LA LOI MARTIALE A ANGERS
vint aisément à les disperser en promettant de faire droit aux demandes qui seraient reconnues justes.
Il n'en fut pas de même du rassemblement armé qui, malgré les trois sommations qui lui furent faites de se retirer, fit une décharge sur mon bataillon. Heureusement personne ne fut tué: quelques volontaires furent seulement blessés. De notre coté, il ne fut pas tiré un seul coup de fusil, mais nous marchâmes au pas de charo-e et la bayonnette en avant sur le rassemblement qui, en même temps, fut pris en liane par l'escadron de cavalerie, ainsi que j'en étais convenu avec M. de Saint- Cran qui le commandait. Il ne fallut qu'un instant pour disperser cette troupe, qui se sauva par la promenade publique aboutissant à la place. Les barrières de la place arrêtèrent la charge de cavalerie.
De part et d'autre personne ne périt dans cette bagarre. Nous arrêtâmes seulement les deux chefs qui furent livrés entre les mains de la justice et condamnés à être pendus. Nous eûmes la satisfaction de rétablir ainsi la tranquillité publique, et M. d'Houlières reçut de ses concitoyens une approbation beaucoup plus flatteuse pour lui que s'il eiU ordonné de faire feu. Cependant nous avions
60 MÉMOIRES DE CHOLDIEU
été assaillis, non pas à coup de pierres, mais à coups de fusil (i).
(i) Extrait d'une loltre de l'Auteur :
J'ai lu avec atlentioa la lettre anonyme d un a ami de la Constituti M » sur les événements des premiers jours de septembre 1790. Oatre qu'un individu qui ne siçne pas ce qu'il écrit m'inspire peu de confiance^ il y a de graves erreurs. D'abord, l'auteur a l'air de croire que le clergé est étranger à cette échauffourée, et moi je suis d'un avis coulraire ; car il est à maçonnais sance qu"à cette époque des conciliabules ont eu lieu chez un chanoine de la cathédrale dont la maison de campagne était située à Éventard, prés de celle de lévêciue.
En second lieu, il est faux que Soland ait parcouru leChamp-de- Mars à la tète de la garde nationale qui, à l'exception de Cerisier et de quelques hommes qui s'étaient joints à lui sur \ç Mail romain, ne s'est pas montrée du tout. Soland n'a paru qu'un instant dans le Champ-de-Mars à la tète des grenadiers et des chasseurs pour exhorter le maire lorsqu'il a proclamé la loi martiale Ces chasseurs et grenadiers ne faisaient point partie de la garde nationale et ni eux ni Solaud n'ont eu à soutenir de combat dans la prairie d'Allemagne, car ils n'y ont pas paru.
Après la proclamation de la loi martiale, Soland et la troupe qu'il commandait ont été chargés de la défense de la porte Saint- Michel. Là, Soland ne s'est pas pris corps à corps avec un homme armé d'un bro; et n'a pas tué deux ouvriers des carrières; ceu.\-ci n'ont point paru sur ce point. Soland a seulement été atteint d'un coup de feu parti des mains d'un brigand étranger à la ville et aux ouvriers de la carrière. Sa blessure était légère. Quant aux ouvriers des carrières, je lésai toujours considérés comme débrayes gens qui n'étaient qu'égarés, mais je n'ai pas la même opinion de l'invalide Bottereau. Je ne doiite point, puisque vous le dites, que ses enfants soient de braves gens et qu'ils cherchent à justifier la conduite de leur père. Cela me paraît très naturel ; mais ils doivent Cire Iroj) jeunes j(Our avoir eu, par eux-mêmes, connaissance des faits, et leur témoignage ne pourrait pas détruire ce que j'ai vu. Voici au surjilus les faits qui se sont passés : Le lundi 5 septembre 1790, j'avais assemblé à la caserne des Minimes (et pas surle Mail de la fidélité), non pas soixante, mais trois cents volontaires. L'auteur anonyme do la lettre me fait beaucoup trop d'honneur en me désignant sous le nom de Vintréjiide Choudieu (je ne sais pourquoi), car j'étais peut-être le moins intrépide de tous niescamarados qui, comme moi, remplissaient un devoir pénible en repoussant par la force des compatriotes que
LA LOI MARTIALE A ANGERS Gl
nous considérions comme égarés ; mais il n'en était pas ainsi de l'invalide Botlereau et du sere^ent Guilteaud, qui. à mon avis, étaient les véritables chefs de l'insurroclion.
Le samedi 4, les femmes, accompa^çiiées de quelques ouvriers des carrières et qui demeuraient dans le faubouriy Saint-Michel exigèrent la taxation des grains et brûlèrent même quelques baquets. L'un d'eux, qui n'était pas, je crois, ouvrier des carrières, fut arrêté, mais il ne fut pas condamné ù mort, comme le dit l'autour de la lettre, car il fut presque à l'instant délivré par les femmes et nous n'opposâmes pas une grande résistance à sa délivrance. La garde nationale fut impassible. Royal-Picardie se conduisit bien.
Le dimanche 5, de nombreux rassemblements eurent lieu sur les carrières de Trélazé et des environs. De nombreux agents s'étaient t::lissés parmi eux.
Le 0 au matin, l'invalide Bottereau parut sur le Champ de-.Mars à la Icle d'une troupe nombreuse, mais mal armée. Nous étions en bataille devant la caserne ; Royal-Picardie était adossé au mur delà manufacture à voiles faisant face aux insurgés. A peine arrivé, l'invalide Bottereau s'avanc^-a vers moi et me somma de déposer les armes, o et qu'il fallait que Royal- Picardie en fît autant ». A celte insolente sommation je repondis qu'il pouvait venir chercher les armes qu'd demandait, mais qu'il ne les aurait que par lj bon bout. Il retourna de suite vers sa troupe et commanda la fusillade. Je crois cependant que la décharge ne se fit qu'en l'air et seulement pour nous intimider, car aucun de nous et aucun des soldats de Picardie ne furent atteints. Mais, au lieu d'être intimidés, nous marchâmes au pas de charge et la bayonnette eu avant, et soutenus par Royal-Picardie nous dispersâmes les révoltés que nous poursuivîmes jusqu'à la prairie d'Allemagne et, là, quelques cavaliers qui avaient franchi le fossé atteignirent l'invalide qui fut frappé par l'un deu.x qui lui cassa la cuisse d'un coup de pistolet. Vous save.- le reste. Si vous avez des renseignements qui dél misent ou atténuent ce que je viens de dire, vous me feriez [)laisirdc me les donner.
Ouoi qu'en dise l'auteur de la lettre, il n'est pas à ma connaissa ici" que personne ait péri, pas môme dans la rue de l'IIùpital : oar aucun prêtre ni ouvrier de carrière n'y a paru. Ainsi ma concl ision est que cet auteur anonyme n'a rien vu par lui-même et a été mal endoctriné.
En 1791, je fus envoyé par mes concitoyens à l'Assemblée lég-islative. C'est alors que je commençai à prendre une part active aux affaires publiques,
L'Assemblée avait ouvert ses séances le i" octobre lyç)! : le 4 octobre elle décidait l'envoi d'une dépulation au Roi pour lui annoncer qu'elle était constituée. Cette députation s'étant présentée au château le 5, le ministre de la justice vint lui annoncer que le Roi ne pourrait la recevoir que le lendemain. Sur 1 insistance de M. Ducaslcl, qui la présidait, le ministre retourna près du Roi et vint dire qu'elle serait reçue le soir à 9 heures.
Celte manière de recevoir une députation de 60 membres de l'Assemblée nationale était un [)eu cavalière et n'annonçait pas de dispositions bienveillantes ; aussi le mécontentement commença-til à se manifester dans l'Assemblée, qui s'en offensa, et avec raison.
A L'ASSt-MBLEF: LÉGISLATIVE 63
( maiitl la dôputation fui ciilin inlroduile près ilu lloi, le président, M. Ducaslei, qui cependant était très dévou' à la cour, n'adressa au Roi que ce peu de mots : « Sire, l'Assemblée est définitivement constituée ; elle nous a députés vers vous pour vous en instruire. » Louis XVI répondit plus sèchement encore : « Je ne puis vous aller voir avant vendredi. » Cette conduite était peu propre à lui concilier l'opinion publique.
