, sçachant l'amitié qui est entre vous, il croit que vous sçachicz leur parlement, et est re-
solu de vous tenir pour ostage de leurs deporteuients. Il sçait combien vostre mari vous aime , et ne peut avoir un meilleur gage de luy que vous. Pour celte cause il a commandé que l'on vous mist des gardes , pour empescher que vous ne sortiez de vostre chambre. Aussy que ceux de son conseil luy ont représenté que si vous estiez libre parmy nous, vous descouvririez tout ce qui se delibereroit contre vostre frère et vostre mary, et les en advertiriez. Je vous prie ne le trouver mauvais: cecy, si Dieu plaist, ne durera gueres. Ne vous faschez point aussy si je n ose si souvent vous venir voir, car je craindrois d'en donner soubçon au R.ov; mais asseurez-vous que je ne permettray point qu'il vous soit faict aucun desplaisir, et que je feray tout ce que je pourray pour mettre la paix entre vos frères. » Je luy representay combien estoit gi^ande l'indignité qu'on me faisoit en cela. Je ne voulois pas desadvouer que mon frère m'avoit tousjours librement communiqué tous ses justes mescontentements; mais pour le Roy mon mary, depuis qu'il m'avoit osté Thorigny, nous n'avions point parlé ensemble; que mesme il ne m'avoit point veue en ma maladie, et ne m'avoit poinct dict à Dieu. Elle me respond : « Ce sont petites querelles de mary à femme; mais on sçait bien qu'avec douces lettres il vous regaignera le cœur, et que, s'il vous mande l'aller trouver, vous y irez, ce que le Roy mon fils ne veult pas. »
Elle s'en retournant, je demeure en cet estât quelques mois , sans que personne , ny mesme mes plus privez amis, m'osassent venir voir, craingnants de se
ruiner. A la cour, l'adversité est tousjours seule, comme la prospérité est accompaignée; et la persécution est la coupelle des vrais et entiers amys. Le seul brave Grillon ' est celuy qui , mesprisant toutes deffenses et toutes desfaveurs , vinst cinq ou six fois en ma chambre , estonnant tellement de crainte les cerbères que l'on avoit mis à ma porte, qu'ils n'osèrent jamais le dire , ny lui refuser le passage.
Durant ce temps-là , le Roy mon mary estant arrivé en son gouvernement, et ayant joinct ses serviteurs et amys, chacun luy remonstra le tort qu'il avoit d'estre party sans me dire à Dieu , luy représentant que j'avois de l'entendement pour le pouvoir servir, et qu'il falloit qu'il me regaingnast; qu'il retireroit beaucoup d'utilité de mon amitié et de ma présence lors que , les choses estant pacifiées, il me pourroit avoir auprès de luy. Il fust aisé à persuader en cela, estant esloingné de sa Circé, madame de Sauve. Ses charmes ayans perdu par l'absence leur force (ce qui luy rendoit sa raison pour recognoistre clairement les artifices de nos ennemys, et que la division qu'ils avoient trouvée entre nous ne luy procuroit moins de ruine qu'à moy), il m'escrivist une tres-honneste lettre, où il me prioit d'oublier tout ce qui s'estoit passé entre nous, et croire qu'il me vouloit aimer, et me le faire paroistre plus qu'il n'avoit jamais faict; me commandant aussy le tenir adverty de Testât des affaires qui se passoient où j'estois, de mon estât et de celuy de
' C'est le fameux Louis de Berton de (aillon, qui n' était pa<: à la bataille d'Arqués.
mon frère; car ils estoient esloignez, bien qu'unis d'intelligence, mon frère estant vers la Champaigne, et le Roy mon mary en Gascongne. Je receus cette lettre estant encore captive, qui m'apporta beaucoup de consolation et soulagement, et ne manquay depuis, (bien que les gardes eussent charge de ne me laisser escrire), aydée de la nécessité, mère de l'invention, de luy faire souvent tenir de mes lettres.
Quelques jours après que je fus arrestée , mon frère sçeut ma captivité, qui l'aigrist tellement, que s'il n'eust eu l'alFection de sa patrie dans le coeur aultant enracinée comme il avoit de part et d'interest à cet estât, il eust faict une si cruelle guerre (comme il en avoit le moien, ayant lors une belle armée), que le peuple eust porté la peine des effects de leur prince ; mais retenu pour le debvoir de cette naturelle affection , il escrivit à la Royne ma mère que si l'on me traictoit ainsy , que l'on le mettroit au dernier desespoir. Elle, craingnant de voir venir les aigreurs de cette guerre à cette extrémité qu'elle n'eust le moyen de la pacifier, remonstre au Roy de quelle importance cette guerre luy estoit, et le trouve disposé à recepvoir ses raisons, son ire estant modérée parla congnoissance du péril où il se voyoit, estant attaqué en Gascongne, Dauphiné, Languedoc, Poictou, et du Roy mon mary et des huguenots, qui tenoient plusieurs belles places, et de mon frère en Champaigne, qui avoit une grosse armée, composée de la plus brave et gaillarde noblesse qui fust en France; et n'ayant peu, depuis le despart de mon frère, par
prières, commaiidemens ny menaces, faire monter personne à cheval contre mon frère , tous les princes et seigneurs de France redoublants sagement de mettre le doigt entre deux pierres. Tout ce considéré, le Koy preste l'oreille aux remonstrances de la Royne ma mère, et se rend non moings désireux qu'elle de faire une paix, la priant de s'y employer et d'en trouver le moien. Elle soudain se dispose d'aller trouver mon frère, représentant au Roy qu'il estoit nécessaire qu'elle m'y menast; mais le Roy n'y voulut consentir, estimant que je luy servirois d'un grand ostage. Elle donc s'en va sans moy et sans m'en parler; et mon frère, voyant que je n'y estois pas, luy représenta le juste mescontentement qu'il avoit, et les indignitez et mauvais traictemens qu'il avoit receus à la cour, y joingnantceluy de l'injure qu'on m'avoit faicte, m'ayant retenue captive, et de la cruauté que, pour m'ofFenser, on avoit voulu faire à Thorigny, disant qu'il n'escouteroit nulle ouverture de paix que le tort que l'on m'avoit faict ne fust reparé, et qu'il ne me vist satisfaicte et en liberté.
La Royne ma m.ere voyant cette response, revinst, et représenta au Roy ce que luy avoit dist mon frère; qu'il estoit nécessaire, s'il vouloit une paix, qu'elle y retournast, mais que d'y aller sans moy, son voiage seroit encor inutile, et croistroit plustost le mal que de le diminuer ; qu'aussy de m'y mener sans m'avoir premier contentée, que j'y nuirois plustost que d'y servir, et que mesme il seroit à craindre qu'elle eust peine à me ramener, et que je voulusse aller trouver
mon mary ; qu'il falloit m'oster les gardes, et trouver moyen de me faire oublier le traictement qu'on m'avoit faict : ce que le Roy trouve bon, et s'y affectionne aultant qu'elle. Soudain elle m'envoye quérir, me disant qu'elle avoit tant faict qu'elle avoit disposé les choses k la voye d'une paix ; que c'estoit le bien de cet estât; qu'elle sçavoit que mon frère et moy avions tousjours désiré qu'il se peust faire une paix si advantageuse pour mon frère, qu'il auroit occasion de rester content, et hors de la tyrannie du Guast et de tous autres tels malicieux, qui pourroient posséder le Roy; qu'oultre tenant la main à faire un bon accord entre le Roy et mon frère, je la delivrerois d'un mortel ennuy qui la possedoit, se trouvant en tel estât, qu'elle ne pouvoit sans mortelle offense recepvoir la nouvelle de la victoire de l'un ou de l'aultre de ses fils ; qu'elle me prioit que l'injure que j'avois receue ne me fist désirer plustost la vengeance que la paix ; que le Roy en estoit marry ; qu'elle l'en avoit veu plorer ; et qu'il m'en feroit telle satisfaction que j'en resterois contente. Je luy respondis que je ne prefererois jamais mon bien particulier au bien de mes frères et de cet estât, pour le repos et contentement duquel je me voudrois sacrifier ; que je ne souhaittois rien tant qu'une bonne paix, et que j'y voudrois servir de tout mon pouvoir.
Le Roy entre sur cela en son cabinet, qui avec une infinité de belles parolles tasche à me rendre satisfaicte , me conviant à son amitié, voyant que ny mes façons ny mes paroles ne démon stroient aucun ressentiment de l'injure que j'avois receue. Ce que je fnisois plus
pour le raespris de l'offense que pour sa satisfaction ; ayant passé le temps de ma captivité au plaisir de la lecture , où je commençay lors à me plaire ; n'ayant cette obligation à la fortune , mais plustost à la Providence divine, qui des lors commença à me produire un si bon remède poui* le soulagement des ennuys qui m'estoient préparez à l'advenir. Ce qui m'estoit aussi un acheminement h la dévotion, lisant en ce beau livre universel de la nature tant de merveilles de son Créateur, que toute ame bien née, faisant de cette congnoissance une eschelle de laquelle Dieu est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse à l'adoration de cette merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible essence; et faisant un cei'cle parfaict, ne se plaist plus à aultre chose qu'à suivre cette chaisne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui, partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme, principe et fin de toutes choses. Et la tristesse contraire à la joye, qui emporte hors de nous les pensées de nos actions , reveille nostre ame en soy-mesme, qui rassemblant toutes ses forces pour rejetter le mal et chercher le bien, pense et repense sans cesse pour choisir ce souverain bien, auquel pour asseurance elle puisse trouver quelque tranquillité ; qui sont de belles dispositions pour venir à la congnoissance et amour de Dieu. Je receus ces deux biens de la tristesse et de la solitude à ma première captivité, de me plaire à l'estude, et m'addonnei' h la dévotion , biens que je n'eusse jamais goustés entre les vanitez et magnificences de ma prospère fortune.
Le Roy, comme j'aydict, ne voyant en moy nulle apparence de mescontentement, me dit que la Royne ma mère s'en alloit trouver mon frère en Champaigne pour traicter une paix , qu'il me prioit de l'accompalgner, et y apporter tous les bons offices que je pourrois ; et qu'il sçavoit que mon frère avoit plus de créance en moy qu'en tout aultre ; que de ce qui en viendroit de bien il m'en donneroit l'honneur, et m'en resteroit obligé. Je luy promis ce que je voulois faire, car je cognoissois que c'esloit le bien de mon frère et celuy de Testât, qui estoit de m'y employer en sorte qu'il en resteroit content.
La Royne ma mère part , et moy avec elle, pour s'en aller à Sens, la conférence se debvant faire en la maison d'un gentil-homme, à une lieue de là. Le lendemain nous allasmes au lieu de la conférence. Mon frère s'y trouve, accompaigné de quelques-unes de ses trouppes, et des principaux seigneurs et princes catholiques et huguenots de son armée, entre lesquels estoit le duc Casimir, et le colonel Poux, qui luy avoient amené six mille reistres , par le moyen de ceux de la religion qui s'estoient joincts avec mon frère à cause du Roy mon mary. L'on traicta-là, par plusieurs jours, les conditions de la paix, y ayant plusieurs disputes sur les articles , principalement sur ceux qui concernoient ceux de la religion , ausquels on accorda des conditions plus avantageuses qu'on n'avoit envie de leur tenir, comme il parust.bien depuis; le faisant la Royne ma mère seulement- pour avoir la paix , renvoyer les reistres , et retirer mon frère d'avec eux , qui n'avoit moins
d'en\ie de se séparer, pour avoir tousjours esté trescatholique , et ne s'estre servy des huguenots que par nécessité.
En cette paix, il fut donné partage à mon frère selon sa qualité, à quoy mon frère vouloit que je fusse comprise , me faisant lors establir l'assignat de mon dot en terres; et monsieur de Beauvais, qui estoit député pour son party, y insistoit fort pour moy. Mais la Royne ma mère me pria que je ne le permisse, et ([u'elle m'asseuroit que j'aurois du Roy ce que jeluy demanderois; ce qui me fîst les prier de ne m'y faire comprendre, et que j'aimois mieux avoir ce que j'aurois du gré du Roy et de la Royne ma mère , estimant qu'il me seroit plus asseuré. La paix estant conclue, les asseurances prises d'une part et d'aultre , la Royne ma mère se disposant à s'en retourner, je reçeus lettres du Roy mon mary, par lesquelles il me faisoit paroistre qu'il avoit beaucoup de désir de me revoir, me priant, soudain que je verrois la paix faicte, de demander mon congé pour le venir trouver. J'en suppliay la Royne ma mère. Elle me rejette cela et par toutes sortes de persuasions tasche de m'en divertir , me disant que, lors qu'après la saint Barthélémy je ne voulus recepvoir la proposition qu'elle me feist de me séparer de nostre mariage, qu'elle loua lors mon intention parce qu'il s'estoitfaict catholique; mais qu'à cette heure qu'il avoit quitté la religion catholique et qu'il s'estoit faict huguenot, elle ne me pouvoit permettre que j'y allasse. Et voyant que j'insistois tousjours pour avoir mon congé, elle, avec la larme à l'oeil, me dit
que si je ne revenois avec elle, que je la ruinerois : que le Rov croiroit qu'elle me l'auroit faict faire, et qu'elle luy avoit promis de me ramener, et qu'elle feroit que j'y demeurerois jusques h ce que mon frère y fust; qu'il y viendroit bientost , et que soudain après elle me feroit donner mon congé.
Nous nous en retournasmes à Paris trouver le Roy, qui nous receust avec beaucoup de contentement d'avoir la paix ; mais toutesfois aggreant peu les advantageuses conditions des huguenots, se délibérant bien, soudain qu'il auroit mon frère h la cour, de trouver une invention pour rentrer en la guerre contre lesdits huguenots, pour ne les laisser jouir de ce qu'à regret et par force on leur avoit accordé seulement pour en retirer mon frère, lequel demeura un mois ou deux à venir pour donner ordre à renvoyer les reistres, et licencier le reste de son armée. Il arrive après à la cour, avec toute la noblesse catholic{ue qui l'avoit assisté. Le Roy le receust avec tout honneur, monstrant avoir beaucoup de contentement de le revoir ; et fist bonne chère aussi à Bussv, qui y estoit : car le Guastlors estoit mort, ayant esté tué par un jugement de Dieu ', pen-
' « Le lundi dernier octobre (iSjS) veille de la Toussaints, sur les dix heures du soir, le capitaine Gast, gentilhomme dauphinois, favori du Roy, lequel il avoit suivi en Polougue, fust tué dans sa maison à Paris, rue Saint-llonoré, et avec lui son valet de chambre et un sien laquais , par certains hommes armés et masqués qui l'assassinèrent à coups d'espées et de dagues, sans estre congueus ne retenus. 11 dit mourant que c'estoit le baron de Yiteaux, qui estoit à Monsieur, qui Tavoit tué : toutefois cela ne fust point avéré, encores que la présumption en fust graude.... » (Lestoilk, Journal de Henri III.)
daiit qu'il suoit une diette, comme aussy c'estoit un corps gasté de toutes sortes de villanles, qui fust donné h la pourriture qui des long-temps le possedoit, et son ame aux dœmons, à qui il avolt faict hommage par magie et toutes sortes de meschancetez. Ce fusil de haine et de division estant osté du monde , et le Roy n'ayant son esprit bandé qu'à la ruine des huguenots, se voulant servir de mon frère contre eux pour rendre mon frère et eux irréconciliables , et craingnant pour ceste mesme raison que j'allasse trouver le Roy mon mary, nous faisoit à l'un et à l'aultre toutes sortes de caresses et de bonne chère pour nous faire plaire à la cour. Et voyant qu'en ce mesme temps monsieur de Duras estoit arrivé de la part du Roy mon mary pour me venir quérir, et que je le pressois si fort de me laisser aller, qu'il n'y avoit plus lieu de me refuser, il me dict (montrant que c'estoit l'amitié qu'il me portoit, et la congnoissance qu'il avoit de l'ornement que je donnois à la cour, qui faisoit qu'il ne pouvoit permettre que je m'en allasse que le plus tard qu'il pourroit) , qu'il me vouloit conduire jusques à Poicliers, et renvoya monsieur de Duras avec cette asseurance.
Cependant il demeure quelques jours à partir de Paris, retardant à m.e refuser ouvertement mon congé qu'il eust toutes choses prestes pour pouvoir déclarer la guerre, comme il l'avoit desseignée, aux huguenots, et par conséquent au Roy mon mary. Et pour y trouver un prétexte, on faict courir le bruit que les catholiques se plningnent des advantageuses conditions que l'on avoit accordées aux huguenots , à la paix de
Sens. Ce murmure et mescontentement des catholiques passe si avant, qu'ils viennent à se liguer à la cour, par les provinces et par les villes , s'enroollaiis et signans, et faisants grand bruict, tacitement du sçeu du Roy, monstrans vouloir eslire messieurs de Guise. Il ne se parle d'aultre chose à la cour depuis Paris jusques à Blois, où le Roy avoit fait convoquer les Estats; pendant l'ouverture desquels le Roy appella mon frère en son cabinet , avec la Royne ma mère et quelques-uns de messieurs de son conseil. Il lui représente de quelle importance estoit pour son estât et pour son authorité la ligue que les catholiques commençoient, mesmes s'ils venoient à se faire des chefs, et qu'ils esleussent ceux de Guise ; qu'il y alloit du leur plus que de tout aultre (entendant de mon frère et de Iny); que les catholiques avoient raison de se plaindre, et que son debvoir et conscience l'obligeoienthmescontenterplustost les huguenots que les catholiques; qu'il prioit et conjuroit mon frère, comme fils de France et bon catholique qu'il estoit , de le vouloir conseiller et assister en cette affaire, où il y alloit du hazard de sa couronne et de la religion catholique. Adjoustant à cela qu'il luy sembloit que pour couper chemin à cette dangereuse ligue, que luy-mesme s'en debvoil faire le chef, et pour montrer combien il avoit de zèle à sa religion, et les empescher d'eslire d'autre chef, la signer le premier comme chef, et la faire signer à mon frère, et à tous les princes et seigneurs, gouverneurs, et aultres ayant charge en son royaume. Mon frère ne peust lors que luy offrir le service qu'il debvoit à sa majesté, et à
la conservation de la religion catholique. Le Roy ayant pris asseurance de l'assistance de mon frère en cette occasion , qui estoit la principale fin où tendoit l'artifice de cette ligue, soudain faict appeller tous les princes et seigneurs de sa cour , se faict apporter le roolle de ladite ligue, s'y signe le premier comme chef, et y fait signer mon frère et tous les autres qui n'y avoient encor signé.
