FRÉRON ET LA JEUNESSE DOREE
Le nom de Fréron semble condammé dans les lettres et dans l'histoire à n obtenir qu'une célé-^
(i) Le coin pie-rendu de Texécution porte : « S.-B. Boulanger, âgé de trente-sept ans, compagnon joaillier, général de brigade, « P. Sijas, âgé de trente-cinq ans, né à Vire, adjoint à la coirtmissioD des armées de terre. » [N» de CEdit.)
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brité malheureuse. La révolution a rendu le fils presque aussi fameux que l'avait été le père par ses démêlés avec Voltaire.
Vers la fin de lySgFréron fit paraître F Orateur du Peuple. Le jour même où Louis XVI fut ramené de Varennes à Paris, il écrivait dans ce journal : « S'il est vrai, comme le bruit s'en répand, que les Autrichiens ont passé la Meuse, et que le sang français ruisselle sur nos frontières, Louis XVI doit perdre la tête sur un échafaud, et la Reine doit, comme Frédégonde, être traînée dans les rues de Paris à la queue d'un cheval entier. »
On conserve une lettre de Fréron, dont on ne cite pas la date, mais écrite de Toulon, et qui porte : « Les fusillades sont ici à l'ordre du jour: la mortalité est parmi les amis de Louis XVII; et, sans la crainte de faire périr d'innocentes victimes, telles que les patriotes détenus, tout était passé au fil de l'épée... sans la crainte d'incendier l'arsenal et les magasins, la ville eût été livrée aux flammes; mais elle n'en disparaîtra pas moins du sol de la liberté. Demain et jours suivants nous allons procéder au rasement... fusillades, jusqu a ce qu'il n'y ait plus de traîtres. »
Si Fréron épargna la ville, on voit pour quels
motifs; mais il fui inexorable pour les habitants. A Marseille, il avait démoli les éçlises, renversé les plus beaux monuments et détruit les chefsd'œuvre de Pu ce t.
Un fait qu'on aura peine à croire, c'est qu'à Toulon Fréron ordonna à huit cents habitants de se rendre au Champs de Mars sous peine de mort. Ils s'y rendent tremblants sur leur sort, les troupes manœuvrent autour d'eux et les pressent contre les murailles, alors des batteries masquées se découvrent et ils sont foudroyés. Ceux qui n'ont pas été tués par la mitraille sont achevés par une seconde décharge.
Fréron et ses collèçues furent rappelés.
Robespierre, sans changer d'opinion, semblait dès lors vouloir changer de système. 11 commençait à sentir la nécessité de revenir à des principes de justice et d'humanité, mais il ne renonçait point au projet d'abattre tout ce qui s'opposait à la marche du système républicain. En contribuant au rappel de Fréron et de ses collègues, il se fil des ennemis nouveaux de tous ceux auxquels ils étaient liés par leurs antécédents ; à la tête de ce parti figuraient Danton, Tallien, Hébert, Chaumetle; et l'animosité devint telle que ce fut un combat à mort. Le parti de Danton succomba, et
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lui-même devait succomber parce que de forles présomptions d'immoralité s'élevaient contre lui.
Ce fut un malheur sans retour : après ce nouveau coup porté à la représentation nationale, rien n'arrêta plus les proscriptions.
Robespierre lui-même devint victime de son système. Tallien, Fréron, Fouché, Barras et autres thermidoriens pouvaient lui dire ce qu'on disait au chancelier Poget : patere leçem quant ipse Jecisti, Mais en pareil cas la loi du talion estelle suffisante pour autoriser l'assassinat ?
Fréron, frappé de terreur par la mort de ses amis, n'hésita point pour se sauver lui-même à se jeter dans le parti de ceux qui conspiraient la chute de Robespierre. On aurait tort de croire que les hommes de cette coalition étaient dirigés par des vues d'humanité. Deux mobiles puissants les excitaient : la crainte d'expier eux-mêmes leurs forfaits sur l'échafaud et le désir de venger leurs amis. Et la preuve de ce que j'avance ici se voit dans leur conduite ultérieure. Après leur triomphe du 9 thermidor, ils continuèrent en effet le système de proscriptions auquel ils n'avaient jamais cessé de prendre part ; au 12 germinal ils firent mettre hors la loi ou traîner dans les cachots plus de quatre-vingts de leurs collègues qui les
méprisaient trop pour se joindre à eux; aux premiers jours de prairial ils en envoyèrent six à la mort par jugement d'une commission militaire choisie par eux.