On dira peut -être que j'attache trop d'importance à de petites choses, mais mon avis est que ce ne sont pas des petites choses que les relations qui doivent s'établir entre les corps constitués. Si l'un veut trop s'élever au-dessus de l'autre, il en résulte toujours des collisions (|ui (inisscnt })ar devenir dangereuses, .le suis d'avis qu'il est dil des égards à celui qu'on a reconnu pour chef de l'État, mais celui-ci en doit à son tour aux délégués de la nation. Tout doit être réciproque. Je sais qu'il est des gens qui prétendent (pi'on ne peut environner le trône de trop d'éclat parce que cet éclat rejaillit sur la nation elle-même; mais ceux qui parlent ainsi comptent la nation pour peu de choses ; pour moi, qui la considère ct-mme le seul et véritable souverain, je voudrais que ses représentants fussent regardés comme la première
autorité. Aussi me suis-je constamment refusé à faire partie de ces dépu talions nombreuses qu'on envoyait si souvent à la Cour, lorsqu'un simple messag"e pouvait suffire, et qu'on faisait insolemment attendre dans les antichambres, au milieu de la valetaille plus insolente encore que ses maîtres.
Dès le premier jour de nos délibérations, il s'éleva une discussion f[ui me semble avoir été la conséquence de cette première démarche.
Un fauteuil en forme de trône couvert d'or et de fleurs de lys était réservé au Roi.Couthon proposa que le fauteuil du Roi fût pareil à celui du président. Grang^eneuve demanda que les titres de Sire et de Majesté, « qui avaient été inventés par la servilité, fussent remplacés par celui beaucoup plus beau et plus constitutionnel de Hoi des Français ».
Ces deux propositions excitèrent des rumeurs dans une partie de la salle, qui, déjà se composait de quelques nobles et fjui, depuis, devenue plus nombreuse, constitua le côte droit. Parmi eux, je remarquai Hérault de Séchelles, ancien avocatgénéral du Parlement de Paris, les ci-devant marquis de Girardin et de Jaucourt, MM.de KersainI, Gjuvion, Mathieu Dumas, Pozzo-di-Borg-o (au-
A LASSEMULÉE LICCiISLATIVE 65
jourJ"lmi ambassadeur de Russie), Beugnot, Becquet, Vaublanc, Lemontey, etc.
Ainsi, dès les premiers jours, rAssemblée se dessina en deux partis : les hommes de la Cour, dont les principaux furent ceux que je viens de nommer, et les indépendants, qui depuis formèrent ce qu'on appela le parti de la Montagne et dont les plus marquants furent d'abord Yergniaud, Guadet, Gensonné, Brissot, Coutlion, Grandeneuve, le fougueux Isnard, etc.
M. Guadet, l'un des membres les plus éloquents de la députation de la Gironde, et qui eût pu marcher de front avec Vergniaud, s'il eût été moins irascible, prit le premier la parole eu réponse et dit : « J'aime à croire que le peuple français vénérera toujours beaucoup plus dans sa simplicité le fauteuil du président que le fauteuil doré du chef du pouvoir exécutif. Quant aux titres de Sire et de Majesté, je m'étonne que l'Assemblée mette en délibération si elle conservera des dénominations qui appartiennent à la féodalité. Pour le titre de Majesté, il ne doit plus être employé qu'en parlant de Dieu et du peuple. »
Il V eut encore des questions d'étiquette el de
cérémonial :
M. Garran-Coulon observa que si l'Assemblée se conformait à l'art. II du décret qu'avait rendu l'Assemblée constituante, le 29 septembre précédent, et qui portait « le roi, arrivé au bureau, « chacun des Membres pourra s'asseoir et se coua vrir si le Roi reste assis et couvert », ce serait établir de la confusion et donner occasion aux uns de montrer de l'idolâtrie, aux autres de la fierté ; — tant mieux, dit un autre membre, s'il y a des flatteurs, il faut les connaître.
Cet article adopté parut dirigé contre les hommes de la Cour. Cela les mit en émoi. Ils rassemblèrent en toute hâte, comme si la patrie eût été en danger, leur ban et leur arrière-ban, qu'ils composèrent de tous les hommes faibles et faciles à intimider. On leur persuada que le Roi ne se présenterait pas si le décret était maintenu, et ils eurent la faiblesse de revenir sur une mesure qui avait obtenu la veille une immense majorité.
C'est ainsi que, dans toutes les assemblées délibérantes, il se forme un tiers parti qui n'a point à proprement parler d'opinion et qui se laisse le plus souvent entraîner sans trop savoir pourquoi. Ces hommes-là forment une union compacte par calcul et non par raison ; sans talents et sans
énergie, ils ne reconnaissent que la force d'inertie; ils composent une espèce d'êtres amphibies ; indifférents à tout ce qui n'est pas leur intérêt personnel, neutres en apparence, et se donnant un air d'impartialité dans les discussions qu'ils écoutent à peine, mais votant par calcul et par obéissance au premier sig-nal de leur chef.
Le Roi vint à l'Assemblée le vendredi, ainsi {[u'il l'avait annoncé. On remarqua qu'il s'était tenu constamment debout pour empêcher sans doute l'effet du décret. Il attachait, comme on voit, beaucoup d'importance à l'étiquette de la Cour.
M. Pastoret, dans sa réponse, répéta plusieurs fois avec une affectation ridicule les mots Sir • et Majesté. Cela ne doit point surprendre de la part d'un homme qui s'est courbé devant tous les gouvernements': serviteur très dévoué de S. M. l'Empereur Napoléon, comte sous l'Empire, marquis de la création de Louis XVIII, et aujourd'hui le sujet très fidèle de Sa Majesté Louis-Philippe, un de ces hommes enfin qui pourrait répondre comme l'ambassadeur d'Angleterre à Mazarin : Je suis le très humble serviteur des événements.
Le Roi fut accueilli avec assez d'enthousiasme, soit en entrant soit en sortant.
Le 8 octobre, M. Goiipilleau (de Montaigu) se plaignait d'avoir été insulté la veille, à l'issue de ^ la séance, par un officier de la garde nationale décoré de la croix de Saint-Louis et de celle de Cincinnatus; il rapporta que cet oftlcier lui avait dit que le Roi seul devait avoir le titre de Majesté, que } la nation n'était rien, que ses représentants n'étaient que des fonctionnaires salariés, et qu'il hacherait avec ses baïonnettes ceux qui persisteraient dans des principes pareils. « Il avait raison, ajouta Goupilleau, car ce ne sera qu'en m'ariachantla vie qu'on me fera renoncer à mes principes. »
M. Maillet se plaig'uit également d'avoir été insulté et menacé par un officier qui était venu l'accoster dans la salle, à l'entrée de la séance.
M. Couthon vint ensuite déclarer que la motion (ju'il avait faite sur le cérémonial à observer en présence du Roi lui avait valu des insultes personnelles et qu'un inconnu s'était approché de lui en déclamant contre les députés qui venaient de leurs départements apporter le trouble à Paris. « Onsait, avait ajouté cet homme, que vous êtes des intrigants, mais on vous connaît et on vous surveillera. »
L'officier de la garde nationale qui avait insulté
A L'assemulel: législative 69
Goupilleau était connu, c'était M. Dermigny, aicleniajor-jj'-énéial; — mais il n'avait point été élevé à ce grade par le vœu des citoyens. — M. Derniigny fut mandé à la barre pour s'expliquer.
Il V balbutia quelques excuses insignifiantes et dit (pie « s'il connaissait quebju'un qui voulût entamer la Constitution , il serait lui-même son dénonciateur et son bourreau. »
Je me défie beaucoup de ces faux-braves, qui sont toujours prêts à se servir de leurs armes.
Enfin, l'Assenddée, sur la demande de Goupilleau, voulut bien se contenter des explications de M. Dermiyny (i).
(i) Les explicalions de M. Deriiiigiiy, insérées au Moniteur du g OcloLtre 1791, sont ainusaiiles :
Le président {à M. Dermigni/, qui est introduit) : Moasieur, on vousaccusf d'avoir insulté jjlusieurs des membres de l'Assemblée.
