VIII PREFACE
l'administration modèle qu'il avait créée, l'empereur issu de la Révolution éprouvait le besoin de se retreniper à ses origines; pour écraser une invasion qu'il prévoyait, il voulait ramasser la massue populaire, il envisageait de sang- froid la possibilité des fureurs démagogiques à nouveau déchaînées et galvanisant la France dans un sursaut d'énergie, — frisson des jours septembre et du matin de Valmy; — bien plus, Bonaparte vieilli voyait passer dans son rêve de domination lespectredesCésarsamis,etdéjàil promettait àsessoldats le partage des biens des émigrés; mais ses préfets étaient des hommes d'ordre; ses maréchaux, ses comtes, ses parvenus, des personnages trop rentes : ils ne le comprirent pas et le menèrent en triomphe aux Tuileries. Sur le chemin de Paris, à travers les villes rapides, Napoléon avait eu nettement conscience des nécessités de la lutte; à Paris, il fut le prisonnier des pierres royales, et lui, qui ne pouvait pas être un roi légitime, jie voulut pas être un « roi de Jacquerie ». Cejïendant s'il n'accepta pas le concours du peuple anonyme, il lit appel aux derniers hommes de la Convention au nom (le la pj.trii- menacée et quelques voix lui répondirent: de ce nombre était Choudieu. L'empereur s'aperçut seulement alors qu'il n'y avait plus assez de jacobins en France.
Choudieu accepta donc de servir celui (jui l'avait j>roscrit, mettant au-dessus de son ressentiment personnel la liaine des Bourbons ramenés an trône entre les baïonnettes de la Siiute-Alliance. 11 fut envoyé en qualité de commissaire extraordinaire à la résidence de Dunkerque pour y surveiller la frontière ot « réprimer les menées des émissaires de Gand ». Après Waterloo, il tenta patriotiqiicment de soulever
PREFAGl-: IX
la ville contre ceux qui criaient déjà Vioe le Uni ! et pendant quelques jours, jusqu'au 29 juin, il réussit à contenir les esprits et à empêcher la désertion des troupes. Cet excès de zèle lui valut d'être arrête sur l'ordre du général Levai qui commandait les troupes impériales. Choudieu se trouvait en mauvaise situation, mais Fouché, non sans malice, le réclama « pour venir s'expliquer à Paris » el le fit remettre en liberté. Bientôt proscrit de nouveau avec tous les conventionnels qui avaient volé la mort de Louis XVI, il vécut pauvrement à Bruxelles, où il se fit d'abord fabricant de vinaig-re,puis prote dans une imprimerie. Il trouva enfin une place de secrétaire près de Merlin de Douai.
De retour à Paris, après la Révolution de i83o, il y mourut le q décembre i838, 42, rue Coquillière.
Choudieu ne laissait point d'héritiers direcis, ses papiers furent vendus et passèrent successivement aux mains de plusieurs propriétaires. 11 y a quelques années la ville d'Angers les acquit dans une vente publique pour la somme de cent francs. Les feuillets en ont été numérotés mais non classés. J'en avais eu connaissance en recherchant dans les archives de rOuest des documents inédits sur Rossignol et la Vendée. A cette époque j'utilisais en marge de la Vie vérUable du cUoijen Jean Rossignol quelques noies de Choudieu.
X l'JlEFAGK
Le récit inachevé que Choudieu a fait de sa mission dans la Vendée, cooiplété tant l)ien quemal d'observations critiquesà l'iiisloirede M. A. de Beauchamp, a été publié en 1888 dans la Revue de la Révolution, sous le litre de papiers inédils de Choudieu, ce qui n'était point tout à fait exact, car, à côté des notes inédites, M. Quéruau Lamerie, qui avait entrepris cette publication, n'avait pas remarqué que le fond du récit et les considérations générales reprenaient les termes mêmes du rapport sur la guerre de la Vendée dû à la collaboration de Choudieu et Richard, lu à la (lonvenlion le 18 pluviôse an II et imprimé par ordre. Dans les observations critiques, des pages entières appartenant à M. de Beauchamp, par exemple tout le récit résumé du siège de Nantes, sont attribuées à Choudieu, qui lui-même avait oublié sur ses brouillons de les distinguer de son propre texte. Le chapilrede la Vendée misau net, entenantcomptc des différentes leçons de l'auleur, et débarrassé des textes étrangers, a été reproduit ici (Ml appendice, avec des notes.
