LE 12 GERMINAL
Le 12 germinal, Boissy d'Ânglas lisait à la Convention un rapport sur les subsistances, quand il fut interrompu par l'invasion du peuple qui avait forcé la garde de l'Assemblée. La foule entra dans la salle en demandant a du pain et la mise en liberté des patriotes incarcérés depuis le 9 thermidor ». Elle se répandit partout et se mêla à la représentation nationale. Quelques membres de l'Assemblée voulurent protester, mais leur protestation fut étouffée.
Un homme sortit de la foule et monta à la barre, c'était le citoyen Vaneck :
« Représentants, dit- il, les hommes du 1 4 juillet, du 10 août et encore du 3i mai sont devant vous : ils ont juré de vivre libres ou de mourir,
ils maintiendront la constitution de 98 et la déclaration des Droits.
« II est temps que la classe indigente ne soit plus victime de Tégoïsme des riches et de la cupidité des marchands. Mettez un terme à vos divisions qui déchirent la patrie : la patrie ne doit pas souffrir de vos haines. Faites-nous donc justice de l'armée de Fréron, de ces messieurs à bâton... Les hommes qui^ au i4 juillet, on détruit la Bastille ne pensaient pas qu'on en élèverait mille autres pour incarcérer les patriotes. La cupidité des uns et la misère des autres n'ont plus de bornes. On méprise les assignats, parce que vous avez rendu des décrets qui leur ont fait perdre la confiance...
« Et toi, Montagne sainte, qui as tant combattu pour la République, les hommes du 1 4 juillet, du 10 août et du 3 1 mai te réclament dans ce moment de crise ; tu les trouveras toujours prêts à te soutenir et à verser leur sang pour la République. »
A ce moment tout le peuple semblait d'accord avec Vaneck et un citoyen ayant demandé ce qu'on avait à dire contre le discours de Torateur de la Cité, personne n'osa s'y opposer.
Nous engageâmes ensuite le peuple à se retirer
pour nous laisser délibérer parce qu'on étouffait dans la sale, et Ton nous écouta : la foule commença à se retirer.
M. Dulaure, en parlant de cette première invasion du peuple, dit dans ses « Esquisses historiques )),page 426, tome III :
« Quelques députés tentèrent de calmer ces furieux, de les ramener à la raison. Vaine teatelive. »
En cela M. Dulaure ne dit pas la vérité tout entière, et il le fait à dessein ; car il ne peut ig-norer que les députés qui haranguèrent la multitude et €l qui parvinrent à la faire retirer furent ceux-là mêmes qu'on fit arrêter comme chefs du mouvcment> parce que le rassemblement se retira aussitôt qu'ils eurent parlé. Huguet et moi fdmes de ce nombre et notre arrestation n'eut point d'autre prétexte que celui-là.
M. Dulaure attribue au président le discours que j'adressai seul à la multitude et qui consistait en ce peu de mots : a En venant au sein de la Convention, votre intention est d'obtenir d'elle la justice que vous réclamez. Mais en restant ici, vous nous empêchez de délibérer sur votre demande. Je vous invite à vous retirer : justice voiis .sera rendue, »
Monsieur Dulaure ajoute qu*un évêque, dont il ne (lit pas le nom^ se montra l'interprète des révoltés en demandant comme eux la mise en liberté des patriotes détenus. Mais, comme moi, il invita la foule à se retirer; ce qu'elle fit. Cet évêque était Hug-aet, évé:iue constitutionnel qui ne $*était point laissé corrompre, comme le prétend son accusateur dans une note insérée à la page 427, et qui n'avait point à récupérer la perte de sou évêché, parce qu'il y avait renoncé volontairement depuis longtemps.
La salle fut évacuée.
Mais bientôt arrivent de nouveaux rassemblements, et ceux-là avaient à leur tète les chefs de la jeunesse de Fréron, et parmi eux j'ai reconnu les nommés Julian, qui a depuis été employé comme agent, Méchin, qui a depuis été nommé préfet à Rouen, — on connaît la cjnduite qu'il y a tenue, — et autres personnages de même qualité. Ces nouvelles bandes avaient un mot d'ordre donné par les véritables excitateurs de ce mouvement. Ils étaient suivis par une troupe nombreuse qui, disaient-ils, venait délivrer la Convention nationale. Ce fut à ce moment que quelques membres de la Montagne s'écrièrent que la Convention était libre.