Plusieurs voix: Et d'avoir menacé la liberté de leurs opinions.
M. D^nnijni/ : Monsieur le président et Messieurs, ce n'est pas sans une tjrande émotion f[ue je me vois à la barre de l'Assemblée. Vous me pardonnerez, je ne sais pas les termes du barreau, oi de la justice; je vais rapporter le fait précis; si je fais quelque faute de langue, je prie l'Assemblée de m'entendre avec indulgence. Le fait est que, avant-liier, dans celle salle, qui n'est qu'uae salle lorsque l'Assemblée n'est pas réunie, car je crois que le respect ne lui estdùijue lorscjue l'.Vssemblce est tenante, et quo beaucoup des membres sont d'jà assis; dans celte salle, dis-je, auprèsdu poêle, |ilusieurs personnes parlaient sur les atlaires publiques. Lii conver.satiûns'echautîa; j'entendis parler contre la Constitution, contre l'ancienne législature et dire d'autres choses qui m'affligèrent. Je suis d'un caractère un peu vif. Je dis que si je connaissais quelqu'un cpii voulût cnlamor la C.onsliluUun, je se-
Trois académiciens: MM, Jouy, Arnault et Jav, qui se sont faits libellisles en publiant une « biographie «imprimée en 1822 (i), me reprochent, à l'artick' qui porte mon nom, d'avoir débuté, l'Assemblée législative par accuser avec beaucoup de véhémence et de chaleur le ministre de la guerre, Du portail.
J'attache, il est vrai, fort peu d'importance à l'opinion que ces messieurs peuvent avoir de ma conduite politique, et leur jugement n'est pas sans appel ; mais ne pas y répondre serait l'accréditer. Du reste les explications que je donnerai à ce sujet ont aussi un intérêt plus général et montrent comment certains ministres comprenaient leur devoir.
Il est très vrai que j'ai accusé le ministre de la guerre d'avoir fait partir sans armes pour la frontière des bataillons entiers, et notamment le i^'
ra:s sou dénonciateur et son bourreau. Une personne me dit : Vous me menactz. Je lui dis : Non.
Telle e>l mon intention, et si je croyais que la Constitution ne dût |ias tenir, j irais m'enterrer tout à l'heure sous une pierre. (Il selcve des applaudissements.)
M. Derniorny se relire.
(i) .\ouvclle iiojrajJtie des Conleniporains (1820-1825. J
bataillon de Maine-et-Loire, dans lequel je m'étais enrôlé volontairement ; et l'accusation était fondée, car sur 5oo hommes qui composaient ce bataillon 200 à peine étaient armés.
Je l'ai encore accusé d'avoir permis qu'on renvovàt ignominieusement de leurs régiments, avec des cartouches jaunes, des militaires qui avaient servi avec honneur dix-huit et vingt ans. De ce nombre étaient trois maréchaux des logis du régiment Royal-Cravate, qui, par décret de l'Assemblée législative, et sur ma proposition, furent réintégrés dans leur grade. L'un d'eux, nommé Fulcran, devenu colonel de ce même régiment, est mort glorieusement en le conduisant à l'ennemi. Le second, le sieur Lacassagne, nommé en 1794 commandant de place à Candjrai, conserva cette place importante à la république; en 181 5, il perdit une jambe en s'opposant à l'entrée des troupes alliées dans la môme ville. Je ne me rappelle pas le nom du troisième.
J'étais, paraît-il, également criminel, en accusant M. Duportail d'avoir refusé de certifier ses états de service à un brave sous-oflicier du régiment de Vivarais nommé Desjardins, (|ui avait 16 années de service dans le même régiment, et qui est mort généialdedivision sur le cliamp debatailled'Lylau.
L'Assemblée législative a jugé un peu plus sévèrement que M]M. Jouy, Arnault et Jav la conduite du ministre Duportail (i).
Les trois académiciens biographes, toujours disposés à me prendre en faute, disent encore : « Le maréchal de Rochambeau avant demandé au commencement de 1792 que trois députés lui fussent adjoints pour présider à ses opérations (2). M. Choudieu fit refuser sa demande. C'était pourtant le texte de son discours contre le ministre Duportail qui avait inspiré à M. de Rochambeau l'idée de sa demande. » Il me serait difficile de deviner quel rapport il pouvait y avoir entre une dénonciation motivée contre un ministre prévaricateur et la demande de M. de Rochambeau, que personne n'accusait. Si ces messieurs eussent mis un peu plus de bonne foi et surtout de vraisemblance dans leurs diatribes, ils auraient pu se convaincre en ouvrant le Moniteur que ce n'est point moi (jui ai fait rejeter la demande du maréchal, mais que c'est au nom et comme rapporteur du Comité militaire que j'en ai fait la proposition et que l'Assemblée nationale a accueilli mon rapport
(1) Voir les débats des 28 et 29 octobre 1791.
(2) Lu raari'chal Rochambeau demandait l'assistance de MM. Dumas, Dopterre et Daveyrhoult dans sou état-major, à titre militaire. Voir les termes de sa lettre au Moniteur.
EN RÉPONSE A CERTAINS BIOGRAPHES 7:i
à rimanimilé. Pas une seule voix ne s'est élevée contre.
En vérité, il faut connaître bien peu les lois qui réi^issaient alors la France pour me faire un crime d'avoir fait sentir à l'Assemblée nationale que les fonctions législatives étaient incompatibles avec les fonctions militaires.
Voici ce que disent mes biog^raplies académiciens au sujet des soldats deChâteauvieux, en parlant de moi à leur manière ordinaire :
« Ce député, très peu belliqueux, prenait part au plus petit événement militaire qui se passait alors. Il mit les Suisses de Cliàteauvieux sous sa protection spéciale (i). w
Je n'ai jamais eu la prétention de paraître [)lus brave qu'un autre. Si j'ai parlé quelquefois à la tribune sur des questions militaires, c'est qu'elles t'iaient de ma compétence, comme membre du Comité militaire. Mais d'après le ton persifleur que l»rennent ces fabricants d'accusation à tout prix, je me permettrai de leur demander ce qu'ils faisaient en 1791, lorsque je m'enrôlai comme simple volontaire dans le premier bataillon de Maine-et- [.oire;en 1793 et en 179^, lorsque je marchais à la
(i) Voir. \m^e /jt).'). « l'afl'a're (h: Nancy )i.
tête des colonnes républicaines et que, blessé deux fois, savoir le 9 juin à l'affaire de Saumur, et le 7 octobre suivant à celle du moulin du Bois-aux- Chèvres, j'aidu moins prouvé que je payais de ma personne. Certes j'ai plus entendu siffler à mes oreilles de balles et de boulets qu'ils n'ont compté de jetons académiques ou de pièces de cinq francs dans les bureaux de la censure ou dans ceux de la police g-énérale.
Quant aux soldats de Château vieux, je n'ai pas été le seul à briser leurs fers. Au surplus, je ne répudie pas la responsabilité que j'ai pu encourir pour la faible part que j'y ai prise, et je n'ai point à me plaindre d'avoir été accusé de défendre des hommes que, dans mon âme et conscience, je croyais innocents, et je m'estime heureux de les avoir arrachés aux fureurs contre-révolutionnaires de MM. de Malseig^ne et de Bouille, et aux passions haineuses de l'oligarchie suisse.
L'Assemblée nationale déclara, dans sa séance du 9 avril 1792, que les 4^ soldats de Châteauvieux étaient compris dans le décret d'amnistie du il[ septembre 1791, et décréta qu'en conséquence ils seraient mis en liberté.
L'intérêt que prirent aux soldats de Châteauvieux toutes les classes de la société fut tel ([ue
l'un deux, qui avait été condamné à mort et qui s'était réfugié chez une femme qu'il aimait, ayant reparu après l'amnistie, cet épisode fut célébré sur différents théâtres (i) et parut avec succès sur celui des Italiens sous le litre de PJiilippe et Georgette. — Xouvel est l'auteur des paroles, la musique est de Dalayrac.