Le lendemain ils ouvrent les Estats, et ayant pris les advis de messieurs les evesques de Lyon , d'Ambrun et de Vienne, et des autres prélats qui estoient à la cour, qui luy persuadèrent qu'après le serment qu'il avoit faict h son sacre, nul serment qu'il peust faire aux hérétiques ne pouvolt estre vallable, ledict serment de son sacre l'affranchissant de toutes les promesses qu'il avoit peu faire aux huguenots. Ce qu'ayant prononcé à l'ouverture des Estats, et ayant déclaré la guerre aux huguenots, il renvoya Genissac le huguenot , qui depuis peu de jours estoit là de la part du Roy mon mary pour advancer mon partement, avec paroles rudes, pleines de menaces, luy disant qu'il avoit donné sa sœur à un catholique, non à un huguenot, que si le Rov mon mary avoit envie de m'avoir, qu'il se fist catholique.
Toutes sortes de préparatifs à la guerre se font, et ne se parle à la cour que de guerre; et pour rendre mon frère plus irréconciliable avec les huguenots, le Roy le faict chef d'une de ses armées. Genissac m'estant venu dire le rude congé que le Roy luy avoit donné, je m'en vais droict au cabinet de la Royne ma
raere, où le Roy estoit, pour me plaindre de ce qu il m'avoit juscjues alors abusée, m ayant tousjours empeschée d'aller trouver le Roy mon raary, et ayant feinct de partir de Paris pour me conduire à Poictiers pour faire un effect si contraire. Je luy representay que je ne m'estois pas mariée pour plaisir ny de ma volonté ; que ç'avoit esté de la volonté et auctorité du roy Charles mon frère, de la Royiie ma raere, et de luy; que puis qu'ils me l'avoient donné, qu'ils ne me pouvoient point empescher de courre sa fortune; que j'v voulois aller; que s'ils ne me le permettoient , je me desroberois , et y irois de quelque façon que ce fust au hazard de ma vie. Le Roy me respondit : « Il n'est plus temps , ma sœur, de m'importuner de ce congé. J'advoue ce que vous dites , que j'ay retardé exprès pour vous le refuser du tout ; car depuis que le roy de Navarre s'est refaict huguenot, je n'ay jamais trouvé bon que vous y allassiez. Ce que nous en faisons la Rovne ma mère etrooy c'est pour vostre bien. Je veux faire la guerre au huguenots, et exterminer cette misérable religion qui nous afaict tant de mal; et que vous, qui estes catholique, et qui estes ma soeur, fussiez entre leurs mains comme ostage de moy, il n'y a point d'apparence. Et qui sçaitsi, pour me faire une indignité irréparable, ils voudroienfc se venger sur vostre vie du mal que je leur feray ? Non, non, vous n'y irez point ; et si vous taschez à vous desrober, comme vous dites, faictes estât que vous aurez et raoy et la Royne ma mère pour cruels ennemys, et que nous vous ferons ressentir nostre inimitié autant que nous en avons de pou-
voir, en quoi vous empirerez la condition de vostre marv pluslost que de l'amender. »
Je me rctiray avec beaucoup de desplaisir de cette cruelle sentence, et prenant advis des principaux de la cour, de mes amys et amies, ils me représentent qu'il me seroit mal- séant de demeurer en une cour si ennemie du Roy mon mary, et d'où l'on luy faisoit si ouvertement la guerre ; et qu'ils me conseilloient, pendant que cette guerre dureroit, de me tenir hors de la cour, mesme qu'il me seroit plus honnorable de trouver, s'il estoit possible, quelque prétexte pour sortir du royaume, ou sous couleur de pèlerinage, ou pour visiter quelqu'une de mes parentes. Madame la princesse de La Pioche-sm'-Yon " estoit de ceux que j'avois assemblez pour prendre leur advis, qui estoit sur son partement pour aller aux eaux de Spa. Mon frère aussi y estoit présent, qui avoit amené avec luy Mondoucet, qui avoit esté agent du Roy en Flandre , et en estant depuis peu revenu, avoit représenté au Roy combien les Flamans souffroient à regret l'usurpation que l'Espagnol faisoit sur le roy de France de la domination et souveraineté de Flandre, que plusieurs seigneurs et communautez des villes l'avoient chargé de luy faire entendre combien ils avoient le cœur françois, et que tous luy tendoient les bras. Mondoucet voyant que le
' Philippe de Montespedon , veuve de Charles de Bourbon, prince de La Roche-sur-Yon , duc de Beaiipréau. Elle avait épousé en premières noces Roné de Mohtejcan , maréchal de France. Elle était mère du marquis de Bcanprëau dont il est parlé ci-dessus, page 5. Morte le i:> avril 1078.
Roy mesprisoit cet advis, n'ayant rien en la teste que les hui^iienots, à qui il vouloit faire ressentir le desplaisir qu'ils luy avoient falot d'avoir assisté mon frère, ne luy en parle pins, et s'adresse à mon frère, qui , du vray naturel de Pyrrus, n'ayraoit qu'à entreprendre choses grandes et hazardeuses , estant plus né h conquérir qu'à conserver; lequel embrasse soudain cette entreprise, qui luy plaist d'autant plus qu'il voit qu'il ne faictrien d'injuste, voulant seulement r'acquerir h la France ce qui luy estoit usurpé par l'Espaignol '.Mondoucet pour cette cause s'estoit mis au service de mon frère, qui le renvoyoit en Flandre soubs couleur d'accompaigner madame la princesse de La Roche-sur- Yon aux eaux de Spa; lequel voyant que chacun cherchoit quelque prétexte apparent pour me pouvoir tirer hors de France durant cette guerre (cjui disoit en Savoye , qui disoit en Lorraine, qui. à saint Claude, qui à Nostre-Dame de Lorette), dit tous bas à mon frère : « Monsieur, si la royne de Navarre pouvoit feindre avoir quelque mal, à quoy les eaux de Spa, où va madame la princesse de La Roche-sur-Yon, peussent servir, cela viendroit bien à propos pour vostre entreprise de Flandre, où elle pourroit frapper un grand coup. >> Mon frère le trouva fort bon, et fust fort aise de cette ouverture, et s'escria soudain : «0 Royne, ne cherchez plus, il faut que vous alliez aux eaux de Spa, où va madame la princesse de La Roche-sur-Yon. Je vous ay veu autrefois
' C'était lancienne souveraineté de France sur la Flandre et l'Artois, à laquelle il avait été renoncé par les traités de Madrid cl de Cambrai
une ei esipele au bras ; il faut que vous disiez que lors les médecins vous l'avoient ordonné , mais que la saison n'y estoit pas si propre; qu'à cette heure c'est leur saison, que vous suppliez le Roy vous permettre d'y aller. »
Mon frère ne s'ouvrist pas davantage devant cette compagnie pourquoy il le desiroit, à cause que monsieur le cardinal de Bourbon y estoit, qui tenoit pour le Guisart et l'Espaignol; mais moy, je l'entendis soudain, me doublant bien que c'estoit pour l'entreprise de Flandres, de quoy Mondoucet nous a voit parlé à tous deux. Toute la compagnie fust de cet advis, et madame la princesse de La Roche-su r-Yon, qui y debvoit aller, et qui m'aimoit fort ' , en receutfort grand plaisir, et me promit de m'y accompagner, et de se trouver avec moy quand j'en parlerois à la Royne ma mère pour luy faire trouver bon.
Le lendemain je trouvay la Royne seule, et luy re-
■ Faut-il voir une preuve de cette affection dans la leçon très-sage, mais ti'ès-rude qu'elle adressa, en mourant, à Marguerite? « Deux jours devant qu'elle mourust, dit Lestoile, la roine de Navarre, qui l'aimoit fort, la fust voir, à laquelle elle dit ces mots : « Madame, vous voyés ici un bel exemple en moi que Dieu vous propose. Il faut mourir, madame, et laisser ce monde ici, songés-y. Il passe et nous fait passer à ce grand juge, devant le throsne judicial duquel il faut tous coniparoistre, et grands et petits, rois et roines. Retirés-vous , madame, je vous prie; car il me faut prier et songer à mon Dieu, et vous ne me faites que ramentevoir le monde, quand je vous regarde. » Cela disoit-elle, ajoute Lestoile, pour ce que la roine de Navarre estoit, comme de coustume, diaprée et fardée, ce qu'on appelle à la cour bien accoustrée à son avantage. » (Jour/ml de Henri III , avril 1578.)
presentay le mal et desplaisir que ce m'estoit de voir le Roy mon mary en guerre contre le Roy, et de me voir esloingnée de luy ; que, pendant que cette guerre dureroit, il ne m'estoit lionnorable ny bien séant de demeurer à la cour; que, si j'y demeurois, je ne pourrois éviter de ces deux malheurs l'un, ou que le Roy mon mary penseroit que j'y fusse pour mon plaisir, et que je ne luy servirois pas comme je debvois; ou que le Roy prendroit soubçon de moy , et croyroit que j'advei tirois tousjours le Roy mon mary; que l'un et l'aultre me produiroient beaucoup de mal; que je la suppliois de trouver bon que je m'esloingnasse de la cour pour l'esviter; qu'il y avoit quelque temps que les médecins m'avoient ordonné les eaux de Spa pour l'eresipele que j'avois au bras, à quoy depuis si long-temps j'estois subjecte; que la saison à cette heure y estant propre, il me sembloit que si elle le trouvoit bon , que ce voyage estoit bien à propos pour m'esloingner en cette saison , non seulement de la cour, mais de France, pour faire congnoistre au Roy mon mary que ne pouvant estre avec luy, pour la desfiance du Roy, je ne voulois point estre aulieuoùonluy faisoitla guerre; que j'esperois qu'elle, par sa prudence, disposeroit les choses avec le temps de telle façon, que le Roy mon mary obtiendroit une paix du Roy, et rentreroit en sa bonne grâce; que j'attendrois cette heureuse nouvelle pour lors venir prendre congé d'eux pour m'en aller trouver le Roy mon mary; et qu'en ce voiagede Spa, madame la princesse de La Roche-sur- Yon , qui estoit là présente, me faisoit cet honneur de m'accompaigner. Elle approuva
cette condition , et me dit qu'elle esloit fort aise que j'eusse pris cet advis; que le mauvais conseil que ces evesques avoient donné au Roy de ne tenir ses promesses, et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contracté pour luy, luy avoit, pour plusieurs considérations, apporté beaucoup de desplaisir; mesme voyant que cet impétueux torrent entrainoit avec soy et ruinoit les plus capables et meilleurs serviteurs que le Roy enst en son conseil (car le Roy en esloingna quatre ou cinq des plus apparens et plus entiers) ; mais qu'entre tout cela , ce qui luy travailloit le plus l'esprit , estoit de voir ce que je luy representois , que je ne pouvois éviter, demeurant à !a cour, l'un de ces deux malheurs : ou que le Roy mon mary ne l'auroit agréable et s'en prendroit à moy, ou que le Roy entreroit en desfiance de moy, pensant que j'advertirois le Roy mon mary; qu'elle persuaderoit au Roy de trouver bon ce voyage, ce qu'elle fit. Et le Roy m'en parla sans monstrer d'en estre en colère, estant assez content de m'avoir peu empescher d'aller trouver le Roy mon mary, qu'il hayoit lors plus qu'aucune chose du monde; et commande que l'on despeschast un courrier à dom Jean d'Autriche, qui commandoitpour le roy d'Espaigne en Flandres, pour le prier de me bailler les passeports nécessaires pour passer librement au païs de son authorité, pour ce qu'il falloit bien avant passer dans la Flandres pour aller aux eaux de Spa, qui sont aux terres de l'evesché de Liège.
Cela résolu, nous nous separasmes tous à peu de jours de là, lesquels mon frère employa à ra'iiistruire
des offices qu'il desiroit de moy pour son entreprise de Flandres; le Roy et la Royne ma mère s'en allans à Poictiers, pour estre plus près de l'armée de monsieur de Mayenne qui assiegeolt Brouage ', et qui de là debvoit passer en Gascongne pour faire la guerre au Roy mon mary. Mon frère s'en alloit avec l'aultre armée, de quoy il estoit chef, assiéger Issoire et les aultres yilles qu'il prinsl en ce temps-là; moy en Flandres, accompagnée de madame la princesse de La Roche-sur- Yon , de madame de Tournon ' ma dame d'honneur, de madame de Mouy de Picardie, de madame la castellane de Milan, de madamoiselîe d'Atrie'^, de madamoiselle de Tournon ^, et de sept ou huict aultres filles; et d'hommes, de monsieur le cardinal de Lenoncourt*', de monsieur l'evesque de Langres', de
' Ville de la Saintonge, près de La Rochelle. Cette place fut rendue le 20 août 1077 au duc de Mayenne, après un siège de près de cinq mois.
' Claudine de La Tour-Turenne , femme de Just II , seigneur de Tournon , comte de Roussillon.
^ Catherine de Susannes, comtesse de Cerny, femme de Charles, marquis de Mouy, nommé ci-dessous.
* Anne d'Aquaviva, dite d'Aragon, fille de Jean-François, duc d'Atri , au loyaume de INaples, depuis mariée au comte de Châteauvilain. (Castelnau, t. I, p. 027.)
* Hélène de Tournon, fille de Just II, seigneur de Tournon, et de Claudine de la Tour-Turenne.
* Philippe de Lenoncourt, qu'on appelait à Rome le beau chevalier français , évêque d'Auxerre en i56o, et cardinal seulement en i586.
" Charles d'Escars, connu par son éloquence et par les discours qu'il prononça devant les ambassadeurs polonais à Metz , et devant le roi Henri III, à son retour de Pologne.
monsieur de Mouy, seigneur de Picardie ', maintenant beau-pere d'un frère de la royne Louise, nommé le comte de Chaligny ', de mon premier maistre d'hostel, de mes premiers escuyers , et aultres gentilshommes de ma maison. Cette compaignie pleust tant aux estrangers qui la virent, et la trouvèrent si leste, qu'ils en eurent la France en beaucoup plus d'admiration.
J'allois en une lictiere faite à pilliers doublez de velours incarnadin d'Espaigne, en broderie d'or et de soye nuée , à devise ; cette litière toute vitrée , et les vitres toutes faictes à devise, y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien, sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la litière de miadame de La Roche- sui^-Yon, et de celle de madame de Tournon ma dame d'honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante , et de six carrosses ou chariots, où alloit le reste des dames et filles d'elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient commandement du Roy de rate recepvoir selon que j'avois cet honneur de luy estre , qui , en passant , me firent tout l'honneur que j'eusse peu désirer.
Estant arrivée au Castelet, qui est un fort à trois lieues de la frontière de Cambresys, l'evesque de Cam-
' Charles, marquis de Mouy, chevalier des ordres du Roi, châtelain héréditaire de Beauvais.
' Henri de Lorraine , comte de Chaligny, petit-fils d'Antoine , duc de Lorraine, et frère de Louise de Lorraine, femme de Henri III.
brav, qui estoit lors terre de l'Eglise et pays souverain, qui ne recognoissoit le roy d'Espaigne que pour protecteur, m'envoya un gentil-homme pour sçavoir l'heure à laquelle je partirois, pour venir au devant de moy jusques h l'entrée de ses terres, où je le trouvay très-bien accompagné, mais de gens qui avoient les habits et l'apparence de vrais Flamands, comme ils sont fort grossiers en ce quartier-là. L'evesque estoit de la maison de Barlemont, une des principales de Flandres, mais qui avoit le coeur espaignol , comme ils ont monstre, ayants esté ceux qui ont le plus assisté dom Jean. Il ne laissa de me recepvoir avec beaucoup d'honneur, et non moins de cérémonies espagnoles. Je trouvay cette ville de Cambray, bien qu'elle ne soit bastie de si bonne estoffe, que les nostres de France, beaucoup plus agréable, pour y estre les rues et places beaucoup mieux proportionnées, et disposées comme elles sont , et les églises très-grandes et belles , ornement commun à toutes les villes de Flandres. Ce que je recognus en ceste ville d'estime et de remarque, fust la citadelle, des plus belles et des mieux achevées de la chrestienté; ce que depuis elle fit bien esprouver aux Espagnols, estant soubs l'obéissance de mon frère. Un honneste homme, nommé monsieur d'Ainsi S fils du comte de Frezin, en estoit lors gouverneur, lequel en grâce, en apparence, et en toutes belles parties requises à un parfaict cavalier, n'en debvoit rien à nos plus parfaits courtisans, ne participant
' Baudouin de Gavrc, sieur d'Inchy {Histoire de Cambray , t 1 . p. i8i.)
nullement de ceste naturelle rusticité qui semble estre propre aux Flamans. L'evesque nous fist festin, et nous donna après soupper le plaisir du ba! , où il fist Tenir toutes les dames de la ville ; auquel ne se trouvant, et s'estant retiré soudain après soupper, pour estre, comme j'ay dict, d'humeur cerimonieuse espagnole, monsieur d'Ainsi estant le plus appaient de sa trouppe, il le laissa pour m'entretenir durant le bal, et pour après me mener à la collation de confitures, imprudemment, ce me semble, veu qu'il avoit la charge de la citadelle. J'en parle trop sçavanle à mes despens, pour avoir plus appris que je n'en desirerois comme il se faut comporter à la garde d'une place forte '.
La souvenance de mon frère ne me partant jamais de l'esprit, pour n'affectionner rien tant que luy, je me ressouvins lors des instructions qu'il m'avoit données, et voyant la belle occasion qui m'estoit offerte pour luy faire un bon service en son entreprise de Flandres , cette ville de Cambray et cette citadelle en estans comme la clef, je ne la laissay perdre, et employay tout ce (jue Dieu m'avoit doinié d'esprit à rendre monsieur d'Ainsi affectionné à la France, et particulièrement à mon frère. Dieu permit qu'il me réussit si bien que, se plaisant en mon discours, il
' Cette observation est d'une rare modestie. Marguerite savait à merveille comme il se faut comporter pour garder une place forte et même pour la prendre. La manière dont elle s'em])ara du château d'Usson, et dont elle s'y maintint pendant dix-neuf ans, fait beaucoup d'iionneur à son habileté. (Voyez Brantôme, Daines illustres, éloge de Marguerite.)
délibéra de me voir le plus longtemps qu'il pourroit, et de m'accompagner tant que je serois en Flandres; et pour cet etFect demanda congé à son maistre de venir avec moy jusques à Namur, où dom Jean d'Aus triche m'attendoit , disant qu'il desiroit de voir les triomphes de cette réception. Ce Flament espagnoiisé , fust neantmoins si mal advisé de le luy permettre. Pendant ce voyage, qui dura dix ou douze jours, il me parla le plus souvent qu'il pouvoit, monstrant ouvertement qu'il avoit le cœur tout François, et qu'il ne respiroit que l'heur d'avoir un si brave prince que mon frère pour maistre et seigneur, mesprisant la subjection et domination de son evesque, qui, bien qu'il fust son souverain, n'estoitque gentil-homme comme luy, mais beaucoup son inférieur aux qualitez et grâces de l'esprit et du corps.
