UNE LETTRE DE M. DULAURE
M. Dulaure, que j'ai cité dans l'historique de cette journée, doit être compté parmi les proscripteurs. Il s'est vanté d'avoir contribué à l'arrestation de 80 montagnards aux jours de germinal et de prairial. Il est vrai qu'il a dit que nous étions des agents de l'étranger et de l'émigration ; mais c'est son idée fixe de ne voir dans toute la Révolution que des agents de l'étranger. Il a applaudi à la condamnation à mort, par une commission militaire nommée ad hoc, de nos illustres et infortunés collègues Romme, Bourbotte, Soubrany, Goujon, Duquesnoy et Duroy, qui tous avaient conduit plus d'une fois nos armées à la victoire, et il en tire vanité.
Il m'est aussi permis de m'honorer d'avoir figuré parmi les victimes de M. Dulaure et de croire qu'il est des circonstances où le rôle de proscrit est bien au-dessus de celui de proscripteur.
Mais je veux maintenant citer une lettre de M. Dulaure lui-même dont le ton ne laissera pas que de surprendre.
Paris, le 17 février 1824.
Monsieur et ancien collèg^ue.
Votre lettre m*a véritablement afflig-é. Il n*est ni dans mon caractère ni dans mes principes d'inquiéter personne, encore moins de troubler la tranquillité de mes anciens camarades et d'ag-g-raver leur sort malheureux, sort que je ne laisse pas que d'envier quelquefois. Voici l'explication de mes torts apparents.
Madame Roland, acquittée au tribunal, mise en liberté, était à peine depuis une heure rentrée dans son appartement, lorsqu'on vint lui notifier un arrêté du comité de Sûreté g-énérale qui ordonnait sa translation dans les prisons de Sainte-Pélag'ie. Le lendemain, elle m'écrivit et m'adressa copie de cet arrêté. Je l'insérai dans un journal que je rédig^eais, journal et copie que je possède encore. Cette pièce était assez curieuse pour ne pas être omise dans mes Esquisses, Elle j a trouvé sa place. Votre nom s'y trouve à côté de celui de Chabot. N'ayant aucun motif pour le retrancher, je l'ai laissé subsister. Si j'avais su ce que votre lettre m'a appris, que vous existiez, et que vous aviez le malheur d*être exilé, je n'aurais pas balancé à soustraire votre nom, d'autant plus volontiers que cette soustraction n'aurait nullement nui à la vérité du fait. La pièce a été envoyée à l'imprimeur sans aucune intention malveillante. Elle l'a été mécaniquement, sans penser qu'elle pât ofFenser âme vivante.Toutle monde .sait que dans les actes administratifs et civils, les secondes sig'uatures sont données de confiance. J'ai signé, dans
les comités des milliers de lettres sans les lire. Vous avez agi de même. Il est impossible défaire autrement.
Je suis et serai soig^neux de ne pas compromettre, tant que je le pourrai, des noms et des personnes qui sont dans l'oppression.
Voilà, monsieur et cher collègue, Pexplication que je vous devais.
Je suis fâché que mon inattention vous ait causé quelque chag-rin. Si je trouve Toccasion de réparer ce mal, je ne la laisserai pas échapper. Soyez-en persuadé, ainsi que du vif intérêt que je prends à tous mes collègues malheureux.
Agréez ces témoignages de mon attachement, de
mon estime sincère. Je désire bien cordialement que
votre santé s'améliore.
Signé : Dulaure
J'ai copié littéralement cette lettre sur Toriginal qui m'a été confié à Bruxelles par M. Ingrand. Lors de la vente des livres de M. Ingrand après son décès, cette lettre était jointe aux Esquisses de Dulaure, et ce fut M. Château^ notaire à..., département de la Vienne, qui en fit l'acquisition.
Le jour devait donc venir où, par politesse sans doute, M. Dulaure voudrait bien reconnaître que le rôle des proscrits est plus honorable que celui des proscripteurs. C'est du moins ce qu'on peut croire si M . Dulaure est sincère dans ses assurances d'estime et d'attachement à un
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montagnard tel qu'Ingrand qui n'a jamais varié <lans ses opinions. Mais ces assurances ne sont pas parfaitement d'accord avec ce qui est écrit dans les Esquisses. Et puis, si M. Dulaure enviait •quelquefois notre sort, comme il le dit, rien ne l'empêchait de venir nous rejoindre.