L'un des membres de notre assemblée qui s'opposa le plus fortement à l'application de l'amnistie en faveur des soldats de Châteauvieux, ainsi qu'à leur admission aux honneurs de la séance, fut M. de Gouvion, qui déclara qu'il sortirait plutôt de l'Assemblée que de s'asseoir à côté des assassins. — Personne ne vous en empêche, lui répondis-je de ma place. — Quel est le lâche, reprit aussitôt avec vivacité M. de Gouvion^ qui a osé m'apostropher ainsi ? — Je m'élançai à la tribune et je dis : Il n'y a de lâches que ceux qui se cachent, c'est moi qui ai parlé.
Le lendemain, les journaux royalistes prétendirent que M. de (îouvion m'avait puni de ma
(i) On lit en effet à la rubrique « Speclacles » dans le Moniteur du 17 avril 1793:
Théâtre de molikhe, rue saint-Martin, Auj. les Suisses de Chùleauvieuœ et le Mariage de lîusette.
Les Suisses de Gliàleauvieux assisteront ii cette représcutation.
Le lendemaiu même annonce.
Le jeudi ly avril : Auj. Grand bal, auquel assisteront les Suisses de Cliàteauvieux. (.V. dei'Ed.)
76 MEMOIRES DE CflOUDIEU
témérité en me laissant pour mort au bois de B.julog-ne. Le fait est qiie cette affaire n'a pas eu d'aulre suite que la démission de M. de Gouvion, qui est parti le jour même pour l'armée du Nord, où il est mort avechonneuremporté par un boulet de canon.
Mes biûi^raphes disent encore :
Il voulut que les ministres rendissent compte des événements du camp de Xeuf-Brisach (i).
Pour bien jug^er l'accusation et la réponse, il est nécessaire que j'entre dans quelques détails sur cette affaire, qui est peu connue.
M. de Noailles commandait ce camp, qui était établi sur la frontière ; tous les jours on voyait passer à l'ennemi des convois d'armes et de munitions. Un bataillon du Jura, qui était placé aux avant-postes, crut, et avec raison, qu'il était de son devoir d'arrêter l'un de ces convois. Xoailles trouva que le bataillon avait eu tort et donna l'ordre de laisser passer les convois ; les ofdciers refusèrent d'obéir et le retinrent.
L'obéissance passive doit-elle aller jusqu'à laisser passer des armes à l'ennemi ? Et quels sont les [)lus coupables, ou du général qui le permet ou
(i) A, 5, G cl 7 juin 1792
KN RÉPONSE A CERTAINS HIOGRAriiES 77
des subalternes qui refusent d'exécuter les ordres qu'il donne à ce sujet ? Telle fut la (jueslion que je discutai devant l'Assemblée lég-islative et dont il paraît qu'on voudrait me faire un crime.
M. de Noaillesdénonçalaconduite de ce bataillon au ministère de la g-uerre, qui, sans vérifier les faits, demanda an Corps législatif que le bataillon fût cassé et son drapeau siispendn aux voûtes de la principale église de Neuf-Brisach, et les volontaires incorporés dans d'autres bataillons. Les officiers, de leur coté, dénoncèrent au comité de la guerre la conduite du général.
Heureusement pour eux, j'ouvris leur dépêche, en ma f[nalitéde secrétaire du Comité, et la remis ouverte au président. Mais celui-ci n'en tint pas compte. Il ne communiqua au Comité que la dénonciaiion et fit disparaître \r Jnsfi/icaf ion dcfi officiers.
L'affaire étant ainsi présentée, le Comité qui, à l'exception de cinf[ ou six membres, n'était composé que d'officiers supérieurs adopta sans autre examen la proposition du ministère de la guerre et nomma pour rapporteur le général Mathieu- Dumas. Celui-ci, qui avait appris parla discussion f|ue son rapport serait vivement combattu par moi, eut l'air de refuser de faire ce rapport, et proiiosa
"8 MÉMOIRES DE CIIOUDIEU
que je fusse nommé rapporteur à sa place. Le président, avec lequel ce plan était sans doute concerté, demanda au Comité si ce choix lui convenait. Tous les membres, excepté moi, répondirent affirmativement, mais je refusai formellement cet honneur qui n'était qu'un moyen de me faire taire. J'observai au Comité que je défendrais fort mal son projet, puisque je me proposais au contraire de le combattre à la tribune.
Effectivement je combattis avec succès les faibles raisons sur lesquelles M. Dumas s'appuyait pour le faire approuver. Je démontrai d'une manière sans réplique que les volontaires du Jura n'avaient fait que remplir un devoir de civisme en arrêtant des armes destinées àl'ennemi, et qu'ilsméritaient des élog-es plutôt que des punitions ; qu'en supposant même qu'ils eussent enfreint la discipline militaire, ce n'était pas en déshonorant ainsi un bataillon tout entier qu'on devait punir un excès de zèle, si toutefois un pareil zèle pouvait être blâmé. Je sommai le président de donner communication delà justification de ce bataillon, laquelle lui avait été remise par moi. J'allai même beaucoup plus loin, je demandai non seulement que le ministre de la guerre rendit un compte détaillé de cet événement, afin qu'on connût les véritables
coupables, maisque le général lui-même fut mandé à la barre pour rendre compte de sa conduite. L'Assemblée n'adopta point la dernière partie de mes conclusions. Mais le bataillon ne fut point dissous et son drapeau a %uré honorablement depuis dans l'armée.
Plusieurs autres accusations ont été dirigées contre moi à tort et à travers par ces faiseurs de biographies; mais elles sont pour la plupart tellement insignifiantes ou même ridicules qu'elles ne méritent pas de réfutation sérieuse.
Cependant je relève cette phrase : « En toute circonstance, en toute occasion, il invoquait la souveraineté du peuple. Il fit passer à l'ordre du jour une motion relative à la police des tribiines, parce que, disait-il, le peuple était souverain.
Il est passablement ridicule de me faire dire que le peuple des tribunes était le peuple souverain. Je ne suis pas assez dépourvu de sens pour avoir soutenu devant une assemblée que la souveraineté résidait dans les tribunes. Je me suis opposé tout simplement à ce qu'on fît évacuer les tribunes parce qu'elles avaient applaudi quelques opinions qui ne convenaient pas à tout le monde, et le seul motif que j'aie invoqué pour obtenir l'or-
8fi Mlt.MOIRES DE CHOUDIEU
dre da jour, c'est que sans publicité il ne pouvait exister de liberté. On aurait pu faire le même reproche à l'illustre auteur des /Jumes lorsque, le 28 mai 1789, M, Malhouet proposa à l'assemblée de se réunir en comité secret afin de ne pas discuter devant des étrangers. « Des étrangers, s'écria Volney, en est-il ici? L'honneur que vous avez reçu de vos commettants lorsqu'il vous ont nommés députés, vous fait-il oublier qu'ils sont vos frères et vos concitoyens? Oubliez-vous que vous n'êtes que leurs représentants? Prétendez-vous vous soustraire à leurs regards, lorsque vous leur devez compte de toutes vos pensées? »
Je ne suis point étonné que tous ceux qui veulent faire rétrograder les principes consacrés par les glorieuses révolutions de 1789 et de i83o cherchent à tourner en ridicule tout ce qui se rapporte à la souveraineté du peuple, mais leurs vaines déclamations n'empêcheront pas que cette souveraineté ne soit maintenant un principe incontestable. C'est en vertu de la souveraineté nationale que Louis XVI a été jugé et condamné. C'est en vertu de la souveraineté nationale que Charles X, son fils et l'enfant du miracle, ont été chassés do France. C^'est par la souveraineté
EN KEPO-NSt: A CEUTAlNS lîlOCUAl'llES 81
nationale que Louis-Philippe a été pioclanié roi des Français après les journées de Juillet.
Quelque dé;^oûtante que soit pour moi la réfutation des accusations que MM. Jouy, Arnault et Jay ont accunmlées sur ma tête, sans que je sache pourquoi et si fatigante que puisse être pour le lecteur cette polémique entre eux et moi, on me pardonnera de repousser avec indignation des imputations perfides, je pourrais même dire aclroces, qui, si elles étaient vraies, m'exposeraient à perdre l'estime de mes concitoyens, seul dédommag^ement que j'ambitionne pour tout ce que j'ai souffert au service de la noble cause à laquelle j'ai voué mon existence. Ce sera la dernière fois que je m'occuperai de ces messieurs.
