FORMATION DES GARDES-NATIONALES
La prise de la Bastille eut des résultats immenses. Le bruit se répandit dans toute la France que des brigands armés apparaissaient sur différentspoints; ce n'était qu'une fausse nouvelle; mais, dans le même temps, un instinct de conservation fit lever tous les Français comme par enchantement, et partout on forma des municipalités et on organisa des gardes-nationales. Ces gardes civiques se corn-
posèrent partout des citoyens de la niasse sans exception ; elles nommèrent elles-mêmes ceux qui devaient les commander (i) et contribuèrent puissamment au maintien de l'ordre, ce qui donne un démenti formel à ceux qui objectent le danger de confier des armes à une certaine classe de citoyens. Le grand danger, au contraire, est à mon avis de ne les déposer qu'entre les mains des banquiers et des hommes opulents qui ne connaissent de vraie liberté que celle qui assure leurs jouissances et met tous les pauvres en leur dépendance. Depuis que les gardes-nationales ne sont plus composées que d'hommes choisis par le pouvoir, et que le gouvernement s'est arrogé le droit de leur donner des chefs, on les a vus dans les grandes villes, et notamment à Paris, répandre le sang de leurs concitoyens au premier ordre de l'autorité. — Triste prérogative attribuée aujourd'hui à la fortune, comme elle l'était autrefois à la naissance.
M. Thiers a écrit : « L'exécution du Chair p-
(i) La garde nationale d*Angers fut consliluce le aa juillet 1789. dhoudicu y fut élu au litre de major. '^A*. de l'E)
56 MEMOIRES DE CHOUDIEU i
de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir dans Tobservation de la loi en sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. »
Je ne nie point que le premier devoir d'un fonctionnaire public soit d'exécuter la loi, mais quand un magistrat est chargé de l'exécution d'une mesure aussi terrible que la loi martiale, il doit y regarder à deux fois avant de commander le feu, et je ne doute point que si Bailly eût commencé par porter des paroles de conciliation, il lui eût été facile de se faire écouler comme l'avait fait Lafayette, qui était parvenu à dissiper le premier rassemblement. Enfin, quoi qu'en puissent dire certaines personnes qui ne savent qu'applaudir aux assassinats que l'autorité sait toujours couvrir d'une apparence de légalité, je me permettrai de soutenir que l'emploi de la force armée contre des citoyens sans armes est un crime.
Je me suis trouvé vers la même époque dans une position aussi critique ; il y avait cependant cette différence que le rassemblement que j'avais à disperser était armé et que les demandes qu'il formait n'étaient fondées en aucune manière, ce
n'était qu'un prétexte dont se servait le clergé non sermenté pour troubler la tranquillité publique, en excitant des hommes égarés à demander la diminution du pain, quoiqu'il fût à un très bas prix.
Voici le fait :
Un rassemblement nombreux, composé de « perrayeurs », qui sont les ouvriers des carrières à ardoises qui environnent la ville d'Angers, précédé par des femmes qui travaillent à la filature du chanvre qu'on emploie dans la manufacture de toiles à voiles, se présente un jour de marché à l'une des portes de la ville. La municipalité, qui avait été prévenue d'avance de ce mouvement, avait mis en réquisition la garde nationale. Je commandais un bataillon de volontaires qui depuis a formé le premier bataillon de Maine-et-Loire. On m'avait confié la défense de la porte devant laquelle se présentèrent les insurgés. Ils étaient commandés par un vieux sergent invalide, étranger à la ville, et par un autre sergent d'infanterie qui avait des parents dans la ville, mais dont l'arrivée étonna sa famille elle-même, qui ne l'attendait pas.
Le vieux sergent d'invalides, qui paraissait commander en chef, me somma d'avancer pour conférer avec lui. Je lui répondis qu'il pouvait avancer
lui-même, s'il avait quelque proposition à me faire. Il s'avança et m'assura que sa troupe ne venait pas avec des intentions hostiles^ mais qu'elle exigeait avant tout que mon bataillon mît bas les armes. Je ne répondis à cette ridicule sommation qu'en le menaçant de le fa're arrêter s'il ne se retirait. Pendant ce pourparler, j'avais fait prévenir le maire, M. d'Houlières,qui depuis a été mon collègue à l'Assemblée Législative et à la Convention, que ma position deviendrait difficile s'il ne me faisait pas soutenir par de la cavalerie, parce que le rassemblement se faisait menaçant et augmentait d'un moment à l'autre, mais que je prenais sur moi de le disperser avec une simple compagnie de cavaliers.
M. d'IIoulières fit aussitôt déployer le drapeau rouge sur la tour de la maison commune et vint lui-même, accompagné d'un escadron de Royal- Picardie, proclamer la loi martiale sur la place du Champ-de-Mars, où j'avais disposé ma petite troupe en bataille, en face du rassemblement qui ne m'inspirait pas beaucoup d'inquiétude, parce qu'il était mal organisé et sans ordre dans sa marche.
Le maire s'avança seul au milieu des femmes qui faisaient le front du rassemblement et par-
vint aisément à les disperser en promettant de faire droit aux demandes qui seraient reconnues justes.
II n'en fut pas de même du rassemblement armé qui, malgré les trois sommations qui lui furent faites de se retirer, fit une décharge sur mon bataillon. Heureusement personne ne fut tué: quelques volontaires furent seulement blessés. De notre côté, il ne fut pas tiré un seul coup de fusil, mais nous marchâmes au pas de charge et la hayonnette en avant sur le rassemblement qui, en même temps, fut pris en flanc par l'escadron de cavalerie, ainsi que j'en étais convenu avec M. de Saint* Cran qui le commandait. Il ne fallut qu'un instant pour disperser cette troupe, qui se sauva par la promenade publique aboutissant à la place. Les barrières de la place arrêtèrent la charge de cavalerie.
De part et d'autre personne ne périt dans cette bagarre. Nous arrêtâmes seulement les deux chefs qui furent livrés entre les mains de la justice et condamnés à être pendus. Nous eûmes la satisfaction de rétablir ainsi la tranquillité publique, et M. d'Houlières reçut de ses concitoyens une approbation beaucoup plus flatteuse pour lui que s'il eût ordonné de faire feu. Cependant nous avions
«0 MÉMOIRES DE GHOUDIEU
été assaillis, non pas à coup de pierres, mais à coups de fusil (i).
(i) Extrait d'une lettre de l'Autear :
J*ai lu avec attealion la lettre anonyme d'un « ami de la Constitution • sur les événements des premiers jours de septembre 1790. Outre qu'un individu qui ne signe pas ce qu'il écrit m'inspire peu de conSance^ il y a de graves erreurs. D'abord, l'auteur a l'air de croire que le clergé est étranger à celle échaaffourée^ et moi je suis d'un avis contraire; car il est à'ma connaissance qu'à celte époque des conciliabules ont eu lieu chez un chanoine de la cathédrale dont la maison de campagne était située à Ëventard, prés de celle de l'évèque.
En second lieu, il est faux que Soland ait parcouru IcChampHle- Mars à la tête de la garde nationale qui, à l'exception de Cerisier et de quelques hommes qui s'étaient joints à lui sur le J/iaiV romain, ne s'est pas montrée du tout. Soland n'a paru qu'un instant dans le Champ-de-Mars à la tête des grenadiers et des chasseurs pour exhorter le maire lorsqu'il a proclamé lajoi martiale. Ces chasseurs et grenadiers ne faisaient point partie de la garde nationale et ni eux ni Soland n'ont eu à soutenir de combat dans la prairie d'Allemagne, car ils n'y ont pas paru.
