MASSACRE DES PRISONNIERS D'OHLKANS
nom. Des hommes à figures sinistres, qui sem- Itlaient le diriger, des femmes à moitié ivres, marchaient en tête de celte multitude sans ordre, dépourvue en apparence de chefs et armée de (jnelques fusils, de piques et de sabres. Leur cri de ralliement était : ^l Orléans, à Orléans!
Il serait difficile'de dire comment cette troupe a subsisté pendant cette longue marche, car elle n'emportait pas de vivres à 'sa suite, mais il paraît que les meneurs ne manquaient pas d'argent. Qui donc leur en avait donné? C'est ce que je dirc'i dans un instant. J'aime à croire, sans cependant p;)Uvoir l'affirmer, que cette multitude ignorait le but réel de cette expédition (pii n'était pas d'amener à Paris les prisonniers mais de s'en débarrasser en route.
Arrivé à Orléans, le rasseinl)lement se porte \ ers les prisons, enlève de vive force les prisonniers, les place sur des voitures et repiend la route de Paris en se dirigeant sur Versailles.
Tout se passa assez tranquillement pendant les premiers jours. Mais à mesure qu'on approchait du terme du voyage, les menaces et les inquécati«»ns s'accentuèrent. Enfin, en entrant dans Versailles, cette troupe indisciplinée se porta aux dcMfiiers excès. En vain qin'hjucs hommes (|ui fai-
216 MÉMOIRES DE CIIOUDIEU
saierit [tarliedu rasseiuhlemciit voulurenl s'y opposer. Leurs efforts fiiienl inutiles ; ils coururent eux-mêmes quelques risques. La municipalité de Versailles essaya en vain de haran^-uer cette multitude qu'aucun frein ne pouvait plus retenir. Tous les prisonniers, sans en excepter un seul, furent inipiloyahlement massacrés (i).
Quelques personnes ont cru que ce funeste événement avait eu les mêmes causes que les journées des 2 et 3 septembre à Paris; je suis d'un avis entièrement opposé. Je ne nie pas que la proclamation de Brunswick, que l'entrée de l'ennemi en France, les fanfaronnades des émigrés et la reddition de LongAvy, qui ("tait connue à Paris dès le 26 août, aient exaspéré les esprits ; maisla prise de Verdun, qui n'a été connue que le 3 septembre, mais le départ de l'armée parisienne, qui n'a quitté la capitale qu'à la même date, etc., ne peuvent avoir eu aucune influence sur les tlispositions du rassemblement qui s'est porté à Orléans. Je crois que ce mouvement ne fut point, comme celui des 5 et 6 octobre, comnu' celui des 2 et 3 septembre, un mouvement populaire, que les citoyens de Paris n'y prirent aucune part et qu'il ne fut conduit
(1) Le (limaiiclie, f) sepirmbre 179;?.
MASSACRE DES PRISONNIEllS DOHLEANS 217
que par quelques scélérats dont un pouvoir occulte (lirii^eait les bras. Mon opinion est (jue la responsabilité du massacre des prisonniers d'Orléans appartient tout entière au parti royaliste, dont les chefs avaient un grand intérêt à ce que ces prisonniers ne fissent aucune révélation qui put les compromettre ; et voici sur quoi je fonde celte opinion :
Beaucoup de défenseurs du Cliàleau, au lo Août, avaient échappé à la vengeance du peuple, un plus grand nombre encore avait échappé aux journées de Septembre; complices de tous les crimes de la Cour, ils devaient craindre que leurs machinations fussent découvertes par quelque indisciétion des prisonniers qui pour échapper à la vindicte publique auraient pu suivre l'exemple de -M. d'Affry, commandant des Suisses, qui, mis en jugement le 2.3 août, avait reporté sur la Reine la jirincipale accusation dirii^-ée contre lui.
Les hommes du parti royaliste avaient un très grand intérêt à faire disparaître les preuves de leur complicité avec la Cour, et quant aux moyens tout leur était bon : leurs scrupules de conscience s'effaçaient souvent devant des raisons politiques. On sait que les émigrés et les princes français euxmêmes n'ont fait que de faibles efforts pour saii-
218 Mh":.MOIRES DE CFIOUDIEU
ver Louis XVI parce qu'ils pensaient que son existence serait moins utile à leurs projets que sa mort. Personne n'iu:nore que Monsieur (depuis LouisXVIII) convoitaitle trône depuis long-temps, et que c'est lui qui a le plus contribué à inspirer à la nation française le juste mépris que provoquait la conduite déréglée de la Reine, mépris qui retombait sur le monarque lui-même.
