‹ Mémoires et notes de--,représentant du peuble à l'Assemblée législative, à la Convention et aux arméesChapitre 8 sur 87 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

peuple: « Le peuple, disait-il, c'est toute la nation, et celui qui ne veut pas être peuple n'est rien. » Et sur cet espoir d'immortalité impersonnelle, il était parti, très vieux, très oublié, anonyme passant de Tombre parisienne, emportant dans ses yeux les lueurs de deux révolutions. Parmi des écritures plus tremblées, interrompues, et des radotasses, je voyais sa pensée se défaire avec sa vie au cours du temps comme un îlot flottant. Sa dernière pensée écrite, c'était peut-être ce relevé des élections de 1837 avec des noms républicains souliç^nés et cette annotation vieillotte et chantée : « Honneur, honneur aux entants de la France ! » Oui, le vieux montag;nard avait gardé la jeunesse du peuple et son inexpérience et la foi qui fait les hommes d'action. Mais s'il avait jm vivre encore, et rajeunir, et se reprendre, n'eùt-il point douté un jour? Lui qui espérait tout de l'opinion publique, « de la véritable opinion publique, » de quel front eùt-il envisagé notre temps de stupeur morale, de lassitude, et d'inconscience totale ? — Mais tout n'est pas dit.

PREFACR XV

Enfin, lecteur lianquille de la troisième république, c'est à toi que je présente, en m'efîaçant, Pierre Clioudieu, le représentant du peuple, avec ses passions d'un autre âge, pour servir ainsi de mon mieux ses intentions et l'Histoire.

Victor Barrucand.

3IÉM0mES DE CIIOUDIEU

Beatas ille, qui ^procnl negotiis, pitterna riira bobiis exercet suis.

(Horace.)

Je n'ai jamais été plus heureux que lorsque je cultivais de mes propres mains, non le champ que m'ont transmis mes ancêtres, mais celui que j'avais acquis dans un pays hospitalier; heureux cependant autant qu'on peut l'être loin de sa patrie, quand on est forcé de l'abandonner pour fuir les coups de la tyrannie, lîetiré en Hollande pour échapper aux premières proscriptions consulaires, je n'y ai point exercé la profession d'avocat, ni celle de libraire, comme l'ont dit plusieurs biographes qui se sont copiés; j'y ai labouré quel-

2 INTHODUCTION

ques ai'penU de terre qui sufllsaient à mes besoins et à mon ambition. Là j'ai trouvé repos après une grande tourmente, au milieu d'une population dont j'ai eu beaucoup de peine à comprendre le langage ; mais du moins je n'entendais pas injurier la Hévolulion (1). J'étais devenu un véritable paysan, et j'étais si connu comme tel, entre les villes de Harlem et de Leyde, qu'il suffisait de demander h le paysan français » [de fransch Boer), pour qu'on indiquât ma demeure,

(i) Lorsque j'ai connu la langue, j'ai presque regretté de l'avoir apprise. Un jour qac je voj-ageais dans la barque qui conduit de là Haye à Amsterdam, j'eus pour voisins trois riches négociants qui se tenaient, comme moi, dans la partie qu'on nomme le o roof», place séparée de celle qu'on appelle le « commun ». L'ua de ces messieurs dit en me voyant entrer : a Nous pouvons continuer, c'est un Fransc/triiann, qui ne connaît pas notre langue. » Ils employaient ainsi à mon endroit une expression dédaigneuse et qu'on réserve à la classe qui vit de son travail, par opposition à celle de Fransch Heer usitée entre gens qui ont reçu de l'éducation. Pendant tout le voyage, qui dura plus de deux heures, je les entendis débiter des injures et des grossièretés contre la nation française, et qu'on jetterait les Fr .nçais dans les canaux, encore hîureux si on ne les pendait pas. — C'était peu de temps avant l'entrée des alliés. — J'<>us la patience de ne pas les interrompre, mais, avant de les quitter, je demandai en hollandais au patron de la barque le chemin pjur aller ù la rue où j'avais un pied-à-terce, et voyant la surprise de ces messieurs peinte sur leur visage, je leur témoignai, toujours en hollandais, tout le regret que j'avais de me séparer dune société aussi agréable que la leur.

