‹ Mémoires et notes de--,représentant du peuble à l'Assemblée législative, à la Convention et aux arméesChapitre 78 sur 87 · L EMIGRATION · texte numérisé non relu

L EMIGRATION

Si c'est un devoir de défendre sa patrie, c'est lâcheté de l'abandonner lorsqu'elle est en danger, et c'est le plus grand crime de s'armer contre elle. Nos modernes Bayards, jadis si braves si généreux ont été promener leur nullité dans toute l'Europe cl mendier des secours étrangers contre la France. Trois descendants du grand Condc, quatre autres descendants de Henri IV, les ont enrôlés sous leurs bannières, mais ces bannières n'étaient plus le drapeau sans tache. Nos preux ne parurent sur nos frontières que pour y constater leur impuissance, ils n'ont recueilli (jue delà honte et de la misère de leurs coupables entreprises.

Si, comme le prétendent les amis du trône, Louis X\I était

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opprimé, c'était un motif de plus pour ne pas l'abandonner. Comment a-t-OD pu érig-er en principe que, lorsque la monarchie et le monarque étaient en péril, le moyen de les sauver était de s'éloic^ner, et qu'en se sauvant au loin on atteignait Icplus haut dcirré de fidélité d'un loyal sujet'? Ne pourraiton pas qualifier de vertig-e Témiçration d'un nombre infini de nobles et de militaires? Beaucoup d'autres, en s'éloiçuant de leur patrie, ont cru suivre la mode et ne faire qu'une promenade de quelques semaines, tant était g'rande la présomption des classes privilégiées, accoutumées à voir tout plier devant elles.

Ces croisés d'une nouvelle espèce croyaient que leur épée suffirait pour tout faire rentrer dans l'ordre; ils avaient quitté la patrie dans le dessein de revenir la combattre et par un faux point d'honneur ils allaient chez létranger préparer la guerre civile. Ils eussent été bien plus dangereux en se formant des partis dans l'intérieur ; mais tel était l'aveuglement de la Cour que la Reine elle-même et les ourtisans qui entouraient Louis XVI favorisaient l'émigration de la noblesse.

Celui qui déserte ses foyers semble renoncer à leur possession ; ce n'est pas en abandonnant la place qu'on peut la défendre; introduire des soldats étrangers dans sa pairie et s'autoriser de leur protection, c'est convenir qu'on n'ose rien faire soi-même; se traîner à leur suite, c'est avilir le caractère national. Quelle opinion pouvait avoir la France des émigrés en les voyant au milieu des Allemands et des Russes pour la remettre sous le joug? L'émigration a fait beaucoup de mal, elle ne pouvait opérer aitcim bien.

Après la prise de la Bastille, le comte d'Artois, qui était aussi détesté qu'il était méprisé, donna le signal de l'émigration avec ses deux fils. Son exemple fut suivi par le prince de Condé, le duc de Botirbon, le duc d'Enghien, le duc et la duchesse de Polignac, le maréchal de Broglie, le maréchal de Castries, etc.

L'émigration devint une espèce de mode ; il était du bon ton de faire un voyage à Coblentz, qui devait durer moins

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longtemps, disait-on, qu'un pèlerinage à la Mecque ou à Noire -Dame-de-Lorelte. Nos élégantes ellesmèrnes encourageaient ce nouveau genre de croisades et envoyaient des quenouilles à ceux qui différaient de partir. Un comité directeur qui s'était établi à Coblentz adressait des lettres de convocation à tous les anciens camarades retardataires ; bientôt les invitations étaient suivies de menaces, si ceux auxquels elles étaient adressées ne s'empressaient pas de se ranger sous le ilrapeau de la contre-révolution. Moimême, qui n'avais pas l'honneur d'être noble, mais à qui on laissait entrevoir l'espoir de le devenir, j'ai reçu une de ces espèces de bulles fulminantes portant une potence, qui attendait tous ceux qui seraient sourds à ce que ces ennemis de la patrie appelaient la voix de V honneur. Mais les foudres de Coblentz n'étaient pas plus dangereuses alors que ne le sont aujourd'hui celles de Rome.

