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LES INFLUENCES RÉVOLUTIONNAIRES

La Révolution est un des grands événemenls de Tordre social. Ceux qui la regardent comme l'œuvre de quelques hommes qui l'auraient provoquée ou dirigée par leurs écrits, leur argent ou leur influence personnelle n'ont considéré que les acteurs qui occupaient la scène, ils ont attribué au moment ce que des siècles avaient préparé. Les grandes époques sont plutôt l'œuvre du temps que l'improvisation de quelques volontés. Le chancelier Bacon a dit justementque le temps était le plus grand des novateurs.

La Révolution n'est pas née d'idées abstraites et de fausses théories sur la souveraineté du peuple, comme l'ont écrit ceux qui voulaient la discr(?diter dans son principe en essayant de réfuter ces théories, elle est née de la force des choses, du concours des événemenls : tous les pouvoirs, toutes les aristocraties, la royauté même, y ont contribué. Des hommes qui, depuis, nous ont traité de

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siècles tranquilles où la nation ne marchait que sur des roses; or, pendant ces huit siècles, si on en excepte les règnes de quelques monarques qui ont su occuper les esprits par la guerre, il ne s'est pas passé vingt-cinq ans sans qu'on ait vu les grands vassaux armés contre les rois, eu les paysans soulevés contre les seigneurs, ou les réformés luttant contre les catholiques, ou les parlements se prononçant contre la cour ; ainsi toutes les classes de la société essayaient tour à tour d'échapper aux pouvoir arbitraire ; les troubles civils et les violences auxquelles on eut recours pour les comprimer attestent que les Français ont lutté longtempsavant d'obtenir la liberté légale ; ce ne sont donc pas les droits que tant de gens regrettent qui sont anciens, mais l'amour delà liberté. L'obscur désir de tous tôt ou tard se réalise, incomplètement sans doute, c'est-à-dire en dehors d'une logique apparente, mais avec une force invincible. La véritable opinion publique est elle-même une puissance plus forte que tous les pouvoirs : les gouvernements absolus ne prévaudront point contre l'esprit public qui se manifeste de toutes parts et qui menace encore plus d'un trône; ce n'est pas à comprimer les révolutions que les gouvernants devraient apphquer leurs efforts, ils devraient bien plutôt

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s'occuper des moyens de les prévenir. C'est en rendant les peuples heureux qu'on prévient les révolutions. Les nations n'ont que trop longtemps fait preuve de longanimité, le temps est arrivé où, conscientes de leurs droits, elles se disposent par* tout à les réclamer.

Le peuple français marche à la tête de la confédération des peuples contre le pouvoir absolu, et il faut fermer les yeux à la lumière de l'avenir pour espérer encore le triomphe final du despotisme. Le pouvoir absolu n'a jamais été fort que du sommeil des peuples et du prestige des baïonnettes, mais déjà les peuples s' inquiet ent^ et les baïonnettes ne sont autre chose que le peuple luimême. Ceux qui les portent ne tarderont pas à savoir qu'ils ne doivent en menacer que les ennemis de la patrie et non leurs concitoyens, qui sont leurs frères et leurs amis naturels.

Comme en 1789, la force brutale finira par échapper à ceux qui veulent en faire un moyen d'oppression .

Les gouvernements absolus, n'existant que par la force, portent avec eux le germe de leur destruction : ils doivent tôt ou tard périr par la violence. Quatorze siècles d'existence n'ont pu préserver le gouvernement français d'une chute

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terrible préparée par les excès et les conflits fatals despouvoirs. Et quels sont les pouvoirs qui savent se contenir ?

Ce n'est pas la force qui constitue la légitimité, il n'y a de légitime que ce qui est juste.

Sans doute, il faut respecter les ministres d'un culte quelconque lorsqu'ils prêchent une morale simple et prouvent par leurs actions qu'ils croient eux-mêmes ce qu'ils disent; malheureusement le nombre n'en est pas grand. Le clergé toujours envahisseur n'a jamais reculé devant les occasions qui se sont présentées d'accroître sa puissance. Je renvoie les curieux aux historiens qui ont écrit sur les matières ecclésiastiques.

On sait, entre mille traits, que le cardinal de Guise avait béni les poignards de la Saint-Barthélémy.

Mais n'ai-je pas vu moi-même un évêque d'Agra (i), ou se disant tel, bénir dans les plaines de Doué les armes d'une division vendéenne commandée par Charles d'Autichamp, ce qui du reste

(i) Guillotde FoUeville (1760 1794).

DU CLERGÉ iS

n'empêcha pas celle-ci d'être complètement battue? A la même époque, des prêtres affublés de chapelets, portant une croix sur la poitrine, tenant d'une main un cruciGx et de Tautre un poignard, marchaient constamment à la tête des paysans égarés pour les exciter au carnage et leur en donnaient l'exemple. Un simple curé de Saint- Laud d'Angers (i) n'est-il pas devenu évêque d'Orléans, en récompense des nombreux assassinats qu'il avait commandés dans la Vendée comme membre du conseil supérieur établi à Châtillon? Ce même évêque n'a-t-il pas été choisi comme médiateur entre le Saint-Siège et Napoléon lors du Concordat? — Assurément il devait être adroit.

Je n'ai connu avant la Révolution que deux évoques dans la province d'Anjou, où j'avais mon domicile. Le premier était un M. de Grasse, frère du comte de Grasse (2), qui commandait la flotte française contre les Anglais au combat du 1 2 avril 1782, qui fut si désastreux pour la marine française, et dans lequel il fut fait prisonnier sur la Ville de Paris; le second, M. de Lorry, qui était encore évêque lorsque l'Assemblée consti-

(i) Elienne Bcrnicr (1762-1806).

{2) François JoBCph-Paul, comlc de Grassc-Tilly (1723-1788;.

tuante décréta la constitution civile du clergé (i).

M. de Grasse mangeait ordinairement à Paris les revenus de son évêché, qu'il cumulait avec ceux -dd plusieurs abbayes qui y étaient jointes; il y menait, comme tous les autres évèques, une vie licencieuse; mais, du moins, il ne causait pas de scandale dans son diocèse, et sa conduite dans la capitale n'était pasjautrement remarquée, parce que beaucoup d'autres prélats en faisaient autant.