« En janvier 1794, Choudieu accusa Pliilippeaux d'avoir, dans son rapport sur la Vendée, dénoncé les généraux Rossignol et Ronsin et d'avoir fait l'éloçe de Westermann. Philippeaux se défendit et se justifia. Mais Choudieu revint à la charge et se ligua avec Cariier et les meneurs des sociétés populaires, et Philippeaux, décrété d'accusation, fut envoyé au supplice. Cette mort fut vivement reprochée à Choudieu par un grand nombre de députés, et notamment par Merlin de Thionville
qui, dans un éloge pompeux de Philippeaux, n'hésita pas à désigner l'auteur de sa déplorable tin. »
11 y a dans cette accusation autant de mensonges que de lignes.
Je n'ai point accusé Philippeaux : c'est lui, au contraire, qui m'a provoqué par six brochures ou plutôt par six pamphlets qu'il a fait imprimer contre ce qu'il appelait la cour de Saumur dont il prétendait que j'étais le chef. Je dédaignai longtemps de répondre à ces écrits auxquels j'attachais fort peu d'importance, parce que je ne regardais pas Philippeaux comme un adversaire fort dangereux. A la vérité, je ne partageaispas ses opinions sur la guerre de Vendée, mais je n'étais pas son ennemi, et n'avais aucune raison de l'être, parce que j'ai toujours cru qu'il se trompaitde bonne foi, et qu'il n'était entraîné au delà des bornes que par un faux amour-propre et par de mauvais conseils.
Enhardi par mon silence, Philippeaux monta à la tribune et y fit lecture d'une dénonciation en aO articles, contre Ronsin, Rossignol et contre ceux qui dirigeaient selon lui « la cour de Saumur ».
Je montai à la tribune à mon tour et ce jour-là (i) je me bornai à dire que je m'engageais à prouver
(j) Le 18 Divôsc an ]1.
EN KÉl'O.XSE A CERTAINS BIOGRAPHES 83
<|ue si PIlilippeaux n'était pas un fou il tHait un imposteur. Et je le prouvai dans une réplique que je lus à l'Assemblée peu de temps après (i), et dans laquelle je réfutai par des pièces authentiques et officielles chacun des 26 articles de sa dénonciation, sans en laisser aucun sans réponse. Il est vrai que je mêlai à cette réfutation quelquesplaisanleriesun peu trop amères peut-être, mais la meilleure preuve (jue je puisse donner que j'étais loin de demander sa tête, c'est que je terminai cette réplique en invitant l'assemblée à lui faire préparer un log-ement aux petites maisons, ainsi qu'on peut le voir dans le Moniteur (2) ou dans le compte-rendu sur la uuerre de la Vendée écrit à la même époque par Richard et moi et qui fut imprimé par ordre de la Convention.
11 est faux, absolument faux que Philippeaux se défendit et se justifia. Il n'avait ni à se défendre ni à se justifier. Car je ne n'ai pas dit un seul mot qui tendît à l'accuser. Je ne faisais, au contraire, que me défendre moi-même aiiisi que Rossignol et Ronsin, qu'où voulait rendre responsables défaits auxfjuels ils n'avaient pris aucune part, -le n'ai donc fait qu'user du droit de légitime dc'fense, et
(i) Le 18 pluviôse an II.
n; A la date de» 21, 22, 24, 27, 28 el 29 pluviôse an II.
je n'avais point besoin de revenir à la charg^e, car je défie nos trois savants académiciens, ensemble ou séparément, d'indiquer une seule séance où Philip|)eaux ait pris la parole pour me répondre ; je les défie de citer un seul écrit, une seule liçne où Philippeaux ou ses amis aient essayé de me réfuter, pendant qu'il a vécu. Ce n'est que depuis Thermidor qu'on a commencé à s'apitoyer sur son sort; et je suis le premier à convenir qu'on a été beaucoup trop sévère à son éijard; mais c'est la plus absurde de toutes les injustices que de vouloir en faire peser la responsabilité sur moi qui étais depuis longtemps à l'armée du Nord et par conséquent à une très g^rande distance du foyer de toutes les intrigues par suite desquelles on est parvenu à faire décimer la Convention par la Convention.
D'ailleurs ce n'est pas à celui qui a défendu avec quelque courag^e l'inviolabilité des membres de la Convention nationale dans la personne du duc d'Orléans, lorsque Buzot, Louvet, Barbaroux et (pielques autres Girondins tentèrent de l'exclure du sL'iu de l'Assemblée, que peut être adressé le reproclie d'avoir voulu faire périr un de ses memjjres. Je prévoyais déjà tous les malheurs qui devaient m résulter, si on osait attaquer un seul
mcmb.e de la représentation. Le discours improvisé que je prononçai à cette époque, et dont le texte est au Moniteur du i6 décembre 1792, prouvera suffisamment quels ont toujours été mes principes.
J'iijnore si Merlin de Thionville ou quelquesuns de ses amis m'ont désigné comme l'auteur de la déplorable fin de Philippeaux; mais s'ils l'ont fait pendant que j'étais loin de ma patrie, et par conséquent dans l'impossibilité de leur répondre, c'est une lâcheté de leur part. Quant à Carrier, je dois m'étonner de le voir figurer dans cette affaire, lui qui n'ajamais attaqué Philippeaux. Et comment aurais-je pu me coaliser aveciui lorsque nous étions à plus de cent cinquante lieues l'un de l'autre, lui à Nantes, et moi à Lille. Calommier est la doctrine de tous les Basiles présents et passés. La plaie peut quelquefois g-uérir, mais la cicatrice en reste toujours.
Personne ne respecte plus que moi la liberté de la presse, et je suis loin de m'opposer à ce qu'on en use largement à l'égard de tous ceux qui, comme moi, ont rempli des fonctions publiques éminentes; mais je ne connais pas de métier plus infâme que celui qui consiste à fabriquer des réputations monslrueuses à des hommes qu'on ne con
86 MÉMOIi'.DS DE GEIOUDIEU
naît pas, et à les vendre à des libraires avides et peu délicats pour en faire métier et marchandise. Avant déjuger la Révolution il faudrait la connaître et savoir apprécier les hommes et les choses. Et que peut-on répondre à ceux qui ne disent du mal des autres que par spéculation, si ce n'est ce que l'auteur des Provinciales répondit au jésuite Brisalier qui l'accusait d'être un (ison d'enfer : Mentiris impiidentissimè ! car comment répondre autrement que par un démenti formel à des accusations absurdes ou ridicules. Je sais que la réponse n'estpas très polie, maissijeconnaissaisdesexpressions plus fortes pour peindre ma juste indig-nation je ne balancerais pas à les employer, parce que chacun a le droit de défendre son honneur, qui est le bien le plus précieux pour un Français.
On ne s'est que trop familiarisé avec la calomnie : elle est accueillie comme une distraction par tous les oisifs et par le pubhc lég-er et facile qui applaudit à tout ce qu'on lui présente d'odieux; la société trouve un malin plaisir à entendre dire du mal des individus. Si l'on peut ainsi disposer de notre honneur au çré des passions et de l'esprit de parti, de quel nom qualifier cet état de choses? Il me semble que plus une accusation est grave, plus on devrait s'attachera vérifier si les faits sont
LA JOUKNÉli: DU 20 JUIN 87
exacl> avant de les pnl)lier. A force de les entendre répéter, on s'accoutume le plus souvent à les regarder comme prouvés, et c'est déjà de l'histoire. Il faut néanmoins convenir que les biographes laissent quelquefois échapper des vérités utiles. L'un d'eux disait dernièrement que ce qui est méprisable n'est pas toujours à mépriser, et voilà pounjuoi je me suis occupé de quelques-uns de leurs écrits.
