‹ Mémoires et notes de ChoudieuChapitre 81 sur 94 · L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRATION

M. Weber dit à ce sujet : « Les fédérés en arrivant à Paris demandaient à être présentés au Roi et à la Reine ; témoins des vertus de ce monarque et de son auguste compagnéy ils rivalisaient d*empressement à leur payer un juste tribut d'admiration et d'éloges. Un des chefs des fédérés d'Anjou, M, Delaunay d'Angers, profita de la circonstance pour adresser à la Reine des compliments flatteurs. »

M. Delaunay n'était point l'un des chefs de la fédération de mon département ; parti comme moi en qualité de simple volontaire, il eut l'amour-propre de vouloir paraître à la Cour et y fut remarqué par la Reine, qui, dés le premier abord, jugea qu'il pourrait, plus tard, é(rc utile à ses desseins. Il parlait avec facilité et jouissait dans notre pays de quelque considération comme avocat. La Reine le Ht nommer commissaire du Roi lors de la nouvelle organisation des tribunaux ; il fut, par la suite, envoyé en qualité de député à la première assemblée législative et à la Convention ; alors son ambition ne connut plus de bornes et, comme Barnave, il est mort victime des séductions de la Reine, tous deux ont péri pour n'avoir pas su résister aux appas d'une cour qui a entraîné avec elle tout ce qui a eu le malheur de l'approcher.

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Si c'est un devoir de défendre sa patrie, c'est lâcheté de l'abandonner lorsqu'elle est en danger, et c'est le plus grand crime de s'armer contre elle. Nos modernes Bayards, jadis si braves si généreux ont été promener leur nullité dans toute l'Europe et mendier des secours étrangers contre la France. Trois descendants du grand Condé, quatre autres descendants de Henri ÏV, les ont enrôlés sous leurs bannières, mais ces bannières n'étaient plus le drapeau sans tache. Nos preux ne parurent sur nos frontières que pour y constater leur impuissance, ils n'ont recueilli que de la honte et de la misère de leurs coupables entreprises.

Si, comme le prétendent les amis du trône, Louis XVI était

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opprimé, c*élait uq motif de plas pour ne pas l'abandonacr. Comment a-t-OD pu ériger en principe que, lorsque la monarchie et le monarque étaient en péril» le moyen de les sauver éiaitde s'éloigner, et qu'en se sauvant au loin on atteignait le plus haut degré de fidélité d'un loyal sujet ? Ne pourrait - 00 pas qualifier de vertige Témigratton d*un nombre infini de nobles et de militaires? Beaucoup d'autres, en s*éloignant de leur patrie, ont cru suivre la mode et ne faire qu'une promenade de quelques semaines, tant était grande la présomption des classes privilégiées, accoutumées à voir tout plier devant elles.

Ces croisés d'une nouvelle espèce croyaient que leur épée suffirait pour tout faire rentrer dans Tordre; ils avaient quitté la patrie dans le dessein de revenir la combattre et par un faux point d'honneur ils allaient chez l'étranger préparer la guerre civile, lis eussent été bien plus dangereux en se formant des partis dans l'intérieur ; mais tel était l'aveuglement de la Cour que la Reine elle-même et les cDurtisans qui entouraient Louis XVI favorisaient l'émigration de la noblesse.

Celui qui déserte ses foyers semble renoncer à leur possession ; ce n'est pas en abandonnant la place qu'on peut la défendre ; introduire des soldats étrangers dans sa pairie et s'autoriser de leur protection, c'est convenir qu'on n'ose rien faire soi-même; se traîner à leur suite, c'est avilir le caractère national. Quelle opinion pouvait avoir la France des émigrés en les voyant au milieu des Allemands et des Russes pour la remettre sous le joug? L'émigration a fait beaucoup de mal, elle ne pouvait opérer aucun bien.

Après la prise de la Bastille,, le comte d'Artois, qui était aussi détesté qu'il était méprisé, donna le signal de l'émigration avec ses deux fils. Son exemple fut suivi par le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Ënghien, le duc et la duchesse de Poligoac, le maréchal de Broglie, le maréchal de Castries, etc.