Pendant qi:e nos jeunes armées se montraient dans une altitude imposante, et ç[vc Tune d'elles entrait victore'ise en Savoie, TAssembléc nationale ofTrat le triste spectacle de ses divisions. Cela avait commencé par des personnalités assez insignifiantes, mais qui ne tardèrent pas à prendre un caractère effrayant, et les provocateurs en furent les premières victimes.
L'Assemblée législative avait été divisée par les discussions en deux parties bien distinctes, le côté droit et le côté gauche. Elle avait cependant un centre ({iii se composa"! de tous les hommes qui n'avaient pas le courage d'avoir une opinion ; mais cette portion de la représentation nationale n'en était que plus dangereuse, parce que, n'ayant point de marche fixe, elle formait souvent la majorité sans tro[) savoir pourquoi, se rangeant tantôt àdi'oite et tantôt à gauche suivant son caprice du moment, ce qui mettait quelquefois de l'inco-
hérence et même de la contradiction dans laléyislation.
Le côté droit se composait de tous les hommes qui tenaitMit encore à l'ancien régime et qui ne croyaient pas que la Cour pût avoir des torts. Heureusement que ce parti n'était pas très nombreux, mais il comptait quelques hommes qui n'étaient pas sans talents et qui pouvaient à l'occasion, par des.sophismes adroits, entraîner ce que j'appelle les hommes sans opinion et former avec eux la majorité.
Le côté gauche, qu'on appelait la Montagne, i^ç composait de tous les hommes qui avaient de l'énergie et du courage. Ce sont ces hommes-là qui ont fait connaître tous les crimes de la Cour et (|ui eussent pu donner à la France de bonnes lois si ([uelques ambitieux ne se fussent pas mêlés à eux, et si l'amour-propre blessé de quelques uns ne les eût pasdivisés en deux camps ayant en apparence le même drapeau mais marchant en sens opposé.
Ce fut après le loAoùt que ces deux camps prirent des positions différentes. Jusque-là ce que j'appellerai désormais le parti de la Gironde avait marché à peu près sur la mèmeligneque cequ'on appelait le parti de la Montagne. Mais la division
MONTAGNE LT GIRU-NDE 221
coniinenra à s'établir dès que laMoiila|^ne proposa la décliéance du Roi. Cependant les premiers coups avaient été portés à la Cour par Brissot qui fit connaître et dénonça un comité autrichien séant aux Tuileries, et par Vergniaudqui le premier osa dire à la tribune, en désig^nant la Reine, qu'il n'y avait en France qu'une seule tète inviolable.
Mais les Girondins en commençant les hostilités ne voulaient ([u'ellVayer la Cour et non la renverser ; et comme ils avaient déjà obtenu un ministère composé de leurs créatures, ils espéraient que le Roi finirait par se jeter dans leurs bras et verrait en eux son seul moyen de salut, L'n excès d'amour-propre les aveuglait; lorsqu'ils se sont aperçus que les Montag-nards prenaient leurs menaces au sérieux, ils ont cherché à temporiser ; ils sont même entrés en pourparlers avec la Cour ; mais celle-ci, de son côté, ne cherchait qu'à gagner du temps, et le lo Août les a surpris les uns et les autres.
Les Girondins, qui n'avaient pu arrêter l'insurrection populaire, cherchèrent à s'emparer du mouvement, et croyant encore qu'eux seuls étaient capables de gouverner la France ils vinrent, dès le jour même de la victoire, proposer la déchéance du Roi, la convocation d'une Convention natio-
ii-2 MliMOllŒS DK CIIOUUILU
nale, et, ce (jui (Hait plus important pour leurs projets ultérieurs, la nomination d'un gouverneur pour le prince royal; ils n'osaient pas encore dire un lieutenant général du royaume, mais leur choix était déjà fait, ainsi que je le dirai plus tard.
Les choses étaient dans cet étal lorsque la Cionvenlion nationale se rassembla., l'en faisais partie, envoyé par mon département cpii m'avait réélu à une forte majorité.