Un jour que M. de Grasse était venu dans son diocèse pour y distribuer la confirmation, on me conduisit dans une des salles de l'évèché pour la recevoir comme les autres enfants de mon âge. J'avais à peine treize ans. Un prêtre qui nous conduisait nous avait fait placer à genoux pour attendre l'arrivée de Monseigneur. Pour me désen-

(i) Beaucoup de personnes ont pensé, et je suis de cet avis, que t'Asseniblée constituante commit une (grande. faute en décrétant une constitution civile pour le clergé, et surtout en obligeant le clergé à prêter serment à cette constitution, il était sans doute nécessaire d'apporter un frein aux empiétements des puissances ecclésiastiques surrauloritccivile, par exemple de rendre aux tribunaux ordinaires les affaires qui se jugeaient devant les officialités, de remettre entre les mains de l'autorité civile la tenue des registres publics constatant les naissances, mariages, décès, et de soumettre les membres du clergé à toutes les lois appliquées au reste de la société ; il était ridicule de permettre que le clergé formât une classe privilc^'iée dans TÉlat et ne vouliU reconnaftrc d'autre autorité que celle de Rome; mais il ne fallait pas leur imposer d'antres serments que ceux qu'on exigeait des autres citoyens : il f.illait les contraindre de se soumettre aux lois générales, mai» n'en pas faire de particulières pour eux. {Pap, de V Auteur,)

nuyer dans celle position un peu çênante, je causais et riais avec de jeunes demoiselles de mon voisinage qui étaient placées devant moi sur une autre ligne. L'évêque, qui s'en était aperçu de loin, se borna à réprimander ces jeunes personnes et, arrivé devant moi, il me distribua un de ces soufflets qu'onoubliedifficilemenl,((pour m'apprendre à vivre, » disait-il. Le soir même, Monseigneur, qui venait quelquefois visiter ma mère, me reprocha ma conduite dans le lieu saint. Je lui répondis que je ne croyais pas qu'une salle de son palais fût un lieu saint, et que d'ailleurs il m'était aussi bien permis de rire avec de jeunes personnes de mon âge qu'à lui d'en caresser de plus âgées à Paris. Ma mère, qui trouva sans doute ma réponse passablement insolente, se leva avec vivacité, pour me confirmer une seconde fois, mais je m'esquivai lestement. Le lendemain, elle me demanda devant mon père oùj'avais appris toutes les impertinences que j'avais débitées la veille ; je lui répondis tranquillement que c'était mon père lui-môme qui, déjeunant quelques jours auparavant avec des amis, avait parlé devant moi de la conduite que Monseigneur menait à Paris, ainsi que ses confrères, et qu'il avait ajouté qu'il aimerait mieux voir un officier de dragons auprès de safemm? qu'un prêtre,

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parce qu'elle se défierait du. premier, tandis que le second ressemblait au serpent qui avait fait succomber notre première mère à la tentation. Mon père, qui n'était pas aussi fâché que ma mère, se borna à me dire que de semblables vérités ne devaient pas se répéter « en face des gens » et que je devais être plus circonspect à l'avenir.

J'ai lu dans les mémoires imprimés d'une dame qui a figuré à la cour de Louis XV, et qui par sa position avait pu connaître tous les hommes immoraux de son temps, une notice sur ce prélat, laquelle se trouve conforme à l'opinion de mon père (i).

L'évêque Lorry, son successeur, prenait beaucoup moins de précautions; il entretenait publique-

(i) Extrait des Mémoires de Jf"» Dubarry, tome VI, pAgt 176, édition de i8ar), par MM. Damas-Hinard et Lamothe-Langon :

M Je veux raconter quelques faits du temps qui reviennent à ma mémoire, la mort, par exemple, d'un des prélats les plus débauchés de France, ce qui doit vous laisser dans Tembarrasdu choix, c'est de M' de Grasse, évéque d'Angers, qu'il s'agit. Il termina à soixante ans une vie entièrement consacrée aux plaisirs de tous gf'nres.

« Sa débauche n'était pas celle d'un homme de cour, ni tous ses hommages pour les femmes de bonne compagnie. Il affichait les mauvaises mœurs avec un éclat qui scandalisait jusqu'à ses confrères , il dissipait tout son revenu et au delà avec des créatures d: bonne volonté. On lui a entendu dire qu'il voudrait bien trou* ver dans son diocèse une statue propre à faire des miracles, aOn que le revenu servît à entretenir deux filles de l'Opéra. Louis XV, en pariant de M' d'Angers, disait : c 11 a bien fait de parvenir à l'cpiscopat. je n'en aurais pas voulu pour clerc de ma chapelle. »

« Ce prélat entretenait une danseuse qui avait envie d'avoir un beau collier de diamants. Il connaissait dans son diocèse une dame

ment une concubine qu'il avait fait épouser à son valet de chambre, et personne dans la ville n'ignorait ce commerce. Ce même évèque refusa de prêter le serment exigé par la loi, sous prétexte que sa conscience et sa religion ne le lui permettaient pas.

Un chanoine de la cathédrale, l'abbé Chivaille, l'un des grands vicaires et le secrétaire particulier de l'évêque, connu dans toute la ville pour ses aventures galantes, refusa aussi, pour les mêmes motifs, de prêter serment.

Il existait à l'extrémité de la province d'Anjou, dans la petite ville de Fontevrault, un monastère de ce nom qui avait des règles assez singulières et qui se composait de religieux et de religieuses sous la direction d'une même abbesse. Il y avait bien deux maisons, mais qui ne formaient en

riche, de peu de naissance et de i^ande dévotion, qui desirait que sa fille, bien mariée, eût des enfants ; il va la trouver, lui vante l'excellence des messes dites dans la chapelle de la Vierçe à Lorette en Ilalie ; la bonne dévote, qui le croit, lui remet douze mille livres en or ; il en achète une paire de boucles d'oreilles à sa maltresse et charge son aumônier de faire dire le nombre de messes à six sous dans quelque pauvre couvent. Il avait fait placer dans sa chambre à coucher un tableau de sain te Marie l'Egyptienne qui, encoredans son état de courtisane, s*offril elle-même en payement aux bateliers qui lui avaient fait passer le Nil. L'indécence de la scène était rachetée, selon lui, par la suite de la vie pieuse de la pécheresse. »

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réalité qu'un seul monastère. C'est dans cette abbaye que les jeunes princesses de la famille royale recevaient leur première éducation. M"** Carapan, qui se connaissait en fait d'éducation, dit, tome I®% page i8, de ses « Mémoires », qu'on en recevait une très mauvaise dans ce monastère. L'abbesse de Fontevrault, toujours une dame de très haut rang, avait, comme de raison, de nombreux bénéfices à sa disposition et les religieux qui avaient eu le bonheur de fixer son attention étaient toujours certains d'être pourvus. L'un de ces moines fut nommé par elle à une très bonne cure, à quelques lieues d'Angers,

Là, il fit, pour le malheur d'une famille entière, la connaissance d'une veuve encore jeune et jolie qui eut la faiblesse de l'écouter. Cette veuve avait deux enfants, une fille aussi jolie que sa mère, et un fils qui servait dans les gendarmes de la maison du roi, en garnison à Luné ville, et avec lequel j'étais lié dès mon enfance, ainsi qu'avec toute sa famille dont j'avais même l'espoir de faire un jour partie.