Pas un historien n'a présenté cette journée sous son véritable point de vue. Plusieurs n'ont même pas craint d'avancer que le but secret du rassemblement était l'assassinat du Roi. Les faits donnent un démenti formel à cette assertion; car si telles eussent été les intentions de la multitude, rien n'eût été plus facile que d'exécuter cet atroce projet. Le Roi n'était entouré que de quelques gardes-nationaux qui ne pouvaient pas opposer une grande résistance, et la meilleure preuve que personne n'avait conçu un semblable dessein, c'est qu'il n'a pas été fait une seule menace au Roi.
Ce vaste plan d'assassinat, dont on a tant parlé, n'est donc qu'une fable inventée à plaisir pour
jeter de l'odieux sur Pétion et Santerre, qu'on a présentés comme les principaux directeurs de cette journée.
M™^ Campan, qui figure au premier rang parmi les écrivains qui ont soutenu que le but du mouvement du 20 juin était le meurtre de la famille royale, n'attribue pascependant cet infâme dessein à Santerre, qu'elle qualifie de roi des faubourgs.
Voici ce qu'elle ditàcesujel, tome II, page 209: « Il fit défiler ses sujets le plus promptement qu'il lui fut possible. On a cru, ajoute-l-elle, qu'il avait ignoré le but de cette insurrection, qui était le meurtre de la famille royale. »
Une conséquence assez simple de ce récit, c'est que si Santerre a ignoré ce Itut, il est difficile de crr ire que M""*^ Campan l'ait mieux connu que lui.
M. Weber, dont le témoignage, en l'occasion, fie peut pas être suspect, partage l'opinion de M'"'' Campan sur la conduite de Santerre : « Avec le s'îCTurs de Santerre, dont on avait été obligé de réclamer la protection, on est parvenu à faire sortir la foule. »
Je ne serais point éloigné de croire que Pétion fut dans la confidence, non pas du meurtre de la famille royale auquel personne n'a songé, mais du projet dinlimider la Cour, pour la conli'aindre à
rappeler les (rois minisires disgraciés et à sanclioiiner les deux décrets contre les prêtres dissidents et les émigrés; et ce qui» m'afFermit dans cette opinion, c'est que le directoire du département de Paris et la municipalité prirent des mesures directement opposées, et que Pétion ne parut au Château (jue pour le faire évacuer.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que des pétitions, présentées comme on le fit ce jour-là, puissent avoir un bon résultat. Si ce mouvement fut réellement dirigé par Pétion, il n'annoncerait do sa part que des vues très mesquines et une incapacité complète pour être chef de parti; car • piel avantage pouvait-il résulter pour le parti populaire d'obtenir par la violence la sanction de quelques décrets et la rentrée au ministère de quelques hommes d'un mérite assez ordinaire et dont le renvoi avait été plus nuisible qu'utile au parti de la Cour?
Ouoi(ju'il en soit des diverses opinions sur cette journée, ce n'est que par les faits qu'elle doit être jugée.
Le 20 .luin était l'anniversaire du serment du Jcu-de-Paunic, l'une des époques les plus célèbres de notre Ri'voliilion. Onchiups amis de la liberté
conçurent le projet de célébrer cet anniversaire, et leurs intentions étaient si peu hostiles qu'ils en donnèrent avis à la municipalité, en la prévenant qu'ils se proposaient de présenter le 20 juin une pétition au Corps législatif et une autre au Roi. La municipalité, de son côté, en donna avis au directoire du département. Celui-ci crut voir un acte de rébellion dans cette manifestation de l'opinion publique et, dans la journée du 19, il fit placarder nne proclamation par laquelle il défendait toute espèce de rassemblement, sous quelque prétexte que ce fût. C'était cependant une démonstration bien innocente que celle qui n'avait d'autre motif que d'honorer le coura£;-edont'avaient fait preuve à pareille date des mandataires du peuple. Mais les dépositaires du pouvoir n'aiment pas qu'on leur rappelle ces journées-là. — Et voilà pourquoi, de nos jours, M. Casimir Perler ne voulait pas qu'on célébrât l'anniversaire du 1 4 juillet, époque également glorieuse, mais dont le souvenir effarouche encore ceux qui regrettent les lettres de cachet. N'avons-nous pas entendu dernièrement un membre du Corps législatif, M. Gaétan de la Rochefoucauld, qualifier de n'nolfp la prise de la Bastille. —
La municipalité de Paris, qui ne partay-eait pas
les inquiétudes du directoire du département, loin de s'opposer à ce rassemblement, donna des ordres pour le réi'ulariser, et en cela elle agit beaucoup plus prudemment que l'autorité supérieure; car l'emploi des baïonnettes est toujours un mauvais moyen et parfois même elles se tournent contre ceux qui croient pouvoir en disposer à leur gré. Avant (le défendre ce rassemblement, le département eût du se rendre compte des moyens qu'il avait de l'empêcher. La municipalité fit de son CiUé placarder, le 20 juin, une proclamation dans laquelle elle annonçait qu'un grand nombre de Parisiens, se proposant de célébrer l'anniversaire (lu serment du Jeu-de-Paume, elle invitait tous les chefs de corps à rassembler les citoyens de leurs compag-nies respectives pour prendre part à cette manifestation. Le rassemblement se forma de bonne heure dans le faubourg- Saint-Antoine et s'achemina paisiblement vers la salle des séances du Cdrpsh'i^'-islatif.
Les membres de cette assemblée, qui étaient prévenus du mouvement, s'étaient rendus dès le matin à la salle des séances. Ils reçurent d'alx^rd une dépiitation du département de Paris ayant à sa tète M. Rd'derer, procureur général syndic,
92 MEMOIRES DE CHOUDIEQ
qui exposa qu'un rassemblement nombreux s'était formé contrairement à la loi, et malgré la défense de l'autorité, sous le prétexte apparent de célébrer l'anniversaire du 20 juin, mais qu'il était à craindre que la malveillance ne cherchât à profiter du rassemblement pour appuyer une pétition au Roi auquel il n'en devait être présenté que sous une forme paisible, u Les lois, dit-il, contre les attroupements fixent à 20 le nombre des citoyens pouvant présenter une pétition. Si aujourd'hui des citoyens armés se portent ici pour un mouvement civique, demain il peut se réunir une foule de malveillants et alors, je le demande, qu'aurionsnous à leur dire? »
M. Ramond et plusieurs autres s'opposaient à l'admission des pétitionnaires.
M. Vergniaud fit observer que l'abus dont se plaignait M. Rœderer était déjà établi, qu'on avait peut-être eu tort, mais que les pétitionnaires auraient raison de se plaindre, si on les traitait autrement que par le passé; ([ue d'ailleurs il ne voyait aucun danger dans la présentation de la pétition et que vouloir s'y opposer ce serait peut-être renouveler les scènes sanglantes du Champ-dc-Mars.
MM. Dnniolard et Calvet étaient d'une opinion
LA JOURNKE DU 2o JUIN 93
contraire ; ce tleruierdit : « Les jiélilioiinaires sont huit mille, nous ne sommes que sept cent cin(|u;uite. reliious-nous. » M. Calvet fut rappelé à l'ordre.
Cependant, les pétitionnaires furent admis et défdèrent en traversant la salle. Leur orateur s'exprima ainsi :
<( Le peuple vient exprimer ses plaintes et demander un remède à ses maux. 11 est à la hauteur des circonstances et prêt à se servir des grands moyens inscrits dans la Constitution pour résister à l'oppression. Xous ne sommes d'aucun parti ; nous n'en voulons point d'autre que celui (pii sera d'accord avec la Constitution. Le senti ment de la liberté est dans nos âmes, nous serons libres à (pielqueprix que ce soit. Que les dissidents de l'Assemblée, s'il y en a, purgent la terre de la liberté, qu'ils se rendent à Coblenlz. Le pouvoir exécutif n'est pas d'accord avec vous, nous n'en voulons pour preuve fjue le renvoi des nu'nistres. Ainsi le bonheur du peuple dépend donc du caprice d'un Roi? Mais ce Roi duit-il avoir d'autre \olonté que celle de la Loi? Nous nous plaignons de l'inaction de nos armées; nous demandons que vous en examiniez la cause et. si elle déj)end du pouvoir exéculil, rpi'il soit anéanti. Le sant;' des patriotes ne doit [)as couler pour l'ambition des
Tuileries. Otie tardez-vous? Que tardons-nous ? Si les premiers défenseurs de la liberté eussent temporisé, vous ne siég-eriez pas ici. »
Après avoir défdé parmi nous, le cortèg-ese rendit aux Tuileries. Il traversa le Carrousel sans éprouver la moindre opposition de la part de la garde nationale qui se confondit dans ses rang-s et lui ouvrit les portes du Château. Les canonniers et les gendarmes de service suivirent cet exemple. Louis XVI vint de son propre mouvement au devant de cette foule et se mit dans l'embrasure d'une fenêtre. Quelques voix, suivant ce qu'on rapporte, firent entendre ces cris : Point de veto! point de prêtres ! le camp sous Paris et nos trois ministres !