Dès le premier jour, la Gironde se sépara enlièrenienl de la Montagne, parce «[u'elle s'aper(;ut qu'elle n'v pt)uvait conserver aucune influence; elL' c lerc'.ia à sj former un parti })armi les nouveaux venus, et il ne lui fut pas difficile d'attirer à elle des hommes qui arrivaient avec de grandes [U'évenlions contre la Commune de Paris, et qui red;»ulaieut l'intluence ({ue celle-ci accjuérait de j«jur en jour par les services (pi'elle avait rentlus etijui ne pouvaient être contestés. Aussi, le premier luandon de discorde jeté en avant par Buzot, le ^4 septembre, fut-il fie proposer de former une garde déj)artemenlale, pro[)Osilion qui fut adoptée avec des acclamations par des hommes i)eu déliants et qui n'en sentaient pas toutes les conséquences. Ce n'était qu'un moyen perfide pour préparer les forces départementales et pour ori;aniser des li'publi-
MONTAGNE ET GIKONDE iii
(jues fédéralives; une sorte de projet existait déjà dans la tète de Buzot et de quelques autres qui plus tard en firent l'essai dans le (lialvados et dans (juelques autres endroits.
Cette proposition fut vivement appuyée par des hommes qui s'étaient opposés à la formation d'un camp sous Paris, et qui, au commencement du mois de septembre, avaient demandé avec instance l'éloisrnement des fédérés, qui avaient si puissamment contribué au succès de la journée du lo Août. C'était montrer à la fois beaucoup de défiance contre les fédérés et la population de Paris ; mais demander en même temps une y-arde départementale n'était-ce pas une contradiction manifeste? D'ailleurs quelle force pouvaient opposera l'immense population de Paris quelques centaines d'hommes appelés de divers points de la France? Et si l'intention de ceux qui sollicitaient cette garde était de l'opposer à la i:arde nationale de Paris, n'élait-ce pas armer les citoyens les uns contre les autres et préparer la g^uerre civile dansunmomeut où l'union était si nécessaire ? Mais les passions î;ont toujours de très mauvais guides. Heureusement, quelques hommes plus modérés s'aperçurent bientôt du danger d\\m mesure qu'ils avaient adoptée trop précipitamment, et le décret qui
22i MEMOIRES DE CHOUDIEU
ordonnait la formation d'un garde départementale fut rapporté.
Cinq ou six députés de la Gironde seulement s'étaient fait remarquer dans le parti de ce nom. Ils avaient des talents que personne ne leur a contestés. Le plus influent de tous et en même temps le plus intrig^ant. avait été Sers qui paraissait rarement à la tribune, mais qui dirig-eait tout derrière le rideau. C'est lui qui parvint à faire nommer Duranthon au ministère de la justice. Celui-ci était un homme qui pouvait avoir joui de quelque réputation au barreau de Bordeaux, mais qui, parvenu au premier rang-, s'y trouva déplacé et répondit mal aux espérances que les Girondins avaient fondées sur lui. — Sers ne fut point réélu à la Convention nationale.
Le député de la Gironde le plus influent après Sers, mais pour le moins aussi expert en intrigues que lui. était Gensonné. Il n'était pas orateur, mais il montait souvent à la tribune avec des discours écrits pleins de vig^ueur et de log^ique; dangereux ennemi des ministres, il dévoila toutes leurs turpitudes et les perfidies de la Cour dont il ne cherchait qu'à se faire craindre pour parvenir à se faire rechercher par elle.
MOYTAGNE ET GIRONDE 225
Vergniaud était sans contredit l'orateur le plus brillant de la Gironde et même de toute l'Assemblée. Il était d'un caractère doux et conciliant, mais il se laissa trop conduire par les conseils de Gensonné qui, en flattant son amour-propre, l'entraîna dans des mesures qui le conduisirent à sa perte. Il n'abandonna pas entièrement le parti de la Montagne, mais il fut abandonné par elle.
(uiadet était presque l'égal de Vergniaud; orateur brillant et logicien en même temps, ilétait toujours écouté avec intérêt; mais il était d'un caractère irascible et se laissait souvent aller à des mouvements de colère que ses amis appelaient de beaux mouvements de chaleur; il ne pouvait souffrir la moindre contrariété. II fut un des premiers à quitter les bancs de la Montagne et se rangea parmi ceux qui l'attaquèrent avec le plus d'acharnement.
Ducos n'est pas monté souvent à la tribune, quoi- (lu'il fût très cai)al)le d'y briller; il n'y paraissait que pour y lancer quelques traits sardoniquesqui annonçaient un esprit vifet mordant. Il était d'un commercedoux qui le faisait aimerde tout le monde. Il était indépendant par son caractère et par sa position sociale; mais son beau-frère, Boyer-Fonfrède, exerça trop d'ascendant sur lui et lui fit
prendre une part active an plan fédéraliste dont je parlerai dans un instant.