Mais j'anticipe sur les faits; j'y reviendrai bientôt en parlant de ces tristes événements qui ont creusé le tombeau de la république.
Fréron, Tallien, Barras, Bourdon de TOise, André Duinont et consorts ont joué un rôle brillant pendant quelques mois.
On a oublié les massacres de septembre, les démolitions de Marseille, les mitraillades de Toulon, les proscriptions de Lyon; on a trouvé léçitimts les nouveaux assassinats de Thermidor, de Germinal et de Prairial, parce qu'ils favorisaient la contre-révolution et qu'ils préparaient la rentrée des Bourbons. Mais on a mis de côté les hommes qui avaient présidé à ces choses-là, dès qu'on n'a plus eu besoin de leurs honteux services. On se sert des traîtres, mais on les méprise.
Je demandais un jour à Aubry, qui croyait que je cherchais à me rapprocher de son parti parce que j'avais combattu un projet d'organisation de l'armée présenté par Dubois de Crancé, et qui était en opposition avec celui qu'il avait présenté
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lui-même (mais celui ci ne valait pas mieux que celui-là), je lui demandais donc comment il se faisait que des hommes comme lui, que j'estimaisy malgré la différence d'opinions qui nous divisait, n'eussent pas de honte de s'allier à des hommes tels que Tallien, Fréron et Bourdon de l'Oise.
Ce sont, me répondit-il, de vils instruments dont nous sommes forcés de nous servir momentanément, mais que nous briserons quand nous n'en aurons plus besoin.
Après le 9 thermidor, Fréron de>dnt un des chefs les plus ardents de la réaction. Il reprit son journal, qu'il intitula VAmi du Peuple^ et débuta par un éloge pompeux de Marat qui avait dirigé un journal de ^ce nom ; mais un tel éloge lui ayant attiré des reproches sérieux de la part de ceux avec qui il venait de s'associer, il fit amende honorable en ordonnant à sa brillante jeunesse d'aller enlever au Panthéon les cendres de son héros pour les jeter dans Tégout Montmartre. — Ce n'était point assez pour l'armée de Fréron de faire la guerre aux vivants; il lui fallait encore insulter la cendre des morts.
Fréron donnait le mot d'ordre à la jeunesse
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dorée. C'est ainsi qu'on désignait la bande qu'il avait organisée. On y avait adopté, comme signe de ralliement, une coiffure que ces jeunes gens nommaient « coifTure à la victime », et qui consistait dans une tresse retroussée par derrière et cheveux bien poudrés, par opposition au costume des patriotes qui portaient les cheveux courts et sans poudre. A l'imitation des chefs des Chouans et des Vendéens, ils portaient des collets noirs à leurs habits ; il n'y manquait plus que la cocarde blanche pour afficher ouvertement la contre-révolution.
Les centres accueillirent Fréron et ses anciens complices comme des libérateurs. — Tel estj'aveuglcment des partis dans les troubles civils qu'on ne demande point compte à ceux qui désertent le camp ennemi de leur opinion de la veille, pourvu qu'ils servent la cause du lendemain. Kl c'est le cas de dire ici qu'on regarde toujours comme légitime le parti qui triomphe.
Fréron eut le triste courage de lutter contre le mépris public que lui valaient ses attitudes diverses; n'ayant rien à répondre aux accusations dirigées contre lut et ses complices, il ne lui restait d'autre ressource que de braver l'opinion et de se jeter dans les bras de ceux qu'il avait si longtemps persécutés, et qui ne lui pardonnaient que parce
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qu'il les aidait à se venger et à devenir persécuteurs à leur tour.