Celle petite leçon aurait pu leur servir, mais les Hollandais, même dans ce qu'on appelle la haute société, ne sont jias encore gens très civils. {na/jiers de l'Auteur.)

sur laquelle j'avais placé celte inscriplion ;

0 felices ni m in m sua si bona noria t Agricolas! (i)

Au milieu de mes travaux champêtres, j'eus le loisir de déplorer les malheurs de mon pays et la perle de sa liberlé que j'avais servie avez zèle et désinléressement, sans autre récompense que des calomnies et des persécutions, et que je voyais succomber sous la criminelle audace d'un de ses enfants. — Maiscelui-làdevail àsontourdonner au monde la c^rande leçon des vicissitudes fatales.

J'ai eu le temps, dans ma retraite, de réfléchir sur les paroles de mon éloquent et infortuné collègue Vergniaud : que la Révolution ressemblait à Saturne, qui dévorait ses enfants.

Un demi-siècle s'est tout à l'heure écoulé depuis cette fameuse époque qui sera toujours un grand sujet de méditations pour les êtres pensants, et qui doit avoir d'immenses résultats.

Depuis cette crise, où tous les intérêts de la vieille société ont été enjeu, et dans un siècle

(i) O forlunalo.i niinium. .. (?)

4 liNTRUDUCTION

OÙ Tari d'écrire est devenu commun, la France a élé inondée demémoires, de biographies, d'hisloires, de pamphlets; un grand nombre d'hommes de lettres, haletant de l'esprit de partie ont trempé dans le fiel leur plume de mensonge, et mis la haine à la place de la vérité. D'autres ont calculé ce que la calomnie pouvait rapporter à l'auteur et à l'imprimeur en prenant la couleur du moment ; d'autres, subissant l'influence des gouvernements qui se sont succédé avec rapidité, se sont fait gloire d'insuiter au parti vaincu et de dénaturer les faits à la guise des nouveaux puissants dont ils soUicilaient la faveur ou la solde; enfin quelques jeunes gens auxquels je ne refuse pas du mérite et qui, j'aime à le croire, ont écrit de bonne foi, se sont mis en quête pour composer des histoires et surtout pour se faire un nom en développant leur faconde, mais souvent ils n'ont pas vu que la vérité leur échappait dans le fatras d'ouvrages qu'ils consultaient. Ilsont fait du roman plutôt que de l'histoire.

Je sais qu'on peut me demander et qu'on

mo demandera quels sont mes litres pour combattre parfois les opinions de ceux qui ont écrit avant moi sur la Révolution. Des titres, je n'en réclame aucun, quoique ma qualité, non pas seulement de témoin mais d'acteur dans le grand drame, puisse être de quelque poids. Je ne parlerai que des faits dont j'ai été le témoin, que je sais de source certaine, ou que je tiens de personnes sûres et qne je nommerai ; et si, parfois, je cite les hommes même que je combats, ce ne sera que pour appuyer mon opinion de leurs propres aveux. Je placerai, comme dit Horace, le lecteur au milieu des réflexions pour qu'il juge les acteurs elles actions.

Je sais aussi qu'on pourra me soupçonner, peut-être m'accuser moi-même de n'être qu'un homme de parti, el je m'y attends; mais quand on ne désavoue aucune de ses actions, aucune de ses opinions, quand on confesse franchement ce qu'on a été, ce qu'on a voulu, ce qu'on a fait el ce que l'on ferait encore à l'occasion, on n'est pas un homme de parti, on est soi et rien de plus.

Je conviens cependant qu'il faut se garder de resprit de pa?'ti et rester en défiance de son opinion, si l'on n'est pas dans une position qui garantisse l'indépendance du caractère. Mais^ arrivé à l'âge où l'iiomme a peu de choses à espérer ou à craindre^ on ne peut plus être soupçonné d'être dirigé par l'amour-propre, l'ambition ou la haine; les passions ont eu le temps de s'amortir; lorsqu'on est près d'entrer dans sa soixante-dixième année et qu'on a déjà un pied dans la tombe, ce n'est pas le moment de déguiser la vérité. Laissons le masque à ceux qui ne pourraient sans rougir se montrer à visage découvert. Pour nous qui n'avons qu'à gagner d'apparaître tels que nous sommes, tels que nous avons été, soyons francs. 11 s'agit avant tout de ne pas trahir sa conscience.

Quelques hommes dont les passions ne sont pas encore éteintes diront sans doute qu'en vieillissant je n'ai pas cessé d'être factieux, mais que m'importe le jugement de ceux-là? Encore quelques soleils, eux et moi nous ne serons plus. Les hommes passent et les faits restent, c'est par eux que je veux être jugé.

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