Bover-P^onfrède n'était pas sans talent, mais jeune et ardent, il était beaucoup trop confiant et connaissait mal les hommes qu'il fréquentait. 11 se laissait souvent conduire par eux loisque, par excès d'amour-propre, il se persuadait les conduii-e lui-même. Il entretenait une correspondance active avec les fédéralistes de Bordeaux, et c'est cette correspondance (jui a fait connaître tout'les intriçues de la Gironde.
Les autres députés de la Gironde se confondaient dans la foule. Je dois cependant en exceplerj Grançeneuve qui, pendant quelque temps, a joué un rôle sur la scène politique dans le corps législatif mais qui perdit toute sa considération depuis sa querelle avec ledéputéJouneau.Il n'avaitd'autrej talent que l'audace de la tribune et beaucoup de^ loquacité ; c'était un avocat dans toute la force du, terme, c'est-à-dire un de ces médiocres qui plaident indifféremment le pour et le contre.
La Gironde ne se composait pas seulement d- s députés de ce déparlement; elle était renforcée j par des hommes qui avaient brillé dans le corps léi,rslatif et qui, après avoir fi^^uré dans le parti de la Montaigne, l'avaient abandonné pour se réunir
aux Girondins. Le plus marquant de ceux-là était Brissot qui, comme Gensonné, dans des discours écrits, forts de logique et de raisonnement, avait porté des coups terribles aux ministres de Louis Xyi et dévoilé la politique astucieuse de la cour des Tuileries et de la diplomatie des i^ouvernements étrang"ers.
Après lui, on peut citer le foui^ueux Isnard qui, â l'énergie des méridionaux, joignait une éloquence naturelle et entraînante. Il avait été montagnard; mais, dès le commencement de la Convention, il se rangea parmi les déserteurs de la Montagne et finit par devenir un de ses plus cruels persécuteurs.
La Source était un ministre protestant qui, pendant toute l'Assemblée législative, avait constamment voté avec la Montagne. Il devint Girondin dans la Convention, on ne sait trop pourquoi. 11 avait du talent et parlait avec beaucoup de facilité.
Ilérault-de-Séchelles était un ancien avocat général au parlement de Paris. Il fut montagnard pendant toute l'Assemblée législative et devint girondin sous la Convention, mais ne partagea ni les fureurs ni les dénonciations de la Gironde contre la Montagne. Il joignait à son éloquence facile de
vastes connaissances et une très grande affabilité.
Delaunay d'Angers, l'aîné, quoique très lié avec les principaux membres de la Gironde, n'a jamais cessé de siéger à la Montagne, mais il ne votait pas toujours avec elle. Il avait figuré au premier rang parmi les avocats d'Angers et comptait parmi les orateurs les plus éloquents de nos assemblées, mais il était d'un caractère faible et se laissait beaucoup trop influencer par les femmes. Nous habitions un domicile commun et chaque fois qu'il avait été aux soirées soit de M"'^ Roland, soit de M"'^ Condorcet, il était facile de s'apercevoir du changement qui s'était opéré en lui; ce n'était plus le même homme; et alors il votait avec les Girondins.
Parmi les nouveaux venus se rangèrent dès le premier jour sous les drapeaux de la Gironde :
Buzot qui, sans avoir de grands talents, y avait cependant une très grande influence. C'est lui qui a le plus contribué à propager les idées du fédéralisme dont il est devenu un des principaux chefs dans le Calvados. Il avait été membre de l'Assemblée constituante.
Barbaroux qui, à la tête des Marseillais, avait joué un rôle honorable au lo Août, et qui donnait «le grandes espérances au parti républicain, mais
qui fut entraîné, dès son entrée à la Convention, dans le parti girondin par M"'" Roland dont il était l'admirateur le plus prononcé. C'était un jeune homme d'une grande énergie, beau comme xVntinoûs, pour me servir des propres expressions de M"'e Roland, qui parle de lui avec enthousiasme dans ses Mémoires.