Après la proclamation de la loi martiale, Soland et la troupe qu'il commandait ont été chargés de la défense de la porte Saint- Michel. Là, Soland ne s'est pas pris corps à corps avec un homme armé d'un broc et n'a pas tué deux ouvriers des carrières ; ceux-ci n'ont point paru sur ce point. Soland a seulement été atteint d'un coup de feu parti des mains d'un brigand étranger à la ville et aux ouvriers de la carrière. Sa blessure était légère. Quant aux ouvriers des carrières, je les ai toujours considérés comme de braves gens qui n'étaient qu'égarés, mais je n'ai pas la même opinion de l'invalide Bottereau. Je ne doute point, puisque vous le dites, que ses enfants soient de braves gens et qu'ils cherchent à justifier la conduite de leur père. Cela me parait très nativel ; mais ils doivent Ctre trop jeunes pour avoir eu, par eux-mêmes, connaissance des faits, et leur témoignage ne pourrait pas détruire ce que j'ai vu. Voici au surplus les faitd qui se sont passés :
Le lundi 5 septembre 1790, j'avais assemblé à la caserne des Minimes (et pas sur le Mail de la fidclilô), non pas soixante, mais trois cents volontaires. L'auteur anonyme de la lettre me failbeau- <^oup trop d'honneur en me désignant sous le nom de Vintrépide Choudieu (je ne sais pourquoi), car j'étais peut-être le moins intrépide de tous niescamarados qui, comme moi, remplissaient un devoir pénible en repoussant par la force des compatriotes qae
LA LOI MARTIALE A ANGERS 6î
nous considérions comme égarés ; mais il n'en était pas ainsi de l'invalide Botlereau el du serjEJ^ent Guitteaad, qui. à mon avis, étaient les véritables chefs de l'insurrection.
Le samedi 4, les femmes, accompagnées de quelques ouvriers des carrières et qui demeuraient dans le faubourg Saint-Michel exî<^èrent la taxation des grains el brûlèreal même quelques baquets. L'un d'eux, qui n'était pas. je crois, ouvrier des carrières, fut arrêté, mais il ne fut pas condamné à mort, comme le di^ l'auteur de la lettre, car il fut presque à llnstaut délivré par les femmes él nous n'opposâmes pas une grande résistance À sa délivrance. La garde nationale fut impassible. Royal- Picardie se conduisit bien.
Le dimanche 5, de nombreux rassemblements eurent lieu sur les carrières de Trélazé et des environs. De nombreux agents s'étaient glissés parmi eux.
Le 6 au matin, l'invalide Bottereau parut sur le Champ -de-Mars à la tête d'une troupe nombreuse, mais mal armée. Nous étions en bataille devant la caserne ; Royal-Picardie était adossé au mur delà manufacture à voiles faisant face aux insurgés. A peine arrivé, l'invalide Bottereau s'avança vers moi et me somma de dé. poser les armes, « et qu'il fallait que Royal- Picardie en fil autant ». A cette insolente sommation je répondis qu'il pouvait venir chercher les armes qu'il demandait, mais qu'il ne les aurait que par le bon bout. 11 retourna de suite vers sa troupe et commanda la fusillade. Je crois cependant que la décharge ne se fit qu'ea Fair et seulement pour nous intimider, car aucun de nous et aucun des soldats de Picardie ne furent atteints. Mais, au lieu d'être intimidés, nous marchâmes au pas de charge el la bayonnette en avant, et soutenus par Royal- Picardie nous dispersâmes les révoltés que nous poursuivîmes jusqu'à la prairie d'Allemagne et, là, quelques cavaliers qui avaient franchi le fossé atteignirent l'invalide qui fut frappé par l'un deux qui lui cassa la cuisse d'un coup de pistolet. Vous savez le reste. Si vous avez des renseignements qui détruisent ou atténuent ce que je viens de dire, vous me feriez plaisir de me les donner.
Quoi qu'en dise l'auteur de la lettre, il n'est pas à ma connaissa.ice que personne ait péri, pas même dans la rue de 1* Hôpital ; car aucun prêtre ni ouvrier de carrière n'y a paru. Ainsi ma concljsion est que cet auteur anonyme n'a rien vu par lui-même et a été mal endoctriné.
En 1791, je fus enrojé par mes concitoyens à TAssemblée législative. C'est alors que je commençai à prendre une part active aux affaires publiques.
L'Assemblée avait ouvert ses séances le i" octobre 1791 : le 4 octobre elle décidait l'envoi d'une députation au Roi pour lui annoncer qu'elle était constituée. Cette députation s'étant présentée au château le 5, le ministre de la justice vint lui annoncer que le Roi ne pourrait la recevoir que le lendemain. Sur Tinsistance de M. Ducastel, qui la présidait, le ministre retourna près du Roi et vint dire qu'elle serait reçue le soir à 9 heures.
Cette manière de recevoir une députation de 60 membres de l'Assemblée nationale était un peu cavalière et n'annonçait pas de dispositions bienveillantes ; aussi le mécontentement commença-lil à se manifester dans l'Assemblée, qui s'en offensa, et avec raison.
Quand la députalion fut enfin introduite près du Roi, le président. M. DucasteK qui cependant était très dévoua à la cour, n'adressa au Roi qœ ce peu de mots : « Sire, 1* Assemblée est définitivement constituée ; elle nous a députés vers vous pour vous en instruire. » Louis XVI réf»ond:t plus sèchement encore : « Je ne puis vous aller roir avant vendredi, d Celte conduite était p'^u propre à lui concilier Topinion publique.
On dira peut-être que j'attache trop d'importance à de petites choses, mais mon avis est que ce ne sont pas des petites choses que les relations qui doivent s'établir entre les coqis constitués. Si l'un veut trop s'élever au-dessus de Tautre. il en résulte toujours des collisions qui finissent par devenir dangereuses. Je suis d'avis qu'il est dû des égards à celui qu'on a reconnu pour chef de l'Etat^ mais celui-ci en doit à son toor aux délégués de la nation. Tout doit être réciproque. Je sais qu'il est des gens qui prétendent qu*on ne peut environner le Irône de trop d*éclat [»arce que cet éclat rejaillit sur la nation elle-mêm?: mais ceux qui parlent ainsi comptent la nation pour peu de choses ; pour moi, qui la considère c.mme le seul et véritable souverain, je vaudrais que ses représentants fussent regardés comme la première
autorité. Aussi me suis-je constamment refusé à faire partie de ces députations nombreuses qu'on envoyait si souvent à la Cour, lorsqu'un simple message pouvait suffire, et qu'on faisait insolemment attendre dans les antichambres, au milieu de la valetaille plus insolente encore que ses maîtres.
Dès le premier jour de nos délibérations, il s'éleva une discussion qui me semble avoir été la conséquence de cette première démarche.
Un fauteuil en forme de trône couvert d'or et de fleurs de lys était réservé au Roi. Coût hon proposa que le fauteuil du Roi fût pareil à celui du président. Grangeneuve demanda que les titres de Sire et de Majesté, « qui avaient été inventés par la servilité, fussent remplacés par celui beaucoup plus beau et plus constitutionnel de lioi des Français ».
Ces deux propositions excitèrent des rumeurs dans une partie de la salle, qui, déjà se composait de quelques nobles et qui, depuis, devenue plus nombreuse, constitua le côté droit. Parmi eux, je remarquai Hérault de Séchelles, ancien avocatgénéral du Parlement de Paris, les ci-devant marquis de Girardin et de Jaucourt, MM.de Kersainl, Gjuvion, Mathieu Dumas, Pozzo-di-Borgo (au-
jourd'hui ambassadeur de Russie), Beugnot, Becquel, Vaublanc, Lemontey, etc.
Ainsi, dès les premiers jours, l'Assemblée se dessina en deux partis : les hommes de la Cour, dont les principaux furent ceux que je viens de nommer, et les indépendants,qui depuis formèrent ce qu'on appela le parti de la Montagne et dont les plus marquants furent d abord Vergnîaud, Guadet, Gensonné, Brissot, Couthon, Grançeneuve, le fougueux Isnard, etc.
M. Guadet, Tun des membres les plus éloquents de la députation de la Gironde, et qui eût pu marcher de front avec Vergniaud, s'il eilt été moins irascible, prit le premier la parole en réponse et dit : « J'aime à croire que le peuple français vénérera toujours beaucoup plus dans sa simplicité le fauteuil du président que le fauteuil doré du chef du pouvoir exécutif. Quant aux titres de Sire et de Majesté^ je m'étonne que l'Assemblée mette en délibération si elle conservera des dénominations qui appartiennent à la féodalité. Pour le titre de Majesté, il ne doit plus être employé qu'en parlant de Dieu et du peuple. »
Il y eut encore des questions d'étiquette el de cérémonial :
b6 MÉMOIRES DK CHOUDIEU
M. Garran-Coulon observa que si T Assemblée se conformait à l'art. II du décret qu'avait rendu l'Assemblée constituante, le 29 septembre précédent, et qui portait « le roi, arrivé au bureau, « chacun des Membres pourra s'asseoir et se cou- ({ vrir si le Roi reste assis et couvert », ce serait établir de la confusion et donner occasion aux uns de montrer de Tidolâlrie, aux autres de la fierté ; — tant mieux, dit un autre membre, s'il y a des flatteurs, il faut les connaître.