Le Roi répondit avec beaucoup de calme que ce n'était ni le lieu ni le moment de faire de pareilles demandes. On dit aussi que M-^e Elisabeth, étant accourue pour se joindre au Roi, fut prise pour la Reine, et que quelques voix menaçantes s'écrièrent : Voi/à l'Autrichienne! et que des g-ardes nationaux voulurent désabuser le peuple, mais que M'n« Élibeth les en empêcha en leur disant : « Laissez-lui son erreur et sauvez la Reine ! » Je ne garantirai point le fait, mais j'ai cru devoir rapporter ce trait parce qu'il annonce un beau
caraclùre. Si M""® Elisabeth a cru réellement que les jours de la Reine étaient menacés, sou mouvement lui lait honneur.
Ou invita ensuite le Roi à boire à la santé de la nation, ce qu'il fit d'assez bonne grâce, en assurant que la nation n'avait pas de meilleur ami (jue lui.
Mais cette multitude sans frein, suivant les historiens de la Cjur, mit le comble aux avanies dont elle abreuva le monarque dans cette journée en lui présentant un bonnet roui;e et en le lui plaçant sur la tète.
Il me semble encore voir le général Mathieu- Dumas accourant tout essoufflé à l'Assemblée et montant à la tribune pour y annoncer le grand attentat dont il venait d'être témoin : « J'ai vu le Roi des Français contraint de mettre sur sa tète le bonnet rouge, emblème de la rébellion ! »
11 paraît que le général Mathieu-Dumas n'avait point fait des études très approfondies, car il eût dû savoir que ce bonnet-là était aussi bien un emblème de liberté et que les anciens représentaient l^iHas armée d'une lance surmontée d'un bonnet phrygien.
C'était pourtant, j'en conviens, un mauvais moyen de faire aimer la liberté à Louis XVI, que de lui en présenter ainsi l'emblème.
96 MÉMOIRES DE CIIOUDIEU
Le premier prince, ou plutôt le seul qui donna une preuve courageuse de son respect pour la liberté des peuples, fut Trajan, lorsqu'en présence du peuple romain assemblé il dit au premier officier de l'Empire : « Je te remets cette épée pour me défendre si je suis juste et pour me punir si je deviens tyran. »
Mais n'était-ce pas déjà une reconnaissance du droit d'insurrection ?
Quelques historiens ont avancé que le Corps législatif envoya, le 20 juin, une députation auprès de Louis XVI, dont ils prétendent que les jours étaient menacés. La vérité, c'est que les jours du Roi n'avaient rien à craindre et que l'Assemblée n'envoya pas de députation. Il est vrai que la proposition en fut faite, mais elle ne fut point accueillie. Si quelques députés s'y portèrent de leur propre mouvement, ils se présentèrent sans caractère officiel et comme courtisans seulement. De ce nombre furent MM. Mathieu-Dumas, de Jaucourt, de Girardin, Vaublanc, Raymond, Daveyrhoult, etc. On y remarqua même quelques membres de la (iironde, mais cela ne surprit personne,parce que les ministres dont on demandait le rappel étaient les créatures de ces derniers.
M. Dulaure s'avance encore plus que les autres historiens en assurant que les membres de cette députation en se retirant favorisèrent la sortie du Roi et le tirent évader par une porte cachée par une tapisserie. Ici M. Dulaure n'est pas très conséquent avec lui-même, car il dit, à la paçe 85 du tome II de ses Esquisses Jiistorigiies, que « Pétion étant arrivé au château harangua le peuple, l'invita à se retirer, que le Roi fit ouvrir ses appartements et que cette troupe défila devant lui sans désordre ». Si la troupe défila sans désordre devant le Roi, il n'y eut donc aucune nécessité de favoriser la sortie du monarque et de le faire évader par une porte dérobée.
Oue des historiens tels que M'"e(;^ampan,le marquis de Ferrières, le marquis de Toulongeon, M. Bertrand de Molleville et autres écrivains de la Cour aient présenté ce mouvement du 20 juin comme une tentative d'assassinat sur la famille royale, cela ne doit surprendre personne, parce que c'était à leurs yeux un moyen de la rendre plus intéressante. Mais il ne suffit pas d'avancer de pareils faits, il faudrait qu'ils eussent au moins quehpie apparence de vraisemblance.
11 est vrai ({ue M. Weber nous rapporte un épisode qui pourrait donner quelque consistance à
cette accusation, si les faits étaient confirmés par un autre témoig-nag-e que le sien.
Cet écrivain dit, pag-e i44 tle ses Mémoires, en parlant du 20 Juin: « Un brig-and en uniforme, de la garde soldée du faubourg Saint-Antoine (i), s'avança pour porter un coup de baïonnette au Roi; mais la Providence permit que Joly fondît comme un éclair sur ce forcené et le terrassât. Un second assassin allait percer le Roi, lorsqu'un nommé Canolle eut le bonheur de détourner le coup fatal. »
Ni les Joly, ni les Canolle ne furent ciioisis parla Providence : M. AVeber est le seul qui les connaisse; aucun autre historien n'a prononcé leur nom; il est donc permis de douter même de leur existence. Si ces deux faits eussent eu lieu, les nombreux amis du Roi, et M. le général Mathieu-Dumas luimême, pour qui le principal attentat de cette journée consistait dans un bonnet rouge placé sur la tête du monarque, n'eussent pas manqué de parler bien haut de ces deux assassins « qui avaient levé sur le Roi une main parricide «et de recommander à la reconnaissance publique ceux qui avaient arrêté leur bras.
(1) Il n'v avait point de carde soldée du fanl)Ourj=f Saint-AntoiDc, mais une irarde soldée pour toute la ville de Paris, sans distinclion de quartier. (.Y. de l'A.)
Les traces de cette agitation populaire, dont on a fait tant de bruit et qu'on a tant exagérée, étaient à peine sensibles à six heures du soir. Le cours des affaires ne fut pas même interrompu pendant la journée; les spectacles ouvrirent comme à l'ordinaire.
Le lendemain de cette journée, les orateurs de la Cour s'empressèrent de demander des lois répressives contre les attroupements. M. Daveyrlioult insista avec beaucoup de véhémence pour qu'on informât contre les perturbateurs. M. Daveyrhoult était cependant lui-même un rebelle qui avait pris les armes en Hollande contre la tyrannie de la maison d'Orange et qui s'était fait naturaliser en France, où il avait reçu une bienveillante hospitalité. Il oubliait que la résistance à l'oppression n'est pas toujours ce que certaines gens appellent une révolte.
Deux proclamations furent immédiatement répandues, l'une au nom du Roi, l'autre ])ar la municipalité de Paris. Elles étaient diamétralement opposées de langage. Ainsi le pouvoir exécutif séparait entièrement sa cause de celle des magistrats élus par le peuple. On fit plus : le directoire du département de la Seine, aussi maladroit que les conseillers du iloi, ordonna contre les perturba-
leurs une enquête dont le résultat fut que les coupables, si coupables il y avait, se présentèrent d'euxmêmes. Une députation du faubourg Sain t-Antoin( vint déclarer à la barre du Corps législatif que le; habitants de ce quartier étaient les seuls auteur; du mouvement.