Louvet (du Loiret), l'auteur de Faublas, qui avait été surnommé par nous « le maître des cérémonies de M"'^ Roland. » C'est lui qui conjointement avec Lanthénas était chargé de faire les invitations, non pas chez Monsieur, mais chez Madame (i). "Qu'on juge d'après cela s'ils étaient Girondins tous les deux. Louvet fut le premier qui attacjua Robespierre dans une longue philippique
(i) Le miaislèie Rolaod, si oa en excepte Dumouriez, était composé d'hommes très médiocres et très faibles. Roland seul avait queUiue popularité. Dumouriez avait passé la plus grande partie de sa vie dans l'intrigue. Courtisan avant 1789, constitutionnel sous l'assemblée constituante, giiondin sous la législative, c'était un personnage de circonstances. Il avait un caractère entreprenant, une activité infatigable, un coup d'œil prompi et étendu. Il était hardi, propre aux factions et aux armes, plein d'expédients. 11 est vrai que ses qualités étaient mêlées de grands défauts. Il était hasardeux, léger, et d'une grande inconstance de pensées et de moyens, à cause de son besoin d'actionMais son plus grand défaut était l'absence de toute conviction politique. En liberté comme en pouvoir, on n'obiient rien en révolution si on ne lient pas à un système fixe. Après avoir servi plusieurs partis, il voulut les vaincre tous par ses intrigues. Il succomba parce qu'il n'était jias l'homme de l'époque.
Roland ne ressemblait en rien à Dumouriez : il avait des ma-
230 MEMOIRES DK CHOUDIEU
dont chaque alinéa se terminait par ces mots : Robespierre, je V accuse.
Lanthénas, qui n'avait d'antre mérite que de connaître la langue anglaise et de servir de truchement à Thomas Payne, lequel ne savait pas un mot de français et n'a joué qu'un rôle très subalterne dans la Convention. — Les électeurs avaient eu un premier tort en nommant Thomas Payne, et celui-ci un second en acceptant une mission qu'il était incapable de remplir. Sa voix était acquise au parti girondin par l'entremise de Lanthénas.
Gorsas, journaliste qui a joui de quelque popularité mais qui l'a perdue entièrement lorsqu'il s'est jeté dans le parti de la Gironde.
Rabaud de Saint-Etienne membre distingué de l'Assemblée constituante (jui, conjointement avec Condorcet, rédigeait un journal intitulé la Chronique de Paris, lequel a joui d'une très u^rande célébrité parce qu'il était dirigé par des hommes de talent, mais qui perdit toute son influence dès (ju'il fut connu pour appartenir au parti girondin.
iiianitTPS simples, des mœurs aiislcres. 11 aimait la liberté et il était capable de lui consacrer toute son existence. Son caractère était un mclanf^c de roideur et de faiblesse. Ctax qui l'entouraient avaient trop d'influence sur lui et sa femme surtoul. qui lui exalterait souvent les dangers de sa position. Barbaroux n'était pas étranger aux craintes qu'on lui inspirait. M"" Roland fui le véritable ministre de 1 intérieur. (Papiers de l'auteur.)
MONTAGNF. ET GIRONDE 231
J'ai commence par parler de la Gironde parce que je ne lui dispute pas le premier rang-, mais la justice exige que je dise quelques mots de la Montaigne, de cette Montagne tant calomniée et qui ne peut que gagner à être présenter telle qu'elle a été.
J'ai dit en parlant de la journée du lo Août que Merlin deTliionville, Bazireet Chabot étaient ceux qui, à ma connaissance, avaient pris la part la plus active à cette journée. Ils ontcontinuédans la Convention à rester aux avant-postes. Je dis aux avant- postes parce que la (iironde n'a pas tardé à déclarer une guerre ouverte à tous les membres de la Commune de Paris qui n'ignoraient pas que les 2:ironilins n'avaient pris aucune part à cette glorieuse journ''e.
La Gironde n'a pas osé les attaquer précisément sous ce rapport, mais elle a commencé par accuser les uns d'aspirer à la dictature ou de vouloir organiseruntriumvirat; elle a ensuite accuséles autres d'avoir dirigé les journées des 2 et 3 septembre, accusation également dénuée de fondement
Danton était l'adversaire le plus redoutable que les girondins avaient à combatre. Us ont commencé par le ménager. Ils ont dirigé leurs premiers coups sur Robespierre que je ne placequ'au second rang. On a prétendu que Danton était le
chef de la Montagne ; celle-ci n'a jamais reconnu à proprement parler de chefs, mais elle se réunissait souvent à la voix de Danton ou de Robespierre lorsqu'ils mettaient en avant des principes qui étaient les siens.
Danton était un révolutionnaire s^ig-antesque ; aucun moyen ne lui paraissait condamnable et selon lui on pouvait tout ce qu'on osait. Danton avait beaucoup de ressemblance avec Mirabeau ; leurs vices étaient les mêmes, tout ce qu'il y avait de hardi dans les concei)tions de Mirabeau se retrouvait dans Danton. Une révolution à ses yeux n'était qu'un jeu. Le salut de son parti passait peur lui avant la loi.