Cet article adopté parut dirigé contre les hommes de la Cour. Cela les mit en émoi. Ils rassemblèrent en toute hâte, comme si la patrie eût été en danger, leur ban et leur arrière-ban, qu'ils composèrent de tous les hommes faibles et faciles à intimider. On leur persuada que le Roi ne se présenterait pas si le décret était maintenu, et ils eurent la faiblesse de revenir sur une mesure qui avait obtenu la veille une immense majorité.
C'est ainsi que, dans toutes les assemblées délibérantes, il se forme un tiers parti qui n'a point à proprçment parler d'opinion et qui se laisse le plus souvent entraîner sans trop savoir pourquoi. Ces hommes-là forment une union compacte par calcul et non par raison ; sans talents et sans
énergie, ils ne reconnaissent que la force d'inertie; ils composent une espèce d'êtres amphibies ; indifférents à tout ce qui n'est pas leur intérêt personnel, neutres en apparence, et se donnant un air d'impartialité dans les discussions qu'ils écoutent à peine, mais votant par calcul et par obéissance au premier signal de leur chef.
Le Roi vint à l'Assemblée le vendredi, ainsi qu'il l'avait annoncé. On remarqua qu'il s'était tenu constamment debout pour empêcher sans doute l'effet du décret. Il attachait, comme on voit, beaucoup d'importance à l'étiquette de la Cour.
M. Pastoret, dans sa réponse, répéta plusieurs fois avec une affectation ridicule les mots Sîrt' et Majesté. Cela ne doit point surprendre de la part d'un homme qui s*est courbé devant tous les gouvernements': serviteur très dévoué de S. M, l'Empereur Napoléon, comte sous l'Empire, marquis de la création de Louis XVIII, et aujourd'hui le sujet très fidèle de Sa Majesté Louis-Philippe, un de ces hommes enfin qui pourrait répondre comme l'ambassadeur d'Angleterre à Mazarin : Je suis le très humble serviteur des événements.
Le Roi fut accueilli avec assez d'enthousiasme, soit en entrant soit en sortant.
68 MEMOIRES DE GHOUDIEU
Le 8 octobre, M. Goupilleau (de Monlaigu) se plaignait d'avoir été insulté la veille, à l'issue de la séance, par un officier de la garde nationale décoré de la croix de Saint-Louis et de celle de Cincinnatus ; il rapporta que cet officier lui avait dit que le Roi seul devait avoir le titre de Majesté, que la nation n'était rien, que ses représentants n'étaient que des fonctionnaires salariés, et qu'il hacherait avec ses baïonnettes ceux qui persisteraient dans des principes pareils. « Il avait raison, ajouta Goupilleau, car ce ne sera qu'en m'arrachant la vie qu'on me fera renoncer à mes principes. >>
M. Maillet se plaignit également d'avoir été insulté et menacé par un officier qui était venu l'accoster dans la salle, à l'entrée de la séance.
M. Coulhon vint ensuite déclarer que la motion qu'il avait faite sur le cérémonial à observer en présence du Roi lui avait valu des insultes personnelles et qu'un inconnu s'était approché de lui en déclamant contre les députés qui venaient de leurs départements apporter le trouble à Paris. «On sait, avait ajouté cet homme, que vous êtes des intrigants, mais on vous connaît et on vous surveillera. »
L'officier de la garde nationale qui avait insulté
A L'ASSEMBLËb: LÉGISLATIVE 69
Goupilleau était connu, c'était M. Dermig^ny, aidemajor-g'énéral; — mais il n'avait point été élevé à ce grade par le vœu des citoyens. — M. Dermigny fut mandé à la barre pour s'expliquer.
Il y balbutia quelques excuses insignifiantes et dit que « s'il connaissait quelqu'un qui voulût entamer la Constitution , il serait lui-même son dénonciateur et son bourreau. »
Je me défie beaucoup de ces faux-braves, qui sont toujours prêts à se servir de leurs armes.
Enfin, TAssemblée, sur la demande de Goupilleau, voulut bien se contenter des explications de M. Dermigny (i).
(i) Les explications de M. Dermigny, insérées au Moniteur du 9 octobre 179T, sont amusantes :
Le prégident (à M. Dermigny, qai est introduit) : Monsieur, on vous accuse d'avoir insulté plusieurs des membres de l'Assemblée.
Plusieurs ooi.r : Et d'avoir menacé la liberté de leurs opinions.
M, Darmi'jni/ : Monsieur le président et Messieurs, ce n'est pas sans une {grande émotion que je me vois à la barre de l'Assemblée. Vous me pardonnerez, je ne sais pas les termes du barreau, DÎ de la justice; je vais rapporter le fait précis; si je fais quelque faute de langue, je prie l'Assemblée de m*enlcndre avec induliçence. Le fait est que, avant-hier, dans cette salle, qui n*est qu'une salle lorsque l'Assemblée n'est pas réunie, car je crois que Iç respect ne lui est dû que lorsque l'Assemblée est tenante, et que beaucoup des membres sont d4jà assis; dans cette salle, dis-je, auprèsdu poêle, plusieurs personnes parlaient sur les affaires publiques. La conversation s'échauffa; j'entendis parler contre la Constitution, contre l'ancienne législature et dire d'autres choses qui m'afHiçèrent. Je suis d'un caractère nn peu vif. Je dis que si je connaissais quelqu'un qui voulût entamer la ('onslilulion, je se-
Trois académiciens: MM. Jouy, Arnault et Jay, qui se sont faits libellistes en publiant une « biographie » imprimée en 1822 (i), me reprochent, à Tarticle qui porte mon nom, d'avoir débuté, l'Assemblée législative par accuser avec beaucoup de véhémence et de chaleur le ministre de la guerre, Duportail.
J'attache, il est vrai, fort peu d'importance à l'opinion que ces messieurs peuvent avoir de ma conduite politique, et leur jugement n'est pas sans appel ; mais ne pas y répondre serait l'accréditer. Du reste les explications que je donnerai à ce sujet ont aussi un intérêt plus général et montrent comment certains ministres comprenaient leur devoir.
Il est très vrai que j'ai accusé le ministre de la guerre d'avoir fait partir sans armes pour la frontière des bataillons entiers, et notamment le i"
ras sou dénonciateur et son bourreau. Une personne me <lit : Vous me menacez. Je lui dis : Non.
Telle est mon intention, et si je croyais que la Constitution ne dût pas tenir, j irais m'enterrer tout A l'heure sous une pierre. (Il s eleve des applaudissements.)
M. Derni^ny se retire.
(i) Nouvelle biographie des Contemporains (i8ao-i8a5.)
EiN RÉPONSE A CERTAINS BIOGRAPHES 7 1
bataillon de Maine-eULoire, dans lequel je m'étais enrôlé volontairement; et Faccusation était fondée, car sur 5oo hommes qui composaient ce bataillon 200 à peine étaient armés.
Je l'ai encore accusé d'avoir permis qu'on renvoyât ignominieusement de leurs régiments, avec des cartouches jaunes, des militaires qui avaient servi avec honneur dix-huit et vingt ans. De ce nombre étaient trois maréchaux des logis du régiment Royal-Cravate, qui, par décret de l'Assem • blée législative^ et sur ma proposition, furent réintégrés dans leur grade. L'un d'eux, nommé Fulcran, devenu colonel de ce même régiment, est mort glorieusement en le conduisant à l'ennemi. Le second, le sieur Lacassagne, nommé en 1794 commandant de place à Cambrai, conserva cette place importante à la république; en 181 5, il perdit une jambe en s'opposant à l'entrée des troupes alliées dans la même ville. Je ne me rappelle pas le nom du troisième.
J'étais, paraît-il, également criminel, en accusant M. Duportail d'avoir refusé de certifier ses états de service à un brave sous-officier du régiment de Vivarais nommé Desjardins, qui avait 16 années de service dans le même régiment, et qui est mort général de division sur le champ debatailIed'Eylau.
L'Assemblée législative a jugé un peu plus sévèrement que MM. Jouy, Arnault et Jay la conduite du ministre Duportail (i).