PUEFAGK XI
En 189G, j'ai entrepris de lircr des papiers de Clioudieu le livre que j'apporle aujourd'hui et j'ai dii pour cela aller me fixer à Angers pendant quelques mois. A lire mon auteur qui, à soixante-dix ans passés, s'était mis en tète d'écrire l'histoire après y avoir contribué en fait, à le chercher dans le fatras d'écriture qu'il a laissées, je m'affectionnais à lui; après l'avoir feuilleté dans ses cartons, je le respirais dans la rue, je pensais que sa ville, et son ciel angevin, c'était encore un peu de lui-même. Dans les propos de ses compatriotes je cherchais son esprit et n'y trouvais que des contrastes provinciaux et des qualités effacées.
La ville aux 50.000 âmes inconnues m'était charmante et neuve, éloquente seulement de son passé, de ses pierres sculptées, de ses rues capricieuses, de ses parvis et de ses maisons à colombages. Par les soirs rapides, le soleil poussiéreux et pàle^ parmi des peupliers et des platanes, déclinait sur l'eau, allumant les arches des ponts et grandissant la mâture des berges, et j'aimais les frissons des saulaies
Xll PREFACE
d'une grande plaine inondée qu'un chemin de halage coupait comme une digue. A quelque dislance les plans de la ville laissée à l'esl s'élageaienl sombres et nets sur un fond de couleur ardoise qu'eût chéri Whistler ; les maisons du quai, si proches de la rivière, semblaient y baigner avec l'illusion d'une Venise noire. Mais, à l'opposé, sur les collines du paysage, les ailes délicates des moulins accrochaient d'autres rêves et des écharpesde nuées. Puis lanuitvenait tout à fait sur laville, avec le froid resserrant la pensée, pi(iuanldes flammes laborieuses aux fenêtres du faubourg. A la sortie des ateliers, le peuple parlait avec un accent traînant; au café, des soldats de garnison pimentaient des apéritifs aux sons d'un orchestre de dames ; sur la place du llalliement des étudiants soupiraient vers Paris^ parce que, disaient-ils, il est très difficile de travailler en province.
Dans la journée, c'était la bildiothèquc profonde, bien meublée de livres groupés par époques, avec de la poussière de temps sur leuis hanches. Les lecteurs v étaient rares :
PRÉFACK XIII
quelqiioséludianls et des prèlresreplels, pour Jii plupart. Je n'y ai connu qu'un habitué, vieillard de figure longue et triste, malgré son teint de brique sous le poil blanc. A poste fixe, il se saturait de petits manuels scolaires de géographie et de lourds in-folios aux figures de blason, qu'il parcourait d'un seul œil tout près du texte, en fouillant le d'Hozier de son no/ à tabac. Là, je n'avais pour ami que notre auteur, l'ancien proconsul montagnard, inconnu aujourd'hui de ses concitoyens, brouillé avec le conseil de sa ville natale, enterré parmi des rapports d'archéologie. J'admirais sans la partager la foi du conventionnel vieilli, à la bouche cassée d'un pli amer, cette assurance en la justice qui l'avait soutenu à travers toutes les épreuves, les proscriptions et les exils, dans une attitude exemplaire. Jamais il n'avait douté du succès final de sa cause; quand tout semblait trahir ses grands espoirs et nier l'œuvre de sa vie, homme de bien il s'était enveloppé dans son manteau, il avait attendu des générations nouvelles et le recours fatal des événements. Il avait cru au