Danton avait des formes athlétiques et une voix de stentor. Il n'avait pas toute l'éloquence de Mirabeau, mais il avait des mouvements oratoires plus prononcés et plus entraînants, à mon avis. Il fallait le voir se dessiner à la tribune ; vous eussiez dit l'un des Gracques. Il avait tout ce qui constitue un tribun du peuple, il était capable à lui seul d'opérer une révolution; aussi est-ce à lui qu'on doit l'enthousiasine communiqué à la population de Paris, et qui la déternu'na à marcher en masse au devant des Prussiens, lorsqu'il annonça, dans la nuit du premier au deux sep-
MO.\TAGx\E ET GIROXDt: 233
tembre, que rennenii s'avanrail sur Paris. Ce n'est pas l'éloquence froide et mesurée de quelques girondins qui eut pu préparer en ving-tquatre lieures un mouvement si extraordinaire. Oui, je puis dire, sans crainte de démenti, que si Danton souleva la section des Cordeiiers contre le cour dans la nuit du 9 août, il contribua encore plus puissamment à cet élan généreux qui arma comme par enchantement Paris et la France entière contre l'ennemi commun et qui repoussa l'invasion des hordes étrangères. Des hommes tels que Danton sont rares (i) !
(i) Dans la séance de la c^am'Jre des députés du 4 février i834, M, Cil. de Lamelh, répondant aux orateurs de l'opposition qui avaient parlé avec énergie contre lemii^ration et contre les pensions qui lui avaient été accordées, fit une distinction très juste entre les émigrés qui avaient porté les armes contre la patrie et ceux qui n'avaient quitté la France que pour éciiapper aux dangers auxquels ils étaient exposés en y restant, mais qui n'ont jamais fait cause commune avec les armées étrangères. Pour prouver combien différaient d'opinions les hommes de ces deux catégories, M de Lameth cita un duel qu'il eut avec un de ces émigrés armés. Celte anecdote est sans doute fort peu intéressante pour to.il autre que M. de Lamelh, mais d'ailleurs, dans son discours, il rendit une éclatante justice à Danton que tant d'autres ont présenté comme l'un des directeurs des massacres de septembre. 11 dit qu'arrêté à Rouen à celte époque il dut sa liberté aux démarches faites par son frère Théodore auprès de ce montagnard signalé jusqu'à ce jour comme un homme incapable du moindre sentiment d'humanité.
J'ajouterai à celle déposition que j'ai eu dans le temps une parfaite connaissance des démarches faites par Théodore Lamelh pour obtenir la liberté de son frère, quoi(iu'il pùl craindre alors d'ôlre arrêté lui-même. Théodore Lanietli, que j'avais connu a l'Assemblée législative se présenta chez moi à cette époque pour
234 MEMOIRES DE CIIOUDIEU
Roljcspierre est celui de tous les montagnards qui a été le plus exposé à des accusations de tout çenre. Ses ennemis l'ont présenté comme un ambitieux sans talent. 11 suffit de lire ses différents discours pour se convaincre combien il était supérieur à tous ceux qui l'accusèrent et qui n'ont pu le vaincre qu'en l'assassinant. — Je n'aimais pas Robespierre parce qu'il n'était pas aimable, mais ce ne m'est pas une raison pour être injuste envers lui, ou pour me joindre à ses ennemis lorsqu'il n'est plus. Quant à son ambition, elle ne m'a paru jamais bien démontrée et je n'ai pu voir en lui pendant toute sa carrière politique qu'un républicain trop austère peut-être, mais qui voulait sincèriMnent le triomphe de la lil)erlé. Le seul tort que je lui connaisse, c'est d'avoir voulu soumettre par des moyens peut-être trop violents toutes
ni'intcresscr à son frère, croyant que je vena's d'être nommé membre du Comité de sûreté irénérale. Je lui répondis que je n'iippartenais qu'au Comité militaire qui ne se mêlait point de ces sortes d'affaires ; mais que, flatté de la confiance qu'il me témoignait, malgré la difTérence d'npinion qui existait entre nous, j'en yiarlcrais à ceux de mes amis qui, comme moi, ne faisaient ]ioiul la guerre aux opinions, et notamment à Danton, que je l'engageai il voir, en l'assurant qu'il n'était pas aussi terrihle qu'on voulait le faire croire. ]M. Théodore Lamelli suivit mon conseil cl ol)tirU, par l'entremise de ce fameux tribun, la liberté de son frère Charles qui en profita pour passer en Angleterre, et qui fil bien, parce que sa conduite à la fin de la Conslituanie lui avait fait, et avec quelque raison, beaucoup d'ennemis. {Papiers de l' Auteur.)
les volontés à une volonté unique qui n'était pas la sienne, mais celle de la Loi. Il se peutque leslois d'alors fussent trop sévères, mais c'est un malheur inévitable dans toute révolution que, pour la (orniiner plus vite, il faut abattre tout ce qui s'oppose à sa marche. Ce n'est que par la postérité que Robespierre pourra être bien ju£;"é.
