‹ Mémoires et notes de ChoudieuChapitre 42 sur 94 · ATROCE CALOMNIE · texte numérisé non relu

ATROCE CALOMNIE

Fréron a osé soutenir en ma présence, le 12 germinal an III, que j'avais fait périr ma mère. Et telle était en ce jour la justice de la Convention présidée par Tallien que, me précipitant à la tribune porteur d'une lettre de ma mère en date du 6 du même mois, il me fut impossible d'obtenir laparolepourconfondrelecalomniateur(i). Tallien <lonna Tordre aux gendarmes de m'arracher de la tribune et mandataire du peuple français je fus arraché à mes fonctions « par la force des baïonnettes et par la volonté toute puissante de Tallien ».

(i) D*après le Moniteur, Fréron dit : «II n'est i)as étonnant que Tassassiii de Philippeaux, que Choudieu,qui a poussé la tendresse r^volulionaaire jusqu'à faire incarcérer sa mère pour 8*emparer de ses meubles (mouvemeot d'indi^nalion) ait voulu assassiner la mère commune, la patrie .

u (I:ijjoiBO : Je demande la parole.

• i'n grand nombre de voix ; Tais-toi, assassin. »(iV. de F Ed.)

Lk REACTION THERMIDORIENNE 3U

A la suite de cela, on vint chez moi pour m'arrêter.

Le hasard voulut que j'eusse sauvé la vie, étant à Tarmée de la Vendée, au capitaine Ponsard qui se présenta. En entrant chez moi, il s'aperçut qu'il y avait deux portes et deux escaliers. 11 plaça ses gendarmes dans l'antichambre et, entrant seul avec moi dans l'appartement, il me dit en m'embrassant : « Citoyen, vous êtes libre, fuyez la vengeance des réacteurs. J'en serai quitte pour quelques mois de prison, peut-être même serai-jc destitué, mais vous avez fait plus pour moi, puisque je vous dois la vie. » Je refusai, parce qu'il était père de famille.

Fréron ne pouvait pas savoir si ma mère, qui demeurait à 3o lieues de Paris, était morte ou vivante. Mais son ami Tallien, qui n'ignorait pas qu'elle existait encore, puisque c'était lui-mémequi l'avait jetée dans les prisons par l'intermédiaire d'un comité révolutionnaire qu'il avait organisé à Angers, avait pensé, comme le Basile de Beau* marchais, que le moyen le plus sûr de perdre un homme était de commencer par le calomnier, et les deux réacteurs avaient calculé entre eux l'effet de cette atroce imputation. Personne, je l'espère, ne trouvera étonnant que j'attache beaucoup d'im-

porta nce à détruire une calomnie si infânre. J'en appelle au^témoi^age de ceux de mes compatriotes qui vivent encore et qui peuvent certifier les témoignages nombreux de respect et d'attachement que je n'ai cessé de donner à ma mère jusqu'au moment de sa mort. Il est impossible qu'ils aient oublié une séance publique du tribunal civil où tout ce qu'il y avait de plus recommandable dans la ville s'était porté en foule. Après la mort de mon père, ma mère, entraînée par les conseils perfides de son frère qui ne partageait pas mes opinions j m'avait fait citer pour voir dire que la succession de mon père devait lui être dévolue tout entière pour reprisedeses reprises, deson douaire et autres droits . Ma mère porta la parole elle-même. Ma réplique fut courte et respectueuse. Je commençai par témoigner combien j'éprouvais de peine en voyantàcôtédemamèreun oncle que j'avais appris dès mes jeunes ans à aimer et à estimer, et qui s'y plaçait pour fomenter le trouble et la division entre la mère et le fils et préparer le scandale public par de semblables discussions, surtout lorsque, comme avocat, il devait savoir que les conclusions qu'il avait dictées à ma mère étaient exagérées, et que d'ailleurs elles devaient étreavanttoutdiscutées devant un conseil de famille. Je me refusai à entrer