Uarmée de Fréron se conriposait de jeunes gens ardents qui, sans avoir jamais eu rien à perdre, prétendaient être des victimes intéressantes de la Terreur et avoir à venger la mort de leurs parents qui avaient péri sur les échafauds. Â leur tête figuraient deux adjudants de Fréron, Méchin et Julian, qui, tous deux, ont servi depuis l'un comme préfet de Bonaparte, l'autre comme employé diplomatique dans la police secrète de Fouché pour surveiller Joachim à Naples, puis dans celle de M. Descazes et de Richelieu avec mission de surveiller les réfugiés à Bruxelles, et enfin dans celle de Guillaume, roi des Pays-Bas, pour inviter M. de Polignac à refuser l'hospitalité à de Potter, Tellemans et deux autres belges condamnés à l'exil par une cour d'assises dont les membres étaient vendus au ministre Van Maanen.
Les fonctions de celte bande étaient de faire chaque jour la police dans le Palais-Royal et dans le jardin des Tuileries, et de chanter le Réoeil du peuple dont tous les couplets vouaient à la mort les républicains qu'on désignait sous la dénomination de terroristes. Ct refrain finissait par ces mots : Ifs ne nous échapperont pas ! D^ns leurs
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moments de loisir ils s'amusaient à danser ure espèce Aegaloppe qu'ils avaient nommée ïa/aran" dole^ et qui consistait pour eux à se tenir par la main et à former une liçne composée de tout ce qui se rencontrait sur leur chemin et surtout de ceux qu'ils soupçonnaient d'être jacobins. Ce(te ligne ainsi formée se repliait sur elle*môme en spirale et formait alors une ronde non interrompue. Tous ceux qui se refusaient à en faire partie éWxeTïiempoignés et jetés dans les bassins. Exploits dignes d'une telle armée ! Les soldats de Fréron signalaient ainsi leur bravoure quand ils se trouvaient dix contre un.
Un soir, en sortant du théâtre Montansier où nous étions allés, l'adjudant-général Talot(i) et moi, entendre mademoiselle Sainval l'aînée, l'une des premières tragédiennes de l'époque, la jeunesse de Fréron nous attendait à la porte. Un de
(i) Michel Talot (i755-i8a8) fit partie de la représentation nationale depuis le mois d*août 1798 jusqu'au 18 brumaire an VIII.
Sous le Directoire, les pamphlétaires royalistes, les chouans à collet noir, la jeunesse dorée et les spéculateurs sur la misère publique invoquaient avec audace le principe de liberté, l'énersrique Talot, au profil de médaille, leur répondait au conseil des Cinq- Cents, dans la séance du g brjmaire an V :
m Eh quoi ! la République n *aurait-clle été fondée que pour alimenter les agioteurs et les journalistes ! Je reconnais la liberté, mais à condition de permettre à chacun de se servir de la même liberté pour presser les épaules de son calomniateur. • {N. de VEd.)
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ses chefs vint très ironiquement nous demander si nous voulions danser avec eux la farandole. Nous leur répondîmes que les galeries étaient beaucoup trop étroites, mais que s'ils voulaient entrer dans le jardin, nous étions prêts à les suivre.
A peine étions-nous dans le jardin, nous leur dîmes que la farandole ne nous convenait pas, mais que nous allions leur faire danser la carmagnole; et, aussitôt, tirant nos sabres, — nous étions tous les deux en uniforme, — etfrappantà droite et à gauche du plat de nos armes, nous restâmes en un instant maîtres du terrain. Il fallait voir courir à toutes jambes cette brave armée de Fréron qui fuyait devant deux soldats de la République I Nous ne leur fîmes que très peu de mal, car notre intention n'était que de les effrayer; cependant je dois avouer que, si nous eussions pu atteindre les deux chefs, nous eussions peut-être traité ces messieurs comme Pierre traita Malchus quand on vint arrêter son maître.