Coulhon dans un corps débile renfermait une àmc ardente et énergique. Il étaitorateur et homme de cabinet. Travailleur infatigable il associasa destinée à celle de Robespierre; comme lui, il était sobre et de mœurs austères, comme lui il croyait que la liberté ne pouvait s'affirmer que par de grandes mesures, comme lui il a succombé comme ont succombé tons ceux qui, avant eux, ont travaillé à assurer le bonheur des peuples. Robespierre et Couthon sont morts pauvres après avoir joui d'un grand pouvoir.
Saint-Just était un jeune présomptueux qui ne parlait que par sentences, et qui semblait dire en montant à la tribune : Ecoutez-moi, car je n'ai que des choses importantes à vous dire. Il n'était pas sans talent, mais il avait un amour-propre démesuré. Cependant il reconnaissait la supériorité de Robespierre auquel il est demeuré attaché jusqu'à la fin. lia rendu quekpies services aux armées;
mais voulant tout diriger, et n'ayant aucune connaissance militaire, il a commis de grandes fautes en donnant des ordres qui n'étaient pas de sa compétence (i). Heureusement sa mission n'a pas été de longue durée, car il commençait à décourager les meilleurs soldats par une sévérilé portée jusqu'à l'excès, ne connaissant, comme Dracon, pour tous les délits que la peine de mort. J'en parlerai lorsque je rendrai compte des opérations de l'armée du Nord.
Barrère était l'orateur du comité de Salut public. Personne n'improvisait avec plus de facilité que lui. Il faut lire ses brillants rapports sur les triomphes de nos armées, pendant 9.3 et 94, pour bien juger son talent. Il avait un style à effet, une vive sensibilité et de belles manières, mais les événements marquaient trop sur son caractère. Je crois devoir lui rendre ici cette justice que j'ai connu peu d'hommes d'un caractère aussi doux et d'un commerce plus affable. Personne n'a eu aussi plus d'envieux et plus d'ennemis que lui. Mais ne pouvant rien trouver de repréhensible dans sa conduite, ceux-là ont eu recours à l'arme des lâches, à la calomnie.
(i) Saiiu-Jusl fut remplace par Choudieu à l'annce du Nord. {S.de l-Éd.)
MONTAGiNE ET GIRONDE 237
Ils lui ont reproché d'avoir dit à la tribune de la Convention qu'on battait monnaie sur la place de la Réuolution. Le fait est absolument faux, et je citerai pour le prouver un témoii^nag-e que ne peut être récusé, c'est celui de Cambon luimême qui, pendant notre exil à Bruxelles, a répété à tous ceux qui ont voulu l'entendre et devant moi et plusieurs autres de mes collègues qui existent encore à Paris, que c'était à lui que ce propos avait échappé dans la chaleur de l'improvisation, et ([u'il s'en accusait parce qu'il ne voulait pas que ce reproche pesât plus lont^temps sur Barrère. Cambon était un homme franc et loyal qui a administré nos finances avec un yrand désintéressement, et qui, n'ayant jamais fait de mal à qui que ce soit , doit être cru sur parole lorsqu'il s'accuse lui-même d'un propos inconvenant qui pourrait faire croire qu'ilélait un homme de sany.
Billaud-Yarennc et Collot d'Hcrbois, — je les réunis tous les deux, parce qu'il y avait beaucoup de ressemblance entre leur caractère, — croyaient, comme Robespierre, Coulhon et Saint-Just, qu'une révolution doit abattre tout ce «pii s'()[)pose à sa marche. Je n'examinerai point ici les divers reproches qui leur ont été adressés, parce
238 MEMOIKES DE CHOUDJEU
(jue les faits contenus dans leur acte d'accusation n'avant point été [)rouvés, ils ont été, comme les autres membres du comité de Salut public, victimes d'un acte arbitraire et que, par conséquent, ils sont innocents à mes yeux jusqu'à ce que le contraire me soit démontré.