Je servais alors dans rartilleric et, ayant obtenu un congé, je partis de Metz pour rejoindre à Lunéville mon ami qui en avait également obtenu un. Nous arrivâmes ensemble à Angers, mais beau-

coup trop lard pour aller voir sa mère et sa sœur. II m'invita à venir déjeuner avec elles le lendemain. Quel fut mon étonnement lorsque je le vis arriver chez moi, dès la pointe du jour, pour m*annoncer un triste événement qui m'affligea encore plus que lui.

Le moine dont je viens de parler avait pris un tel ascendant dans la maison de la veuve qu'il s'était cru en droit d'exercer le même empire sur la jeune personne. Un jour qu'ils étaient à table, le prêtre la morigénant outre mesure, elle se permit de lui dire: « Monsieur, c'est tout au plus ce que je pourrais supporter de la part d'un père ; heureusement vous ne l'êtes pas encore, et j'espère bien que vous ne le serez jamais. » La mère, qui sentit que c'était un reproche indirect que lui adressait sa fille, ne fut pas assez maîtresse d'un premier mouvement de vivacité et la gifla. La jeune personne, qui avait seize ans, fut tellement mortifiée de cette correction qu'elle en éprouva une révolution subite qui la conduisit en quelques jours au tombeau.

Mon camarade, qui aimait beaucoup sa sœur, eut l'imprudence de dire qu'il saurait bien débarrasser sa mère d'un homme qui voulait faire le maître dans sa maison et, plus imprudent encore

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OU plus téméraire, peu de temps après il accepta une partie de chasse avec lui. Il y trouva la mort. Le moine, qui vint en donner la première nouvelle dans le village, prétendit qu'en sautant un fossé mon ami tenait à la main son fusil qui n'était pas au repos, et qu'une branche sans doute avait fait partir la détente. Personne n'ajouta foi à ce récit, pas même la mère qui, depuis ce malheureux événement, ne reçut plus chez elle celui qu'elle regardait comme la cause de la mort de ses deux enfants. Elle ne tarda pas elle-même à succomber à son grand chagrin. L'indignation générale s'éleva contre le moine : il fut forcé de quitter le département.

Heureusement tous les prêtres ne ressemblent pas à ceux dont je viens de parler; mais c'est déjà beaucoup trop qu'on en puisse citer un petit nombre.

Quand verrons-nous la fin de toutes les jongleries théocratiques ? car l'intolérance n'est pas le propre des seuls prêtres romains. Toute religion a ses ridicules et ses prétentions : un juif ne peut pas fréquenter un chrétien, mais il lui est permis de le voler; les protestants ne refusent pas la sépulture aux comédiens, mais ils leur défendent

de gagner leur vie le dimanche; les spectacles sont partout fermés ce jour-là; en Angleterre, il n'est pas permis à un boulanger d'ouvrir sa porte le dimanche, mais les pâtissiers ont la permission ; on peut boire dans les estaminets, mais les fenêtres de la rue doivent être closes ou entrebâillées ; enfin, en Hollande, j'ai vu la comédie de l'observance du dimanche poussée si loin qu'un ministre de la police, M. Lapierre, défendit un jour, par une ordonnance placardée sur tous les murs de La Haye, de fumer dans les rues, et cependant on ne voit pas bien un Hollandais sans sa pipe.

Que d'hypocrisies inutiles et petites ! Mais, disent ceux qui gouvernent, mieux vaut l'hypocrisie que le scandale.

La Révolution française a suffisamment prouvé qu'il n'était pas nécessaire d'être né noble pour bien servir son pays, et que, parmi ceux qui se piquent d'une haute naissance, on trouvait des gens d'un caractère assez bas. Pour un Latour-d'Auvergne dont le nom est inscrit honorablement à la

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tête des grenadiers français, nous comptons trente généraux sortis de la classe plébéienne : Hoche, Marceau, Dugommier, Kléber, Jourdan, etc. Il est honorable sans doute de compter parmi ses ancêtres des hommes qui ont rendu à la patrie d'éminents services, mais les enfants ne devraient s'enorgueillir de la gloire de leurs pères que pour leur ressembler, — et il est des héritages qui ne se transmettent pas.

Il faut avoir été le voisin de quelques-uns de ces grands seigneurs, pour savoir jusqu'à quel point ils abusaient de leur autorité. Je citerai quelques anecdotes de ma jeunesse à ce propos.

Ma famille possédait un petit castel situé dans Tenclave du duché-pairie de Brissac. Ce domaine était resté indivis entre deux de nos parents et mon père. Il formait un petit fief relevant du duché. Un de mes cousins, âgé d'environ dix à onze ans, s'amusait à tirer des moineaux dans la cour, qui était commune et qu'on laissait ouverte pour la commodité du public. Des gardes de Brissac entendant tirer quelques coups de fusil accoururent au bruit, s'emparèrent de mon jeune parent, l'attachèrent à la queue du cheval de l'un deux et le traînèrent ainsi jusqu'au chdlcau de Brissac, dis-

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tant de deux lieues. En vain le père de l'enfant et le mien leur représentèrent que nous avions le droit d'armes et celui d'en faire usasse sur notre propriété, leurs représentations furent vaines. Ils suivirent alors les gardes jusqu'à Brissac où ils arrivèrent aussitôt qu'eux ; introduits près du ducy ils se plaig^nirent amèrement à lui de la conduite de ses gardes. Dans le premier moment, le duc ne voulut pas avoir l'air de donner tort à ceux-ci ; 11 parut même douter de l'existence de notre petit Gef. Alors les deux plaignants, prenant un autre ton, lui dirent: « Nous espérons, monsieur le duc, n'avoir pas besoin d'invoquer imc autre justice que la vôtre, mais, si vous nous y forcez, nous prouverons que nous sommes dans notre droit et que vos gardes ont abusé de votre autorité ; nous n'ignorons pas que ce sera la lutte du pot de terre contre le pot de fer, mais la justice est pour tout le monde et nous l'obtiendrons, dussions-nous y dépenser toute notre fortune. » Le duc, qui naturellement était bon, se radoucissant un peu, leur dit : « Eh bien ! je vous ferai rendre votre enfant, qu'exigez-vous de plus? — Comme l'insulte a été publique, nous exigeons que votre capitaine des gardes accompagné des gardes qui ont commis le délit vienne faire des excuses

au père de Tenfant. » EflFectivement, le capitaine des gardes vint s'excuser par ordre du duc.

Ces mêmes gardes de Brissac portaient bien plus loin l'abus de pouvoir. Lorsqu'ils ne pouvaient parvenir à arrêter un braconnier dans la forêt, ils tiraient dessus comme sur une bête fauve, et ces assassinats ne prirent fin qu'en 1789, parce que, à cette époque, la justice reprit ses droits. Quatre des gardes de Brissac, parmi lesquels figurait le capitaine lui-même, convaincus d'avoir ainsi assassiné un grand nombre d'individus, furent condamnés à être rompus; mais protégés par quelques membres du Parlement de Paris, qui étaient euxmêmes des grands seigneurs, ils en furent quittes en appel pour la peine des galères à laquelle on sut même les soustraire.