Après celte échauffourée, nous nous rendîmes au comité de Sûreté générale où nous rencontrâmes Fréron qui, quelques jours auparavant, en avait été nommé membre. Nous lui racontâmes en peu de mots ce qui s'était passé, en ajoutant que nous ne venions pas pour nous plaindre, que nous nous
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étions fait justice, et que c'était le seul moyen de Tobtenir, puisque des membres mêmes du comité faisaient insulter leurs collègues, mais que nous venions déclarer à chacun des membres du comité, et à Fréron en particulier, que si de semblables scènes se renouvelaient nous ne nous bornerions pas à distribuer des coups de plat de sabre, et que, si quelques oreilles devaient être atteintes, nous commencerions par les siennes. Fréron garda prudemment le silence. Et dcfpuis ce temps nous avons souvent paru au Palais-Poyal sans qu'on nous ait proposé de danser la farandole.
Fréron en changeant de bannière n'avait pas changé de caractère. Toujours violent, toujours enclin aux mesures extrêmes, il demandait à la Convention qu'on renversât rHôtel-de-Ville de Paris parce qu'il avait servi de refuge à Robespierre. Il voulait aussi qu'on fît disparaître la salle des jacobins, et, les premiers jours de prairial, il voulait qu'on incendiât le faubourg Saint- Antoine parce qu'il s'était insurgé contre les assassins de Bourbotte, Romme, Soubrany, etc. A de semblables traits il était facile de reconnaître le destructeur de Marseille, l'exterminateur des habitants de Toulon.
Fréroii, devenu un objet de haine pour les royalistes et de mépris pour les républicains, fut abandonné par tous les partis.
Cependant on lui confia une nouvelle mission dans le midi après le 9 thermidor. On ne pouvait pas faire un plus mauvais choix. Fédéralistes et royalistes, tous étaient unis dans leurs ressentiments contre lui. Les souvenirs qui raccompagnaient rendaient son rôle de pacificateur bien difficile. Il fut accompaçné dans sa mission par les deux commandants en sous-ordre de sa brillante jeunesse, Méchin et Julian.
Le seul bien que Fréron put faire dans celte nouvelle mission fut de faire oublier ta première, en paralysant les fureurs réactionnairesdeCadroy, qui avaient été portées à un tel point que Fréron lui-même en fut épouvanté.
On lui doit Timpression de quelques fragments de pièces importantes qui serviront à l'histoire de la réaction thermidorienne et qui prouvent que la terreur de cette époque a été plus cruelle encore que celle de septembre 1792, et que si les meneurs de ce temps n'ont pas fait périr leurs victimes sur réchafaud, c'est qu'ils avaient un moyen de s'en débarrasser beaucoup plus promptement en les précipitant toutes vivantes dans le Rhône. La jus-
lice ordinaire était trop lente pour satisfaire à tant de haines, ils se faisaient justice eux-mêmes.
On assassinait en plein jour à Lyon; à Marseille, on égorgeait sans distinction tous les prisonniers du fort Jean; à Tarascon, on les traînait sur la tour du château dont le Rhône baigne les murs, et le fleuve leur servait de tombeau.
Isnard, Durand de Maîllane et Cadroy ont publié des mémoires justificatifs qui ne détruisent point les faits principaux dont les accuse Fréron, Tous ont cherché à atténuer les faits incriminés, aucun n'a osé les nier . En conséquence, quoique Fréron ne soit pas une autorité très respectable, il résulte de tous ces faits que les uns et les autres se sont couverts de sang et que leur front en a conservé l'empreinte.
Le rôle de Fréron se termine à celte dernière mission dans le midi. Bonaparte, à l'élévation duquel il avait contribué au siège de Toulon, ne lui en témoigna pas beaucoup de reconnaissance. Une place dans un hôpital fut tout ce qu'il en obtint.
Plus tard il fut nommé sous -préfet à Saint- Domingue, où il est mort à 35 ans victime de Tinfluence du pays ; je lui dois cependant cette juslice, c'est qu'il est mort pauvre.
Quelques hommes ont cherché à excuser sa con-
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-duite en ratlribuant à la violence de son caractère, à son imagination délirante qui exagérait tout et à un enthousiasme fanatique. Mais, quelle que soit l'opinion qu'on professe, de semblables excuses ne peuvent être admises. Il est impossible d'être indulgent à un enthousiasme qui détruit des villes, à une imagination qui invente de nouveaux supplices et fait mitrailler des citoyens désarmés.