Carnot l'aîné et Robert Lindet : — je réunis également ces deux personnages du comité de Salut ]»ublic parce (ju'ils ont eu une part à peu près éi;nle au succès de nos armées, le premier en dirit;;eant tous les plans de campagne, le second en administrant avec une rare intelligence tout ce qui concernait les subsistances, sans lesquelles il n'v a point d'armée. — Je ne dirai riende Carnut en ce moment parce que sa réputation est européenne et ((ue je n'y pourrais rienajouter,maisles services de Robert Lindet quoique moins brillants ne sont pas moins réels et d'une é'^a\c importance. Il faut pour pouNftii- apprécier les obstacles cpiil a eu à surmonter avoir été témoin des soins ({u'il cipris pour faire parvenir à Lille et même jusqu'à Maubeuçc des vivres et des fourrai^es qui ne pouvaient être expédiés que par terre et sur des charrettes, au milieu de l'hiver, et par des chemins presque impraticables, parce qu'ils avaient été eiifjuelque sorte labourés par les passades continuels de la iji'rosse
ai'tillcrit'. (le stuit là des services i\\\ï no sont pas toujoui's assez a()[)i'éciés, et ([ne j'ai pn jnger snr les lienx.
Un antre membre dn comité de Saint pnl)lic, IVienr de la Côte d'Or, inyénienr comme Carnot, et qni, comme lui, a pris part à tous les plans de campagne, n'est peut-être point assez connu. 11 a cependant rendu dinnnenses services comme militaire ; et, comme savant, on lui doit le système métrir{ue et décimal ([ui existe maintenant en France.
Je pourrais encore citer un i^rand jiondjrede savants ([ni ontvoté longtemps avec la Montagnetels ([ne Merlin de Douai, le premier jurisconsulte de l'Europe (i), Cambacérès, Treilhard, Berlier, ([ui ont été depuis les princi[)aux réilacteurs du Code civil; Guylon de Morveaux, Fourcroy, Lakanal, ([ni ont lait faire à la chimie et par conséquent aux aits des pas de i^éant.
II en est d'autres dont je Noudrais pouvoir me dispenser de [)ariei' tels (|ne Tallien, Fréron, Fouclié de Nantes, Rovère, Audit'' DuuKjnt, Bourdon
(0 A sa rentrée en France, Clioudieu Iravaillail encore avec Merlin de Douai en qualité de secrclaire. (.V. de L'EU .)
de l'Oise, qui iront jamais eu qu'une très médiocre influence à la Montag-ne et qui n'ont obtenu que la triste ctMébiit('' du crime. Ceux-là je les abandonne à l'iioneni- rju'ils inspirent et si je suis forcé, dans la suite de ces Mémoires, de m'occuper d'eux, ce ne sera que parce qu'ils ont pris une part trop active à de funestes événements qui ont amené la perle de la République et les proscriptions sang'iantesdans lesquelles ont péri les plus énerg-iques républicains.
Il importe de faire remarquer que, malgré toutes les calomnies dont on n'a pas été avare envers les membres de la Montai5^ne,on n'a pas encore poussé l'effronterie jusqu'à nous accuser de nous être enrichis. J'ai connu des représentants qui étaient arrivés tellement pauvres à l'Assemblée législative que, nos honoraires n'ayant pas été soldés pendant les deux premiers mois, ils en étaient réduits à venir nous demander de leur avancer trois francs pour aller dîner chez \Vemer, et nous les doivent encore ([uoiqu'ils aient depuis affiché un luxe insolent.
Je dois cependant convenir que quelques mor.tagnards ne se sont pas oubliés. Mais j'espère qu'on voudra bien faire cette différence entre eux et nous ([u'au moment où ils sont devenus riches
par des inoyeus illicites, ils avaient déjà (.léserté la MontagTie, et qu'ils ont figuré au nombre de ses persécuteurs les plus acharnés. C'est qu'ils savaient bien que, tut ou tard, nous leur demanderions compte de leurs brig'andag'es. Aussi, pour nous imposer silence ils ont fait emprisonner les uns et fait assassiner ou mettre hors la loi les autres; et pour en finir, ils ont fait déclarer ([ue nous ne pouvions plus faire partie du Corps lég-islatif, ni même être réputés dig^nes de la confiance de nos concitoyens. Il était défendu aux électeurs par une loi de nous honorer de leurs suffrages. Telle était la liberté dont les réacteurs de Thermidor dotaient la France tout en s'en proclamant les sauveurs. Et il existe encore des hommes qui croient que c'est par eux que la justice a reparu, et ([u'ils ont tué l'anarchie.