Partant de Cambray, j'allay coucher à Valenciennes, terre de Flandres, où monsieur le comte de I.alain ', monsieur de Montigny ^ son frère, et plusieurs aultres seigneurs et gentils-hommes j usques au nombre de deux ou trois cens vindrent au devant de moy pour me recepvoir au sortir des terres de Cambresys , jusques où l'evesque de Cambray m'avoit conduicte. Estant arrivée à Valenciennes, ville qui cède en force à Cambray, et non en l'ornement des belles places et belles églises, où les fontaines et les horloges, avec industrie propre
' Philippe, comte de Lalaiu, baron d'Escornaix, graad-bailli de Hainaut.
' Emmanuel de Lalain, baron de Montigny, chevalier de ia Toison d'Or, marié à Anne de Crov, marc|uise de Reulv et de Chièvres.
aux Allemands , ne donnoient peu de merveille à nos François , ne leur estant commun de voir des horloges représenter une agréable musique de voix, avec aultant de sortes de personnages que le petit chasteau que l'on alloit voir pour chose rare au faulxbourg Sainct-Germain. Monsieur le comte de Lalain, ceste ville estant de son gouvernement, fist festin aux seigneurs et gentils-hommes de ma trouppe, remettant à Mons à traicter les dames, où sa femme, sa belle-soeiu' madame d'Aurec ', et toutes les plus apparentes et galantes dames de ce pays-là m'attendoient pour m.e recepvoir, où le comte et toute sa trouppe me conduisit le lendemain. Il se disoit estre parent du Roy mon mary, et estoit personne de grande authorité et de grands moyens, auquel la domination de l'Espaignol avoit tousjours esté odieuse, en estant tres-ofFensé depuis la mort du comte d'Egmont ' , qui luy estoit proche parent. Et bien qu'il eust maintenu son gouvernement sans estre entré en la ligue du prince d'Orange ny des huguenots, estant seigneur tres-catholique, il n'avoit neantmoins jamais voulu voir dom Jean, ny permettre que luy ny aulcun de la part de l'Espagnol entrast en son gouvernement; dom Jean ne l'ayant osé forcer de faire au contraire, craignant, s'il l'attaquoit, de faire joindre la ligue des catholiques de Flandre , que l'on nomme la ligue des Estats , à celle du prince d'Orange et des huguenots ,
' Diane de Dompmartin , marquise d'Havrec ou d'Havre. ' Lamoral, comte d'Eginond, prince de Gavre, exécuté à Bruxelles le 4 juin i568.
prévoyant bien que cela luy donneroit aultant de peine, comme depuis ceux qui ont esté pour le roy d'Espaigne l'ont esprouvé.
Le comte de Lalain estant tel, ne pouvoit assez faire de démonstration de l'aise qu'il avoit de me voir là; et quand son prince naturel y eut este, il ne l'eust peu recepvoir avec plus d'honnem^ et de démonstration de bien veuillance et d'affection. Arrivant à Mons à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, je Irouvay à la cour la comtesse de Lalain ' , sa femme , avec bien quatre vingts ou cent dames du pais ou de la ville, de qui je fus receue, non comme princesse estrangere, mais comme si j'eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant d'estre privées, familières et joyeuses. La comtesse de Lalain tenant de ce naturel , mais ayant d'avantage un esprit grand et eslevé , de quoy elle ne ressembloit moins à vostre cousine que du visage et de la façon , cela me donna soudain asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié estrolcte avec elle, ce qui pourroit apporter de l'utilité à l'avancement du dessein de mon frère , cette honneste femme possédant du tout son mary. Passant cette journée à entretenir toutes ces dames, je me rends principalement familière de la comtesse de Lalain, et le jour mesme nous contractons une estrolcte amitié.
L'heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal , que le comte de Lalain continua tant que je
' Marguerite de Ligne , femme de Pliilippe, comte de Lalain.
fus à Mons; qui fut plus que je ne pensois, estimant debvoir partir des le lendemain. Mais cette honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ny h elie, qui encore à toute force me laissèrent partir au bout de huict jours. Vivant avec telle privauté avec elle , elle demeura à mon coucher fort tard, et y eust demeuré davantage, mais elle faisoit chose peu commune à personnes de telle qualité, qui toutesfois tesmoingne une nature accompagnée d'une grande bonté. Elle nourrissoit son petit fils de son lait; de sorte qu'estant le lendemain au festin, assise tout auprès de moy à la table, qui est le lieu oii ceux de ce païs-là se communiquent avec plus de franchise, n'ayant l'esprit bandé qu'à mon but, qui n'estoit que d'advancer le dessein de mon frère, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec une robille à l'espagnole de toille d'or noire, avec des bandes de broderie de canetilie d'or et d'argent, et un pourpoint de toille d'argent blanche en broderie d'or, avec des gros boutons de diamant (habit approprié à l'office de nourrice), l'on luy apporta à la table son petit fils , emmaillotté aussi richement qu'estoit vestue la nourrice , pour luy donner à taicter. Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se desboutonne, baillant son tetin à son petit, ce qui eust esté tenu à incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naïfveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées.
qu'elle en receust autant de louanges que la compagnie de plaisir.
Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, qui estoit grande et belle, où estants assises l'une auprès de l'aultre , je luy dis : qu'encore que le contentement que je recepvois lors en cette compagnie se peust mettre au nombre de ceux qui m'en avoient plus faict ressentir, que je souhaittois presque ne l'avoir point receu , pour le desplaisir que je recepvrois partant d'avec elle, et voyant que la fortune nous tiendroit pour jamais privez du plaisir de nous voir ensemble; que je tenois pour un des malheurs de ma vie, que le ciel ne nous eust faict naistre elle et moy d'une mesme patrie : ce que je disois pour la faire entrer aux discours qui pouvoient servir au dessein de mon frère. Elle me respondit : « Ce païs a esté aultresfois de France, et à cette cause, l'on y plaide encor en françois, et cette affection naturelle n'est pas encore sortie du cœur de la pluspart de nous. Pour moy, je n'ay plus aultre chose en l'ame, depuis avoir eu cet honneur de vous voir. Ce païs a esté aultresfois tres-affectionné à la maison d'Austriche; mais cette affection nous a esté arrachée en la mort du comte d'Egmont , de monsieur de Ilorne ' , de monsieur de Montigny % et des aultres seigneurs qui furent lors desfaicts, qui estoient noz proches parens, et apparteiians à la pluspart de la noblesse de ce pays. Nous n'avons rien de plus odieux que la domination
' Philippe de JMoiitmorcncy, comte de Hoi-ncs, mort en ij66. ' Florisde Montmorency, baron de Montigny, mort en iSjo
de ces Espaignols, et ne souhaitions rien tant que de nous délivrer de leur tyrannie; et ne sçaurions toutesfois comme y procéder, pour ce que ce pais est divisé à cause des différentes religions. Que si nous estions tous biens unis, nous aurions bientost jette l'Espagnol dehors ; mais cette division nous rend trop foibles. Que pleust à Dieu qu'il prist envie au roy de France , vostre frère , de r'acquerir ce païs , qui est sien d'ancienneté! Nous luy tendrions tous les bras. )> Elle ne me disoit cecy à l'improviste , mais premeditement, pour trouver par mon moyen, du costé de la France, quelque remède à leurs maulx. Moy, me voyant le chemin ouvert à ce que je desirois, je luy respondis : « Le roy de France mon frère n'est d'humeur pour entreprendre des guerres estrangeres, mesmes ayant en son royaume le party des huguenots, qui est si fort , que cela Tempeschera tousjours de rien entreprendi'C dehors; mais mon frère, monsieur d'Alençon , qui ne doibt rien en valeur, prudence et bonté , aux roys mes père et frères , entendroit bien à cette entreprise, et n'auroit moins de moiens que le roy de France mon frère de vous y secourir. Il est nourry aux ai^mes, et estimé un des meilleurs cappitaines de nostre temps; estant mesme à cette heure commandant l'année du Roy contre les huguenots, avec laquelle il a pris, depuis que je suis partie, sur eux, une tres-forte ville nommée Issoire ', et quelques aultres. Vous ne sçauriez appeller prince de qui le
' Prise le meixrecli lajuin \5']'].{\-.^ST0M.i , Joitrnal de Henri III.)
secours vous soit plus utile, pour vous estre si voisin, et avoir un si grand royaume que celuy de France à sa dévotion; duquel il peut tirer hommes et moyens, et toutes commoditez nécessaires à cette guerre. Et, s'il recepvoit ce bon oflice de monsieur le comte vostre mary, vous vous pouvez asseurer qu'il auroit telle part à sa fortune qu'il voudroit : mon frère estant d'un naturel doux, non ingrat, qui ne se plaist qu'à recognoistre un service ou un bon office reçeu. Il lionnore et chérit les gens d'honneur et de valeur : aussi est-il suivy de tout ce qui est de meilleur en France. Je croys que Ton traictera bientost d'une paix en France avec les huguenots, et qu'à mon retom- en France je la pourray trouve*' faicte; si monsieur le comte vostre mary est en cecy de mesme opinion que TOUS et de mesme volonté, qu'il advise s'il veult que j'y dispose mon frère , et je m'asseure que ce païs , et vostre maison en particulier, en recepvra toute félicité. Que si mon frère s'establissoit par vostre moien icy, vous pourriez croire que vous m'y reverriez souvent, estant nostre amitié telle qu'il n'y en eust jamais, de frère à sœur, si parfaicte. » Elle reçoit avec beaucoup de contentement cette ouverture, et me dit qu'elle ne m'avoit pas parlé de cette façon à l'adventure; mais, voyant l'honneur que je luy faisois de Taimer, elle avoit bien résolu de ne me laisser partir de là qu elle ne me descouvrist Testât auquel ils estoient, et qu'ilz ne me requissent de leur apporter du costé de France quelque remède, pour les affranchir de la crainte où ilz vivoient, de se voir en une perpe-
tuelle guerre , ou reduicts sous la tyrannie espagnolle ; me priant que je trouvasse bon qu'elle descouvrlst à son mary tous les propos que nous avions eus, et qu'ilz m'en peussent parler le lendemain tous deux ensemble, ce que je trouvay très -bon. Nous passasmes cette apres-disnée en tels discours, et en tous aultres que je pensois servir à ce dessein; à quoy je voiois quelle prenoit un fort grand plaisir.
Le bal estant finy, nous allasmes ouyr vespres aux chanoinesses, en leur église appelée Sainte-Vaudrud, qui est un ordre de filles de bonne maison , de quoy nous n'avons point en France. Ce sont toutes damoiselles, que l'on y met petites , pour faire profiter leur mariage jusques à ce qu'elles soient en aage de se marier. Elles ne logent pas en dortoirs, mais en maisons séparées, toutesfois toutes dans un enclos, comme les chanoines; et en chaque maison il y en a trois ou quatre, cinq ou six jeunes avec une vieille, desquelles vieilles il y en a quelque nombre qui ne se marient point, ny aussy l'abbesse. Elles portent seulement Fhabit de religion le matin, au service de l'église, et l'apresdisnée à vespres; et soudain que le service est faict, elles quictent l'habit, et s'habillent comme les aultres filles à marier, allants par les festins et par les bals librement comme les aultres : de sorte qu'elles s'habillent quatre fois le jour. Elles se trouvèrent tous les jours au festin et au bal, et y dansèrent d'ordinaire.
Il tardoit à la comtesse de Lalain que le soir ne fust venu, pour faire entendre à son mary le bon commencement qu'elle avoit donné à leurs afFaires. Ce
qu'ayant faict la nuict suivante, le lendemain elle m'amène son mary, qui , me faisant un grand discoui^s des justes occasions qu'il avoit de désirer de s'affranchir de la tyrannie de l'Espaignol (en quoy il ne pensoit point entreprendre contre son prince naturel , sçachant que la souveraineté de Flandre appartenoit au roy de France), me représente les moiens qu'il avoit d'establir mon frère en Flandre, ayant tout le Haynault à sa dévotion, qui s'estendoit jusques bien près de Bruxelles. Il n'estoit en peine que du Cambresis, qui estoit entre la Flandre et le Haynault, me disoit qu'il seroit bon de gaigner monsieur d'Inchy, qui estoit encore là avec moy. Je ne luy voulus descouvrir la parole que j'en avois; mais luy dis que je le priois luy-mesme de s'y emploier, ce qu'il pourroit mieux faire que moy, estant son voisin et amyj et lui ayant asseuré de Testât qu'il pouvoit faire de l'amitié et bienvueillance de mon frère, à la fortune duquel il participeroit aultant de grandeur et d'auctorité, que meritoit un si grand et si signalé service reçeu de personne de sa qualité, nous resolusmes qu'à mon retour je m'arresterois chez moy, à La Fere, où mon frère viendroit, et que là monsieur de Montigny, frère du comte de Lalain, viendroit traicter avec mon frère de cette affaire.
Pendant que je fus là, je le confirmay et fortifiay tousjours en cette volonté, à quoy sa femme apportoit non moins d'affection que moy. Et le jour venu qu'il me falloit partir de cette belle compagnie de Mons, ce nefust sans réciproque regret, et de toutes
ces dames llarr.andes et de moy , et sur tout de la comtesse de Lalain, pour l'amitié très-grande qu'elle m'avoit vouée; et me fit promettre qu'à mon retour je passerols par là. Je luy donnay un carquan de pierreries , et à son mary , un cordon et enseigne de pierreries, qui furent estimez de grande valeur, mais beaucoup chéris d'eux, pour partir de la main d'une personne qu'ilz aimoient comme moy. Toutes les dames demeurèrent là, fors madame de Havrech, qui vint à Namur, où j'allois coucher ce jour-là, où son mary et son beau-frere, monsieur le duc d'Arscot', estoient : y ayants tousjours demeuré depuis la paix entre le roy d'Espaigne et les estais de Flandre; car bien qu'ilz feussent du party des estais, estant le duc d'Arscot un vieil courtisan, des plus galands qui fussent de la cour du roy Philippe, du temps qu'il estoit en Flandre et en Angleterre, se plaisoit tousjours à la cour auprès des grands.
Le comte de Lalain, avec toute la noblesse, me conduisit le plus avant qu'il peust, bien deux lieues hors de son gouvernement, et jusques à tant que l'on vit paroistre la trouppe de dom Juan. Lors il print congé de moy, pour ce, comme j'ay dit, qu'ilz ne se voyoient point. Monsieur d'Inchy seulement vinst avec moy, pour estre son maistre, l'evesque de Cambray, du pai"ty d'Espaigne. Cette belle et grande troupe s'en estant retournée , ayant faict peu de chemin , je trouvay dom Juan d'Austriche accompagné de force estaffiers, mais
' Philippe III, sire de Croy, duc d'Arschot , prince de Chimay, etc., né en i526, et mort en i5g5.
seulement de vingt ou trente chevaulx , ayant avec luy de seigneurs : le duc d'Arscot, monsieur d'Havrech ', le marquis de Varembon ', et le jeune Balancon ^, gouverneur pour le roy d'Espagne du comté de Bourgongne, qui, galands ethonnestes hommes, estoient venus en poste pom' se trouver là à mon passage. Des domestiques de dom Juan, n'y en avoit de nom ny d'apparence qu'un Ludovic de Gonzague, qui se disoit parent du duc de Mantoue ^. Le reste estoit de petites gens de mauvaise mine, n'y ayant nulle noblesse de Flandre. Il mit pied à terre pour me saluer dans ma littiere, qui estoit relevée et toute ouverte : je le saluay à la françoise, luy, le duc d'Arscot, et monsieur d'Havrech. Apres quelques honnestes paroles , il remonta à cheval, parlant tousjours à moy jusques à la ville, où nous ne peusmes arriver qu'il ne feust soir, pour ne m'avoir les dames de Mons permis de partir que le plus tard qu'elles peurent; mesmes m'ayants amusée dans ma littiere plus d'une heure à la considérer, prenants un extrême plaisir à se faire donner l'intelligence des devises. L'ordre toutesfois fust si beau à Namur (comme les Espagnols sont excellens en cela), et la ville si esclairée, que les fenestres et boutiques estans pleines de lumières, l'on voioit luire un nouveau jour.
■ Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havrech, fils de Philippe II, sire de Croy, duc d'Arschot.
' Marc de Rye , marquis de Varembon , qui fut plus tard chevalier de la Toison d'Or et gouverneur général d'Artois.
' Philibert de Rye, comte de Yaraix, baron de Ralançon.
* C'est peut-èti'C Ludovic de Gonzague. surnommé le Rodomont, seigneur de Sabionctta.
Ce soir dom Juan fist servir et moy et mes gens dans les logis et les chambres , estimant qu'après une longue journée il n'estoit raisonnable de nous incommoder d'aller à un festin . La maison où il me logea estoit accommodée pour me recepvoir j où l'on avoit trouvé raoien d'y faire une belle et grande salle, et un appartement pour moy de chambres et de cabinets, le tout tendu des plus beaux , riches et superbes meubles que je pense jamais avoir veu : estants toutes les tapisseries de velours ou de satin, avec des grosses colomnes faictes de toiles d'argent, couvertes de broderies de gros cordons et de godrons de broderies d'or, relevez de la plus riche et belle façon qui se peut voir ; et, au milieu de ces colomnes, de grands personnages habillez à l'antique, et faicts de la mesme broderie. Monsieur le cardinal de Lenoncourt, qui avoit l'esprit curieux et délicat, s'estant rendu familier du duc d'Arscot, vieil courtisan, comme j'aydict, d'humeur gallante et belle, tout l'honneur certes de la trouppe de dom Juan , considérant, un jour que nous fusmes là, ces magnificences et superbes meubles, luy dict : (( Ces meubles me semblent plustost d'un grand roy, que d'un jeune prince à marier tel qu'est le seigneur dom Juan. » Le duc d'Arscot luy respondit : « Ils ont esté faicts aussi de fortune, non de prevoiance ny d'abondance , les estoffes luy en ayant esté envoiées par un bascha du grand seigneur, duquel, en la notable victoire qu'il eust contre le Turc ', il avoit eu pour prisonniers les enfans; et le seigneur
■ Allusion a la célèbre bataille de Lépantc, livrée en iSji.
dom Juan luy ayant faict courtoisie de les luy renvoier sans rançon , le bascha , pour revenge , luy fist présent d'un grand nombre d'estolFes de soye, d'or, et d'argent, qui luy arrivant, estant à Milan, où l'on approprie mieux telle chose, il en fist faire les tapisseries que vous voyez ; et pour la souvenance de la glorieuse façon de quoy il les avoit acquises, il fist faire le lict et la tente de la chambre de la Royne en broderie des batailles navalles, representans la glorieuse victoire de la bataille qu il avoit gaignée sur les Turcs. »
Le matin estant venu, dom Juan nous fist ouyr une messe à la façon d'Espaigne, avec musicque, violons et cornets; et allans de là au festin de la grande salle, nous disnasmes luy et moy seuls en une table : la table du festin où estoient les dames et seigneurs esloingnée trois pas de la nostre, où madame de Havrech faisoit Ihonneur de la maison pour dom Juan; luy se faisant donner à boire, à genoux, par Ludovic de Gonzague. Les tables levées , le bal commença , qui dura toute l'apres-dinée. Le soir se passe de cette façon, dom Juan parlant tousjours à moy, et me disant souvent qu'il voioit en moy la ressemblance de la Royne sa signora ', qui estoit la feue Royne ma soeur, qu'il avoit beaucoup honnorëe,me tesmoingnant, par tout l'honneur et courtoisie qu'il pouvoit faire à moy et à toute ma trouppe, qu'il recepvoit très-grand plaisir de me voir là \ Les
' Elisabeth, fille de Henri II, née en i5^5, troisième femme de Philippe II, roi d'Espagne, morte le 3 octobre t568.