M. Dulaure dit que ce fut alors que les membres de cette Montagne, qui avaient applaudi aux menaces et aux injures des révoltés, s'empressèrent à les faire défiler; que Duhem, en voyant s'évanouir ses espérances, s'écria : nous sommes joués ^ et que Ghoudieu, son adhérent ^ accusa le président de n'avoir point pris les mesures nécessaires pour faire évacuer la salle et demanda sod remplacement.
M. Dulaure, tout en se servant d'expressions impropres en ce qui me concerne et en dénaturant le premier fait qu'il énonce, a cependant mis de l'exactitude dans les deux dernières assertions. Il est très vrai que Duhem a dit que nous étions joués, et il avait bien raison de le dire. II est également vrai que j'ai accusé le président de n Savoir pas fait ce qu'il devait pour faire évacuer la salle et que j'ai demandé qu'il quittât le fauteuil, parce que sa partialité était révoltante. Mais en parlant du rassemblement auquel le président n ordonnait pas d'évacuer la salle, je ne pouvais pas parler du premier rassemblement qui s'était retiré à la voix de Huguet et à la mienne. Et, quant au second, en faisant reproche au président de ne pas faire évacuer la salle, je ne pouvais pas être soupçonné d'être le directeur d'un pareil mouvement.
Comme la partialité de M. Dulaure se manifeste à chacune de ses pages, il ajoute: « Le reproche fait au président était d'une injustice palpable et révolta la majorité de la Convention qui, pendant quatre heures, avait gémi dans un état d'anxiété et d'oppression. »
Puis il ajoute :
« La conduite du comité de Sûreté générale n'est pas excusable. Il savait qu'un rassemblement de deux ou trois mille individus se formait au bruit du tambour et qu il se dirigeait sur la Convention, et la garde de cette assemblée qui, en cette circonstance, aurait dû être considérablement accrue, se trouvait confiée à une poignée de vieillards et d'adolescents. Cette conduite confirme l'opinion généralement établie que certains membres de ce comité étaient les complices ou les instruments de la faction étrangère. »
Mais ici M. Dulaure est encore en contradiction avec lui-même; car, si quelques membres de ce comité (le comité de Sûreté générale) étaient les complices ou les instruments de l'étranger, nous, nous n'étions donc pas les directeurs de ce mouvement, et Duhem était bien fondé à dire que nous étions Joués, et j'avais donc raison quand j'accusais le président de n'avoir pas fait ce qu'il devait pour faire évacuer la salle.
306 MÉMOIRES DE GHOUDIEU
Un membre du comité de Sûreté générale monta à la tribune pour exposer les causes du mouvement. On pouvait bien prévoir qu'un membre de ce comité soupçonné d'avoir dirigé le mouvement allait dénaturer tous les faits. Il annonce qu'Auguis a été attaqué et blessé. Cette assertion, qui était une nouvelle imposture, accrut Tirritation des esprits, et la Convention décréta sans discussion :
« La Convention nationale déclare au peuple français qu'il y a eu aujourd'hui attentat contre la liberté de ses délibérations. Le comité de Sûreté générale est chargé d'en rechercher les auteurs et de les traduire devant le tribunal criminel du département de Paris. »
Un autre membre du même comité annonce qu'on a fait feu sur le député Pénières (i).
Le général Pichegru, qui se trouvait alors à Paris conime par hesard, mais qui y était réelle-
(i) Extrait du Moniteur :
« isABEAU. — Encore un nouvel atlenlat. La faction qui a arrélô Au§ruis a fait feu sur votre collègue Pénières, cl probablement il est mon. (L'assemblée tcinoigae la plus grande douleur et la plus vive indignation.)
« Barras. — C'est à l'instant où l'on conspire ouvertement contre la Uépublique, que la Convention doit être grande et majfïtueuse... La Convention qui sut sauver le peuple dans la nuit du 9 thermidor saura encore la sauver celle-ci. »
LA RÉACTION THERMIDORIEiNNE 307
ment pour seconder le parti royaliste, fut nommé commandant de la force armée ; on lui adjoignit Barras, Auguis et Merlin de Thion ville, tous trois chefs du parti thermidorien.
Il est à remarquer que les proscripteurs abusèrent ce jour-là du nom du peuple français. Dès qu'ils proposaient une mesure libertîcide, ils le faisaient au nom du peuple, ce qui leur valut de notre côté quelques ironies. Leur colère s'en accrut. Alors Bourdon de TOise, ce méprisable personnage, alla jusqu'à nous reprocher d'avoir soldé le peuple affamé des faubourgs et nous traita de minorité criminelle. Et sur cela André Dumont, qui présidait, déclara que nous voulions sauver les membres des anciens comités mis en jugement, CoUot, Billaud et Barère.