Les trois académiciens biographes, toujours disposés à me prendre en faute, disent encore : « Le maréchal de Rochambeau ayant demandé au commencement de 1792 que trois députés lui fussent adjoints pour présider à ses opérations (2)^ M^. Choudieu fit refuser sa demande. C'était pourtant le texte de son discburs contre le ministre Duportail qui avait inspiré à M. de Rochambeau l'idée de sa demande. » Il me serait difficile de deviner quel rapport il pouvait y avoir entre une dénonciation motivée contre un ministre prévaricateur et la demande de M. de Rochambeau, que personne n'accusait. Si ces messieurs eussent mis un peu plus de bonne foi et surtout de vraisemblance dans leurs diatribes, ils auraient pu se con* vaincre en ouvrant le Moniteur que ce n'est point moi qui ai fait rejeter la demande du maréchal, mais que c'est au nom et comme rapporteur du Comité militaire que j'en ai fait la proposition et que l'Assemblée nationale a accueilli mon rapport
(i) Voir les débats des a8 et 29 octobre 1791.
(a) Le maréchal Hochambeau demandait rassistance de MM. Dumas, Dopterre et Daveyrhoult dans son état-major, à titre militaire. Voir les termes de sa lettre au Moniteur,
à runanimité. Pas une seule voix ne s'est élevée contre.
En vérité, il faut connaître bien peu les lois qui régissaient alors la France pour me faire un crime d'avoir fait sentir à l'Assemblée nationale que les fonctions législatives étaient incompatibles avec les fonctions militaires.
Voici ce que disent mes biographes académiciens au sujet des soldats deChâteauvieux, en parlant de moi à leur manière ordinaire :
« Ce député, très peu belliqueux, prenait part au plus petit événement militaire qui se passait alors. Il mit les Suisses de Châteauvieux sous sa protection spéciale (i). »
Je n'ai jamais eu la prétention de paraître plus brave qu'un autre. Si j'ai parlé quelquefois à la tribune sur des questions militaires, c'est qu'elles étaient de ma compétence, comme membre du Comité militaire. Mais d'après le ton persifleur que prennent ces fabricants d*accusation à tout prix, je me permettrai de leur demander ce qu'ils faisaient en 1 791, lorsque je m'enrôlai comme simple volontaire dans le premier bataillon de Maine-et- Loire; en 1793 et en 1794? lorsque je marchais à la
(1) Voir, p«ge 4^5, a raffaire de Nancy ».
tète des colonnes républicaines et que^ blessé deux foisy savoir le 9 juin à Taffaire de Saumur, et le 7 octobre suivant à celle du moulin du Bois-aux- Chèvres, j'ai du moins prouvé que je payais de raa personne. Certes j'ai plus entendu siffler à mes oreilles de balles et de boulets qu'ils n'ont compté de jetons académiques ou de pièces de cinq francs dans les bureaux de la censure ou dans ceux de la police générale.
Quant aux soldats de Châteauvieux, je n'ai pas été le seul à briser leurs fers. Au surplus, je ne répudie pas la responsabilité que j'ai pu encourir pour la faible part que j'y ai prise, et je n'ai point à me plaindre d'avoir été accusé de défendre des hommes que, dans mon âme et conscience, je croyais innocents, et je m'estime heureux de les avoir arrachés aux fureurs contre-révolutionnaires de MM. de Malseigne et de Bouille, et aux passions haineuses de l'oligarchie suisse.
L'Assemblée nationale déclara, dans sa séance du 9 avril 1792, que les 4i soldats de Chàteauvieux étaient compris dans le décret d'amnistie du i4 septembre 1 791, et décréta qu'en conséquence ils seraient mis en liberté.
L'intérêt que prirent aux soldats de Châteauvieux toutes les classes de la société fut tel que
EJN R£POiNS£ A CERTAINS BIOGRAPHES 75
l'un deux, qui avait été condamné à mort et qui s'était réfugié chez une femme qu'il aimait, ayant reparu après Tamnistie, cet épisode fut célébré sur différents théâtres (i) et parut avec succès sur celui des Italiens sous le titre de Philippe et Georgette, — Nouvel est l'auteur des. paroles, la musique est de Dalayrac.
L'un des membres de notre assemblée qui s'opposa le plus fortement à l'application de l'amnistie en faveur des soldats de Châteauvieux, ainsi qu'à leur admission aux honneurs de la séance, fut M. de Gouvion, qui déclara qu'il sortirait plutôt de l'Assemblée que de s'asseoir à côté des assassins. — Personne ne vous en empêche, lui répondis-je de ma place. — Quel est le lâche, reprit aussitôt avec vivacité M. de Gouvion, qui a osé m'apostropher ainsi? — Je m'élançai à la tribune et je dis : Il n'y a de lâchesqueceux qui se cachent, c'est moi qui ai parlé.
Le lendemain, les joui'naux royalistes prétendirent que M. de Gouvion m'avait puni de ma
(i) Oa lit en effet à la rubrique « Spectacles » dans le Moniteur du 17 avril 179a:
Théatbe de MOLIÈRE, rue saint- Martin, Auj. les Suisses de Chàteauvieux et le Mariage de Rosette.
Les Suisses de Chàteauvieux assisteront à cette représentation.
Le lendemain même annonce.
Le jeudi 19 avril : Auj. Grand bal, auquel assisteront les Suisses de Chàteauvieux. (.V. deVEd,)
76 MEMOIRES DE CCIOUDIEU
témérilé eu me laissant pour mort au bois de Boulogne. Le fait est que cette affaire n'a pas eu d'autre suite que la démission de M. de Gouvion, qui est parti le jour même pour Tarmée du Nord, où il est mort avec honneur emporté par uo boulet de canon.
Mes biographes disent encore :
Il voulut que les ministres rendissent compte des événements du camp de Neuf-Brisach (i).
Pour bien juger l'accusation et la réponse, il est nécessaire que j'entre dans quelques détails sur cette affaire, qui est peu connue.
M. de Noailles commandait ce camp, qui était établi sur la frontière ; tous les jours on voyait passer à l'ennemi des convois d'armes et de munitions. Un bataillon du Jura, qui était placé aux avant-postes, crut, et avec raison, qu'il était de son devoir d'arrêter l'un de ces convois. Noailles trouva que le bataillon avait eu tort et donna l'ordre de laisser passer les convois ; les ofticiers refusèrent d'obéir et le retinrent.
L'obéissance passive doit-elle aller jusqu'à laisser passer des armes à l'ennemi ? Et quels sont les plus coupables^ ou du général qui le permet ou
(i) 4, 5, 6 et 7 juin 1792
EN RÉPOÎSSK A CERTAINS BIOGRAPDES 77
des subalternes qui refusent d'exécuter les ordres qu'il donne à ce sujet ? Telle fut la question que je discutai devant l'Assemblée législative et dont il parait qu'on voudrait me faire un crime.
M. de Noailles dénonça la conduite de ce bataillon au ministère de la guerre, qui, sans vérifier les faits, demanda au Corps législatif que le bataillon fût cassé et son drapeau suspendu aux voiUes de la principale église de Neuf-Brisach, et les volontaires incorporés dans d'autres bataillons. Les officiers, de leur côté, dénoncèrent au comité de la guerre la conduite du général.
Heureusement pour eux, j'ouvris leur dépêche, en ma qualité de secrétaire du C-omité, et la remis ouverte au président. Mais celui-ci n'en tint pas compte. II ne communiqua au Comité que la dénonciation et fit disparaître Idi Justification des officiers.
L'affaire étant ainsi présentée, le Comité qui, à l'exception de cinq ou six membres, n'était composé que d'officiers supérieurs adopta sans autre examen la proposition du ministère de la guerre et nomma pour rapporteur le général Mathieu- Dumas. Celui-ci, 'qui avait appris par la discussion que sonrapport serait vivement combattu par moi, eut l'air de refuser de faire ce rapport, et proposa
78 MÉMOIRES DE CHOUDIËU
que je fusse nommé rapporteur à sa place. Le président, avec lequel ce plan était sans cloute concerté, demanda au Comité si ce choix lui convenait. Tous les membres, excepté moi, répondirent affirmativement, mais je refusai formellement cet honneur qui n'était qu'un moyen de me faire taire. J'observai au Comité que je défendrais fort mal son projet, puisque je 'me proposais au contraire de le combattre à la tribune.