Ce n'était pas la première fois que le vainqueur de Lepanto
batteaux où je debvols aller par la rivière de Meuse jusques à Liège ue pouvants estre si-tost prests , je fus contrainte de séjourner le lendemain, où, ayants passé toute la matinée comme le jour de devant, l'apres-disnée nous mettants dans un très-beau batteau, sur la rivière , environné d'aultres batteaux pleins de haultsbois, cornets et violons, nous abordasmes eu une isle, où dom Juan avoit faict apprester le festin , dans une belle salle faicte exprès de lierre , accommodée de cabinets autour remplis de musicque et haults-bois et autres instruments , qui dura tout le long du soupper. Les tables levées, le bal ayant duré quelques heures, nous nous en retournasmes dans le mesme batteau qui nous avoit conduict jusques-là , et lequel dom Juan m'avoit faict préparer pour mon voiage.
Le matin voulant partir, dom Juan m'accompagne jusques dans le batteau, et, après un honneste et courtois à Dieu , il me baille pour m'accompaigner jusques à Huy, où j'allois coucher, première ville de la terre de l'evesque de Liège, monsieur et madame d'Havrech. Dom Juan sorty , monsieur d'inchy, qui demeura là le dernier dans le batteau , et n'avoit congé de son maistre
voyait la reine de Navarre. L'année précédente , il avait passé par la France en se rendant de Milan en Flandre, pour prendre le gouvernement de cette province. Il avait paru à la cour, dans une de ces fêtes que la Reine mère aimait tant ; mais, à son grand regret, il y avait paru incognito et travesti en maure. Il avait admiré la rare beauté de INIarguerite, qu'il mettait au-dessus de celle des Italiennes et des Espagnoles, ajoutant que , « combien que la beauté de cette Reine fût plus divine «[u'humaine, clic était plus pour perdre et damner les hommes que pour les sauver, n (Bkantômï , Eloge de Marguerite de France.)
de me conduire plus loing, prend congé de moy avec aultant de regrets que de protestations d'estre h jamais serviteur de mon frère et de moy.
La fortune envieuse et traistre ne pouvant supporter la gloire d'une si heureuse fortune qui m'avoit accompaignée jusqucs-là en ce voiage, me donne deux sinistres augures des traverses, que, pour contenter son envie, elle me preparoit à mon retour : dont le premier fust que, soudain que le batteau commença à s'esloingner du bord , madamoiselle de Tournon , fille de madame de Tournon, ma dame d'honneur, damoiselle tres-vertueuse, et accompagnée des grâces que j'aymois fort, prend un mal si estrange, que tout soudain il la met aux haults cris pour la violente douleur qu'elle ressentoit, qui provenoit d'un serrement de cœur, qui fust tel, que les médecins n'eurent jamais moien d'empescher que, peu de jours après que je fus arrivée à Liège, la mort ne la ravist. J'en diray la funeste histoire en son lieu, pour estre remarquable. L'aultre est, qu'arrivant à Huy, ville située sur le pendant d'une montaigne, dont les plus bas logis mouilloient le pied dansl'eaue, il s'esmeut un torrent si impétueux, descendant des ravages d'eaues de la montaigne en la rivière, que la grossissant tout d'un coup, comme nostre batteau abordoit , nous n'eusmes presque loisir de sauter à terre , et courants tant que nous peusmes pour gaingner le hault de la montaigne , que la rivière ne fust aussytost que nous à la plus haute rue, auprès de mon logis qui estoit le plus hault; où il nous fallut contenter ce soir là de ce que le maistre de la maison pouvoit
avoir, n'ayant moyen de pouvoir tirer des batteaux ny mes gens , ny mes hardes, ny moins d'aller par la ville, qui estoit comme submergée dans ce déluge, duquel elle ne fust avec moins de merveille délivrée que saisie; car, au poinctdu jour, l'eaue estoit toute retirée et remise en son lieu naturel.
Partant de là, monsieur et madame d'Havrech s'en retournèrent à Namur trouver dom Juan ; et moy, je me remis dans mon batteau pour aller ce jour là couchera Liège, où l'evesque *, qui en est seigneur souverain, me receust avec tout l'honneur et démonstration de bonne volonté, qu'une personne courtoise et bien affectionnée peut tesmoingner. C'estoit un seigneur accompaigné de beaucoup de vertus, de prudence, de bonté, et qui parloit bien François ; agréable de sa personne, honnorable, magnificque et de compagnie fort agréable; accompagné d'un chapitre et plusieurs chanoines , tous fils de ducs , comtes , ou grands seigneurs d'Allemaigne, pour ce que cet evesché, qui est un estât souverain de grand revenu, d'assez grande estendue, remply de beaucoup de bonnes villes, s'obtient par élection, etfault qu'ilz demeurent un an résidants, et qu'ilz soient nobles pour y estre reçeus chanoines. La ville est plus grande que Lion, et est presque en mesme assiete, la rivière de Meuse passant au milieu; très-bien bastie, n'y ayant maison de chanoine qui ne paroisse un beau palais; les rues grandes et larges; les places belles, accompagnées de très-belles fontaines;
' Gérard de Groesbck, évèque de Liège en i564, créé cardinal en lôyS, mort en i584
les églises ornées de tant de marbre ( qui se tire près de là), qu'elles en paroissent toutes; les horologes falotes avec l'industrie d'Allemaigne, cliantans et representans toute sorte de musique et de personnages. L'evesque m'ayant receue sortant de mon batteau, me conduisit en son plus beau palais, ti-es-magnifique, d'où il s'estoit délogé poui^ me loger; qui est, pour une maison de yille , le plus beau et le plus commode qui se puisse Toir, accompaigné de très-belles fontaines , et de plusieurs jardins et galleries; le tout tant peinct que doré, accommodé avec tant de marbre, qu'il n'y a rien de plus magnifique et plus délicieux.
Les eaues de Spa n'estants qu'à trois ou quatre lieues de là, n'y ayant auprès qu'un petit village de trois ou quatre meschantes petites maisons , madame la princesse de La Roche-sur- Yon fust conseillée par les médecins de demeuier à Liège , et d'y faire apporter son eiaue, l'asseurant qu'elle auroit aultant de force et de vertu estant portée la nuict , avant que le soleil fust levé. Dequoy je fus fort ayse, pour faire nostre séjour en lieu plus commode et en si bonne compagnie; car oultre celle de Sa Grâce (ainsy appelle-t-on l'evesque de Liège, comme on appelle un roy Sa ^Majesté, et un prince Son Altesse), le bruit ayant couru que je passois par là , plusieurs seigneurs et dames d'Allemaigne y estoient venus pour me voir, et entre aultres madame la comtesse d'Aremberg ' ( qui est celle qui avoit eu l'hon-
' Marguerite de La Marck, veuve de Jean de Ligne, comtesse souveraine d'Arembers;.
neur de conduire la royne Ellzabeth ' à ses nopces à Mezieres, lors qu'elle vint espouser le roy Charles mon frère, et ma sœur aisnée au roy d'Espaigne son mary), femme qui estoit tenue en grande estime de l'impératrice, de l'emperem^, et de tous les princes chrestiens; sa sœur madame la Lantgravine % madame d'Aremberg sa fille ^ , monsieur le comte d'Aremberg son filz ^ , tres-honneste et gallant homme, vive image de son père, qui amenant le secours d'Espaigne au roy Charles mon frère, s'en retourna avec beaucoup d'honneur et de réputation.
Cette arrivée, toute pleine d'honneur et de joye, eust esté encor plus agréable, sans le malheur qui arriva de la mort de madamoiselle de Tournon ; de qui l'histoire estant si remarquable , je ne puis obmettre à la raconter, faisant cette digression à mon discours. Madame de Tournon , qui estoit lors ma dame d'honneur, avoit plusieurs filles, desquelles l'aisnée^ avoit espousé monsieur de Balançon , gouverneur pour le Roy d'Espaigne au comté de Bourgongne; et s'en allant à son mesnage, pria sa mère, madame de Tournon, de luy bailler sa sœur, madamoiselle de Tournon, pour la nourrir avec elle , et luy tenir compagnie en ce païs, où elle estoit esloingnée de tous ses parens. Sa
■ Elisabeth d'Autriclie, qui épousa, en iSjo, le roi Charles IX. ' Mahaud de La Marck, femme de Louis-Henri, landgrave de Leuclîtemberg.
' Anne de Croy, duchesse d'Arschot, femme de Charles de Ligne. '' Charles de Ligne, comte d'Aremberg, mort en i6t6. ' Claude de Tournon.
mère luy accorde ; et y ayant demeuré quelques années en se faisant agréable et aimable (car elle Testoit plus que belle, sa principale beauté estant la vertu et la grâce), monsieur le marquis de Varerabon, de qui j'ay parlé cy-devant, lequel estoit lors destine à estre d'église, demeurant avec son frère monsieur de Balançon en mesme maison, devint, par l'ordinaire fréquentation qu'il avoit avec madamoiselle de Tournon, fort amoureux d'elle; et, n'estant point obligé à l'église, il désire l'espouser. Il en parle aux parens d'elle et de luy. Ceux du costé d'elle le trouvèrent bon ; mais son frère monsieur de Balançon , estimant plus utile qu'il fust d'église, faict tant qu'il empesche cela , s'opiniastrant à luy faire prendre la robbe longue. Madame de Tournon , tres-sage et tres-prudente femme, s'ofFensant de cela, osta sa fille, madamoiselle de Tournon , d'avec sa sœur madame de Balançon , et la reprend avec elle ; et, comme elle estoil femme un peu terrible et rude, sans avoir esgard que cette fille estoit grande et meritoit un plus doux traictement, elle la gourmande et crie sans cesse, ne luy laissant presque jamais l'œil sec, bien qu'elle ne fist nulle action qui ne fut tres-Iouable ,* mais c'estoit la sévérité naturelle de sa mère. Elle, ne souhaittant que de se voir hors de cette tyrannie, receust une extrême joye quand elle vid que j'allois en Flandres, pensant bien que le marquis de \ arembon s'y trouveroit, comme il fist, et qu'estant lors en estât de se marier, ayant du tout quicté la robbe longue, il la demanderoit à sa mère, et que par le moien de ce mariage elle se trouveroit délivrée des
rigueurs de sa mère. A Namur, le marquis de Varerabon et le jeune Balauçon son frère s'y trouvèrent, comme j'ay dit. Le jeune de Balançon , qui n'esloit pas de beaucoup si agréable que l'aultre , acoste cette fille, la recherche ; et le marquis de Yarembon, tant que nous fusmes à Namur, ne faict pas seulement semblant de la congnoistre. Le despit, le regret, l'ennuy luy serre tellement le coeur (elle s'estant contrainte de faire bonne mine tant qu'il fust présent , sans monstrer s'en soucier) , que, soudain qu'ilz furent hors du batteau où il nous dirent à Dieu, elle se trouve tellement saisie, qu'elle ne peust plus respirer qu'en criant et avec des douleurs mortelles. N'ayant nulle aultre cause de son mal, la jeunesse combat huict ou dix jours la mort, qui, armée de despit, se rend enfin victorieuse, la ravissant à sa mère et à moy, qui n'en fismes moins de deuil l'une que l'aultre; car sa mère, bien qu'elle fust fort rude, l'aymoit uniquement.
Ses funérailles estans commandées les plus honnorables qu'il se pouvoit faire, pour estre de grande maison comme elle estoit, mesme appartenant à la Royne ma mère; le jour venu de son enterrement, l'on ordonne quatre gentils-hommes des miens , pour porter le corps ; l'un desquels estoit la Boessiere ', qui l'avoit durant sa vie passionnément adorée sans le luy avoir osé descouvrir, pour la vertu qu'il congnoissoit en elle et pour l'inégalité; qui lors alloit portant ce mortel faix, et mourant autant de fois de sa mort, qu'il estoit mort de son amour. Ce funeste convoy estant au
' Bussière.
milieu de la rue qui alloit à la grande église , le marquis de Varembon, coupable de ce triste accident, quelques jours après mon partement de INaraur, s'estant repenty de sa cruauté, et son ancienne flame s'estant de nouveau rallumée (ô estrange faict ! ) par l'absence, qui, par la présence, n'avoit peu estre esmeue, se resoult de la venir demander à sa mère; se confiant, que je crois, en la bonne fortune qui Taccompaigne d'estre aymé de toutes celles qu'il recherche, comme il a paru depuis peu en une grande ', qu'il a espousée contre la volonté de ses parents; et se promettant que sa faute luy seroit aisément pardonnée de sa maistresse, répétant souvent ces mots italiens en soy-mesme : Che lajorza d'aniore non ris'^uarda al delitto , prie dom Juan luy donner une commission vers moy, et venant en diligence, il arrivejustemen t sur le poinct que ce corps, aussi malheureux qu'innocent et glorieux en sa virginité, estoit au milieu de cette rue. La presse de cette pompe l'empesche dépasser. Il regarde que c'est. Il advise de loin , au milieu d'une grande et triste trouppe de personnes en deuil, drap blanc couvert de chappeaux de fleurs. Il demande que c'est : quelqu'un de la ville luy lespond que c'estoit un enterrement. Luy, trop curieux, s'advance jusques aux premiers du convoy, et importunement les presse du luy dire de qui c'est. 0 mortelle response! L'amour, ainsi vengeur de l'ingrate inconstance, veut faire esprouver à son ame, ce que par son desdaigneux oubly il a faict souffrir au corps de
' Dorothée, fille de François, duc de Lorraine, veuve d'Éric, duc de Brunswick, mort sans enfans en i584-
sa raaistresse, les traits de la mort. Cet ignorant, qu'il pressoit, lui respondquec'estoitmadamoisellede Tournon. A ce mot, il se pasme et tombe de cheval. Il le fault emporter en un logis comme mort , voulant plus justement, en cette extrémité, luy rendre union en la mort, que trop tard en la vie il luy avoit accordée. Son ame, que je crois, allant dans le tombeau requérir pardon h celle que son desdaigneux oubly y avoit mise, le laissa quelque temps sans aulcune apparence de vie ; d'où estant revenu , l'anima de nouveau pour luy faire esprouver la mort qui, d'une seule fois, n'eust assez puny son ingratitude.
Ce triste office estant achevé, me voyant en une compagnie estrangere, je ne voulois l'ennuyer de la tris- *;esse que je ressentois de la perte d'une si honneste fille; et estant conviée ou par l'evesque (dit Sa Grâce) , ou par ses chanoines d'aller en festin en diverses maisons et divers jardins (comme il y en a dans la ville et dehors de très-beaux) , j'y allay tous les jours, accompagnée de l'evesque et de dames et seigneurs estrangers, comme j'ay dict; lesquels venoient tous les matins en ma chambre, pour m'accompagner au jardin, où j'allois pour prendre mon eaue ; car il faut la prendre en pourmenant. Et bien que le médecin qui me l'avoit ordonnée estoit mon frère , elle ne laissa toutesfois de me faire bien , ayant depuis demeuré six ou sept ans sans me sentir de l'eresipele de mon bras. Partant de là, nous passions la journée ensemble, allants disner à quelque festin, ou, après le bal, nous allions à vespres en quelque religion; et l'apres-soupper se passoit de
raesme au bal ou dessus l'eau, avec musique. Six sepmaines s'escoulerent de la façon , qui est le temps ordinaire que l'on a accoustumé de prendre des eaues, et qui estoit ordonné à madame la princesse de La Rochesur- Yon.