LA RËACnON THERMIDORIENNE 317

dans la discussion du fond, donnant pour motif que, dussé-je renoncer à la succession de mon père, rien au monde ne me déterminerait àplaider contre ma mère. Je terminai en demandant la uDmination d'un conseil de famille devant lequel l'affaire serait renvoyée, et il fut fait droit à cette demande. Mais ne voulant pas lutter contre ma mère, même devant un conseil de famille, je me transportait lendemain chez M® Lechalas, notaire^ et je lui fis rédiger une procuration dans laquelle j'autorisais ma mère à toucher tous les revenus de la succession, à les employer comme bon lui semblerait, même à vendre les immeubles pour l'acquittementdes dettes, si elle le jugeait convenable, promettant d'approuver toutce qui aurait été fait par elle, voulant lui donner avant de la quitter cette dernière preuve de ma confiance et de mon respect.

Cette proposition signée de moi fut présentée à ma mère par le notaire Lechalas. Elle refusa de l'accepter, mais elle suspendit les poursuites judiciaires, et l'année d'après nos affaires se terminèrent à l'amiable, comme jel'avais toujours espéré, parce qu'elle ne survit que l'impulsion de son cœur et que mon oncle n'avait plus aucune influence sur elle.

318 MÉMOIRES DE CUOUDIEU

J'avoue que mes opinions politiques étaient opposées sur beaucoup de points à celles de ma mère. Mais cette opposiUon n'avait point élevé entre nous des barrières insurmontables et, jusqu'à mon départ, nous avons toujours habité la même maison.

J'ai dit que Tallien ne pouvait pcs ignorer que j'étais étranger à l'arrestation de manière, puisque c'était lui-même qui l'avait ordonnée et fait exécuter par un comité révolutionnaire (i) nommé et organisé par lui. Et il était si persuadé que cette mesure devait mecauser de la peine que, craignant que nous ne prissions, Richard et moi, un arrêté contraire au sien, il députa vers nous, à Saumur où nous étions alors avec le quartier général, le sieur Vial, procureur-général du département et membre de son comité révolutionnaire, pour nous annoncer en face cette triste nouvelle. Je ne répondis à Vial que ce peu de mots : « Vous avez

(i) L*adiniuistralion du département de Maioe et-Loire, pour tout ce qui concernait la police générale, fut remplacée le 8 juillet 1793 par un comité révolu tionoaire composé de dix membres avec deux secrétaires, dont Vial, à la suite d'un arrête des représentants Dourbotte, Choudieu, Tallien.

(le Comité, présidé par Lac hevardière, devait employer • tous les moyens qu'il ju «serait convenables de se procurer des renseîirnemcnts prompts cl certains sur tous les individus soupçonnes d*ia« civisme notoire et de dispositions contre-révolutionnaires». Il était autorisé h dfcerucr des mandats d*amener, faire arrêter, requérir la force publi juc. (A'j/e de VEd.)

LA RÉACTION THERMIDORIENiNE 31^^

cru sans doute faire votre devoir en faisant arrêter ma mère, je saurai faire le mien; mais Tallien qui a ordonné celte li isle mesure feraitbeaucoupmieux de venir se mettre avec nous à la tête de nos colonnes pour repousser Tennemi qui est à quelques lieues de nous que de s'occuper à faire la guerre à de vieilles femmes dont les opinions relig^ieuses ne peuvent pas renverser la République. « Le soir même je me rendis à Angers où Bourbotle et Thureau venaient d'arriver, de retour d'une expédition qui avait été dirigée par eux sur Saint- Lambert et Chemillé. J'espérais beaucoup de leur présence parce qu'il y avait une très grande différence enlie leur manière de voir et d'agir et celle de Tallien. Je commençai par demander à Tallien quelles étaient les causes de l'arrestation de ma mère. ' — Tu le sais aussi bien que moi, me répondit-il, avec un rire sardoniqiie qui lui était familier. La maison de ta mère est connue pour le repaire de tous les prêtres réfractaires ; les Vendéens ont établi chez elle leur quartier général lorsqu'ils sont venus à Angers, et le drapeau blanc a flotté sur sa maison(i). — Si ce sontlà les seuls griefs qu'on

