‹ Mémoires et notes de ChoudieuChapitre 12 sur 94 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

Enfin, lecteur tranquille de la troisième république, c'est à loi que je présente, en m'effaçant, Pierre Choudieu, le représentant du peuple, avec ses passions d'un autre àgo, pour servir ainsi de DQon mieux ses intentions et rilisloire.

Victor Barrucand.

MÉMOIRES DE CIIOUDIEU

Beat as ille^ qai\prociil negotiisy paterna rara bobus eœercet suis.

(IIonACE.)

Je n'ai jamais été plus heureux que lorsque je cultivais de mes propres mains, non le champ que m'ont transmis mesancêlres, mais celui que j*avais acquis dans un pays hospitalier; heureux cependant autant qu'on peut l'être loin de sa patrie, quand on est forcé de l'abandonner pour fuir les coups de la tyrannie. Retiré en Hollande pour échapper aux premières proscriptions consulaires, je n'y ai point exercé la profession d'avocat, ni celle de libraire, comme l'ont dit plusieurs biographes qui se sont copiés ; j'y ai labouré quel-

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ques arpenls de terre qui suftisaienl à mes besoins el à mon ambition. Là j'ai trouvé repoi après une grande tourmenté, au milieu d'une population dont j'ai eu beaucoup de peine à comprendre le langage ; mais du moins je n'entendais pas injurier la Révolution (1). J'étais devenu un véritable paysan, et j'étais si connu comme tel, entre les villes de Harlem et de Leyde, qu'il suffisait de demander u le paysan français » [de fransch Boer)^ pour qu'on indiquât ma demeure,

(i) Lorsque j'ai connu la langue, j'ai presque regretté de Ta voir apprise. Un jour que je voyageais dans la barque qui conduit de la Haye à Amsterdam, j*eus pour voisins trois riches négociants qui se tenaient, comme moi, dans la partie qu'on nomme le « roof*, place séparée de celle qu*on appelle le « commun >. L'un de ces messieurs dit en me voyant entrer : «Nous pouvons continuer, c'est un Franschmann, qui ne connaît pas notre langue. » Ils employaient ainsi à mon endroit une expression dédaigneuse et qu'on reserve à la classe qui vit de son travail, par opposition à celle de Fransch Heer usitée entre gens qui ont reçu de l'éduca tio.i. Pendant tout le voyage, qui dura plus de deux heures, je les entendis débiter des injures et des grossièretés contre la nation française, et qu'on jetterait les Fr .nç-ais dans les canaux, encore heureux si on ne les pendait pas. — C'était peu de temps avant rentrée des alliés. — J'eus la patience de ne pas les interrompre, miis,avant de les quitter, je demandai en hollandais au patron de la barque le chemin pjur aller à la rue où j'avais un pîed-à -terre, el voyant la surprise de ces messieurs peinte sur leur visage, je leur témoignai, lojjours en hollandais, tout le re;2:ret que j'avais de me séparer d'une société aussi agréable que la leur.

Cette petite leçon aurait pu leur servir, mais les Hollandais, m}me dans ce qu'on appelle la haute société, ne sont pas encore gens très civils. {Papiers de V Auteur,)

sur laquelle j'avais placé cette inscription :

Ofelices nimium sua si bona norint Agricolas! (i)

Au milieu de mes travaux champêtres, j'eus le loisir de déplorer les malheurs de mon pays et la perte de sa liberté que j'avais servie avez zèle et désintéressement, sans autre récompense que des calomnies et des persécutions, et que je voyais succomber sous la criminelle audace d'un de ses enfants. — Mais celui-là devait àson tour donner au monde la grande leçon des vicissitudes fatales.

J'ai eu le temps, dans ma retraite, de réfléchir sur les paroles de mon éloquent et infortuné collègue Vergniaud : que la Révolution ressemblait à Saturne, qui dévorait ses enfants.

Un demi-siècle s'est tout à l'heure écoulé depuis cette fameuse époque qui sera toujours un grand sujet de méditations pour les êtres pensants, et qui doit avoir d'immenses résultats.

Depuis cette crise, où tous les intérêts de la vieille société ont été enjeu, et dans un siècle

(i) O fortunatos nimium. .. ("?)

OÙ l'art d'écrire est devenu commun, la France a été inondée de mémoires, de biographies, d'hisloires, de pamphlets; un grand nombre d'hommes de lettres, haletant de l'esprit de parti, ont trempé dans le fiel leur plume de mensonge, et mis la haine à la place de la vérité. D'autres ont calculé ce que la calomnie pouvait rapporter à l'auteur et à l'imprimeur en prenant la couleur du moment ; d*autres, subissant l'inQuence des gouvernements qui se sont succédé avec rapidité, se sont fait gloire d'insulter au parti vaincu et de dénaturer les faits à la guise des nouveaux puissants dont ils sollicitaient la faveur ou la solde; enfin quelques jeunes gens auxquels je ne refuse pas du mérite et qui, j'aime à le croire, ont écril de bonne foi, se sont mis en quête pour composer des histoires £t surtout pour se faire un nom en développant leur faconde, mais souvent ils n'ont pas vu que la vérité leur échappait dans le fatras d'ouvrages qu'ils consultaient. Ils ont fait du roman plutôt que de l'histoire.

Je sais qu'on peut me demander el qu'on

me demandera quels sont mes titres pour combattre parfois les opinions de ceux qui ont écrit avant moi sur la Révolution. Des titres, je n'en réclame aucun, quoique ma qualité, non pas seulement de témoin mais d'acteur dans le grand drame, puisse être de quelque poids. Je ne parlerai que des faits dont j'ai été le témoin, que je sais de source certaine, ou que je tiens de personnes sûres et que je nommerai ; et si, parfois, je cite les hommes même que je combats, ce ne sera que pour appuyer mon opinion de leurs propres aveux. Je placerai, comme dit Horace, le lecteur au milieu des réflexions pour qu'il juge les acteurs et les actions.

Je sais aussi qu'on pourra me soupçonner, peut-être m'accuser moi-même de n'être qu'un homme de parti, et je m'y attends; mais quand on ne désavoue aucune de ses actions, aucune de ses opinions, quand on confesse franchement ce qu'on a été, ce qu'on a voulu, ce qu'on a fait et ce que l'on ferait encore à l'occasion, on n'est pas un homme de parti, on est soi et rien de plus.

Jù INTRODUCTION

Je conviens cependant qu'il faut se garder de reà'prit de parti et rester en défiance de son opinion^ si l'on n'est pas dans une position qui garantisse Tindépendance du caractère. Mais, arrivé à l'âge où Thomme a peu de choses à espérer ou à craindre, on ne peut plus être soupçonné d'être dirigé par Tamour-propre, l'ambition ou la haine ; les passions ont eu le temps de s'amortir; lorsqu'on est près d'entrer dans sa soixante-dixième année et qu'on a déjà un pied dans la tombe, ce n'est pas le moment de déguiser la vérité. Laissons le masque à ceux qui ne pourraient sans rougir se montrer à visage découvert. Pour nous qui n'avons qu'à gagner d'apparatlre tels que nous sommes, tels que nous avons été, soyons francs. 11 s'agit avant tout de ne pas trahir sa conscience.

Quelques hommes dont les passions ne sont pas encore éteintes diront sans doute qu'en vieillissant je n'ai pas cessé d'être factieux, mais que m'importe le jugement de ceux-là? Encore quelques soleils, eux et moi nous ne serons plus. Les hommes passent et les faits restent, c'est par eux que je veux être jugé.

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