Voulant partir pour retourner en France, madame d'Havrech arriva, qui s'en alloit retrouver son mary en Lorraine, qui nous dist l'estrange changement qui estoit advenu à Namur et en tout ce pays-là, depuis mon passage ; que le jour mesme que je partis de Namur, dom Juan, sortant de mon batteau et montant à cheval, prenant prétexte de vouloir aller à la chasse, passa devant la porte du chasteau de Namur, lequel il ne tenoit encore; et feingnant par occasion , s'estant trouvé devant la porte, de vouloir entrer pour le voir, s'en estoit saisy, et en avoit tiré le cappitaine que les Estats y tenoient, contre la convention qu'il avoit avec les Estats, et oultre ce s'estoit saisi du duc d'Arscot, de monsieur d'Havrech et d'elle ; que toutesfois , après plusieurs reraonstrances et prières, il avoit laissé aller son beau frère et son mary, la retenant, elle, jusques alors pour luy servir d'ostage de leurs deportements; que tout le pais estoit en feu et en armes. Il y avoit trois partis : celuy des Estats, qui estoient des catholiques de Flandre; celuy du prince d'Orange et des huguenots, qui n'estoient qu'un, et celuy d'Espaigne, où commandoit dom Juan. Me voyant tellement embarquée qu'il falloit que je passasse entre les mains des uns et des aultres, et mon frère m'ayant envoyé un genlil-homme nommé Lescar, par lequel il m'escrip-
il6 MÉMOIRES [1577]
voit qiie, depuis mon parlement tic la cour, Dieu luy avoit faict la grâce de si bien servir le Roy en sa charge de l'année qui luy a\oit esté commise, qu'il avoit pris toutes les villes qu'il luy avoit commandé d'attaquer, et chassé tous les huguenots de toutes les provinces pour lesquelles son armée estoit destinée; qu'il estoit revenu à la cour à Poictiers, où le Roy estoit pendant le siège de Brouage, pour estre plus près pour secourir l'armée de monsieur de Mayenne de ce qui lui seroit nécessaire; que comme la cour est un Prothée qui change de forme à toute heure, y arrivant tous les joui's des nouvelletez, qu'il l'avoit trouvée toute changée ; que l'on avoit faict si peu d'estat de luy que s'il n'eust rien faict pour le service du Roy ; que Bussy, à qui le Roy faisoit bonne chère avant que partir, et qui avoit servy le Roy en cette guerre de sa personne et de ses am.is, jusques h y avoir perdu son frère à l'assault d'Issoire, estoit aussy desfavorisé et persécuté de l'envie qu'il avoit esté du temps du Guast; que Ton leur faisoit tous les jours, à l'un et à l'aultre, des indignitez ; que les mignons ', qui estoient auprès du Roy, avoient
' Ce fut en 1076 , dit Lestoile, que « le nom de mignons commença à trotter par la bouche du peuple, auquel ils estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient badines et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens efféminés et impudiques, mais surtout
pour les dons immenses et liljeralités que leur faisoit le Roy Ces
beaux mignons portoient leurs cheveux ongués, frisés et refrisés par
artifices, reraontans par dessus leurs petis bonnets de velours ,
et leurs fraises de chemises de toiles d'atour empezées et longues de demi-pied, de façon qu'à voir leur teste dessus leur fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat.... Leurs exercices •psloient de jouer, blasphémer, sauter, danser, volter, quereller et
[157:] DE MARCiUElllTE DE VALOIS. 117
faicl praticquer quatre ou cinq des plus honiiestes hommes qu'il eust, qui estoientMaugiron ', La Valette', Mauleon', Livanot, et quelques autres, pour quicler son service et se mettre à celuy du Roy; qu'il avoit sçeu de bon lieu que le Roy se repentoit fort de m'avoir permis de faire ce voyage de Flandres, et que l'on taschoit, à mon retour, de me faire faire quelque mauvais tour, en haine de luy, ou par les Espagnols (les ayant advertis de ce que je traictois en Flandre pour luy), ou p^r.Ies huguenots , pour se venger du mal qu'ils avoient reçeu de luy, leur ayant faict la guerre après l'avoir assisté.
Tout ce que dessus considéré ne me donnoit peu à penser, voyant que non pas seulement il falloit que je passasse ou entre les uns ou entre les aultres, mais que mesmes les principaux de ma compagnie estoient affectionnez ou aux Espagnols ou aux huguenots, monsieur le cardinal de Lenoncourt ayant aultrefois esté soubsçonné de favoriser le party des huguenots; et monsieur d'Escarts % duquel monsieur l'evesque de Lisieux^ estoit frère, ayant aussi esté quelquefois suspect d'avoir le cœur espagnol. En ces doubles pleins de cojitrarietez , je ne m'en peus communiquer qu'à madame la princesse de La Roche-sur- Yon et à madame de
paillarder, et suivre le Roy partout et en toutes conipagaies, ne faire, ne dire rien que pour lui plaire , etc. « [Journal de Henri III, ï5']Q. )
' Louis de Maugiron, fils de Laurent de Maugiron , baron d'Ampuis, lieutenant général en Dauphiné.
' Jean-Louis de jN'ogaret, de La Valette, duc dÉpernon en i58i.
' Giraud deMauléon, seigneur de Gourdan, mort en i5g5.
^ Jacques de Pérussc, seigneur d'Escars, Juillac et Ségur.
^ Anne d'Escars, évcqu(^dc Lisicux, cardinal de Givry.
118 MÉMOIRES |:i577]
Tournon, qui, congnoissans le danger où nous estions, et voyans qu'il nous falloit faire cinq ou six journées jusques à la Fere, passant tousjours à la miséricorde des uns ou des aultres, me respondent la larme à l'œil : que Dieu seul nous pouvoit sauver de ce danger; que je me recommandasse bien à luy, et puis que je fisse ce qu'il m'inspireroit; que pour elles, qu'encore que l'une fust malade et Faultre vieille, que je ne craingnisse à faire de longues traictes ; elles s'accommoderoient à tout pour me tirer de ce hazard. J'en parlay à l'evesqûe de Liège, qui me servit certes de père, et me bailla son grand maistre avec ses chevaulx, pour me conduire si loing que je voudrois. Et comme il nous estoit nécessaire d'avoir un passeport du prince d'Orange, j'y envoiay Montdoucet, qui luy estoit confident, et se sentoit un peu de cette religion. Il ne revient point : je l'attends deux ou trois jours, et croys que, si je l'eusse attendu, j'y fusse encore. Estant tousjours conseillée de monsieur le cardinal de Lenoncourt et du chevalier Salviati ', mon premier escuyer, qui estoient d'une mesme caballe, de ne partir point sans avoir passeport, je me doubtay qu'au lieu de passeport, on me dresseroit quelque aultre chose de bien contraire. Je me résolus de partir le lendemain matin. Eux voyans que, sur ce prétexte, ils ne me pouvoient plus arrester j le chevalier Salviati, intelligent avec mon trésorier, qui estoit aussi couvertement huguenot, luy faict dire qu'il n'avoit poinct d'argent pour payer les hostes (chose qui estoit
' François Salviati, grand-maître de l'ordre de Saint-Lazare, chef du conseil de la reine de Navarre, son premier écuyer, et chambellan du duc d'Anjou.
entièrement faulse; car estant arrivée à La Fere, je voulus voir le compte , et se trouva de l'argent , que l'on avoit pris pour faire le voiage, de reste encore pour faire aller ma maison plus de six sepmaines), et faict que l'on retint mes chevaux , me faisant avec le danger cet affront public. Madame la princesse de La Roche-sur- Yon, ne pouvant supporter cette indignité, et voyant le liazard où l'on me raettoit, preste l'argent qui estoit nécessaire; et eux demeurans confus, je passe, après avoir faict présenta monsieur l'evesque de Liège d'un diamant de trois mille escus , et à tous ses serviteurs de chaisnes d'or ou de bagues, et vins coucher à Huy, n'ayant pour passeport que l'espérance que j'avois en Dieu.
Cette ville estoit, comme j'ay dict, des terres de l'evesque de Liège, mais toutesfois, tumultueuse et mutine (comme tous ces peuples-là se sentoient de la révolte générale des Pays-Bas) , ne recognoissoit plus son evesque, à cause qu'il vivoit neutre, et elle tenoit le party des Estats. De sorte que, sans recognoistre le grand maistre de l'evesque de Liège, qui estoit avec moi, ayans l'allarme que dom Juan s'estoit saisy du chasteau de Namur sur mon passage , soudain que nous fusmes logez, ils commencent à sonner le tocsin et traisner l'artillerie par les rues , et la bracquer contre mon logis ; tendans les chaisnes , afin que nous ne pussions joindre ensemble, nous tenant toute la nuict en ces altères, sans avoir moyen de parler à aulcun d'eulx, estant tout petit peuple, gens brutaulx et sans raison. Le.matin ils nous laissèrent sortir, ayants bordé toute
la rue de gens armez. Nous allasmes de là coucher à Diiian, où par malheur Ils aYoient faict^ ce jour mesme, les bourguemaistres, qui sont comme consuls en Gascongne et eschevins en France. Touty estoit ce jour-là en desbauche; tout le monde yvre; poinct de magistrats cogneus; bref un vray chaos de confusion. Et pour y empirer d'avantage nostre condition, le grand maistre de l'evesque de Liège leur avoit faict aultresfois la guerre, et estoit tenu d'eulx pour mortel ennemy. Cette ville, quand ils sont en leurs sens rassis, tenoitpour les Estats; mais lors, Bacchus y dominant, ils ne tenoient pas seulement pour eulx-mesmes et ne congnoissoient personn3. Soudain qu'ils nous voyent approcher les faubourgs, avec une trouppe grande comme estoit la miieune, les voilà allarmez. Ils quictent les verres pour courir aux armes, et tout en tumulte, au lieu de nous ouvrir, ils ferment la barrière. J'avois envoyé un gentil-homme devant, avec les fourriers et mareschal des logis, pour les prier de nous donner passage; mais je les trouvay tous arrestez là, qui crioient sans pouvoir estre entendus. Enfin je me levé debout dans ma lictiere, et, ostant mon masque ' , je fais signe au plus apparent que je veux parler à luj; et estant venu à moy, je le priay de faire faire silence, afin que je peusse estre entendue. Ce qu'estant faict avec toute peine, je leur représente qui j'estois, et l'occasion de mon voyage; que tant s'en faut que je
' On sait qu'au temps de Louis XIV, les femmes portaient encore (les masques à la campagne cl même à la ville, pour préserver leur teiut du hùle •
leur voulusse apporter du mal par ma venue, que je ne leur vouldrois pas seulement donner de soubçon; que je les priois de me laisser entrer, moy et mes femmes et si peu de mes gens, dans la ville, qu'ils vouldroient pour cette nuict , et que le reste ils le laissassent dans le faubourg. Ils se contentent de cette proposition , et me l'accordent.
Ainsy j'entray dans leur ville avec les plus apparents de ma trouppe, du nombre desquels fust le grand maistre de 1 evesque de Liège; qui , par malheur, fust recongneu comme j'entrois en mon logis, accompagnée de tout ce peuple yvre et armé. Lors commencent à luy crier injures et à vouloir charger ce bon homme , qui estoit un vieillard vénérable de quatre-vingts ans, ayant la barbe blaiîche jusques à la ceinture. Je le fis entrer dedans mon logis, où ces yvrongnes faisoient pleuvoir les harquebusades contre les murailles, qui n'estoient que de terre. Voyant ce tumulte, je demande si l'hoste de la maison n'estoit point là-dedans. Il s'y trouve de bonne fortune. Je le prie qu'il se mette à la fenestre, et qu'il me fasse parler aux plus apparents, ce qu'à toute peine il veut faire. Enfin ayant assez crié par les fenestres, les bourguemaistres viennent parler à moy, si saouls qu'ils ne sçavoient ce qu'ils disoient. Enfin leur asseurant que je n'avois point sçeu que ce grand maistre leur feust ennemy, leur remonstrant de quelle importance leur estoit d'offenser une personne de ma qualité, qui estoit amie de tous les principaux seigneurs des Estats, et que je m'asseurois que monsieur le comte de Lalain et tous les autres chefs trou-
veioient fort mauvais la réception qu'ils m'avoient faicte; oyans nommer monsieur de Lalain, ils se changèrent tous, et luy portèrent tous plus de respect qu'à tous les roys à qui j'appartenois. Le plus vieil d'entre eulx me demande, en se sousriant et beguaiant, si j'estois donc araye de monsieur le comte de Lalain ; et moy, voyant que sa parenté me servoit plus que celle de tous les potentats de la chreslienté, je luy responds : « Ouy, je suis son amie et sa parente aussi. » Lors ils me font la révérence et me baisent la main , et m'otFrent autant de courtoisie comme ils m'avoient faict d'insolence, me priants de les excuser, et me promettants qu'ils ne demanderoient rien à ce bon homme de grand maistre, et qu'ils le laisseroient sortir avec moy.
Le matin venu, comme je voulois aller à la messe, l'agent que le Roy tenoit auprès de dom Juan , nommé Du Bois, lequel esloit fort Espaignol, arrive, médisant qu'il avoit des lettres du Roy pour me venir trouver et me conduire seurement à mon retour; qu'à cette cause, il avoit prié dom Juan de luy bailler Barlemont avec une trouppe de cavallerie , pour me faire escorte et me mener seurement à Namur, et qu'il falloit que je priasse ceux de la ville de laisser entrer monsieur de Barlemont, qui estoit seigneur du pais, et sa trouppe, afin qu'il me peust conduire ; ce qu'ils faisoient à double fin : l'une, pour se saisir de la ville pour dom Juan, et l'autre pour me faire tomber entre les mains de TEspaignol. Je me trouvay lors en fort grande peine. Le communiquant à monsieur le cardinal de Lenoncourt, cjui n'avoitpas envie de tomber entre les mains de l'Es-
paignol non plus que moy, nous advisasmes qu'il falloit sçavoir de ceux de la ville s'il y avoit poinct quelque chemin , |iar lequel je peusse éviter cette trouppe de monsieur de Barlemont; et baillant ce petit agent, nommé Du Bois, à amuser à monsieur de Lenoncourt, je passe en une aultre chambre, où je fais venir ceux de la ville, où je leur fais cognoistre que, s'ils laissolent entrer la trouppe demonsieur de Barlemont, ilsesloient perdus ; qu'ils se saisiroient de la ville pour domi Juan ; que je les conseillois de s'armer, et se tenir prests à leur porte , monstrans contenance de gens advertis , et qui ne se veulent laisser surprendre; qu'ils laissassent entrer seulement monsieur de Barlemont, et rien d'avantage.
Leur vin du jour précèdent estant passé, ils prirent bien mes raisons et me creurent, m'offrants d'employer leurs vies pour mon service, et me baillants un guide, pour me mener par un chemin auquel je mettrois la rivière entre les trouppes de dom Juan et moy, et les laisserois si loing qu'ils ne me pourroient plus atteindi'e, allant tousjours par maisons ou villes tenants le party des Estats. Ayant pris cette resolution avec eux, je les envoyé faire entrer monsieur de Barlemont tout seul, lequel, estant entré, leur veut persuader de laisser entrer sa trouppe. Mais oyans cela , ils se mutinent de sorte que peu s'en fallust qu'ils ne le massacrassent, luy disant que, s'ils ne la faisoit retirer hors de la veue de lem' ville, qu'ils y feroient tirer l'artillerie; ce qu'ils faisoient afin de me donner temps de passer l'eaue, avant que celte trouppe me peust atteindre. Monsieur de
Barlemont estant entré, luy et l'agent Du Bois font ce qu'ils peuvent pour me persuader d'aller à Namur où dom Juan m'attendoit. Je monstre de vouloir faire ce qu'on me conseilleroit , et, après avoir ouy la messe et faict un disner court, je sors de mon logis accompagnée de deux ou trois cens de la ville en armes , et parlant tousjours à monsieur de Barlemont, et à l'agent Du Bois, je prens mon chemin droict h la porte de la rivière, qui estoit au contraire du chemin de Namur, sur lequel estoit la trouppe de monsieur de Barlemont. Eux s'en advisans, me dirent que je n'allois pas bien , et moy, les menant tousjours de paroles, j'arrivay à la porte de la ville; de laquelle sortant, accompagnée d'une bonne partie de ceux de la ville, je double le pas vers la rivière et monte dans le batteau, y faisant promptement entrer tous les miens; monsieur de Barlemont et l'agent Du Bois me criants tousjours du bord de l'eaue que je ne faisois pas bien ; que ce n'estoit poinct l'intention du Roy, qui vouloit que je passasse par Namur. Nonobstant leurs crieries, nous passons promptement l'eaue, et pendant que l'on passoit, à deux ou trois voyages, nos lictieres et nos chevaux, ceux de la ville, exprès pour me donner temps, amusent par mille crieries et mille plainctes monsieur de Barlemont et l'agent Du Bois, les arraisonnans en leur patois sur le tort que dom Juan avoit, d'avoir faulsé sa foy aux Estais et rompu la paix, et sur les vieilles querelles de la mort du comte d'Egmont , et le menaçant tousjours que si sa trouppe paroissoit auprès de la ville, (ju'ils feroient tirer l'artillerie. Ils me donnèrent
temps de m'esloiiigner, en telle sorte que je ii'avois plus à craindre cette trouppe, guidée de Dieu et de l'homme qu'ils m'avoient baillé.
Je logeay ce soir-là en un chasteau fort , nommé Fleurines, qui estoit à un gentil-homme qui tenoit le party des Estais, et lequel j'a vois veu avec le comte de Lalain. Le malheur fut tel que ledit gentil-homme ne s'y trouva point, et n'y avoit que sa femme. Et comme nous fusmes entrez dans la basse-court , la trouvant toute ouverte, elle prist l'allarme et s'enfuit dans son dongeon, levant le pont, résolue, quoy que nous luy pussions dire, de ne nous point laisser entrer. Cependant une compagnie de trois cens hommes de pied, que dom Juan avoit envoyez pour nous couper chemin, et pour se saisir dudict chasteau de Fleurines, sçachans que j'y allois loger, paroissent sur un petit hault à mille pas de là; et, estimants que nous fussions entrez dans le dongeon, ayants peu cognoistre de là que nous estions tous entrez dans la court, firent alte, et se logèrent à un village là auprès, esperans de m'attrapper le lendemain matin.
Comme nous estions en ces altères, pour ne nous voir que dedans la court, qui n'estoit fermée que d'une meschante muraille, et d'une meschante porte qui eust esté bien aisée à forcer, disputants tousjours avec la dame du chasteau inexorable à nos prières. Dieu nous fist cette grâce que son mary, monsieur de Fleurines, y arriva à nuict fermante; lequel soudain nous fist entrer dans bon chasteau, se courrouçant fort à sa femme de l'indiscrette incivilité qu'elle avoit monstrée. Ledict
sieur de Fleurines nous venoit trouver de la part du comte de Lalain, pour me faire seurement passer par les villes des Estats, ne pouvant quicter l'armée des Estats, de laquelle il estoit chef, pour me venir accompaigner. Ce bon rencontre fust si heureux que, le maistre de la maison s'oifrant de ra'accompagner jusques en Francs , nous ne passasmes plus par aulcunes villes où je ne fusse honnorablement et paisiblement receue, pource que c' estoit païs des Estats; y recepvant ce seul desplaisir que je ne pouvois repasser à Mons, comme j'avois promis h la comtesse de Lalain, et n'en approchois pas plus près que de Nivelles, qui estoit à sept grandes lieues de là; qui fust cause, la guerre estant si forte comme elle estoit, que nous ne nous peusmes voir elle et moy, ny aussy peu monsieur le comte de Lalain, qui estoit, comme j'ay dict, en l'armée des Estats vers Anvers. Je luy escrivis seulement de là par un homme de ce gentil-homme qui me conduisoit. Elle soudain, me sçachant là, m'envoye deux des gentilshommes plus apparens qui fussent demeurez là, pour me conduire jusques à la frontière de France (car j'avois à passer tout le Cambresis, qui estoit my-party pour l'Espagnol et pour les Estats); avec lesquels j'allay loger au Chasteau Cambresis, d'où eux s'en retournans, je luy envoyay, pour se souvenir de moy, une robbe des miennes, que je luy avois ouy fort estimer quand je la portois à Mons, qui estoit de satin noir toute couverte de broderie de canon , qui avoit cousté douze cens escus.