« C'est en vain, continua-t-il,le peuple, si nous n'y prenons garde, dans sa juste indignation, se vengera lui-même, m
Les thermidoriens devaient en effet organiser le lendemain des manifestations hostiles à leurs prisonniers.
« Je demande, dit André Dumont, que les trois brigands qui ont assassiné la pairie soient déportés dès celte nuit. »
La majorité thermidorienne battit des mains.
Pendant que nous réclamions Tappel nominal queTallien fiirefuser, bien que cetappel eût réuni plus de signatures qu'il n'en fallait, Bourdon de rOise, profitant du mouvement de réaction enthousiaste qui se prononçait dans l'Assemblée, demanda que je fusse arrêté ainsi que Châles, Foussedoire, etc. Un autre membre de la majorité réclama la déportation de Vadier au même titre que ses collègues des anciens comités, et toutes ces propositions furent adoptées.
Pendant la discussion, Merlin de Thionville soutint que le royalisme était en croupe sur le terrorisme. Il eût dit beaucoup plus justement sur le thermidorisme.M. Dulaure lui-même est obligé de le confesser.
f Merlin de Thionville fit ajouter à la liste de proscription Amar, l'ancien membre du comité de Sûreté générale, contre lequel la Convention avait décidé précédemment qu'il n'y avait pas lieu de le mettre en accusation.
Le i3 au soir, rapporte M. Dulaure, on annonça que les députés mis en arrestation la veille avaient été retenus aux barrières. Thibaudeau dit qu'il fallait connaître de quelle nature étaient les obstacles qu'on avait mis à leur départ : « // faut
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savoir si la victoire demeurera à la justice ou au crime j et s' il est besoin d*avoir recours à cette arme terrible (i) qui, semblable à la foudre^ écrase le coupable au moment où il lève son bras parricide. »
Tallien aurait ajouté, s'il faut en croire le Moni^ teur : « Oui, Ton conspire contre vous. Où est Thurîot, Tami de Dopsent ? Où est Fouché, qui écrivait les feuilles de Babeuf? »
Je ne crois pas que Tallien ait nommé Fouché, car, à Tépoque thermidorienne, ils conspiraient ensemble.
Tallien continue : « Où est Cambon ? Où est Lecoinlre (2) qui sème ici la division? Je demande que ces quatre députés soient arrêtés et que ceux qui n'ont pas obéi aux décrets d'arrestation soient mis hors la loi, »
Voilà donc quel était le véritable but de Tinsurrectiondu i2germinal.EtFréronravoua lui-même quand il dit aux applaudissements de la majorité thermidorienne : « La révolution du 9 thermidor va recevoir son complément... Je demande que ceux qui sont frappés d'arrestation soient de? à présent transférés au château de Ham. »
(0 La mise hors de la loi (JV. de CA.)
(a) Lecoinlre avait accusé les membres des comités et pris ensuite leur défense. {N. de VA,)
11 y eut un peu de désordre el du tapage sur le passage des voitures fermées qui nous emmenaient. On a beaucoup exagéré cela, parce que les thermidoriens avaient pour politique de dire qu'ils étaient opprimés par ceux qu'ils voulaient proscrire.
Isabeau fit un rapport à ce sujet qui ne contient pas un mot de vrai, par exemple qu'il avait été tiré deux coups de canon et quelques coups de fusil. {Placer ici ce que j'ai vu et quelle a été la conduite du président delà section etdes gardernationaux qui dételèrent les chevaux) (i).
Le i4,Pichegru se présenta à la tribune eldil: « Citoyens, vos décrets sont exécutés. » Thibaudeau qui présidait lui répondit : « Le vainqueur des tyrans ne pouvait manquer de triompher des factieux (2). » — Ce général a prouvé depuis qu'il était lui-même agent des tyrans ennemis de la France. Et ce n'était pas sans raisons qu'il avait mérité la confiance des thermidoriens.
(i)Nous n*avons trouvé aucune trace de ce récit dans les papiers de Tauleur. (.V. de VEd.)
(a) Oq lit dans les Mémoires de Barrère, t. 111, p. lo : « Eh bien, général, dis je à Picheg^ru, qui aurait cru que vous, élevé par nous au commandemeut des armées de la République, vous viendriez prêter votre appui à la proscription de ceux qui vous ont fait général et qui ont défendu leur patrie? • Le taciturne et nébuleux Pichcgru se renferma dans sa redingote bleue et me dit à demi-voix : a Mon métier est d'obéir, j» (.V. de VÈd )
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