Des distinctions nouvelles s'établissaient même parmi les émigrés; le moindre retard dans l'émigration était un crime; on tenait liste des dates d'arrivées ; quelques jours de plus ou de moins formaient une nuance de plus ou de moins d'honneur et de loyauté, un titre de plus ou de moins pour obtenir de l'avancement ou des récompenses.

On lit dans le Moniteur du 20 germinal an VI que les émigrés disaient hautement, en 1791 et en 1792, que le Roi était jacobin et constitutionnel, qu'il n'était point propre à la couronne, qu'il fallait un régent, — on désignait .Monsieur pour cette place — que le sacrifice du Roi était nécessaire, (]u'on ne voulait ni de la Reine pour régente ni de son fils |)our roi. Aussi la cour de ^'ieunc n'a-t-elle jamais voulu recevoir dans ses états ni Monsieur, ni son frère.

L'exemple des princes français fut contagieux. Tout ce (|ui tenait à l'ancienne cour et tout ce qui redoutait les vengeances populaires émigra : la famille des Polignac, comblée des bienfaits de la Cour, s'en sépara l'une des premières, le |)rince de Lambcsc, Calonne, le baron de Bretcuil et pres- (|ue tous les favoris suivirent de |)rès; .Muunicr, Clermonl- 'lonnerre et Lally-Tollendal, trop absolus dans leurs idées, aliandounèrent la partie dès qu'on ne voulut plus adopter

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leurs opinions et émigrèrent. Le premier voulut soulever le Dauphiné où il croyait avoir de nombreux partisans dans les états; il échoua complèlemcnt dans ses projets de résistance. Cette tentative décida l'Assemblée à détruire l'org^anisation des états provinciaux. Ces provinces formaient en quelque sorte de petites républiques dans l'État. L'Assemblée constituante a consacré par là l'unité dans le ii;-ouvernement, préparé l'unité des poids et mesures et fait disparaître la bis;-arrure qui existait d'une province à l'autre dans nos lois civiles et criminelles.

Mirabeau cadet quitta aussi l'Assemblée pour aller former en Allémag-ne une lég-ion qu'il nomma o les hussards de la mort »; il y fit entrer tout ce qu'il put trouver de coupejarrets de toutes les nations. Elle se disting-uait entre les différents corps de l'émigration non par sou courage, mais par sa férocité. J'ai eu occasion, après le licenciement de cette lég-ion, de me trouver en Hollande avec plusieurs individus qui lui avaient appartenu et qui tiraient vanité d'avoir assassiné un g-rand nombre de prisonniers désarmés ; l'un d'entre eux avait été admis par le général Victor, aujourd'hui duc de Bellune, dans son cabinet particulier; imprudence que ce général paya cher, car un jour, en rentrant chez lui, il trouva son secrétaire forcé, ses papiers et son argent enlevés. Nous l'avions cependant prévenu des propos que tenait ce misérable que nous avions chassé de notre table; on a découvert depuis que c'était un espion que la police avait jeté parmi nous. Tel est l'honorable emploi que le gouvernement français a toujours faix des fonds secrets.

Les tantes du Roi, Mesdames, s'avisèrent aussi de suivre la mode, vers 1791. Elles s'acheminaient vers Rome lorsqu'elles furent arrêtées à la frontière. Sur le compte qui en fut rendu à l'Assemblée, il s'éleva une discussion assez sérieuse qui fut close par une plaisanterie : On s'étonnera, dit une voix, (ju'une grave assemblée ait délibéré longuement pour savoir s'il sera permis à deux vieilles femmes d'aller à

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la messe à Rome plutôt qu'à Paris. — Ou rit et la permission fut accordée de suite.