Arrivant au Chasteau Cambresis, jeus advis que
quelques trouppes huguenotes avoient dessein de m'attaquer entre la frontière de Flandre et de France; ce que n'ayant communicqué qu'à peu de personnes, une heure avant le jour je fus preste. Envoyant quérir nos lictieres et chevaulx pour partir, le chevalier Salviati faisoit le long, comme il avoit faict à Liège. Ce que cognoissant qu'il faisoit à dessein, je laisse là ma lictiere, et montant à cheval , ceux qui feurent les premiers prests me suivirent; de sorte que je fus au Chastelet à dix heures du matin , ayant , par la seule grâce de Dieu, eschappé toutes les embusches et aguets de mes ennemys. De là allant chez moy à La Fere, pour y séjourner jusques à tant que je sçaurois la paix estre faicte. J'y trouvay arrivé devant moy un courrier de mon frère, qui avoit charge de m'attendre là pour, soudain que je serois arrivée, retourner en poste et l'en advertir. Il escrivoit par luy que la paix estoit faicte, et que le Roy s'en retournoit à Paris; que pour luy, sa condition alloit tousjours en empirant, n'y ayant sorte de desfaveurs et indignitez que l'on ne fist tous les jours esprouver et à luy et aux siens, et que ce n'estoit tous les jours que querelles nouvelles, que l'on suscitoit à Bussy et aux honnestes gens qui estoient avec luy; ce qui luy faisoit attendre avec extresme impatience mon retour à La Fere, poui^ m'y venir trouver. Je luy redepesche soudain son homme, par lequel, adverty de mon retour, il envoya soudain Bussy avec toute sa maison à Angers; et prenant seulement quinze ou vingt hommes des siens, s'en vinst
en poste me trouver chez moy à La Fere ', qui fust un des grands contentemens que j'aye jamais receu, de voir personne chez moy que j'aimois et honorois tant j où je mis peine de luy donner tous les plaisirs que je pensois luy pouvoir rendre ce séjour agréable : ce qui estoit si bien receu de luy, qu'il eust volontiers dict comme saint Pierre : « Faisons icy nos tabernacles, » si le courage tout royal qu'il avoit et la générosité de son ame ne l'eussent appelle à choses plus grandes. La tranquillité de nostre cour, au prix de l'agitation de l'aultre d'où il partoit, luy rendoit tous les plaisirs qu'il y recepvoit si doux, qu'à toute heure il ne se pouvoit empescher de me dire : « 0! ma Royne, qu'il faict bon avec vous! Mon Dieu, cette compagnie est un paradis comblé de toutes sortes de délices, et celle d'où je suis party, un enfer remply de toutes sortes de furies et tourmens. »
Nous passasmes près de deux mois, qui ne nous feurent que deux petits jours , en cet heureux estât ; dura-nt lequel, luy ayant rendu compte de ce que j'avôis faict pour luy en mon voyage de Flandre, et des termes où j'avois mis ses affaires, il trouve fort bon que monsieur le comte de Montigny, frère du comte de Lalain, vinst resouldre avec luy des moyens qu'il y falloit tenir, et pour prendre aussy asseurance de leur volonté, et eux de la sienne.
' « Monsieur, frère du Roy, arriva à Paris...., d'où il partit le samedi 12 (octobre 1577), pour aller à La Fère, en Picardie, veoir la roine de jNavarre, sa seur. » (Lestoile, Journal de Henri III)
Il y vint accompagné de quatre ou cinq des plus principaux du Haynault, l'un desquels avoit lettre et charge de monsieur d'Inchy d'offrir son service à mon frère, et l'asseurer de la citadelle de Cambray. Monsieur de Montigny lui portoit parole, de la part de son frère le comte de Lalain , de luy remettre entre ses mains tout le Haynault et l'Arthois , où il y a plusieurs bonnes villes. Ces offres et ces asseurances receues de mon frère , il les renvoya avec presens , et leur donna des medalles d'or, où la figure de luy et de moy estoit, et asseurant les accroissemens et bienfaicts qu'ils pourroient espérer de luy ; de sorte que s'en retournans , ils préparèrent toutes choses pour la venue de mon frère, qui , se délibérant d'avoir ses forces prestes dans peu de temps pour y aller, s'en retourne à la cour, pour tascher de tirer des commoditez du Roy pour fournir à cette entreprise. Moy, voulant faire mon voyage de Gascongne , et ayant préparé toutes choses pour cet efFect, je m'en retourne à Paris, où arrivant, mon frère me vint trouver à une journée de Paris; où le Roy et la Royne ma mère, et la royne Louyse , avec toute la cour, me firent cet honneur de venir au devant de moy jusques à Sainct-Denis , qui estoit ma disnée, où ils me receurent avec beaucoup d'honneur et de bonne chère, se plaisants à me faire raconter les honneurs et magnificences de mon voyage et séjour de Liège, et les aventures de mon retour. En ces agréables entretiens, estans tous dans le chariot de la Pvoyne ma mère, nous arrivasmes à Paris, où après avoir souppé et le bal estant finy, le Roy et la Rovne
ma mère estants ensemble, je m'approche d'eux, et leur dis que je les suppliols ne trouver mauvais si je les requerois avoir agréable que j'allasse trouver le Roy mon mary; que la paix estant faicte, c'estoit chose qui ne leur pouvoit estre suspecte, et qu'à moy, me seroit préjudiciable et mal séant, si je demeurois davantage à y aller. Ils monstrent tous deux de le trouver tres-bon , et de louer la volonté que j'en avois ; et la Royne ma mère me dit qu'elle vouloit m'y accompagner, estant aussy son voiage nécessaire en ce païs-là pour le service du Roy, auquel elle dit aussy qu'il falloit qu'il me baillast des moyens pour mon voiage : ce que le Roy librement m'accorda. Et moy, ne voulant rien laisser en arrière qui me peust faire revenir à la cour (ne m'y pouvant plus plaire lors que mon frère en seroit dehors, que je voyois se préparer pour s'en aller blentost en son entreprise de Flandre) , je suppliay la Royne ma mère de se souvenir de ce qu'elle m'avoit promis, à la paix faicte avec mon frère : qu'advenant que je partisse pour m'en aller en Gascongne, ellemeferoit bailler des terres pour l'assignat de mon dot. Elle s'en ressouvient, et le Roy le trouve tres-raisonnable , et me promet qu'il seroit faict. Je le supplie que ce soit promptement, pour ce que je desirois partir, s'il luy plaisoit, pour le commencement du mois prochain : ce qui fust ainsi arresté, mais h la façon de la cour; car au lieu de me depescher, bien que tous les jours je les en sollicitasse, ils me firent traisner cinq ou six mois, et mon frère de mesme, qui pressoit aussy son voiage de Flandre, re-
présentant au Roy : que c'estoit l'honneur etraccroissement de la Fiance; que ce seroit une invention pour erapescher la guerre civile, tous les esprits remuans et désireux de nouveauté ayants moyen d'aller en Flandre passer leur fumée et se saouler de la guerre; que cette entreprise serviroit aussi, comme le Piedmont, d'escole à la noblesse de France pour s'exercer aux armes, et y faire revivre des Montlucs* et Brissacs% des Termes ^ et des Bellegardes ^, tels que ces grands mareschaux, qui, s'estans façonnez aux guerres du Piedmont, avoient depuis si glorieusement et heureusement servy le Roy et leur patrie.
Ces remonstrances estoient belles et véritables; mais elles n'avoient tant de poids qu'elles peussent emporter en la balance l'envie que l'on portoit à l'accroissement de la fortune de mon frère , auquel l'on donna tous les jours nouveaux empeschemens, pour le retarder d'assembler ses forces et les moyens qui luy estoient nécessaires pour aller en Flandre; lui faisant cependant à luj, à Bussy et à ses aultres serviteurs , mille indignitez, et faisant attaquer plusieurs querelles à Bussy, tantost par Quelus , tantost par Grammont, de jour, de nuict et h toutes heures, estimants qu'à quelqu'une de ces allarmes mon frère s'y precipiteroit : ce qui se faisolt sans le sceu du Roy. Mais Maugiron qui le possedoit lors, et qui, ayant quicté
' Biaise de Lasseran, seigneur de Montluc.
' Charles de Cossé, comte deBrissac.
' Paul de La Barthe , seigneur de Termes.
* Roger do Saint-Larv, seigneur de Bellegarde,
le service de mon frère, croyoit qu'il s'en deust ressentir (ainsy qu'il est ordinaire que qui offense ne pardonne jamais), haioit mon frère d'une telle haine, qu'il conjuroit sa ruine en toutes façons, le bravant et mesprisant sans respect: comme l'imprudence d'une folle jeunesse, enilée de la faveur du Roy, le poussoit à faire toutes insolences, s'estant ligué avec Quelus, Saint-Luc, Saint-Maigrin, Grammont, Mauleon , Livarrot, et quelques aultres jeunes gens que le Roy favorisoit; qui, suivis de toute la cour, à la façon des courtisans qui ne suivent que la faveur, entreprenoient toutes choses qui leur venoient en fantaisie, quelles qu'elles feussent. De sorte qu'il ne se passoit jour qu'il n'y eusl nouvelle querelle entr'eux et Bussy, de qui le courage ne pouvoit cedder à iml. Mon frère, considérant que ces choses n'estoient pas pour advancer son voyage de Flandre, désirant pluslost addoucir le Roy que l'aigrir, pour l'avoir favorable en son entreprise, estimant aussy que Bussy estant dehors advanceroit davantage de dresser les trouppes nécessaires pour son armée, il l'envoyé par ses terres pour y donner ordre. Mais Bussy estant party, la persécution de mon frère ne cessa pour cela, et congneust-on alors qu'encore que les belles qualitez qu'il a voit apportassent beaucoup de jalousie à Maugiron et à ces aultres jeunes gens qui estoient près du Roy, que la principale cause de leur haine contre Bussy estoit qu'il estoit serviteur de mon frère; car, depuis qu'il fust party, ils bravent et morguent mon frère avec tant de mespris et si apparemment, que tout le monde le congnoissoit.
encore que mon frère fust fort prudent et ires-patient de son naturel, et qu'il eust résolu souffrir toutes choses pour faire ses affaires en son entreprise de Flandre, espérant par ce moyen en sortir bientost, et ne s'y revoir jamais plus subject.
Cette persécution et ces indignitez lui feurent toutesfois fort ennuyeuses et honteuses, mesmes voyant (ju'en haine de luy l'on taschoit à nuire en toutes façons à ses serviteurs; ayans depuis peu de jours faict perdre un grand procez à monsieur de La Chastre', pour ce que depuis peu il s'estoit rendu serviteur de mon frère : le Roy s'estant tellement laissé emporter aux persuasions de Maugiron et de Saint-Luc , qui estoient amys de madame de Senetaire % qu'il avoit luy-mesme esté solliciter ce procez pour elle contre monsieur de La Chastre , qui estoit lors auprès de mon frère; qui, s'en sentant offensé, comme l'on peut penser, faisoit participer mon frère à sa juste douleur.
En ces jours là, le mariage de saint Luc ^ se fist, auquel mon frère ne voulant assister, me pria aussi d'en faire de mesme ; et la Royne ma mère, qui ne se plaisoit guère à la desbordée oultrecuidance de ces jeunes gens, craingnant aussi que tout ce jour seroit enjoye et en desbauche , et que, mon frère n'ayant voulu estre de la partie, l'on luy en dressast quelqu'une qui lui fust pre-
' Edme, marquis de La Châtre.
' Jeanne de Laval, dame de Senetaire , dame douée d'une singulière beauté et encore d'un plus bel esprit, que le Roi aima (Lestoile, Journal de Henri III, i586.y
' Avec Anne de Cossé, fille du maréchal de Brissac.
judiciable, fist trouver bon au Roy qu'elle allast le jour des nopces dlsner à Saint Maur, et nous y mena mon frère et moy; c'estoitle lundy gras '. Nousrevinsmes le soir, la Royne ma mère ayant tellement presché mon frère qu'elle le fist consentir de paroistre et se trouver au bal pour complaire au Roy; mais au lieu que cela amendast ses affaires, elles s'en empirèrent : car y estant Maugiron et aultres de sa caballe, ils commencèrent à le gausser avec des paroles si picquantes qu'un moindre que luy s'en fust offensé; luy disans qu'il avoit bien perdu sa peine de s'estre rhabillé; que l'on ne l'avoit point trouvé à dire l'apres-disnée; qu'il estoit venu à l'heure des tenebies, parce qu'elles luy estoient propres ; et l'attaquans de sa laideur et petite taille. Tout cela se disant à la nouvelle mariée, qui estoit auprès de luy, si hault qu'il se pouvoit entendre , mon frère, congnoissant que cela se faisoit exprès pour le faire respondre , et le brouiller par ce moyen avec le Roy, s'oste de là, si plein de despit et de colère qu'il n'en pouvoit plus; lequel, après en avoir conféré avec monsieur de La Chastre, se resolust de s'en aller pour quelques jours à la chasse , pensant par son absence attiédir l'animoslté de ces jeunes gens contre luy, et en faire plus aisément ses affaires avec le Roy, pour la préparation de l'armée qui luy estoit neces-
' Le dinianclie gras 9 febvrier, Monsieur, frère du Roy, accompagné de la Roine, sa mère, et de la reine de Navarre, sa sœur, s'en alla dès le matin proumener au bois de Vincennes et à Saint-Maurlès-Fossés, tout exprès, alin de n'assister aux nopces qui ce jour furent faites de Saint-Luc et de la damoiscHc de Brissac. (Lestoile . Journal de Henri III.)
saire pour aller en Flandre. Il s'en va trouver la Royne ma mère qui se deshabilloit, luy dist ce qui s'esloit passé au bal, de quoy elle fust tres-marrie, et luy faict entendre la resolution que là-dessus il avoit prise, qu'elle trouve très-bonne, et luy promet de la faire agréer au Roy, et, en son absence, de le solliciter de luy fournir proraptement ce qu'il luy avoit promis pour son entreprise de Flandre; et monsieur de Villequier estant là, elle luy commande d'aller faire entendre au Roy le désir que mon frère avoit d'aller pour quelques jours à la chasse, ce qui luy sembloit qu'il ne seroit que bon, pour appaiser toutes les broullleries qui estoient entre luy et ces jeunes gens , Maugiron , Saint Luc, Quelus, et les aultres.