L'émigration devint une espèce de mode ; il était du bon ton de faire un voyage à Coblentz, qui devait durer moins

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longtemps, disait-on, qu'un pèlerinage à la Mecque ou à Noire -Dame-de-Lorette. Nos , élégantes elles-mêmes encourageaienl ce nouveau genre de croisades et envoyaient des quenouilles à ceux qui difFéraienI de partir. Un comité directeur qui s'était établi à Coblentz adressait des lettres de convocation à tous les anciens camarades retardataires ; bientôt les invitations étaient suivies de menaces, si ceux auxquels elles étaient adressées ne s*empressaient pas de se ranger sous le drapeau de la contre-révolution. Moimême, qui n*avais pas Thonneur d'être noble, mais à qui on laissait entrevoir Tespoir de le devenir, j*ai reçu une de ces espèces de bulles fulminantes portant une potence, qui attendait tous ceux qui seraient sourds à ce que ces ennemis de la patrie appelaient la voix de l'honneur. Mais les foudres de Coblentz n'étaient pas plus dangereuses alors que ne le sont aujourd'hui celles de Rome.

Des distinctions nouvelles s'établissaient même parmi les émigrés; le moindre retard dans l'émigration était un crime; on tenait liste des dates d'arrivées ; quelques jours de plus ou de moins formaient une nuance de plus ou de moins d'honneur et de loyauté, un titre de plus ou de moins pour obtenir de l'avancement ou des récompenses .

On lit dans le Moniteur du 20 germinal an VI que les émigrés disaient hautement, en 1791 et en 1792, que le Bol était jacobin et constitutionnel, qu'il n'était point propre à la couronne, qu'il fallait un régent, — on désignait Monsieur pour cette place — que le sacrifice du Roi était nécessaire, qu'on ne voulait ni de la Reine pour régente ni de son fils pour roi. Aussi la cour de Vienne n'a-t-elle jamais voulu recevoir dans ses états ni Monsieur, ni sou frère.

L'exemple des princes français fut contagieux. Tout ce qui tenait à l'ancienne cour et tout ce qui redoutait les vengeances populaires émigra : la famille des Polignac, comblée des bienfaits de la Cour, s'en sépara l'une des premières, le prince de Lambesc, Calonne, le baron de Breleuil et presque tous les favoris suivirent de près; Mounier, Clermont- Tonnerre et LallyrTollendal, trop absolus dans leurs idées, abandonnèrent la partie dès qu'on ne voulut plus adopter

leurs opinions et émîgrèrent. Le premier voulut soulever le Dauphioé où il croyait avoir de nombreux partisans dans les états; il échoua complètement dans ses projets de résistance. Cette tentative décida l'Assemblée à détruire l'organisation des états provinciaux. Ces provinces formaient en quelque sorte de petites républiques dans TÉtat. L'Assemblée cons* tituante a consacré par là l'unité dans le gouvernement, préparé l'unité des poids et mesures et fait disparattf« la bigarrure qui existait d'une province a l'autre dans nos lois civiles et criminelles.

Mirabeau cadet quitta aussi l'Assemblée pour aller former en Allemagne une légion qu'il nomma « les hussards de la mort » ; il y fit entrer tout ce qu'il put trouver de coupejarrets de toutes les nations. Elle se distinguait entre les différents corps de l'émigration non par son courage, mais par sa férocité. J'ai eu occasion, après le licenciement de cette légion, de me trouver en Hollande avec plusieurs individus qui lui avaient appartenu et qui tiraient vanité d'avoir assassiné un grand nombre de prisonniers désarmés ; l'un d'entre eux avait été admis par le général Victor, aujourd'hui duc de Bellune, dans son cabinet particulier ; imprudence que ce général paya cher, car un jour, en rentrant chez lui, il trouva son secrétaire forcé, ses papiers et son argent enlevés. Nous l'avions cependant prévenu des propos que tenait ce misérable que nous avions chassé de notre table; on a découvert depuis que c'était un espion que la police avait jeté parmi nous. Tel est l'honorable emploi que le gouvernement français a toujours fait des fonds secrets.

Les tantes du Roi, Mesdames, s'avisèrent aussi de suivre la mode, vers 1791. Elles s'acheminaient vers Rome lorsqu'elles furent arrêtées à la frontière. Sur le compte qui en fut rendu à l'Assemblée, il s'éleva une discussion assez sérieuse qui fut close par une plaisanterie : On s'étonnera, dit une voix, qu'une grave assemblée ait délibéré longuement pour savoir s'il sera permis à deux vieilles femmes d'aller à

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