Les membres du département, n'osant proposeï des mesures sévères contre la population toui entière du faubourg-,'rejetèrent leur colère impuissante surPétion et Manuel, qu'ils n'aimaient pas i cause de leur popularité, et proposèrent au Roi leui destitution. Comme Louis XVI ne faisait jamai; (pie le contraire de ce qu'il fallait faire, il adoplt cette mesure avec empressement, sans trop savoii s'il conservait encore assez de pouvoir pour fain exécuter sa décision, La constitution accordai! bien au pouvoir exécutif le droit de suspendre dt leurs ft Mictions les officiers municipaux, maiscelt( suspension, pour être définitive, devait être confir mée par le Corps législatif. Il fallait que les conseillers du Roi fussent bien aveugles pour ne pa: prévoir que la destitution de deux magistrats cher; au peuple ne serait pas confirmée par l'Assemblét nationale. Ils furent efïectivement rendus à leur fonctions par un d'cret solennel, et leur populariti s'augmenta de tout ce que perdit de considératioi
l'aiiloiilé rovale. C'est ainsi que des conseillers perfides ou mal avisés entraînaient la monarchie vers sa perle.
De nombreuses pétitions, qu'on a sans doute exagérées en portant leurs signatures jusqu'à vingt mille, furent colportées dans Paris et signées pour demander la mise en jugement des perturbateurs. Elles n'eurent d'autre résultat que de prouver l'impuissance des signataires.
M. Dulaure, dans ses Esquisses historiques, et M. de Lafayette lui-même, dans plusieurs de ses discours, ont avancé que ces listes devinrent par la suite des listes de proscription.
J'en suis bien fâché pour M. de Lafayette, qui, dans d'autres circonstances a, montré un beau caractère, et pour mon ancien collègue, M. Dulaure, dont j'estime le talent, mais, sans manquer aux égards que je leur dois, je me permettrai de les renvoyer tous les deux aux procès-verbaux de l'Assemblée législali\e, |)ar lesquels ils pourront se convaincre que laliste des vingt mille et celle dite des huit mille, signée contre la formation du camp sous Paris proposé par Servan, furent brûlées par ordre du Corps législatif et sur ma proposition formelle.
102 MEMOIRES DK CHOUDIEU
J'ai dit que le Corps législatif n'envoya pas de députationau Château le 20 juin, et en cela je suis en contradiction avec \eMo?i iteiirqui, aux yeux de certains, est l'évançile de la Révolution et pour quelques-uns la seule source où ils aient puisé ce qu'ils en ont dit. Mais pour moi le Mom leur est loin d'être infaillible. A ma connaissance, il n'a pas toujours été très exact dans ses récits. Je persiste à soutenir qu'il n'a pas été envoyé ce jour-là de députation auprès du Roi. Ceux qui se sont présentés au Château ont pu dire pour se donner de l'importance qu'ils venaient de la part de l'Assemblée, mais comme il est d'usage que dans ces sortes de députation le président seul porte la parole, on ne voit nulle part le nom de ce président. On voit au contraire que plusieurs députés sont montés sur des chaises et ont pris successivement la parole; aucun n'a pu parler au nom collectif. Je vois également que ceux-là même qui ont pris la parole au Château n'ont pas même été d'accord entre eux sur le compte-rendu qu'ils ont rendu à l'assemblée de leur prétendue mission.
Je lis que, plusieurs membres de l'Assemblée ayant fait circuler dans la salle que les jours <!u Roi étaient en danger, la représentation nationale nomma une députation de 24 membres. — Tout le
LA JOURNEE DU iO JUIN 103
monoe saitque de pareilles députations ne se nomment point ainsi sur un bruit va^uc, qui circule dans la salle, et qu'il faut une délibération formelle qui autorise le président à choisir les membres de la députation.
J'ajoute en outre qu'il eût été ridicule de nommer cette députation à la séance du soir, ainsi que le dit le Mo niteii r, car lorsque l'Assemblée est rentrée en séance le mercredi soir ( vers six heures), il y avait déjà près d'une heure que le Château était évacué.
Les contradictions qui se trouvent dans les divers récits faits })ar les députés n'eussent point existé s'il y eût eu une députation de nommée, car c'était au président seul de cette députation qu'il appartenait de rendre compte de sa mission suivant l'usage constamment suivi.
Je ne me borne donc pas à mes simples souvenirs, quoique je n'aie pas quitté un seul instant les deux séances de cette journée, pour prouver ce que j'avance, mais il se peut, comme je l'ai dit précédemment, que des mendjres de l'Assemblée, pour se donner de l'importance, se soient annoncés comme envoyés par le Corps législatif.
RETRAITE DE L ARMEE FRANÇAISE SUR LILLE INCENDIE DES FAUBOURGS DE COURTRAY
Depuis le commencement de la campag-ne (i), le maréchal Luckner, qui s'était emparé de Menin et deCourtray, sollicitait des renforts qui lui étaient nécessaires pour s'y maintenir et pour continuer les opérations, mais le ministre de la guerre gardait le silence et laissait le maréchal dans une position critique, croyant ayoir couvert sa propre responsabilité en lui laissant carte blanche sur ses opérations. Mais n'était-ce pas autoriser indirectement la retraite que de laisser carte blanche au maréchal sur des opérations qu'il annonçait ne pouvoir continuer, si on ne lui faisait pas parvenir de prompts secours.
Le maréchal, craignant d'être coupé, avait donc ordonné la retraite et abandonné aux vengeances des Autrichiens les patriotes brabançons qui s'étaient montrés favorables à la cause des Français. Sans doute la nécessité seule peut excuser cette manœuvre, et la responsabilité doit peser tout entière sur le ministre qui n'a envoyé aucun
(i) Juillet 1793.
LA RETRAITE SUR LILLE 10a
renfort à cette armée malgré les instances de son chef. Mais qu'est-ce que la responsabilité d'un ministre qui trouve des complices au sein même de la Coiir et des défenseurs jusque dans le sein même de l'Assemblée nationale ?
Un autre fait qui aurait dû entraîner une responsabilité terrible et une punition exemplaire, c'est l'incendie de Courlray ordonné sans nécessité, lors de la retraite de l'armée, par le maréchal de camp Jarry, ancien officier prussien et ancien aidede-camp de M. d'Abancourt. Cet acte atroce n'est pas même devenu l'objet d'une enquête.
On avait fait croire au maréchal Luckner que les Prussiens étaient à Gand et il ne fut détrompé que par le récit des courriers qu'il y envoya luimême. Il parait que le général Biron avait eng-agé le maréchal à suspendre sa retraite, mais, circonvenu par l'étal-major qui l'entourait, celui-ci se laissa influencer par MM. Berthier, Mathieu Montmorency et Charles Lamelh. On a même assuré dans le temps qu'il n'avait ordonné la retraite sur Lille qu'après avoir reçu un courrier de M. de Lafayette qui^ lui-même, s'est porté à peu près au même moment de Maubeuge sur (îivet. Ces détails sont contenus dans des lettres dont M. Delmas a
10(î MÉMOIRES DE CHOUDIEU
donné lecture à l'Assemblée nationale et qu'il a •déposées sur le bureau.
Le motif ({u'on a donné à l'incendie de Courtray, c'est qu'on supposait que des chasseurs tyroliens s'y étaient cachés; ce qui n'était point vrai, car le maréchal Luckner, s'étant porté sur les lieux accompagné dug'énéralla Bourdonnaye,est arrivé assez à temps pour sauver quelques maisons, et il n'y a trouvé ni chasseurs tyroliens ni autres soldats autrichiens. Ce n'est donc qu'à la malveillance que peut être attribué l'incendie de Courtray, ordonné par un ancien officier prussien.
On ne pouvait trouver un moyen plus sûr d'augmenter le nombre de nos ennemis, et les Belg-es encore aujourd'hui gardent le souvenir des incendies qui ont éclairé notre retraite.
Comment se fait-il d'ailleurs qu'au moment où l'armée occupait des positions avantag-euses qu'elle avait conquises on l'ait fait replier devant l'ennemi sans que la nécessité en fût démontrée, puisqu'elle ne fut pas attaquée, et qu'on l'ait ramenée sur notre territoire, pour y fixer le théâtre de la guerre ?
Je ne suis pas de l'avis de ceux qui ont soutenu (jiie la conduite du maréchal Luckner, dans sa