Mon frère se retirant en sa chambre, tenant son congé pour obtenu, commande à tous ses gens d'estre le lendemain prests pour aller à la chasse à Saint Germain, où il vouloit demeurer quelques jours h courre le cerf, ordonne à son grand veneur d'y faire trouver les chiens, et se couche en cette intention de se lever le lendemain malin, pour aller à la chasse soulager et divertir un peu son esprit des brouilleries de la cour- Monsieur de Villequier cependant estoit allé, parle commandement de la Royne ma mère, demander son congé au Roy, qui d'abord lui accorda. Mais demeuré seul en son cabinet avec le conseil de Jéroboam, de cinq à six jeunes hommes, ils luy rendent ce parteraent fort suspect, et le mettent en telle appréhension, qu'ils luy font faire une des plus grandes folies qui se soit faicte de nostre temps, qui fust de prendre mon
frère et tous ses principaux serviteurs prisonniers. S'il fust imprudemment délibéré, il fust encor plus indiscrettementexecuté;'carle Roy soudain, prenantsa robe de nuict, s'en alla trouver la Royne ma mère, tout esmeu, comme en une allarme publique où l'ennemy eust esté à la porte , luy disant : u Comment , madame, que pensez-vous m'avoir demandé de laisser aller mon frère .'' Ne voyez-vous pas, s'il s'en va , le danger où vous mettez mon estât? Sans doubte soubs cette chasse il y a quelque dangereuse entreprise. Je m'en vays me saisir de luy et de tous ses gens , et feray chercher dans ses coffres : je m'asseure que nous descouvrirons de grandes choses. » Et en mesme temps, ayant avec luy le sieur de Losse ' capitaine des gardes et quelques archers escossois, la Royne ma mère, craingnant qu'en cette précipitation il fist quelque tort à la vie de mon frère, lepriequ'elle aille avec luy, et toute deshabillée comme elle esloit, s'accommodant comme ellepeust avec son manteau de nuict, le suit montant à la chambre de mon frère; où le Roy frappe rudement, criant que l'on luy ouvrist, que c'estoit luy. Mon frère se resveille en sursaut, et sçachant bien qu'il n'avoit rien faict qui luy deust donner crainte, dict à Cangé son valet de chambre qu'il luy ouvrist la porte. Le Roy entrant en cette furie, commença à le gourmander, et luy dire qu'il ne cesseroit jamais d'entreprendre contre son estât, et qu'il luy apprendroit que c'est que de s'attaquer h son roy. Sur cela il commande à ses archers
■ Jean de Losses, qui s'intitule, dans une quittance de i5t)g, « chevalier de l'ordre du Roy et cappitaine de sa garde escossoise. w
d'emporter ses coffres hors de là , et de tirer ses valets de chambre hors de la chambre. 11 fouille luy-mesme le lictde son frère, pour voir s'il y trouveroit quelques papiers. Mon frère, ayant une lettre de madame de Sauve, qu'il avoit receue ce soir-là, la prend à la main pour empescher que l'on ne la vist. Le Roy s'efforce de la luy oster. Luy y résistant, et le priant à mains jointes de ne la voir point , cela en donne plus d'envie au Roy, croyant que ce papier seroit assez suffisant pour faire le procez à mon frère. Enfin, l'ayant ouverte en la présence de la Royne ma mère, ils restèrent aussi confus que Caton, quand ayant contrainct César dans le Sénat de monstrer le papier qui luy avoit esté apporté, disant que c'estoit chose qui importoit au bien de la republique , il luy fist voir que c'estoit une lettre d'amour de la sœur du mesme Caton , adressant à César. La honte de cette tromperie augmentant plustost, par le despit, la colère du Roy que la diminuant, sans vouloir escouter mon frère , lequel demandoit sans cesse de quoy on l'accusoit, et pourquoy l'on le traietoit ainsy, il le commet à la garde de Monsieur de Losse et des Escossois, leur commandant de ne le laisser parler a personne. Cela se fist une heure environ après minuict. Mon frère demeure de cette façon, estant plus en peine de moy que de luy, croyant bien que l'on m'en avoit faict aultant, et ne croyant pas qu'un si violent et si injuste commencement pust avoir aultre qu'une sinistre fin; et voyant que monsieur de Losse avoit la larme à l'œil, de regret de voir passer les choses en cette sorte, et que toutesfois, à cause des ar-
chers qui estoient là, 11 ne luy osoit parler librement, il luy demande seulement ce qui estoit de moy. Monsieur de Losse respond que l'on ne m'avoit encor rien demandé. Mon frère luy respond : « Cela soulage beaucoup ma peine de sçavoir ma soeur libre; mais encore qu'elle soit en cet estât, je m'asseure qu'elle m'aime tant, qu'elle aimera mieux se captiver avec moj que de vivre libre sans moy; » et le pria d'aller supplier la Royne ma mère qu'elle obtint du Roy que je demeurasse en sa captivité avec luy ; ce qui luy fust accordé. Cette ferme créance qu'il eiist de la grandeur et fermeté de mon amitié me fust une obligation si particulière , bien que par ses bons offices il en eust acquis plusieurs grandes sur moy, que j'ay tousjours mis celle-là au premier rang. Soudain qu'il eust cette permission, qui fust sur le poinct du jour, il pria monsieur de Losse de m'envoyer un des archers escossois qui estoit là, pour m'annoncer cette triste nouvelle, et me faire venir en sa chambre. Cet archer, entrant en la mienne, trouve que je dormois encore sans avoir rien sçeu de tout ce qui s'estoit passé. Il ouvre mon rideau, et, cnlangagepropre aux Escossois, médit: '(Bonjour, madame, monsieur vostre frère vous prie de le venir voir. » Je regarde cet homme, presque toute endormie, pensant resver, et le recognoissant, je luy demande s'il n'estoit pas un Escossois de la garde. Il me dit qu'ouy; et je luy replicquay : a Et qu'est-ce donc? Mon frère n'a-t'il point d'autre messager que vous pour m'envoyer? » Il me dit que non, que ses gens luy avoient esté ostez, et me conta en son langage ce qui
luy estoit advenu la nuict, et que mon frère avoit obtenu permission pour moy de demeurer avec luy durant sa captivité. Et voyant que je m'afïligeois fort, il s'approcha de moy et me dit tout bas : « T\e vous faschcz point : j'ay moien de sauver monsieur vostre frère, et leferay, n'en doublez point; mais il faudra que je m'en aille avec luy. » Je l'asseuray de toute la recompense qu'il pouvoit espérer de nous, et me hastantde m'habiller, je m'en allay avec luy toute seule h la chambre de mon frère. Il me falloit traverser toute la court, toute pleine de gens qui avoient accoustumé d'accourir pour me voir et honnorer. Lors chacun voyant, comme courtisans, comme la fortune me tournoit visage, et eux aussi ne firent pas semblant de m'appercevoir. Entrant en la chambre de mon frère, je le trouve avec une si grande constance, qu'il n'avoitrien changé de sa façon ny de sa tranquillité ordinaire. Me voyant, il me dit, m'embrassant avec un visage plus joyeux que triste : u Ma Royne, cessez je vous prie vos larmes. En la condition que je suis , vostre ennuy est la seule chose qui me pourroit affliger; car mon innocence et la droicte intention quej'ayeuem'empeschentdecraindre toutes les accusations de mes ennemis. Que si injustement l'on A^eut faire tort h ma vie, ceux qui feront cette cruauté se feront plus de tort qu'à moy, qui ay assez de courage et de resolution pour mespriser une injuste mort. iVussy n'est-ce ce que je redoubte le plus, ma vie ayant esté jusques icy accompagnée de tant de traverses et de peines, que ne sçachant que c'est des félicitez de ce monde, je ne doibs avoir regret de les
abandonner. La seule appréhension que j'ay, est, que ne me pouvant faire justement mourir^ l'on me vueille faire languir en la solitude d'une longue prison , où «ncore je mespriseiay leur tyrannie, pourveu que vous me vouliez tant obliger de m'assister de vostre présence. »
Ces paroles, au lieu d'arrester mes larmes, me pensèrent faire verser toute l'humeur de ma vue '. Je luy responds en sanglottant : que ma vie et ma fortune estoient attachées à la sienne ; qu'il n'estoit en la puissance que de Dieu seul d'empescher que je l'assistasse, en quelque condition qu'il peust estre; que si on l'emmenoit de là, et que l'on ne me permit d'estre avec luy, je me tuerois en sa présence. Passants en ces discours quelques heures et recherchants ensemble l'occasion qui avoit convié le Roy de prendre une si cruelle et Injuste aigi^eur contre luy, et ne nous la pouvants imaginer, l'heure vint de l'ouverture de la porte du chasteau; où un jeune homme indiscret, qui estoit à Bussy, estant recongneu par les gardes et arresté, ils luy demandèrent où il alloit. Luy, estonné et surpris, leur respond qu'il alloit trouver son maistre. Cette parole rapportée au Roy , Ton soubzçonne qu'il est dans le Louvre, où l'apres-disnée, revenant de Saint- Germain , mon frère l'avoit faict entrer parmy la trouppe, pour conférer avec luy des affaires de l'armée qu'il faisoit pour Flandre , ne pensant pas lors debvoir partir si tost de la cour, comme depuis inopinément il se résolut.
' On lit dans les manuscrits ma vie.
[1578] DE MARGUERITE DE VALOIS. Ul
Le soir, sur les occasions que j'ay dictes, l'Archaiit ', cappitaine des gardes, ayant commandement du Roy de le chercher, et se saisir de luy et de Simier, s'il les pouvoit trouver, faisant cette commission à regret (pour estre amy intime à Bussy , duquel il estoit appelle par alliance son père, et luy le nommoit son fils), il monte à la chambre de Simier, où il se saisit de luy; et se doublant bien que Bussy y estoit caché, il faict une légère recherche , estant bien aise de ne le trouver pas. Mais Bussy, qui estoit sur le lict, et qui voioit qu'il demeuroit seul en cette chambre; craingnant que la commission fust donnée à quelque aultre avec lequel il ne seroit en telle seureté; désirant plustost d'estre en la garde de l'Archant, qui estoit honneste homme et son amy; comme il estoit d'une humeur gaillarde et bouffonne , à qui les dangers et hazards n'avoient jamais peu faire ressentir la peur; comme l'Archant passoit la porte pour s'en aller, emmenant Simier, il sort la teste du rideau et luy dit : « Hé quoy, mon père, comment! vous vous en voulez aller ainsy sans moy ? N'estimez-vous pas ma conduicte plus honnorable que celle de ce pendart de Simier? » L'Archant se tourna et luy dit : « Ah, mon fils, pleust à Dieu qu'il m'eust cousté un bras et que vous ne fussiez pas icy. » 11 luy respond : « Mon père, c'est signe que mes affaires se portent bien , » allant tousjours se gaussant de Simier, pour la tremblante peur où il le voyoit. L'Archant les mit en une chambre
' Nicolas de Grémonville l'Archant, capitaine des gardes du corps.
avec gardes, et s'en alla prendre monsieur de La Chastre et le mener à la Bastille.
Pendant que toutes ces choses se faisoient, monsieur de Losse , bon homme vieil, qui avoit esté gouverneur du Roy mon mary, et qui m'aymoit comme sa fdle, ayant la garde de mon frère, congnoissant l'injustice que l'on luy faisoit, et détestant le mauvais conseil par lequel le Roy se gouvernoit, ayant envie de nous obliger tous deux, se résout de sauver mon frère; et pour me descouvrir son intention, commande aux archers escossois de se tenir sur le degré du dehors de la porte de mon frère, n'en retenant que deux avec soy, de qui il se fioit, et me tirant à part me dit : (f II n'y a bon François à qui le coeur ne saigne de voir ce que nous voions. J'ay esté trop serviteur du Roy vostre père pour ne sacrifier ma vie pour ses enfans. Je croy que j'auray la garde de monsieur vostre frère en quelque lieu que l'on le tienne : asseurez-le qu'au hazard de ma vie je le sauveray; mais afin que l'on ne s'apperçoive de mon intention, ne parlons plus ensemble; mais soyez-en certaine. » Cette espérance me consololt un peu; et reprenant mes esprits, je dis à mon frère que nous ne debvions point demeurer en cette forme d'inquisition, sans sçavoir ce que nous avions faict; que c'estoit à faire à des facquins d'estre tenus ainsy. Je priay monsieur de Losse, puis que le Roy ne vouloit permettre que la Royne ma mère montast, qu'il luy pleust nous faire sçavoir par quelqu'un des siens la cause de nostre rétention. Monsieur de Com-
haut', qui estoit chef du conseil des jeunes gens, nous fust envoyé, qui, avec sa gravité naturelle, nous dit qu'il estoit envoyé là pour sçavoir ce que nous voulions faire entendre au Roy. Nous luy dismes que nous avions désir de parler à quelqu'un du Roy, pour sçavoir l'occasion de nostre rétention; que nous ne la pouvions imaginer. Il nous respond gravement, qu'il ne falloit demander aux Dieux et aux Roys raison de leurs effects; quilz faisoient tout à bonne et juste cause. ISous luy respondismes que nous n'estions pas personnes pour estre tenues comme ceux ({ue l'on met à l'inquisition , à qui l'on faict deviner ce qu'ilz ont faict. Nous n'en peusmes tirer aultre chose, sinon qu'il s'emploieroit pour nous, et qu'il nous y feroit tous les meilleurs offices qu'il pourroit. Mon frère se prend a rire; mais moy, qui estois toute convertie en douleur , pour voir en danger mon frère , que je cherissois plus que moy-mesme, j'eus beaucoup de peine à m'empescher de luy parler comme il meritoit. Pendant qu'il faisoit son rapport au Roy , la Royne ma mère estant en sa chambre, avec l'affliction que l'on peut penser, qui, comme princesse tres-prudente, prevoioit bien que cet excez faict sans subject ny raison, pourroit, si mon frère n'avoitle naturel bon, apporter beaucoup de malheur en ce royaume, envova quérir tous les vieux du conseil, monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx de France ^ qui estoient tous merveilleusement scandalisez du mau-
' Robert de Combaud, seigneur d'Arcis-sui-Aube.
\ais conseil que l'on a voit donné au Roj, disants tous à la Royne ma mère qu'elle s'y debvolt opposer, et remonstrer au Roy le tort qu'il se faisoit ; qu'on ne pouvoit empescher que ce qui a voit esté faict jusques alors ne fust; mais qu'il falloit r'habiller cela le mieux que l'on pourroit.
La Ro^^ie ma mère va soudain trouver le Roy avec tous ces messieurs , qui luy remonstrentde quelle importance estoient ces effects. Le Roy, ayant les yeux desillez du pernicieux conseil de ces jeunes gens , trouve bon ce que ces vieux seigneurs et conseillers, luy représentent, et prie la Royne ma mère de r'habiller cela , et faire que mon frère oubliast tout ce qui s'estoit passé, et qu'il n'en sceust point mauvais gréa ces jeunes gens ; et que, par mesme moyen, l'accord de Russy et de Quelus fust faict. Cela résolu, toutes les gardes furent soudain ostées à mon frère , et la Royne ma mère le venant trouver en sa chambre, luy dict qu'il debvoit louer Dieu de la grâce qu'il luy avoit faicte, de le délivrer d'un si grand danger; qu'elle avoit veu l'heure qu'elle ne sçavoit qu'espérer de sa vie; que, puis qu'il cognoissoit par cela que le Roy estoit de telle humeur, qu'il s'offençoit non seulement des effects, mais des imaginations , et qu'estant résolu en ses opinions, sans s'arrester à aucun advis ni d'elle ni d'autre , il executoit tout ce qui luy venoit en fantaisie; pour ne le jetter plus en ces aigreurs , cela le debvoit faire resoudi-e à s'accommoder du tout à sa volonté, et de venir trouver le Roy, monstrant ne se ressentir point de ce qui s'estoit passé contre sa personne, et ne s'en souve-
nir point, ^ous luy respondlsmes : que nous avions grandement à louer Dieu de la grâce qu'il nous avoit faicte, de nous guarantir de l'injustice que l'on nous preparoit, de quoy, après Dieu, nous recognoissions luy en avoir, à elle, toute l'obligation; mais que la qualité de mon frère ne permettoit pas que l'on le peust mettre en prison sans subject , et l'en tirer sans formalité de justification et satisfaction. La Royne respond : que les choses faictes. Dieu mesme ne pouvoit faire qu'elles ne fussent; mais que l'on r'habilleroit le desordre qui avoit esté à sa prise , en faisant sa délivrance avec tout l'honneur et satisfaction qu'il pourroit désirer; q'aussy qu'il falloit qu'il contentast le Roy en tout, luy parlant avec tel respect et de telle affection à son service qu'il en demeurast content; et qu'il fist oultre cela que Bussy et Quelus s'accordassent, de sorte qu'il ne restast rien qui les peust brouiller : advouant bien que le principal motif qui avoit produict ce mauvais conseil et ces mauvais efFects, avoit esté la crainte que l'on avoit eu du combat que le vieil Bussy, digne père d'un si digne fils, avoit demandé, suppliant le Roy trouver bon qu'il secondast son fils le brave Bussy, et que monsieur de Quelus fust secondé du sien; qu'eux quatre finiroient cette querelle , sans brouiller la cour comme elle avoit esté pour cette querelle, ny mettre tant de gens en peine. Mon frère luy proraist que Bussy, voyant qu'il n'v avoit point d'espérance de se battre, feroit pour sortir de prison ce qu'elle commanderoit. La Royne ma mère redescendant, elle fist trouver bon au Roy de
lO
faire sa délivrance avec honneur. Et pour cet effect, il vint en la chambre de la Royne ma mère , avec tous les princes, seigneurs, et aultres conseillers de son conseil, et nous envoia quérir mon frère et moy par monsieur de Villequier; où, comme nous allions trouver sa majesté, passants par les salles et chambres, nous les trouvasmes toutes pleines de gens qui nous regardoient la larme à l'oeil, louans Dieu de nous voir hors de danger. Entrants dans la chambre de la Pioyne ma mère, nous trouvasmes le Roy avec cette compagnie que j'ay dict, qui voyant mon frère luy dit : qu'il le prioit de ne point trouver estrange et ne s'offenser point de ce qu'il avoit faict, poussé du zèle qu'il avoit au repos de son estât, et qu'il creust que ce n'avoit point esté avec intention de luy faire nul desplaisir. Mon frère luy respond : qu'il debvoit et avoit voué tant de service à sa majesté qu'il trouveroit tousjours bon tout ce qu'il luy plairoit; mais qu'il le supplioit tres-humblement considérer que la dévotion et fidélité qu'il luy avoit tesmoingnée ne meritoit pas un tel traictement; loutesfois qu'il n'en accusoit que son malheur, et restoit assez satisfaict si le Roy recognoissoit son innocence. Le Roy luy respondit qu'ouy, qu'il n'en estoit point en doubte, et qu'il le prioit de faire aultant d'estat de son amitié qu'il avoit jamais faict. Sur cela , la Royne ma mère les prit tous deux et les fist embrasser.
Soudain le Roy commanda que l'on fist venir Bussy pour l'accorder avec Quelus, et que l'on mist en liberté Simier et monsieur de La Chastre. Bussy entrant en la
chambre, avec cette belle façon qui luy estoit naturelle, le Roy luy dict qu'il vouloit qu'il s'accordast avec Quelus, et qu'il ne se parlast plus de leur querelle , et luy commanda d'embrasser Quelus. Bussy luy respond : u Et non que cela , sire ? s'il vous plaist que je le baise, j'y suis tout disposé; » et, accommodant les gestes avec la parole, luy fist une embrassade à la Pantalonne* ; de quoy toute la compagnie, bien qu'encore estonnée et saisie de ce qui s'estoit passé, ne se peust empescher de rire. Les plus advisez jugèrent que cette légère satisfaction, que recevoit mon frère, n'estoit appareil suffisant à un si grand mal. Cela faict, le Roy et la Royne ma mère s'approchants de moy, me dirent qu'il falloit que je tinsse la main à ce que mon frère ne conservast nulle souvenance qui le peust esloigner de l'obéissance et affection qu'il debvoit au Roj. Je luy respondis : que mon frère estoit si prudent et avoit tant de dévotion à son service, qu'il n'avoit besoin d'y estre sollicité ny par moy ny par aultre ; mais qu'il n'avoit receu et ne recepvroit jamais aultre conseil de moy que ce qui seroit conforme à leur volonté et son debvoir.
Estant lors trois heures après midy, que personne n'avoit encores disné, la Royne ma mère voulut que nous disnassions tous ensemble; puis commanda à mon frère et à moy d'aller changer noz habits, qui estoient convenables h la triste condition d'où nous estions présentement sortis , et nous aller parer pour nous trouver au souper du Roy et au bal. Elle y fust obeie
■ C'est-k-dire uue embrassade de tliéàlre. Pantalon est iin des masques de la comédie italienne.
pour les choses qui se pouvoient devestir ou remettre; mais pour le visage, qui est la vive image de l'ame, la passion du juste mescontentement que nous avions s'y lisoit, aussy apparente qu'elle y avoit esté imprimée, avec la force et violence du despit et juste desdain que nous ressentions par l'effect de tous les actes de cette tragicomedie. Laquelle estant finie de cette façon, le chevalier de Seure ', que la Royne ma raere avoit baillé à mon frère pour coucher en sa chambre, et qu'elle prenoit plaisir d'ouyr queiquesfois causer, pour estre d'humeur libre, et qui disoit de bonne grâce ce qu'il vouloit, tenant un peu de l'humeur d'un philosophe cynique, se trouvant devant elle, elle luy demande : t( Et bien , monsieur de Seure , que dictes vous de tout cecy? — C'est trop peu, dict-il, pour faire à bon escient, et trop pour se jouer. » Et se tournant vers moy, sans qu'elle le peust entendre, me dit : « Je ne croy pas que ce soit icy le dernier acte de ce jeu; nostre homme (voulant parler de mon frère) m.e tromperoit bien , s'il en demeuroit là. »
Cette journée estant passée de cette façon , le mal ayant seulement esté addoucy par le dehors et non par le dedans , les jeunes gens qui possedoient le Roy, jugeants le naturel de mon frère par le leur, et leur jugement peu expérimenté ne permettant pas qu'ils peussent juger ce que peult le debvoir et l'amour de la patrie sur un prince si grand et si bien né qu'il estoit, persuadent au Roy, pour tousjours joindre leur cause
' Michel de Seure, clievalier, grand prieur de Champagne. 11 s'intitulait ainsi dans une quittance de i5j*i.