Effectivement je combattis avecsaccèsles faibles raisons sur lesquelles M. Dumas s'appuyait pour le faire approuver. Je démontrai d'une manière sans réplique que les volontaires du Jura n'avaient fait que remplir un devoir de civisme en arrêtant des armes destinées à l'ennemi, et qu'ilsméritaient des éloges plutôt que des punitions ; qu'en supposant même qu'ils eussent enfreint la discipline militaire, ce n'était pas en déshonorant ainsi un bataillon tout entier qu'on devait punir un excès de zèle, si toutefois un pareil zèle pouvait être blâmé. Je sommai le président de donner communication delà justification de ce bataillon, laquelle lui avait été remise par moi. J'allai même beaucoup plus loin, je demandai non seulement que le ministre de la guerre rendît un compte détaillé de cet événement, afin qu'on connût les véritables
coupables^ mais que le général lui-mèine fât mandé à la barre pour rendre compte de sa conduite. L'Assemblée n'adopta point la dernière partie de mes conclusions. Mais le bataillon ne fut point dissous et son drapeau a figuré honorablement depuis dans Tarmée.
Plusieurs autres accusations ont été dirigées contre moi à tort et à travers par ces faiseurs de biographies ; mais elles sont pour la plupart tellement insignifiantes ou même ridicules qu'elles ne méritent pas de réfutation sérieuse.
Cependant je relève cette phrase : « En toute circonstance, en toute occasion, il invoquait la souveraineté du peuple. II fit passer à Tordre du jour une motion relative à la police des tribunes, parce que, disait-il, le peuple était souverain.
Il est passablement ridicule de me faire dire que le peuple des tribunes était le peuple souverain. Je ne suis pas assez dépourvu de sens pour avoir soutenu devant une assemblée que la souveraineté résidait dans les tribunes. Je me suis opposé tout simplement à ce qu'on fît évacuer les tribunes parce qu'elles avaient applaudi quelques opinions qui ne convenaient pas à tout le monde, et le seul motif que j'aie invoqué pour obtenir l'or-
dre du jour, c'est que sans publicité il ne pouvait exister de liberté. On aurait pu faire le même reproche à l'illustre auteur des Ruines lorsque, le 28 mai 1789, M. Malhouet proposa à rassemblée de se réunir en comité secret afin de ne pas discuter devant des étrangers, « Des étrangers, s'écria Volney, en est-il ici? L'honneur que vous avez reçu de vos commettants lorsqu'il vous ont nommés députés, vous fail-il oublier qu'ils sont vos frères et vos concitoyens? Oubliez-vous que vous n'êtes que leurs représentants? Prétendez-vous vous soustraire à leurs regards, lorsque vous leur devez compte de toutes vos pensées? »
Je ne suis point étonné que tous ceux qui veulent faire rétrograder les principes consacrés par les glorieuses révolutions de 1789 et de i83o cherchent à tourner en ridicule tout ce qui se rapporte à la souveraineté du peuple, mais leurs vaines déclamations n'empêcheront pas que celle souveraineté ne soit maintenant un principe incontestable. C'est en vertu de la souveraineté nationale que Louis XVI a été jugé et condamné. C'est en vertu de la souveraineté nationale que Charles X, son fils et l'enfant du miracle, ont été chassés de France. C'est par la souveraineté
EN RÉPONSE A CEHTAlNS BIOGRAPHE i 81
nationale que Louis-Philippe a été proclamé roi des Français après les journées de Juillet.
Quelque dégoûtante que soit pour moi la réfutation des accusations que MM. Jouy, Arnaull et Jay ont accumulées sur ma tête, sans que je sache pourquoi et si fatigante que puisse être pour le lecteur cette polémique entre eux et moi, on me pardonnera de repousser avec indignation des imputations perfides, je pourrais même dire actroces, qui, si elles étaient vraies, m'exposeraient à perdre Testime de mes concitoyens, seul dédommagement que j'ambitionne pour tout ce que j*ai souffert au service de la noble cause à laquelle j'ai voué mon existence. Ce sera la dernière fois que je m'occuperai de ces messieurs.
<r En janvier 1794» Choudieu accusa Philippeaux d'avoir, dans son rapport sur la Vendée, dénoncé les généraux Rossignol et Ronsin et d'avoir fait l'éloge de Westermann. Philippeaux se défendit et se justifia. Mais Choudieu revint à la charge et se ligua avec Carrier et les meneurs des sociétés populaires, et Philippeaux, décrété d'accusation, fut envoyé au supplice. Cette mort fut vivement reprochée à Choudieu par un grand nombre de députés, et notamment par Merlin de Thionville
82 MËMOmi^S DE CHOUDIEU
qui, dans un éloge pompeux de Philippeaux, n'hésita pas à désigner l'auteur de sa déplorable •fin. »
11 y a dans cette accusation autant de mensonges que de lignes.
Je n'ai point accusé Philippeaux : c'est lui, au contraire, qui m'a provoqué par six brochures ou plutôt par six pamphlets qu'il a fait imprimer contre ce qu'il appelait la cour de Saumur dont il prétendait que j'étais le chef. Je dédaignai longtemps de répondre à ces écrits auxquels j'attachais fort peu d'importance, parce que je ne regardais pas Philippeaux comme un adversaire fort dangereux. A la vérité, je ne partageais pas ses opinions sur la guerre de Vendée, mais je n'étais pas son ennemi, et n'avais aucune raison de l'être, parce que j'ai toujours cru qu'il se trompaitde bonne foi, et qu'il n'était entraîné au delà des bornes que par un faux amour-propre et par de mauvais conseils.
Enhardi par mon silence, Philippeaux monta à la tribune et y fit lecture d'une dénonciation en 26 articles, contre Ronsin, Rossignol et contre ceux qui dirigeaient selon lui « la cour de Saumur ».
Je montai àla tribune àmon tour etce jour-là (i) je me bornai à dire que je m'engageais à prouver
(i) Le 18 oivûsc an U.
que si Philippeaux n'était pas un fou il était un imposteur. Et je le prouvai dans une réplique que je lus à TAssemblée peu de temps après (i), et dans • laquelle Je réfutai par des pi^oes authentiques et officielles chacun des 26 articles de s.a dénonciation, sans en laisser aucun sans réponse . Il est vrai que je mêlai à cette réfutation quelques plaisanteries un peu trop amèrcs peut-être, mais la meilleure preuve que je puisse donner que j'étais loin de demander sa tête, c'est que je terminai cette réplique en invitant l'assemblée à luifaire préparer un logement aux petites maisons, ainsi qu'on peut le voir dans le Moniteur (2) ou dans le compte-rendu sur la çuerre de la Vendée écrit à la même époque par Richard et mol et qui fut imprimé par ordre de la Convention.
Il est faux, absolument faux que Philippeaux se défendit et se justifia. II n'avait ni à se défendre ni à se justifier. Car je ne n'ai pas dit un seul mot qui tendit à l'accuser. Je ne faisais, au contraire, que me défendre moi-même ainsi que Rossignol et Ronsin, qu'on voulait rendre responsables de faits auxquels ils n'avaient pris aucune part. Je n'ai donc fait qu'user du droit de légitime défense, et
Ci) Le 18 pluviôse an II.
(a) A la date des ai, 22, a4, 27, aSel 29 pluviôse an II*
je n'avais point besoin de revenir à Ja charge, car je défie nos trois savants académiciens, ensemble ou séparément, d'indiquer une seule séance où Philippeaux ait pris la parole pour me répondre ; je les défie de citer un seul écrit, une seule ligne où Philippeaux ou ses amis aient essayé de me réfuter, pendant qu'il a vécu. Ce n'est que depuis Thermidor qu'on a commencé à s'apitoyer sur son sort; et je suis le premier à convenir qu'on a été |
beaucoup trop sévère à son égard; mais c'est la '
plus absurde de toutes les injustices que de vouloir en faire peser la responsabilité sur moi qui étais depuis longtemps à l'armée du Nord et par conséquent à une très grande dislance du foyer de toutes les intrigues par suite desquelles on est parvenu à faire décimer la Convention par la Convention.