Dans leurs terres, les grands seigneurs étaient en général assez afl^ables envers la bourgeoisie avec laquelle ils se familiarisaient même, parce qu'autrement ils eussent été privés de société. Le duc de Brissac faisait môme inviter toos les jeunes bourgeois du pays qui avaient des chevaux à assister aux parties de chasse qui avaient lieu fréquemment dans la forêt, et par suite à des bals

qui se donnaient au château pour amuserla jeune duchesse, devenue depuis duchesse de Mortemar; mais, de retour à Paris, il les tenait à une distance respectueuse de lui.

Un de mes parents, qui venait souvent passer quelques semaines à notre campagne, et qui avait été invité comme moi aux fêtes de Brissac, avec cet avantage qu'il avait obtenu une place de sous-lieutenant de dragons par la protection du duc de Brissac au commencement de la Révolution, crut devoir, en rejoignant son régiment, faire une visite de remerciement à son protecteur. Celui-ci le reçut très bien et l'invita même à dîner pour le lendemain, mais quelle fut sa surprise, lorsqu'en se rendant à cette invitation il fut reçu par le mattre d'hôtel, qui le conduisit dîner à l'office! Il n'osa pas refuser, mais ce dîner lui était resté sur le cœur dix ans après, car en 1800 il me racontait cette aventure en dînant chez moi : il était alors chef d'escadron dans le 8* régiment de dragons caserne à TÉcole militaire. Sa mésaventure me rappela quelque chose d'à peu près pareil.

M. le duc de Céreste-Brancas s'était marié à la fille unique du marquis deGiseux, riche propriétaire dont l'épouse était alliée de ma famille.

Lorsque le duc de Céreste venait à Angers, il ne manquait jamais de faire visite à mes parents, les invitait à dîner chez lui et par réciprocité acceptait quelquefois notre dîner bourgeois. Mon père, m'ayant conduit à Paris pour y terminer mes études, me conduisit faire une visite au duc de Céreste qui nous invita à dîner pour le dimanche suivant.Arrivés le jour indiqué,nous fûmes conduits dans l'appartement de son valet de chambre, homme d'ailleurs très respectable et que mon père estimait beaucoup. Nous y trouvâmes la table mise pour nous recevoir. Mon père, qui était invité par le duc lui-même, ne crut pas devoir accepter le dîner de son valet de chambre et pria celui-ci de ne pas regarder son refus comme une insulte parce que, lorsqu'il venait à Angers, ils dînaient bien ensemble, étant d'anciens camarades de collège. Mon père ajouta qu'une autre fois il accepterait avec plaisir un dîner offert par lui et non par monsieur le duc.

Je pourrais citer ainsi beaucoup de traits de Torgucil ridicule de nos grands seigneurs d'autrefois.

J'ai entendu raconter, à Bruxelles, par M. de Potter, l'une des plus illustres victimes des fureurs de Guillaume de Nassau, roi de Hollande, que

dînant un jour à Rome, chez un cardinal, celuici affectait de ne lui adresser la parole qu'en l'appelant M. le comte. Au sortir de table, M. de Potter crut devoir lui représenter qu'il n'avait pas l'honneur d'être comte. « Je sais bien, lui répondit ce prince de l'Église, mais il est bon que l'on sache que je n'admets à ma table que des gens titrés. » — Charmante humilité d'un successeur des apôtres !

Si cet orgueil était ridicule dans nos anciens nobles, il l'était bien davantage encore dans les nouveaux parvenus.

Nous avions, dans la province où je suis né et dans les provinces voisines, une pépinière de nobles, qui ne l'étaient pas plutôt devenus qu'ils croyaient avoir acquis le droit d'impertinence. Pour vingt mille francs vous pouviez aclieter une charge à la Chambre des Comptes de Nantes et, à la seconde génération, votre postérité était noble jusqu'il la fin des siècles; pour quarante mille, vous deveniez trésorier à Tours et votre descendance était noble au bout de vingt ans, ou même avant, si vous mouriez dans l'exercice de votre charge; pour quatre-vingt ou cent mille francs, vous pouviez acheter une charge de secré-

taire du Roi, et, dès la première génération, vos enfants nés et à naître étaient nobles comme le roi. J'ai connu un marchand de bœufs qui conduisait lui-môme ses bestiaux au marché de Poissy et de Sceaux, et qui est devenu noble par cette voie.Soa fils est aujourd'hui baron de TEmpire. Enfin les échevins et les maires de notre bonne ville d'Angers devenaient nobles au premier chef, les échevins au bout de vingt ans, les maires au bout de quatre ans seulement ; qu'on juge d'après cela du nombre de privilégiés dont fourmillait notre ville. Les deux derniers maires qui ont précédé la Révolu tion nous ont fourni neuf enfants mâles, et par conséquent neuf nouvelles familles nobles...

En l'année 17.., très jeune encore, j'accompagnais à un bal, où se réunissait la meilleure société de notre ville, une dame avec sa fille. C'était la première fois qu'elles y paraissaient, et par conséquent, elles n'en connaissaient pas tous les usages. La noblesse ancienne et nouvelle affectait de ne pas se mêler avec la bourgeoisie. Une place se trouva vacante dans une contredanse vis-à-vis la la loge qu'occupait la mère et elle désira que j'y dansasse avec sa fille; en vain je lui observai que sa fille éprouverait peut-être quelques désagré-

ments parce que les autres danseuses étaient des daines nobles et très nobles, et qui verraient de mauvais œil une bourgeoise se mêler à leur société; la dame ne tint pas compte de mes représentations.

A peine la jeune fîlle avait-elle pris place à la contredanse qu'un de nos jeunes parvenus, lieutenant dans un régiment de chevau-Iégers, veut se placer devant nous avec une demoiselle de Conlades, petite-fille du maréchal. Je lui observai que la place était occupée, il me répondit que les trois autres dames qui formaient la contredanse désiraient qu'elle fdtcomplétée par M"* de Contades et qu'elle y danserait malgré moi. Je m'adressai alors à M"' de Contades et lui dis que, si j'étais seul, je lui céderais volontiers la place, mais que je la croyais incapable d'exiger que la dame que j'accompagnais se relirai, parce que chacun de nous était au bal pour son argent. M'<< de Contades se relira et fit des excuses à ma danseuse en l'assurant qu'elle ignorait que la place était occupée, mais son danseur persista à vouloir y danser malgré moi; nous échangeâmes quelques propos un peu vifs qui allîrèreat autour de nous une foule de jeunes gens tant nobles que bourgeois; alors la mère de la jeune fiUeque j'accompagnais la rap-

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pela près d'elle; les trois autres dames se retirèrent aussi. Le champ de bataille nous restait- Je profilai de Tabsence des dames pour demander satisfaction au jeune officier de Tinsulle qu'il venait de me faire, mais il me répondit qu'il n'était pas fait pour rendre raison à un vilain. Cette expression était d'autant plus déplacée dans sa bonche qu'il n'y avait pas longtemps qu'il était sorti lui-même de ce qu'il appelait la classe des vilains. Je me bornai à lui dire que je saurais bien le contraindre à se battre avec moi.