à la sienne, que mon fiere n'oublieroit jamais l'affront pulDlic qu'il avoit receu, et s'en voudroit venger. Le Roy, sans se souvenir de l'erreur que luy avoient faict commettre ces jeunes gens , reçoit soudain cette seconde impression, et commande aux cappitaines des gardes, que l'on prist soigneusement garde aux portes que mon frère ne sortist point, et que, tous les soirs , l'on fist sortir tous les gens de mon frère hors du Louvre, luy laissant seulement ce qui couchoit d'ordinaire dans sa chambre ou dans sa garde-robbe. Mon frère, se voiant traicté de cette façon et estre à la miséricorde de ces jeunes cervelles, qui, sans respect ny jugement, faisoient disposer de luy au Roy comme il leur venoit en fantaisie, craingnant qu'il ne luy advint pis, ayant l'exemple trop récent de ce qui, sans occasion ny raison, luy avoit esté faict, ayant supporté trois jours l'appréhension de ce danger, se résolut de s'oster de là, pour se retirer chez luy, et ne revenir plus à la cour, mais advancer ses affaires le plus promptement qu'il pourroit pour s'en aller en Flandre. Il me communique cette volonté; et voyant que c'estoit sa seureté, et que le Roy ny cet estât n'y pouvoient recepvoir de préjudice, je l'approuvay; et en cherchant les moyens (voyant qu'il ne pouvolt sortir par les portes du Louvre, qui estoient si curieusement gardées, que mesme l'on regardoit tous ceux qui passoient au visage) , il ne s'en trouve point d'aultre que de sortir par la fenestre de ma chambre, qui regardoit dans le fossé, et estoit au second estage. Il me prie, pour cet effect, faire provision d'un cable fort et bon.
et de la longueur nécessaire. A quoy je pourvois soudain, faisant emporter le jour mesrae, par un garçon qui m'estoit fidel , une malle de luth qui estoit rompue, comme pour la faire racoustrer; et, à quelques heures de là la rapportant, il y mist le cable qui nous estoit nécessaire.
L'heure du souper estant venue, qui estoit un jour maigre, que le Roy ne soupoit point, la Royne ma mère soupa seule en sa petite salle, et moy avec elle. Mon frère, bien qu'il feust assez patient et discret en toutes ses actions, sollicité de la souvenance de l'affront qu'il avoit receu et du danger qui le raenaçoit, impatient de sortir, s'y trouve comme je me levé de table, et me dit à l'oreille qu'il me prioit de me haster, et de venir tost à ma chambre où il se trouveroit. Monsieur de Matignon ', qui n'estoit encore mareschal, un dangereux et fin Normand, qui n'aimoit point mon frère, en estant adverty par quelqu'un qui peut-estre n'avoit pas bien tenu sa langue, ou le conjecturant sur la façon de quoy m'avoit parlé mon frère, dict h la Royne ma raere, comme elle entroit en sa chambre (ce que j'entrouïs presque, estant assez près d'elle et y prenant garde, et observant curieusement tout ce qui se passoit, comme font ceux qui se trouvent en pareil estât, et sur le point de leur délivrance sont agitez de crainte et d'espérance), que sans doubte mon frère s'en vouloit aller; que demain il ne seroit plus là; qu'il le sçavoit très-bien; qu'elle y mist ordre. Je vis qu'elle se troubla à cette nouvelle; ce qui me
' Odet de Matignon , comte de Thorigny.
donna encore plus d'appréhension que nous fussions descouverts. Nous entrants en son cabinet, elle me tira à part, et me dit : « Avez-vous veu ce que Matignon m'a dict? » Je luy dis : (( Je ne l'ay pas entendu, madame, mais j'ay veu que c'estoit chose qui vous donnoit peine. — Ouy, ce dit-elle, bien fort; car vous sçavez que j'ay respondu au Roy que vostre frère ne s'en iroit point; et Matignon me vient de dire qu'il sçavoit très-bien qu'il ne sera demain icy. » Lors me trouvant entre ces deux extremitez, ou de manquer à la fidélité quejedebvois à mon frère, et mettre sa vie en danger, ou de jurer contre la vérité (chose que je n'eusse voulu pour éviter mille morts), je me trouvay en si grande perplexité, que si Dieu ne m'eust assistée, ma façon eust assez tesmoingné, sans parler, ce que je craingnois qui fust descouvert. Mais comme Dieu assiste les bonnes intentions, et sa divine bonté operoit en cette œuvre pour sauver mon frère , je composay tellement mon visage et mes paroles, qu'elle ne peust rien congnoistre que ce que je voulois, et que je n'offensay mon ame ni ma conscience par aulcun faulx serment. Je luy dis donc si elle ne cognoissoit pas bien la haine que monsieur de Matignon portoit à mon frère ; que c'estoit un brouillon malicieux , qui avoit regret de nous voir tous d'accord ; que lors que mon frère s'en iroit, que j'en voulois respondre de ma vie; que je m'asseurois bien que ne m'ayant jamais rien celé, qu'il m'eust communicqué son dessein, s'il eust eu cette volonté ; que, lors que cela seroit,je luy abandonnerois ma vie : ce que je disois , m'asseurant bien que
mon frère estant sauvé, l'on ne m'eust osé faire desplaisir; et, au pis aller, quand nous eussions esté descouverts, j'aymois trop mieux engager ma vie que d'offenser mon ame par un faulx serment , et mettre la vie de mon frère en hazard. Elle, ne recherchant pas de près le sens de mes paroles, me dit : Pensez bien à ce que vous dictes : vous m'en serez caution ; vous m'en respondrez sur vostre vie. » Je luy dis en me sousriant que c'estoit ce que je voulois; et luy donnant le bon soir, je m'en allay en ma chambre, où me deshabillant en diligence , et me mettant au lict pour me desfaire de mes dames et filles, estant restée seule avec mes femmes de chambre , mon frère vient avec Simier et Cangé; et me relevant, nous accommodasmes la corde avec un baston , et ayants regardé dans le fossé s'il y avoit personne, estant seulement aydée de trois de mes femmes qui couchoient en ma chambre, et du garçon de la chambre qui m'avoit apporté la corde , nous descendons premièrement mon frère, qui rioit et gaussoit sans avoir aulcune appréhension, bien qu'il y eust une très-grande haulteur, puis Simier, qui, pasle et tremblant, ne se pouvoit presque tenir de peur, puis Cangé, son valet de chambre. Dieu conduisit si heureusement mon frère sans estre descouvert, qu'il se rendlstà SaincteGeneviefve, où Bussy l'attendoit, qui, du consentement de l'abbé ', avoit faict un trou à la muraille de la ville par lequel il sortist; et trouvant là des chevaulx tous prests, il se retira h Angers sans aulcune
' Cet abbé était Joseph Foulon, connu par les conférences qui se tinrent plus tard dans son abbaye, pendant le siège de Paris.
infortune ' . Comme nous descendions Cangé le dernier, il se levé un homme du fonds du fossé, qui commence à courir vers le logis qui est auprès du jeu de paulme, qui est le chemin où l'on va vers le corps de garde. Moy, qui en tout ce hazard n avois jamais appréhendé ce qui estoit de mon particulier, mais seulement la seureté ou le danger de mon frère, demeure demy pasmée de peur, croyant que ce fust quelqu'un qui , suivant l'advis de monsieur de Matignon, eust esté mis là pour nous guetter. Estimant que mon frère fust pris, j'entrois en un desespoir qui ne se peult représenter que par l'essay de choses semblables.
Estant en ces altères, mes femmes plus curieuses que moy de ma seureté et de la leur, prennent la corde et la mettent au feu, afin qu'elle ne feust trouvée, si le malheur estoit si grand que cet homme qui s'estoit levé du fossé y eust esté mis pour guetter. Cette corde, estant fort longue, faict une si grande flamme que le feu se met dans la cheminée; de façon que sortant par dessus le couvert, et estant apperceu des archers qui estoient cette nuict-là de garde, ils viennent fraper effroyablement h ma porte, disants que l'on ouvrist promptement. Lors, bien que je pensasse à ce coup-là que mon frère fust pris, et que nous fussions tous deux perdus; ayant tousjours neantmoins espérance
■ Le vendredi i4 de ce mois (janvier iS^S), sur les sept heures du soir, Monsieur s'en estant allé à l'abbaie Sainte-Geneviève et faisant semblant de venir faire collation avec l'abbé, s'en va en certain endroit de ladite abbaie, à ce destiné et ordonné, et, par dessus les murailles de la ville, se fait descendre avec une corde dans le fossé, (Lestoile, Journal de Henri III.)
en Dieu, qui me conservoit le jugement entier (grâce qu'il a pieu à sa divine bonté me faire en tous les dangers que je me suis trouvée), voyant que la corde n'estoit pas que demy-bruslée , je dis à mes femmes qu'elles allassent tout bellement à la porte demander ce qu'ils vouloient , parlant bas comme si j'eusse dormy : ce qu'elles font, et les archers leur dirent que c'estoit le feu qui estoit à ma cheminée, et qu'ils venoient pour l'esteindre. Mes femmes leur dirent que ce n'estoit rien , et qu'elles l'esteindroient bien , et qu'ils se gardassent bien de m'esveiller. Ils s'en revont. Cette alarme passée, à deux heures de là , voicy monsieur de Losse qui me vient quérir pour aller trouver le Roy et la Royne ma raerê , pour leur rendre raison de la sortie de mon frère, en ayant esté advertis par l'abbé de Saincte Geneviefve, qui , pour n'en estre embrouillé, et du consentement mesme de mon frère, lors qu'il vist qu'il estoit assez loing pour ne pouvoir estre attrapé , en vint advertir le Roy, disant qu'il l'avoit surprins en sa maison, et que , l'ayant tenu enfermé jusques à ce qu'ils eussent faict leur trou, qu'il n'avoit peu plustost en venir advertir le Roy.
11 me trouva au lict, car c'estoit la nuict, et me levant soudain avec mon manteau de nuict, une de mes femmes, indiscrette et effrayée, se prend à mon manteau en criant et pleurant , disant que je n'en reviendrois jamais. Monsieur de Losse la repoussant, me dict tout bas : u Si cette femme avoit faict ce traict devant une personne qui ne vous fust serviteur comme je suis, cela vous mettroit en peine; mais ne craignez
rien , et louez Dieu j car monsieur vostre frère est sauvé. » Ces paroles me furent un secours bien nécessaire pour me fortifier contre les menaces et intimidations que j'avois à souffrir du Roy, que je trouvay assis au chevet du lict de la Royne ma mère , en une telle colère, que je croy qu'il me l'eust fait ressentir, si la crainte de l'absence de mon frère et la présence de la Royne ma mère ne l'en eussent empesché. Ils me dirent tous deux ensemble que je leur avois dict que mon frère ne s'en iroit point, et que je leur en avois respondu. Je leur dis qu'ouy , mais qu'il m'avoit trompé en cela comme eux; que toutesfois je leurrespondois, à peine de ma vie, que son partement n'apporteroit aucune altération au service du Roy, et qu'il s'en alloit seulement chez luy, pour donner ordre à ce qui luy estoit nécessaire pour son entreprise de Flandres. Cela adoucit un peu le Roy, et me laissa retourner en ma chambre.
11 eust bien tost nouvelles de mon frère, qui l'asseuroient de sa volonté, telle comme je luy avois dict; ce qui fist cesser la plainte, non le mescontentement, monstrant en apparence d'y vouloir ayder, mais en efFect traversant soubs main les apprests de son armée pour Flandre.
Le temps s'estant passé de cette façon , moy pressant à toute heure le Roy me vouloir permettre d'aller trouver le Roy mon mary, luy voyant qu'il ne me le pouvoit plus refuser, et ne voulant que je partisse mal satisfaite de luy; désirant oultre cela infiniment me séparer de l'amitié de mon frère, il m'oblige par
toutes sortes de bienfaits : me donnant, suivant la promesse que la Royne ma mère m'en avoit faicte à la paix de Sens, l'assignat de mon dot en terres, et oultre cela la nomination des offices et bénéfices. Et oultre la pension qu'il me donnoit, telle que les filles de France ont accoustumé d'avoir, il m'en donna encore une de l'argent de ses coffres, prenant la peine de me venir voir tous les marins, et me représentant combien son amitié me pouvoit estre utile ; que celle de mon frère me causeroit enfin ma ruine, et que la sienne me pouvoit faire vivre bien heureuse, et mille aultres raisons tendantes à cette fin. En quoy jamais il ne peust esbranler la fidélité que j'avois vouée à mon frère, ne pouvant tirer aultre chose de moy, sinon que mon plus grand désir estoit de voir mon frère en sa bonne grâce; qu'il me serabloit qu'il n'avoit pas mérité d'en estre esloingné, et que je m'asseurois qu'il s'efForceroit de s'en rendre digne par toute sorte d'obéissance et de tres-humble service ; que pour moy, je me ressentois d'estre obligée à luy de tant d'honneur et de biens qu'il me faisoit; qu'il se pouvoit bien asseurer qu'estant auprès du Roy mon mary, je ne manquerois nullement aux commandemens qu'il luy plairoit me faire , et que je ne travaillerois à aultre chose qu'à maintenir le Roy mon mary en son obéissance.
Mon frère estant lors sur son partement de Flandre, la Royne ma m.ere le voulust aller voira Alençon avant qu'il partist. Je suppliay le Roy de trouver bon que je l'accompaignasse pour luy dire à Dieu, ce qu'il me permit, bien qu'à regret. Revenus que nous fusmes
d'Alençon , ayant toutes choses prestes pour mon parlement , je suppliay encore le Roy de me laisser aller. Lors la Royne ma mère, qui avoit aussi un voiage à faire en Gascongue pour le service du Roy (ce païs-là ayant besoin de luy ou d'elle), elle se résolut que je n'irois pas sans elle '. Et partants de Paris, le Roy nous mena à son d'01inville% où, après nous avoir traictez quelques jours , nous prinsmes congé de luy % et dans peu de temps nous fusmes en Guyenne, où, des que nous entrasmes dans le gouvernement du Roy mon mary, l'on me fist entrée par tout. Il vint au devant de la Royne ma mère jusques à La ReoUe , ville que ceux de la religion tenoient : la desfiance qui estoit encor alors (la paix n'estant encore bien establie) , ne luy ayant peu permettre de venir plus oultre. Il y estoit très-bien accompaigné de tous les seigneurs et
■ Ce voyage se ût, à ce qu'il paraît, aux dépens du clergé, ou du moins on se servit de ce prétexte pour le rançonner. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans Lestoile : « Sur la fin de ce mois (juillet i5nS ) , le Roy demanda au clergé de France une décime et demie d'extraordinaire , oultre les moiennes décimes ordinaires , soubs prétexte des frais qu'il convenoit faire pour renvoier la roine de Navarre, sa seur, au roi de IVavarre son mari, dont tout le clergé murmura fort, w (Journal de Henri III, iSjS.)
' OUainville est aujourd'hui un petit village de Seine-et-Oise. Henri III y possédait une maison de plaisance.
^ Le samedi 2 aoust , la roine de Navarre partit du chasteau d'Olinville pour prendre le chemin de Gascongne, vers le Roy son mari , et l'accompagnent la Roine sa mère , le cardinal de Bourbon, le duc de Montpensier, et messire Gui du Faur, sieur de Pybrac, président de la cour. (Lestoile, Journal de Henri III , iS^S.) — Après les mots : le Roy son mari, Lestoile avait ajoute, dit l'éditeur, la ligne suivante, qu'il a postérieurement efÈicée : « à son grand regret et corps défendant , selon le bruit tout commun, »
gentils-hommes de la religion de Gascongne, et de quelques catholiques. La Royne ma mère pensoit y demeurer peu de temps; mais il survinst tant d'accidens, et du costé des huguenots et du costé des catholiques, qu'elle fust contraincte d'y demeurer dix-huict mois; et en estant faschée, elle vouloit quelquesfois attribuer que cela se faisoit artificieusement pour voir plus long-temps ses filles, pour ce que le Roy mon raary estoit devenu fort amoureux de Dayelle ' , et monsieur de Thurene de La Vergne*"; ce qui n'empescholt pas que je ne receusse beaucoup d'honneur et d'amitié du Roy, qui m'en tesmolngnoit aultant que j'en eusse peu désirer, m'ayant, des le premier jour que nous arrivasmes, conté tous les artifices que l'on luy avoit faicts pendant qu'il estoit h la cour pour nous mettre mal ensemble; ce qu'il recognoissoit bien avoir esté faict seu^lement pour rompre l'amitié de mon frère et de luy, et pour nous ruiner tous trois; monstrant avoir beaucoup de contentement que nous fussions ensemble.
Nous demeurasmes en cette heureuse condition tant que la Royne ma mère fust en Gascongne; laquelle, après avoir estably la paix, changé de lieutenant de Roy à la prière du Roy mon mary, ostant monsieur
' Elle était Grecque de naissance, et s'était sauvée du sac de Chypre en iSyi ; elle épousa depuis Jean d'Hémerits, gentilhomme normand. Il ne faut pas la confondre avec Victoire d'AyelIe (Ayala), fille d'honneur de la reine Catherine. Celle-ci était d'une famille illustre d'Espagne, et épousa, en i58o, Camille de Fera, seigneur originaire de Mantoue.
' Voyez Castelnau, t. I, p. 3a8, où on lit : Mademoiselle de La Yernay.
le marquis de Vlllars ' pour y mettre monsieur le mareschal de Biroii; elle passant en Languedoc, nous la conduisismes jusquesà Casteinaudarry, où prenants congé d'elle, nous nous en revinsraes à Pau en Béarn, où, n'y ayant nul exercice de la religion catholique. Ton me permit seulement de faire dire la messe en une petite chapelle qui n'a voit que trois ou quatre pas de long, qui, estant fort estroicte, estoit pleine quand nous y estions sept ou huict.
A rheure que l'on vouloit dire la messe, l'on levoit le pont du chasteau, de peur que les catholiques du païs , qui n'avoient nul exercice de religion , l'ouïssent; car ils estoient infiniment désireux de pouvoir assister au saint sacrifice, de quoy ils estoient depuis plusieurs années privez; et poussez de ce sainct et juste désir, les habitans de Pau trouvèrent moyen le jour de la Pentecoste, avant que l'on levast le pont, d'entrer dans le chasteau, se glissants dans la chapelle, où ils n'avoient point esté descouverts , jusques sur la fin de la messe, qu'entrouvrants la porte, pour laisser entrer quelqu'un de mes gens, quelque huguenot espiant à la porte les apperceust, et l'alla dire au Pin, secrétaire du Roy mon mary '", lequel possedoit infiniment son maistre, et avoit grande auctorité
' André de Brancas.
' L'ambassadeur d'Angleterre écrivait en 15^4 à la Reine régente : « Il est arrjvé icy d'AUemaigne ung Françoys, qu'on m'a dict s'appeler de son propx'e surnom Poutrin , mais il se faict nommer Dupin , lequel a esté négocier en ceste court. » — Cet agent des protestants de France ne serait-il pas le même que le Pin ou Dupin dont il est ici question ? ( Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénelon , publiée par M. A. Teulkt. )