D'ailleurs ce n'est pas à celui qui a défendu avec c|uelque courage l'inviolabilité des membres de la Convention nationale dans la personne du duc d'Orléans, lorsque Buzot, Louvet, Barbaroux et quelques autres Girondins tentèrent de l'exclure du sein de l'Assemblée, que peut être adressé le reproche d'avoir voulu faire périr un de ses membres. Je prévoyais déjà tous les malheurs qui devaient en résulter, si on osait attaquer un seul
membre de la représentation. Le discours improvisé que je prononçai à cette époque, et dont le texte est au Moniteur du i6 décembre 1792, prouvera suffisamment quels ont toujours été mes principes.
J'ignore si Merlin de Thionville ou quelquesuns de ses amis m'ont désigné comme Tauteur de la déplorable fin de Philippeaux; mais s'ils l'ont fait pendant que j'étais loin de ma patrie, et par conséquent dans l'impossibilité de leur répondre, c'est une lâcheté de leur part. Quant à Carrier, je dois m'étonner de le voir figurer dans cette affaire, lui qui n'a jamais attaqué Philippeaux. Et comment aurais-je pu me coaliser avec lui lorsque nous étions à plus de cent cinquante lieues l'un de l'autre, lui à Nantes, et moi à Lille. Calommier est la doctrine de tous les Basiles présents et passés. La plaie peut quelquefois guérir, mais la cicatrice en reste toujours.
Personne ne respecte plus que moi la liberté de la presse, et je suis loin de m'opposer à ce qu'on en use largement à l'égard de tous ceux qui, comme moi, ont rempli des fonctions publiques éminentes; mais je ne connais pas de métier plus infâme que celui qui consiste à fabriquer des réputations monstrueuses à des hommes qu'on ne con
86 MËMOIUES DE CHOUDIEU
nait pas, et à les vendre à des libraires avides et peu délicats pour en faire métier et marchandise* Avant déjuger la Révolution il faudrait la connaître et savoir apprécier les hommes et les choses. Et que peut-on répondre à ceux qui ne disent du mal des autres que par spéculation, si ce n'est ce que l'auteur des Provinciales répondit au jésuite Brisalier qui l'accusait d'êlre un tison d'enfer : Mentiris impudentissimè I car comment répondre autrement que par un démenti formel à des accusations absurdes ou ridicules. Je sais que la réponse n'estpas très polie, maissijeconnaissaisdesexpressions plus fortes pour peindre ma juste indignation je ne balancerais pas à les employer, parce que chacun a le droit de défendre son honneur, qui est le bien le plus précieux pour un Français.
On ne s'est que trop familiarisé avec la calomnie : elle est accueillie comme une distraction par tous les oisifs et par le public léger et facile qui applaudit à tout ce qu'on lui présente d'odieux; la société trouve un malin plaisir à entendre dire du mal des individus. Si l'on peut ainsi disposer de notre honneur au gré des passions et de l'esprit de parti, de quel nom qualifier cet état de choses? Il me semble que plus une accusation est grave, plus on devrait s'attachera vérifier si les faits sont
exacts avant de les publier. A force de les entendre répéter, on s'accoutume le plus souvent à les regarder comme prouvés, et c'est déjà de l'histoire. Il faut néanmoins convenir que les biographes laissent quelquefois échapper des vérités utiles. L'un d'eux disait dernièrement que ce qui est méprisable n'est pas toujours à mépriser, et voilà pourquoi je me suis occupé de quelques-uns de leurs écrits.
Pas un historien n'a présenté cette journée sous son véritable point de vue. Plusieurs n'ont même pas craint d'avancer que le but secret du rassemblement était l'assassinat du Roi. Les faits donnent un démenti formel à cette assertion; car si telles eussent été les intentions de la multitude,, rien n'eût été plus facile que d'exécuter cet atroce projet. Le Roi n'était entouré que de quelques gardes-nationaux qui ne pouvaient pas opposer une grande résistance, et la meilleure preuve que personne n'avait conçu un semblable dessein, c'est qu'il n'a pas été fait une seule menace au Roi.
Ce vaste plan d'assassinat, dont on a tant parlé, n'est donc qu'une fable inventée à plaisir pour
jeter de l'odieux sur Pélion et Santerre, qu'on a présentés comme les principaux directeurs de cette journée.
M™* Campan, qui figure au premier rang parmi les écrivains qui ont soutenu que le but du mouvement du 20 juin était le meurtre de la famille royale, n'attribue pascependant cet infâme dessein à Santerre, qu'elle qualifie de roi des faubourgs.
Voici ce qu'elle dit à ce sujet, tome II, page 209: « Il fil défiler ses sujets le plus promptement qu'il lui fut possible. On a cru, ajoute-t-ellc, qu'il avait ignoré le but de cette insurrection, qui était le meurtre de la famille royale. »
Une conséquence assez simple de ce récit, c'est que si Santerre a ignoré ce but, il est difficile de croire que M'"*' Campan l'ait mieux connu que lui.
M. Weber, dont le témoignage, en l'occasion, lie peut pas être suspect, partage l'opinion de M®® Campan sur la conduite de Santerre : « Avec le s?c.iurs de Santerre, dont on avait été obligé de réclamer la protection, on est parvenu à faire sortir la foule. »
Je ne serais point éloigné de croire que Pélion fût dans la confidence, non pas du meurtre de la famille royale auquel personne n'a songé, mais du projet d'intimider la Cour, pour la contraindre à
LA JOURNÉh: DU 20 JUIN 89
rappeler les trois ministres disgraciés et à sanctionner les deux décrets contre les prêtres dissidents et les émigrés; et ce qui- m'affermit dans cette opinion, c'est que le directoire du département de Paris et la municipalité prirent des mesures directement opposées, et que Pétion ne parut au Château que pour le faire évacuer.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que des pétitions, présentées comme on le fit ce jour-là, puissent avoir un bon résultat. Si ce mouvement fut réellement dirigé par Pétion, il n'annoncerait de sa part que des vues très mesquines et une incapacité complète pour être chef de parti ; car quel avantage pouvait-il résulter pour le parti populaire d'obtenir par la violence la sanction de quelques décrets et la rentrée au ministère de quelques hommes d'un mérite assez ordinaire et dont le renvoi avait été plus nuisible qu'utile au parti de la Cour ?
Quoiqu'il en soit des diverses opinions sur celle journée, ce n*est que par les faits qu'elle doit être jugée.
Le 20 Juin était l'anniversaire du serment du Jeu-de-Paume, l'une des époques les plus célèbres de notre Révolution. Quelques amis de la liberté
90 MEMOIRES DE GHOUDIEU
conçurent le projet de célébrercet anniversaire, et leurs intentions étaient si peu hostiles qu'ils en donnèrent avis à la municipalité, en la prévenant qu'ils se proposaient de présenter le 20 juin une pétition au Corps législatif et une autre au Roi. La municipalité, de son côté, en donna avis au directoire du département. Celui-ci crut voir un acte de rébellion dans cette manifestation de l'opinion publique et, dans la journée du 19, il fit placarder une proclamation par laquelle il défendait toute espèce de rassemblement, sous quelque prétexte que ce fût. C'était cependant une démonstration bien innocente que celle qui n'avait d'autre motif que d'honorer le courage dont'avaient fait preuve à pareille date des mandataires du peuple. Mais les dépositaires du pouvoir n'aiment pas qu'on leur rappelle ces journées-là. — Et voilà pourquoi, de nos jours, M. Casimir Pérîer ne voulait pas qu'on célébrât l'anniversaire du 1 4 juillet, époque également glorieuse, mais dont le souvenir effarouche encore ceux qui regrettent les lettres de cachet. N'avons-nous pas entendu dernièrement un membre du Corps législatif, M. Gaétan de la Rochefoucauld, qualifier de révolte la prise de la Bastille. —
La municipalité de Paris, qui ne partageait pas
les inquiétudes du directoire du département, loin de s'opposer à ce rassemblement, donna des ordres pour le régulariser, et en cela elle agit beaucoup plus prudemment que l'autorité supérieure; car l'emploi des baïonnettes est toujours un mauvais moyen et parfois même elles se tournent contre ceux qui croient pouvoir en disposer à leur gré. Avant de défendre ce rassemblement, le département eût dû se rendre compte des moyens qu'il avait de l'empêcher. La municipalité fit de son côté placarder, le 20 juin, une proclamation dans laquelle elle annonçait qu'un grand nombre de Parisiens, se proposant de célébrer l'anniversaire du serment du Jeu-de-Paume, elle invitait tous les chefs de corps à rassembler les citoyens de leurs compagnies respectives pour prendre part à cette manifestation. Le rassemblement se forma de bonne heure dans le faubourg Saint-Antoine et s'achemina paisiblement vers la salle des séances du Corps législatif.