Effectivement, quelques jours après, je le rencontrai en ville et, sur un nouveau refus de sa part de me donner satisfaction, j'eus l'imprudence de le frapper d'une canne que je tenais à la main. Il était en uniforme et tira son épée dont il me porta plusieurs coups que je parai; il ne fit en cela que ce que tout autre militaire eût fait à sa place, et s'il m'eut passé son épée au travers du corps, je n'aurais eu que ce que je méritais. On doit croire qu'après une pareille incartade un combat sérieux devenait nécessaire ; il eut lieu le lendemain et, après quelques blessures légères reçues de part et d'autre, nos témoins mirent fin au combat parce que nous avions des torts réciproques. Tout semblait terminé, lorsqu'arrivèreiit

à Angers MM. de Caslries et d'Autichamp qui revenaient d'une inspection que le premier avait faite dans le port de Brest, comme ministre de la marine ; ils étaient en même temps commandants de la gendarmerie de la maison du Roi, tenant garnison à Lunéville, dans laquelle j'avais été admis par eux, lors de leur premier passage dans notre ville, avec permission d'en porter Tuniforme. Je leur fus dénoncé comme coupable de deux délits qui méritaient une punition exemplaire et au moins vingt ans de prison, le premier d'avoir osé frapper un gentilhomme, ne Tétant pas moi-même, le second d'avoir frappé un lieutenant lorsque j'étais réputé n'être que souslieutenant par mon admission dans la gendarmerie. Heureusement, M. le chevalier de Contades, dans la compagnie duquel je devais être incorporé en arrivant à Lunéville, prit chaudement ma défense, et il assura MM. de Castries et d'Autichamp que les premiers torts venaient de mon adversaire et que, lui présent à la querelle, il pouvait attester qu'il n'y avait d'autre reproche à me faire que d'avoir porté trop loin le point d'honneur.

L'affaire en resta là, et il fut même décidé que je partirais peu de temps après avec M. de Con-

tades lui-même pour rejoindre le corps, mais mon père, qui craignait de nouvelles étourderies de ma part dans un corps composé d'une jeunesse turbulente, remercia ces messieurs de la bieii vaillance qu'ils me témoignaient et me conduisit lui-même à Paris, où il parvint, par des amis, auprès de M. le marquis de Grébeauval, à me faire obtenir des lettres d'examen pour entrer dans rartillerie.

sous l'habit militaire

Il fallut cependant surmonter de grandes difficultés pour entrer dans ce corps. D'après une ordonnance de M. de Ségur (i), on devait, pour être admis dans un régiment comme officier, prouver quatre degrés de noblesse : je n'en pouvais pas seulement prouver un seul, puisque j'étais né dans la classe plébéienne ; mais comme on était un peu moins difficile pour l'admission dans l'artillerie, parce qu'il fallait des études préliminaires auxquelles beaucoup de nobles dédaignaient de s'assujettir, on trouva des moyens d'éluder l'ordonnance, et je fus admis au moyen de certificats qui furent

(ij Philippe-Henri de Scgur (i794-ï8oa), appelé par Louis XVI au miaislère de la guerre, en 1781.

sous L'HABIT MILITAIRE 33

signés par le maréchal de Contades, par le duc de Brissac, par le duc de Céreste-Brancas et par le marquis d'Aulichamp, portant que ma famille vivait noblement et que mon père avait servi comme officier dans le régiment de Royal-Cravate.

J'avais embrassé l'état militaire contre le vœu de mes parents. Mon père voulait faire de moi un médecin; ma mère me voyait en avocat. Je ne tardai pas à m'aperce voir que j'avais eu tort de ne pas suivre leurs conseils, mais l'habit militaire, bien accueilli partout, avait quelque chose de séduisant pour un jeune homme sans expérience.

La première chose qui me fit regretter mon indépendance fut la réception qui me fut faite par le général Perrin des Aimons, commandant l'artillerie à Metz, auquel je fus présenté par le capitaine Duhamel, un ami de mon père, à la surveillance de qui j'avais été confié. Le général nous accueillit tous les deux avec bienveillance et nous invita à diner pour le dimanche suivant, mais en nous reconduisant il m'ordonna de me rendre à la citadelle jusqu'à nouvel ordre de sa part. Je ne répliquai pas, parce que j'étais prévenu qu'en endossant F habit militaire on devait obéir avant tout; mais le capitaine Duhamel, étonné comme moi d'un pareil ordre, me demanda si je n'avais pas

U MEMOIRES DE GHOUDIEU

fait quelque escapade avant de quitter Paris, qui eût déterminé mon père à demander lui-même au général ma mise aux arrêts en arrivant à Metz. Sur ma réponse négative, le capitaine, en me regardant, s'aperçut que j'avais manqué à la consigne qui ordonnait de porter l'uniforme de son corps sans y rien changer. J'avais eu le malheur de rae présenter chez le général avec une veste blanche

au lieu d'une veste bleue. C'est moi qui suis coupable, dit le capitaine, de ne vous avoir pas prévenu que le général était très exigeant sur la tenue. Rendez-vous au fort, et sous peu je vous en ferai sortir. Effectivement, il alla s'accuser près du général de ne m'avoir pas fait connaître ses ordres et obtint ma mise en liberté. — Première douceur de l'état militaire !

Peu de temps après, dînant avec quelques camarades, des aspirants comme moi, je me trouvai exposé à une nouvelle épreuve qui pouvait avoir des suites un peu plus sérieuses que la première. L'un de ces aspirants, qui selon toutes les apparences savait que je n'étais pas noble, se permit de dire qu'il s'était glissé dans le corps des individus qui n^avaiiMit pas fait les preuves de noblesse exigées par l'ordonnance du ministre de la guerre, mais qu'on saurait bien les en faire sortir. Aus-

sous L'HABIT MILITAIRE 35

sitôt je me levai et lui dis : « Je dois prendre celte apostrophe pour moi, puisque je ne suis pas noble; je n'ai même jamais cherché à faire croire que je Tétais, mais je suis bien aise de vous déclarer dès le premier jour que je ne sortirai du corps des officiers que lorsque vous me porterez en terre; et celui d'entre vous qui voudra savoir à quoi s'en tenir me trouvera toujours prêt à lui répondre. » Le plus morne silence régna jusqu'à la fin du dîner.

En sortant de table, celui qui avait tenu ce propos indiscret s'approcha de moi et m'assura en présence de plusieurs camarades qu'il ignorait que je ne fusse pa5 noble, el qu'il n'avait point eu rintention de m'offenser. J'eus l'air de me contenter de cette excuse, mais j'eus bientôt l'occasion de prendre ma revanche.