Le comte de Narbonne accompag'na les tantes du Roi jusqu'à Rome et en revint, sans (jue personne lui en fît un crime, parce que tout le monde était persuadé que l'une d'elles était sa mère, et l'extrême ressemblance qui existait entre le comte de Narbonne et Louis XV a fait soupçonner celui-ci d'être son père. Tout le monde sait combien l'immoralité était grande à la cour des Bourbons, mais c'eût été la porter trop loin que de séduire sa i)ropre fille.

Voici comment j'ai entendu raconter le fait dans ma jeunesse à plusieurs personnes de ma province employées dans la maison du Roi : l'une des princesses étant devenue enceinte, on proposa à M™e la comtesse de Narbonne, qui n'avait point d'enfant, d'annoncer qu'elle était enceinte, et pour cacher autiint (jue possible une naissance qui ne pouvait être avouée, le nouveau-né passa pour le fils de M. le comte de Narbonne.

Le fait est-il exact? Je ne le rapporte que d'après le témoignage de gens que j'ai toujours considérés comme dignes de fui et qui par leur position pouvaient connaître s'il était fondé ou non.

Des lois sévères furent opposées à l'émigration en général.

Je sais qu'en principe et dans les temps calmes, il doit être permis à chacun de se choisir une nouvelle patrie et qu'aucune restriction ne doit être apportée à la liberté d'aller et de venir et de fixer sa résidence à volonté, mais quand il est notoire que des enfants dénaturés cherchent à porter le fer et le feu sur le sol qui les a vus naître, ce serait folie que de ne pas prendre des précautions contre leurs fureurs et quand ils sont sourds à la voix de la patrie «jui les rappelle dans .son sein, il est bien permis de prononcer des peines sévères contre ceux qui persistent à porter les armes contre elle.

DES CLUBS OV SOCIÉTÉS l'OPULAIRES

Une puissance nouvelle s'élevait dans toute la France, celle de l'opinion publique, puissance plus forte que loutres

les autres et à laquelle rien ne résiste. Une société, qui depuis est devenue célèbre par les services qu'elle a rendus à la cause de la liberté et qui, pour cette raison, a été poursuivie par tant de calomnies, s'était formée au Palais-Royal dans une salle au-dessus du café actuel des Aveug-les pour y discuter les grandes questions du droit public qui devaient régénérer la F'rance. Cette société prit d'abord le nom de club breton parce que ses premiers fondateurs furent des députés de la Bretagne. Elle ne se composa dans le principe que de membres de l'Assemblée nationale, mais pour donner de la publicité à ses discussions, on pouvait être admis à ses séances sur la présentation de l'un d'eux. Les membres les plus distingués de l'Assemblée tinrent à honneur d'en faire partie. Son premier président fut Chapelier. On y voyait les orateurs les plus clocjuents de ce qu'on appelait alors le parti populaire : Mirabeau, les frères Lameth, le général Menou, liaruave, Sieyès, Rabaud de Saiut-Élienne, Michel Lepellelier, Barrère, le général Lafayette, Pétion, Robespierre, Mounier, etc.

Devenu ensuite trop nombreux par l'admission d'un grand nombre d'individus étrangers à l'Asssemblée nationale, le club breton fut obligé de choisir un local plus spacieux et se transporta aux Jacobins; il prit dès lors le nom de Société populaire et, par la suite, de Société des Jacobins.

Ainsi, quoi qu'en aient pu dire les écrivains qui ont tant déclamé contre les sociétés populaires, celle des Jacobins compta parmi ses fondateurs tout ce qu'il y avait de plus recommandable parmi les membres de l'Assemblée constituante.

Une autre société rivale s'établit aux Feuillants dont elle prit le nom; elle se composait des membres du clergé et de la noblesse qui avaient refusé si longtemps de se réunir au Tiers-Etat. Celle société, qui n'avait pas avec elle l'opinion publique, n'eut qu'une existence éphémère et changea plusieurs fois de nom sans changer de principes. Ce fut dans cette société que fut signée, par environ deux cents membres de l'assemblée constituante, une protestation contre les décrets relatifs à la constitution civile du clergé. Ayant fait

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