Les membres de cette assemblée, qui étaient prévenus du mouvement, s'étaient rendus dès le matin à la salle des séances. Ils reçurent d'abord une députation du département de Paris ayant à sa tête M. Rœderer, procureur général syndic.
9i MEMOIRES DE CHOUDIEU
qui exposa qu'un rassemblement nombreux s'était formé contrairement à la loi, et malgré la défense de l'autorité, sous le prétexte apparent de célébrer l'anniversaire du 20 juin, mais qu'il était à craindre que la malveillance ne cherchât à profiter du rassemblement pour appuyer une pétition au Roi auquel il n'en devait être présenté que sous une forme paisible, a Les lois, dit-il, contre les attroupements fixent à 20 le nombre des citoyens pouvant présenter une pétition. Si aujourd'hui des citoyens armés se portent ici pour un mouvement civique, demain il peut se réunir une foule de malveillants et alors, je le demande, qu'aurionsnous à leur dire? »
M. Ramond et plusieurs autres s'opposaient à l'admission des pétitionnaires.
M . Vergniaud fit observer que l'abus dont se plaignait M. Rœderer était déjà établi, qu'on avait peut-être eu tort, mais que les pétitionnaires auraient raison de se plaindre, si on les traitait autrement que par le passé; que d'ailleurs il ne voyait aucun danger dans la présentation de la pétition et que vouloir s'y opposer ce serait peut-être renouveler les scènes sanglantes du Champ-de-Mars.
MM. Dumolard et Calvet étaient d'une opinion
contraire ; ce dernier dit : « Les pétitionnaires sont huit mille, nousnesommesquesept cent cinquante, retirons-nous. » M. Calvel fut rappelé à l'ordre.
Cependant, les pétitionnaires furent admis et défilèrent en traversant la salle. Leur orateur s'exprima ainsi :
« Le peuple vient exprimer ses plaintes et demander un remède à ses maux. U est à la hauteur des circonstances et prêt à se servir des grands moyens inscrits dans la Constitution pour résister à Toppression. Nous ne sommes d'aucun parti ; nous n'en voulons point d'autre que celui qui sera d'accord avec la Constitution. Le sentiment de la liberté est dans nos âmes, nous serons libres à quelque prix que ce soit. Que les dissidents de l'Assemblée, s'il y en a, purçent la terre de la liberté, qu'ils se rendent à Coblentz. Le pouvoir exécutif n'est pas d'accord avec vous, nous n'en voulons pour preuve que le renvoi des ministres. Ainsi le bonheurdu peuple dépend doncdu caprice d'un Roi? Mais ce Roi doit-il avoir d'autre volonté que celle de la Loi? Nous nous plaignons de l'inaction de nos armées; nous demandons que vous 6n examiniez la cause et, si elle dépend du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti. Le sans^ des patriotes ne doit pas couler pour l'ambition des
94 MÉMOIRES DE GHOUDIEU
Tuileries. Que tardez-vous? Que lardons-nous ? Si les premiers défenseurs de la liberté eussent temporisé, vous ne siégeriez pas ici. »
Après avoir défilé parmi nous, le cortège se rendit aux Tuileries. Il traversa le Carrousel sans éprouver la moindre opposition de la part de la garde nationale qui se confoncfil dans ses rangs et lui ouvrit les portes du Château. Les caaoQniers et les gendarmes de service suivirent cet exemple. Louis XVI vint de son propre mouvement au devant de cette foule et se mit dans Tembrasure d'une fenêtre. Quelques voix, suivant ce qu'on rapporte, firent entendre ces cris : Point de veto! point de prêtres ! le camp sous Paris et nos trois \
ministres t
Le Roi répondit avec beaucoup de calme que ce n'était ni le lieu ni le moment de faire de pareilles demandes. On dit aussi que M""« Elisabeth, étant accourue pour se joindre au Roi, fut prise pour la Reine, et que quelques voix menaçantes s'écrièrent : Voilà r Autrichienne i et que des gardes nationaux voulurent désabuser le peuple, mais que M"* Élibeth les en empêcha en leur disant : « Laissez-lui son erreur et sauvez la Reine ! » Je ne garantirai point le fait, mais j'ai cru devoir rapporter ce trait parce qu'il annonce un beau
Là JOURNEE DU 20 JUIN 95
caraclère. Si M°^' Elisabeth a cru réellement que les jours de la Reine étaient menacés, son mouvement lui fait honneur.
On invita ensuite le Roi à boire à la santé de la nation, ce qu'il fit d'assez bonne grâce, en assurant que la nation n'avait pas de meilleur ami que lui.
Mais cette multitude sans frein, suivant les historiens de la Cour, mit le comble aux avanies dont elle abreuva le monarque dans cette journée en lui présentant un bonnet rouge et en le lui plaçant sur la tête.
Il me semble encore voir le général Mathieu- Dumas accourant tout essoufflé à l'Assemblée et montant à la tribune pour y annoncer le grand attentat dont il venait d'être témoin : « J'ai vu le Roi des Français contraint de mettre sur sa tête le bonnet rouge, emblème de la rébellion ! »
Il paraît que le général Mathieu-Dumas n'avait point fait des études très approfondies, car il eût dû savoir que ce bonnet-là était aussi bien un emblème de liberté et que les anciens représentaient Pallas armée d'une lance surmontée d'un bonnet phrygien.
C'était pourtant, j'en conviens, un mauvais moyen de faire aimer la liberté à Louis XVI, que de lui en présenter ainsi l'emblème.
96 MÉMOIRES DE ClIOUDIEU
Le premier prince, ou plutôt le seul qui donna une preuve courageuse de son respect pour la liberté des peuples, fut Trajan, lorsqu*en présence du peuple romain assemblé il dit au premier officier de l'Empire : « Je te remets cette épée pour me défendre si je suis juste et pour me punir si je deviens tyran. »
Mais n'était-ce pas déjà une reconnaissance du droit d'insurrection ?
Quelques historiens ont avancé que le Corps législatif envoya, le 20 juin, une députation auprès de Louis XVI, dont ils prétendent que les jours étaient menacés. La vérité, c'est que les I
jours du Roi n'avaient rien à craindre et que l'As- I
semblée n'envoya pas de députation. Il est vrai que la proposition en fut faite, mais elle ne fut point accueillie. Si quelques députés s'y portèrent de leur propre mouvement, ils se présentèrent sans caractère officiel et comme courtisans seulement . De ce nombre furent MM. Mathieu-Dumas, À de Jaucourt, de Girardin, Vaublanc, Raymond, Daveyrhoult, etc. On y remarqua même quelques membres de la Gironde, mais cela ne surprit personne, parce que les ministres dont on demandait le rappel étaiçnt les créatures de ces derniers.
M. Dulaure s^avance encore plus que les autres historiens en assurant que les membres de cette députation en se retirant favorisèrent la sortie du Roi et le firent évader par une porte cachée par une tapisserie. Ici M. Dulaure n'est pas très conséquent avec lui-même, car il dit, à la page 85 du tome II de ses Esquisses historiques^ que « Pétion étant arrivé au château harangua le peuple, l'invita à se retirer, que le Roi fit ouvrir ses appartements et que cette troupe défila devant lui sans désordre ». Si la troupe défila sans désordre devant le Roi, il n'y eut donc aucune nécessité de favoriser la sortie du monarque et de le faire évader par une porte dérobée.
Que des historiens tels que M™«Campan,le marquis de Ferrières, le marquis de Toulongeon, M . Bertrand de Molleville et autres écrivains de la Cour aient présenté ce mouvement du 20 juin comme une tentative d'assassinat sur la famille royale, cela ne doit surprendre personne, parce que c'était à leurs yeux un moyen de la rendre plus intéressante. Mais il ne suffit pas d'avancer de pareils faits, il faudrait qu'ils eussent au moins quelque apparence de vraisemblance .
Il est vrai que M. Weber nous rapporte un épi* sodé qui pourrait donner quelque consistance à
celte accusation, si les faits étaient confirmés par un autre témoignage que le sien.