Un capitaine de drag-ons, M. de Morton-Chabrillant, fils de celui qui commandait les gardes de Monsieur, frère du Roi, osa dire en pleine parade que la petite noblesse qui composait Tartillerie était propre tout au plus à « décrotter ses bottes ». Grande rumeur parmi les aspirants et les élèves d'artillerie, qui décidèrent dans leur sagesse qu'une dépulation se présenterait le lendemain à la parade pour demander satisfaction de cet in-

33 MÉMOIAES DE CHOUDIEU

soient propos à tout le corps des officiers du régiment de dragons auquel appartenait M. de Morton-Chabrillant. Comme j'avais quelque réputation dans l'art de l'escrime, je fus invité à faire partie de cette députation. Ma réponse fut bien simple : « Je vous ai déclaré, ilyapeude temps, que je n'avais pas l'honneur d'être noble; en conséquence, le propos qu'on attribue à M. de Morton-Chabrillant n'a pu m'offenser en aucune manière; c'est à ceux d'entre vous qui se trouvent insultés à défendre leur noblesse; quant à moi, vous me trouverez toujours prêt à soutenir l'honneur du corps, si quelqu'un l'attaquait, mais je ne suis pas disposé à me faire tuer pour une cause qui n'est pas la mienne. »

M. de Morton-Chabrillant ayant reçu l'ordre de rejoindre à Paris ses nobles parents, l'affaire en resta là, et depuis ce moment je n'ai pas cessé de vivre en bonne intelligence avec tous mes camarades. Mais ces premières épreuves n'ont pas peu contribué à me dégoûter de la carrière militaire dans laquelle je n'avais d'ailleurs aucun espoir d'avancement, et, en me rendant au vœu de ma famille, j ai suivi le précepte de Cicéron : 6Vdant arma togœ.

Si je me suis appesanti sur ces différentes anec-

sous L'HABIT MILITAIRE 37

dotes, qui ne peuvent intéresser que moi, cVst que j'ai voulu faire connaître l'état d'esprit et la situation dans laquelle je me trouvais avant la Révolution. Je n'avais rien à gag^ner dans un bouleversement général et je ne peux pas être soupçonné d'avoir été entraîné par des motifs d'intérêt personnel. Révolté des insolentes prétentions de la noblesse, j'ai dû soutenir avec énergie les principes de l'égalité parfaite de tous les hommes devant la loi ; indigné des prétentions et des écarts du clergé, j'ai dû défendre la liberté des cultes, la liberté de toutes les opinions et leur manifestation par la presse : ainsi se résume en peu de mots ma profession de foi politique.

En vérité, je ne formais des vœux que pour la réforme des abus. Je ne cherchais point à abaisser ceux qui avaient voulu s'élever au-dessus des autres pour me mettre à leur place. Ma conduite a prouvé que l'ambition n'était pas le mobile de mes actes. Né plébéien, je suis resté plébéien sous la monarchie comme sous l'empire; je n'ai recherché ni les places ni la fortune, parce que je voulais garder mon indépendance dans la prospérité comme dans l'adversité, et toujours je suis resté semblable à moi-même.

Ma famille, qui appartenait en grande partie à la magistrature, me pressait vivement de suivre la même voie. Il y avait plusieurs places vacantes au tribunal supérieur de noire province, je donnai la préférence à une place du parquet sans trop prévoiries difficultés qui m'attendaient dans cette nouvelle carrière. Sans aucune expérience des affaires, je quittai Tépée pour la loge, désireux de complaire à mes parents. Je ne me dissimulais pas la faiblesse de mes moyens, mais un oncle à moi, qui avait exercé pendant longtemps et avec distinction la profession d'avocat, m'avait promis de m'aider de ses conseils; je comptais parmi les conseillers trois de mes plus proches parents, et l'un d'eux était président.

Le parquet se composait d'un procureur du Roi, de deux avocats du Roi et d'un substitut. Je traitai de cette dernière place parce que j'avais l'espc^ir de m'inslruîre à l'école des trois magistrats qui devaient porter la parole avant moi et que je comptais sur leur bienveillance.

Vains calculs ! Le procureur du Roi (i) émigra

(i) M. Bodard.

avant que mes provisions arrivassent de Paris, le premier avocat du Roi (i), homme d'un çrand mérite, succomba à une longue et douloureuse maladie, le second avocat du Roi, M. Brevet de Beaujour, et M. Milscent, l'un des présidents de la cour, furent tous^ les deux nommés membres de l'Assemblée constituante, et je me trouvai ainsi privé des principaux appuissur lesquels j'avais compté. Le tribunal se trouva présidé par le plus ancien

des conseillers qui venait d'être nommé conseiller d'Etat honoraire en récompense de quarante années de service (2) ; fier de ce nouveau grade, il fit peser sa morgue sur toutce qui l'entourait : j'en ressentis les premiers effets. Les vacances allaient finir, il me fit demander par l'un des conseillers si je me proposais de prononcer le discours de rentrée; sur une réponse affirmative, le conseiller me laissa entrevoir que je devais m'abstenir de le faire en grand costume, c'est-à-dire en robe rouge, parce que mes prédécesseurs ne l'avaient jamais portée. — Si c'est une injonction que vous êtes chargé de me faire de la part du président, lui répondis-je, vous pouvez lui dire que j'attache fort peu d'importance à porter une robe rouge

(i) M.Benoîst.

(aj M. Ayrault.

40 MÉMOIRES DE GHOUDIEU

plutôt qu'une robe noire, mais qu'il suffît qu'on me le défende pour que je croie devoir user de mon droit ; si jusqu'ici mes prédécesseurs ont conservé la robe noire, c'est que, remplissant plus souvent les fonctions d'avocat que celles du ministère public, jls ont cru devoir conserver le costume de Tordre auquel ils appartenaient; mais, comme je ne suis point avocat, je ne connais d'autre costume que celui de la compagnie dont je fais partie, et je le porterai.

J*ai dit plus haut que j'avais un oncle sur les conseils de qui j'avais compté, mais je me trouvai encore privé de cet appui au moment où j'y pensais le moins.

Quelques jours avant la rentrée du Palais, je me présentai chez lui pour lui soumettre le discours que je devais prononcer. J'avais choisi cet argument : De F indépendance que doit conserver le magistrat^ dans quelque position quCil se trouve. Mon discours commençait par ces mots : « Le sénateur romain Priscus, invité par un des officiers de la maison de l'empereur à s'abstenir de se rendre au Sénat ou d'y approuver les rescrits qui y seraient présentés, répondit qu'il se rendrait à son poste et qu'il y voterait suivant sa conscience. » — En voilà bien assez, médit mon oncle en

m'interrompant, je n'ai pas besoin d'en entendre

davantage pour être certain qu'un pareil discours sera vivement applaudi; et, comme je ne suis pas bien convaincu de Texcellence des républiques de Rome et d'Athènes, j'apprécierais mal les belles maximes que tu développes.; d'ailleurs les jeunes gens d'aujourd'hui en savent beaucoup plus que nous autres, vieilles têtes à perruques, et il est à croire que tu ferais peu de cas de mes avis.