(i) II y avait beaucoup d*au(res maisons dans la ville qui con- Tenaienl mieux à un quartier général que celle de ma mère. Mais les chers vendéens ne Tavaient choisie que pour narguer son fils qu'ils rencontraient souvent à la télé des colonnes répub!i-

320 MÉMOIRES DE CHOUDI£U

ait à lui opposer, dis-je à Tallien, je te prie de me dire quels moyens ma mère avait de s'opposer au danç^ereux honneur que lui faisaientles chefs vendéens? Quant au premier reproche, j'ignore s'il est fondée mais si l'on rend la liberté à ma mère, je me porte garant que toutes ses anciennes liai* sons seront rompues, parce que je me propose de l'engager à venir à Paris avec moi et que là je réponds de sa conduite; d'ailleurs elle a assez de boa sens pour ne pas se compromettre de nouveau et pour ne pas me compromettre moi-même. J'espère que mes collègues sauront apprécier les motifs de la démarche qu'un fils fait auprès d'eux en faveur de sa mère.

Tallien,après une longue diatribe contre le danger d'envoyer des représentants du peuple dans leurs propres départements parce que des liaisons de famille ou de coterie les empêchaient de poursuivre les personnages les plus coupables, persista à soutenir que ma mère était de ce nombre, et que, si elle était rendue à la liberté, il fallait ouvrir les portes de toutes les prisons.

caines, et pour arborer le drapeau blanc au même balcoo où avaient paru tant de fois deux drapeaux tricolores dont les dames de la ville, ayant ma mère à leur tête, avaient fait présent à un ba. taillon de jeunes volontaires que j'avais eu rhonneur de commander. (iV. de VA.)

BourboUeelTurreau,surlesquels j'avais compté, déclarèrent, tout en applaudissant à ma demande, qu'ils avaient été envoyés pour marcher à la tête de l'armée et non pour s'occuper d'arrestations ou de mises en liberté; — c'était une critique indirecte de la conduite de Tallien qui n'a jamais paru à la tête de nos armées; — ils ajoutèrent qu'ils ne pouvaient qu'inviter Tallien à me rendre ma mère aux conditions que je proposais. Tallien resta inexorable. Je sollicitai de nouveau mon rappel auprès du comité de Salut public et peu de temps après je fus remplacé par Francastel dont je n'attendis pas l'arrivée (i) pour quitter des lieux où j'avais été abreuvé de tant de dégoûts.

Il résulte des faits que je viens d'énoncer, faits parfaitement connus de tous mes concitoyens, que non seulement je n'ai pris aucune part aux persécutions dirigées contre ma mère, mais que ce soat au contraire mes accusateurs qui l'ont exposée aux plus grands danjers et que, si elle n'a pas péri victime de leurs accusations, c'est peut-être à moi qu'elle fut redevable de la vie à cette époque de funeste mémoire ; car plusieurs dames de sa

(i) 11 faut entendre cela du repré-tentant Pinet raînc,quî,en effet, nVtaîL point encore arrive à Angers lorsque Cboudieu quitta larmce de l'Ouest dans les premiers jours de novembre I7y3. (A', de VEd.)

SI

connaissance, et notamment M"*« de Varancé, furent impitoyablement fusillées en dehors de la porte Cupif, le long du canal, et si ma mère ne fut pas du nombre, c'est que mon ancien collègue Ménard, qui était alors commandant de place représenta aux membres de la commission militaire devant laquelle ces dames furent traduites, que si elle condamnait ma mère, moi seul en souffrirais, puisque je serais privé de sa succession. Ma mère ne fut pas mise en jugement. Elle n'est morte que dix ans après.

Page 1