Cet écrivain dit, page i44 d^ ses Mémoires, en parlant du 20 Juin: (( Un brigand en uniforme, de la garde soldée du faubourg Saint-Antoine (i), s'avança pour porter un coup de baïonnette au Roi ; mais la Providence permit que Joly fondît comme un éclair sur ce forcené et le terrassât. Un second assassin allait percer le Roi, lorsqu'un nommé Canolle eut le bonheur de détourner le coup fatal. »
Ni les Joly, ni les Canolle ne furent choisis par la Providence : M. Weber est le seul qui les connaisse ; aucun autre historien n'a prononcé leur nom; il est donc permis de douter même de leur existence. Si ces deux faits eussent eu lieu, les nombreux amis du Roi, et M. le général Mathieu-Dumas luimême, pour qui le principal attentat de celte journée consistait dans un bonnet rouge placé sur la tête du monarque, n'eussent pas manqué de parler bien haut de ces deux ^tssassins ce qui avaient levé sur le Roi une main parricide »ei de recommander à la reconnaissance publique ceux qui avaient arrêté leur bras.
(1) Il D*y avait point de garde soldée du faiiliourg^ Saint- AntoÎDe, mais uoe tcarde soldée pour toute la ville de Paris, sans disliocliou de quartier. {S. de l'A,)
Les traces de cette agitation populaire, dont on a fait tant de bruit et qu'on a tant exagérée, étaient à peine sensibles à six heures du soir. Le cours des affaires ne fut pas même interrompu pendant la journée ; les spectacles ouvrirent comme à l'ordinaire.
Le lendemain de cette journée, les orateurs de la Cour s'empressèrent de demander des lois répressives contre les attroupements. M. Daveyrlioult insista avec beaucoup de véhémence pour qu'on informât contre les perturbateurs. M. Daveyrhoult était cependant lui-même un rebelle qui avait pris les armes en Hollande contre la tyrannie de la maison d*Orange et qui s'était fait naturali* ser en France, où il avait reçu une bienveillante hospitalité. Il oubliait que la résistance à l'oppression n'est pas toujours ce que certaines gens appellent une révolte .
Deux proclamations furent immédiatement répandues, l'une au nom du Roi, l'autre par la municipalité de Paris. Elles étaient diamétralement opposées de langage. Ainsi le pouvoir exécutif séparait entièrement sa cause de celle des magistrats élus par le peuple. On fît plus : le directoire du. département de la Seine, aussi maladroit que les conseillers du Roi, ordonna contre les perturba-
100 MÉMOIRES DE QHOUDIEU
leurs une enquête dont le résultat fut que les coupables, si coupables il y avait, se présentèrent d'euxmêmes. Une députa tion du faubourg Saint- Antoine vint déclarer à la barre du Corps législatif que les habitants de ce quartier étaient les seuls auteurs du mouvement.
Les membres du département, n'osant proposer des mesures sévères contre la population tout entière du faubourg,"rejetèrent leur colère impuissante sur Pétion et Manuel, qu'ils n'aimaient pas à cause de leur popularité, et proposèrentau Roi leur destitution. Comme Louis XVI ne faisait jamais que le contraire de ce qu'il fallait faire, il adopta cette mesure avec empressement, sans trop savoir s'il conservait encore assez de pouvoir pour faire exécuter sa décision. La constitution accordait bien au pouvoir exécutif le droit de suspendre de leurs f<mctions les officiers municipaux, mais cette suspension, pour être définitive, devait être confirmée par le Corps législatif. Il fallait que les conseillers du Roi fussent bien aveugles pour ne pas prévoir que la destitution de deux magistrats chers au peuple ne serait p:is confirmée par l'Assemblée nationale. Ils furent efleclivcment rendus à leurs fonctions par un d'crct solennel, et leur popularité s'augmenta de tout ce que perdit de considération
rautorité royale. C'est ainsi que des conseillers perfides ou mal avisés entraînaient la monarchie vers sa perte.
De nombreuses pétitions, qu'on a sans doute exagérées en portant leurs signatures jusqu'à vingt mille, furent colportées dans Paris et signées pour demander la mise en jugement des perturbateurs. Elles n'eurent d'autre résultat que de prouver l'impuissance des signataires.
M. Dulaure, dans Ses Esquisses historiques j et M. de Lafayette lui-même, dans plusieurs de ses discours, ont avancé que ces listes devinrent par la suite des listes de proscription.
J'en suisbienfachepourM.de Lafayette, qui, dans d'autres circonstances a, montré un beau caractère, et pour mon ancien collègue, M. Dulaure, dont j'estime le talent, mais, sans manquer aux égards que je leur dois, je me permettrai de les renvoyer tous les deux aux procès-verbaux de l'Assemblée législative, par lesquels ils pourront se convaincre que laliste des vingt mille et celle dite des huit mille, signée contre la formation du camp sous Paris proposé par Servan, furent brûlées par ordre du Corps législatif et sur ma proposition formelle.
102 MÉMOIRES DK CHOUDIEU
J'ai dit que le Corps législatif n'envoya pas de députationau Château le 20 juin, et en cela je suis en contradiction avec leMoniteurqniy aux yeux de certains, est Févangile de la Révolution etpourquelques-uns la seule source où ils aient puisé ce qu'ils en ont dit. Mais pour moi le Moniteur est loin d*étre infaillible. A ma connaissance, il n'a pas toujours été très exact dans ses récits. Je persiste à soutenir qu'il n'a pas été envoyé ce jour-là de députation auprès du Roi. Ceux qui se sont présentés au Château ont pu dire pour se donner de l'importance qu'ils venaient de la part de l'Assemblée, mais comme il est d'usage que dans ces sortes de députation le président seul porte la parole, on ne voit nulle part le nom de ce président. On voit au contraire que plusieurs députés sont montés sur des chaises et ont pris successivement la parole; aucun n'a pu parler au nom collectif. Je vois également que ceux-là même qui ont pris la parole au Château n'ont pas même été d'accord entre eux sur le compte-rendu qu*ils ont rendu à l'assemblée de leur prétendue mission.
Je lis que, plusieurs membres de l'Assemblée ayant fait circuler dans la salle que les jours i!u Roi étaient en danger, la représentation nationale nomma une députation de 24 membres. — Tout le
monde saitque de pareilles députalions ne se nomment point ainsi sur un bruit vague, qui circule dans la salle, et qu'il fautune délibération formelle qui autorise le président à choisir les membres de la députa tion.
J'ajoute en outre qu'il eût élé ridicule de nommer cette députation à la séance du soir, ainsi que le dit le Mo ni leur y car lorsque T Assemblée est rentrée en séance le mercredi soir (vers six heures), il y avait déjà près d'une heure que le Château était évacué.
Les contradictions qui se trouvent dans les divers récits faits par les députés n'eussent point existé s'il y eût eu une députation de nommée, car c'était au président seul de celte députation qu'il appartenait de rendre compte de sa mission suivant l'usage constamment suivi.
Je ne me borne donc pas à mes simples souvenirs, quoique je n'aie pas quitté un seul instant les deux séances de cette journée, pour prouver ce que j'avance, mais il se peut, comme je l'ai dit précédemment, que des membres de l'Assemblée, pour se donner de l'importance, se soient annoncés comme envoyés par le Corps législatif.
RETRAITE DE l' ARMEE FRANÇAISE SUR LILLE INCENDIE DES FAUBOURGS DE COURTRAY
Depuis le commencement de la campag^ne (i)^ le maréchal Luckner, qui s'était emparé de Menin et deCourtray, sollicitait des renforts qui lui étaient nécessaires pour s'y maintenir et pour continuer les opérations, mais le ministre de la guerre gardait le silence et laissait le maréchal dans une position critique, croyant avoir couvert sa propre responsabilité en lui laissant carte blanche sur ses opérations. Mais n'était-ce pas autoriser indirectement la retraite que de laisser carte blanche au maréchal sur des opérations qu'il annonçait ne pouvoir continuer, si on ne lui faisait pas parvenir de prompts secours.
Le maréchal, craignant d'être coupé, avait donc ordonné la retraite et abandonné aux vengeances des Autrichiens les patriotes brabançons qui s'étaient montrés favorables à la cause des Français. Sans doute la nécessité seule peut excuser cette manœuvre, et la responsabilité doit peser tout entière sur le ministre qui n'a envoyé aucun
(i) Juillet 179a.