Je prononçai tranquillement mon discours devaut une assemblée nombreuse, qui ne jugea pas du même point de vue que mon oncle; mais le vieux conseiller président, qui était loin d'approuver mes principes, ne négligea aucune occasion de me le faire sentir.

Les membres du tribunal avaient l'habitude de se réunir avant l'audience dans une salle qu'on appelait « la buvette » ; les deux plus jeunes conseillers, qui avaient été mes camarades de classe, vinrent m'inviter de la part delà compagnie à faire partie de leur réunion, mais ils eurent la maladresse de me dire que je ne participerais pas aux frais parce que je n'étais admis que comme membre honoraire. Je leur répondis que, me considérant comme membre de la compagnie tout aussi bien qu'eux, je regardais leur proposition comme

une insulte, et que je n'acceptais pas l'honneur qu'ils prétendaient me faire.

11 existait un autre usage qui favorisait la paresse des conseillers et qui, à mon avis, était un abus, parce qu'il donnait un peu trop d'influence au ministère public dans certains cas. Dans toutes les affaires qui se jugeaient à la chambre du conseil et qui ne pouvaient être décidées avant que les gens du Roi eussent donné leurs conclusions, le président leur faisait communiquer les pièces à domicile, et ils en faisaient ordinairement le rapport, pour éviter celte peine à l'un des conseillers. Quoique je n'approuvasse pas cette manière de procéder, je ne crus pas pouvoir m'y refuser ; d'ailleurs, obligé d'examiner de toutes façons les pièces, ce rapport n'exigeait pas de ma part un travail bien difficile. Mais quel fut mon élonnement, lorsqu'à peine mon premier rapport commencé monsieur le président m'observa que je devais savoir que le ministère public ne pouvait porter la parole que debout devant la cour. 11 est vrai que j'avais cru pouvoir rester assis parce que je ne remplissais pas les fonctions du ministère public, mais celles de rapporteur. Alors, me levant aussitôt, je dis à monsieur le président que

Parmi les gens du roi 43

je connaissais assez mes devoirs pour qu'il ne fût pas nécessaire de me les rappeler, mais que je connaissais aussi mes droits ; qu'il devait savoir que le rapport que je faisais n'était point dans les attributions du ministère public, et que c'était de ma part un acte de complaisance ; que, cependant, puisqu'il trouvait inconvenant que je le flsse assis, je saurais dorénavant me borner strictement à mes fonctions ; qu'en conséquence je déposais les pièces sur le bureau et que je ne donnerais mes conclusions que lorsqu'il aurait chargé quelqu'un des conseillers de faire le rapport.

Le vieux président, qui n'étail pas accoutumé à trouver de la résistance parmi les membres de la cour ne me le pardonna pas, et ce ne fut plus dans la chambre du conseil, mais en pleine audience, qu'il chercha à s'en venger et à me faire sentir qu*on ne résistait pas impunément à un conseiller d'État.

Les assemblées primaires de notre département avaient été fort orageuses; les principes d'indépendance qu'avait proclamés l'Assemblée constituante avaient déjà pris racine dans nos contrées, et, dans plusieurs endroits, ils avaient été développés avec beaucoup de force. Les agents des justices seigneuriales qui existaient encore crurent

que de pareilles opinions constituaient un délit contre Tordre social et en poursuivirent les auteurs avec beaucoup d'acharnement : un de ces tribunaux condamna un citoyen de Segré à six mois de prison et à une amende assez considérable. L'affaire ayant été portée en appel devant la cour supérieure séante à Angers, je pris la parole et, après avoir soutenu qu'un citoyen ne pouvait pas être rendu responsable des opinions qu'il avait émises dans une assemblée primaire, parce qu'il y exerçait sa portion de souveraineté, et que toute liberté serait détruile^ si les magistrats s'arrogeaient le droit de juger si les opinions sont bonnes ou mauvaises, mes conclusions tendaient à ce que le jugement fut infirmé et l'accusé mis en liberté.

La cour se retira dans la chambre du conseil pour en délibérer et, la séance redevenue publia que après quelques minutes de délibération, le président prononça d'une voix forte et avec beaucoup d'affectation les paroles suivantes : c< La cour, après en avoir délibéré en la chambre du conseil, le 'ministère public entendu et sans avoir égard 'k ses conclusions, ordonne que le jugement dont est appel sera exécuté suivant sa forme et teneur, etc. »

Les membres du barreau, qui tous désiraient aussi vivement que moi que ce jugement fût infirmé, vinrent me témoigner leur étonnement de la formule qu'avait adoptée le président et qu'ils entendaient pour la première fois, car, dans tous les préambules des jugements, il était d*usage de se borner à dire : après avoir entendu le ministère public dans ses conclusions. — Patience, leur dis je. Messieurs, je ne tarderai pas à prendre ma revanche. — M. Brevet de Beanjour, avec qui j'entretenais une correspondance, m'avait prévenu qu'il serait fait incessamment un rapport au nom du comité de législation, dont il était membre, pour annuler ces sortes de procédures qui avaient également eu lieu dans d'autres départements.

Peu de temps après, il m'adressa, en effet, une copie d'un décret qui annulait toutes les condamnations pour opinions prononcées dans les assemblées primaires. Je n'eus rien de plus pressé que d'en demander l'enregistrement, et, dans un réquisitoire, où j'ajoutais de nouveaux développements à l'opinion que j'avais précédemment émise, je terminais en d'smt que j'espérais, cette fois, que la cour^ faisant droit à mes conclusions, annulerait, conformément à la loi, le jugement

46 MÉMOIRFS DE CHOUDIEU

dont elle avait ordonné l'exécution, la semaine précédente.

On peut juger, sur ce simple exposé, des obstacles sans nombre contre lesquels j'eus à lutter pour paraître presque tous les jours devant un tribunal composé en grande partie de magistrats imbus de vieilles théories, et qui repoussaient toutes les idées nouvelles. Obligé de me livrer à l'étude des anciennes lois qui étaient passablement compliquées, abandonné à moi-même dans un travail si pénible, n'osant consulter aucun des membres du barreau pour ne pas me mettre en leur dépendance, je ne marchais pas sur des roses, et, plus d'une fois, je regardais l'entreprise comme au-dessus de mes forces. Heureusement, un ancien ami de mon père, qui avait été professeur de droit public à notre université (i), m'ouvrit son cabinet et m'aida de ses conseils dans les affaires difficiles, et si je sortis avec honneur de la position critique dans laquelle je me trouvais, je ne le dus qu'à ses bons offices.

Le nouvel ordre de choses me trouva donc bien préparé, dégoûté de l'élat militaire par la présomptueuse arrogance des nobles, rebuté par la mordue et la vieille routine des magistrats, certes

(il M. Guillier de la Touche.

j'embrassai le parti de la Révolution avec enthousiasme, et pour des raisons toutes morales. Je Tai servie avec dévouement. Quoique froissé par elle^ je ne me repens pas de ce que j'ai fait.

Les parlements qui avaient demandé les premiers la convocation des États généraux étaient loin de prévoir, je l'ai dit, la tournure que prendraient les affaires, et cependant leurs remontrances avaient sonné les premiers coups de la rébellion ; ils avaient appris à la nation qu'il existait en elle une puissance sans appel et que les droits du trône ne pouvaient prescrire ceux du peuple; ils n'avaient pas prévu que des bouches éloquentes allaient bientôt développer ces idées mystérieuses, exposer publiquement à la nation le secret de sa force et lui découvrir les moyens de se régénérer.

Quand la cour voulut reculer, il était trop lard.

On se tromperait grandement si l'on croyait que le rappel de M. Necker au ministère fut de la pari du roi un retour de confiance ; en ayant l'air de se rendre au vœu de la nation, il ne faisait que céder à la nécessité; ce n'était pas le premier

ministre qu'il rappelait, mais Phomme nécessaire, le seul qui pouvait, par sa popularité, lui procurer de l'argent et dont on se débarrasserait dès qu'on pourrait se passer de lui, et la preuve de ce que j'avance, c'est que celui-ci ne prit aucune part aux affaires d'administration générale, ainsi qu'on peut s'en convaincre par le compte-rendu des premières séances des États-généraux.

Le Roi ne partageait point les opinions de M. Necker relativement à la double représentation du Tiers et ne fut pas de bonne foi en l'accordant, car c'était la rendre illusoire que de n'accorder pas en même temps le vote par tète. Le gouvernement n'avait aucun plan fixe et vivait en quelque sorte au jour le jour ; il se conduisait à peu près comme un homme dans son tort qui se met en colère. Au milieu de ce désordre et de l'ignorance complète de l'administration, on ne peut s'étonner que la France ait songé à se sauver elle-même. D'ailleurs depuis longtemps le Roi ne servait plus que les passions de la Cour.

Dans quelques provinces, et notamment en Bretagne, la noblesse, qui avait lutté avec tant d'éclat contre la tyrannie ministérielle, voulut replacer le tiers-état sous la sienne, et son opposition à ce que le nombre des députés de cet ordre

fût doublé excita des scènes sanglantes dans la ville de Rennes.

La jeunesse prit les armes et appela à son secours la jeunesse des villes voisines : Nantes, Angers et plusieurs autres villes y envoyèrent des détachements armés qui eurent bientôt rétabli Tordre, car les nobles qui n'avaient mis en avant que leurs domestiques ou des gens à leurs gages donnèrent prudemment Tordre de la retraite. Par suite de cette échaufFourée, il s'établit une espèce d'alliance entre la jeunesse de Bretagne et d'Anjou qui, par leurs députés respectifs, formèrent Tannée suivante une fédération dans la ville de Ponlivv. Cette assemblée fut présidée par un député breton, le vice-président fut un député angevin. Le président fut le général Moreau, devenu depuis beaucoup trop célèbre ; je fus choisi pour vice-président, honneur que Ton voulut faire à la députation d'Anjou.

On doit croire que cette jeunesse, composée de tout ce qu'il y avait de plus ardent dans les principales villes des deux provinces, prit des arrêtés d'une grande vigueur ; ils furent jugés séditieux par M. Joly de Fieury, procureur-général au parlement de Paris, qui les honora d'un réquisitoire par suite duquel ils furent condimnés à être

brûlés par la main du bourreau sur les marches du Palais de justice. Le même jour, un journal (i) rédigé par celui qui devait devenir l'illustre auteur des Ruines et du Voyar/e de Syrieel d'Egypte^ Volney (2), obtint également les honneurs de l'auto-da-fé, quoique la Bretagne, où le prétendu délit avait été commis, ne fût pas du ressort du parlement de Paris. — On ne brûle plus aujourd'hui les écrits, mais on emprisonne les auteurs et on les rançonne pour leur imposer silence. Dans tous les temps les gouvernements ont eu à leur disposition des JefTries, des Ballard, des Marchangies et autres que je m'abstiens de nommer.

Dans presque toutes les villes, la mesure qui accordait au tiers-élat une double représenlalion fut accueillie avec enthousiasme. M. Achille Roche,

{i) La Sentinelle du peuple.

(a) Volney est né le 3 février 1767 à Craon, pelite Tille du département de la Mayenne. Son nom de famille était Chassebeuf . L'éditeur Adolphe Bossange prétend que ce nom était ridicule et que, lui ayant causé beaucoup de désagréments, son père le nomma Boisgirais. Le fait est que Volney, qui entra au collège d'Ang'ers à l'âsçe d'environ la ans, ne nous a jamais été connu que sous le nom de Chassebeuf et que nous le nommions encore ainsi à son retour d'Eçypte. Il est vrai qu'il nous pria de lui donnor dorénavant celui de Volney, non qu'il répudiât le nom de ses pères, mais parce que celui de Volney Tayant fait connaître dans la république des lettres, il attachait de l'importance à le conserver. {Papiers de l'Auteur.]

pour donner une idée de l'opinion qui se mani* festait partout à cette époque, avance dans son « Histoire de France » que les femmes d'Angers prirent un arrêté aux termes duquel elles offraient de s'enrôler avec leurs fils, leurs frères et leurs époux pour soutenir la cause du peuple contre la noblesse.

J'ignore où M. Roche a pris cette information, mais j'étais alors à Angers, et il n'est point à ma connaissance qu'une semblable détermination ait été prise. Je conviens que dans beaucoup d'autres circonstances les femmes de cette ville ont donné de grandes preuves de courage et de dévouement, mais je ne crois pas nécessaire à leur gloire d'y ajouter des faits imaginaires. II suffit de rappeler ce qu'elles ont fait pour juger ce qu'elles feraient encore si les circonstances l'exigeaient de nouveau. On les a vues, lors du siège d'Angers dirigé par Charles d'Autichamp, à la tète d'une armée nombreuse deVendéens, accourir en grand nombre sur les remparts^ y porter des vivres aux courageux citoyens qui les défendaient et leur prodiguer des secours de toute espèce, au milieu des balles et des boulets qui plcuvaicnt. Je me plais à leur rendre cette justice : bonnes épouses, bonnes mères, elles ont encore prouvé qu'elles étaient bonnes citoyen-

nés; et je tiens à honneur d'être né au milieu d'une population qui n'a jamais cessé de donner l'exemple de toutes les vertus civiques. Si César revenait dans nos contrées, il ne dirait plus : An^ degavi molles (i).

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