H APPORT
FAIT A L’ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE DE PARIS, PAR M. LE PROFESSEUR VELPEAU, SUR UN MÉMOIRE DU DOCTBUR MORAND, AYANT POUR TITRE:
COÏNCIDENCE île l’inflammation de la Pituitaire et de l’ inflammation de la Conjonctive dans l'Ophthalmie scrofuleuse ou lymphatique.
NÉCESSITÉ du traitement de la première de ces inflammations pour arriver à la guérison de la seconde.
Le mémoire de M. Morand contient la relation d'une sorte d’épidémie (1) d’inflammation des yeux qui a sévi sur les jeunes détenus de la Colonie agricole de Mettray en
L’ophthalmie que M. Morand appelle scrofuleuse ou lymphatique , et dont les jeunes gens de Mettray furent affectés en grand nombre à l’époque indiquée , offrit ceci de parti-
(I) CVst métliaplioriqueinent que le professeur Velpeau s’est ser Ai du mot épidémie ; car personne n’ignore que l’ophlhalmie scrofuleuse ne peut jamais avoir ce caractère.
cuber, à savoir, qu'elle était compliquée d'un étal congestionne! ou inouïe inflammatoire des cavités nasales. Inobservation de ce fait conduisit railleur du mémoire ,;i penser que l’éut des narines pouvait bien avoir précédé l'oplitlialuiie , en être le point de départ, et, surtout , être cause, par sa persistance, des récidives nombreuses de la maladie oculaire des enfants de la colonie. Prenant les choses à ce point de vue, M. Morand amis un soin tout par ticulier à examiner l'intérieur du nez de ses jeunes malades. Il dit avoir trouvé cbezla plupart d'entre eux la membrane de Scbnéider rouge , plus ou moins boursouniée, évidemment malade. Avant l'apparition de l'oplithalmie , beaucoup d'enfants étaient pris de coryza, de chaleur à la tête , et de tous les signes d'une congestion nasale. Os symptômes devenaient ainsi, pour M. Morand, le prélude , l'annonce d’une inflammation première ou d'une récidive d’inflammation antérieure des yeux : aussi, n'hésite-t-il point à conclure que l'oplithalmie srrofu/rusr reconnaît souvent pour cause une phelgmasie de la membrane pituitaire des fosses nasales en général , du méat inférieur en particulier.
Une fois posé, ce diagnostic conduisait naturellement M. Morand à une conséquence thérapeutique toute nouvelle. En effet, ce n’est plus sur l 'œil ou entre les paupières (juc le médecin de Mettray porte les médicaments, les topiques dont il veut se servir , mais à l’intérieur même du nez. Avant sa découverte, M. Morand avait essayé une foule de médications, soit générales, soit locales , des pommades et
des collyres sans nombre. Des médecins d’un certain renom, très versés dans le traitement des maladies des yeux, visitant la colonie , avaient aussi conseillé diverses ressources qui furent employées : mais l’ophthalmie résistait à tout, ou reparaissait avec une opiniâtreté dont M. Morand et les administrateurs de Mettray commençaient à s’inquiéter. Du moment , au contraire , qu’il eut pris le parti d’attaquer directement le mal dans les narines, l’inflammation des yeux s’éteignit rapidement, et cessa de se reproduire comme elle le faisait auparavant.
Confiant dans les préparations du nitrate d’argent, qu’il savait être depuis longtemps et fréquemment employées par nous, M. Morand a pensé qu’il devait leur accorder la préférence; il s’en est servi de trois façons : 1° Un crayon de nitrate d’argent , fixé an bout d’un tuyau de plume oti dans le porte-crayon ordinaire , est introduit jusque sous le cornet inférieur , et sert à cautériser , sans trop de ménagements, tout l’intérieur du méat correspon dant; 2° si l’ouverture du nez se prête mal à l’introduction du crayon , ou si l’on craint que l’azotate d’argent n’agisse trop en qualité de caustique, on se sert du même corps en solution au quart dans de l’eau distillée. Un pinceau ou une petite éponge, fixée à l’extrémité d’une baguette quelconque, sert à conduire ce liquide [dans le méat inférieur , et à en imbiber ou à en badigeonner la membrane muqueuse; 3° M. Morand s’est bien trouvé aussi d’une pommade contenant de 5 centigrammes à 1 dé
cigramme ou '1 d’szotate d'argent p ir ‘J grammes d’iiuilo d'amandes douces ou d'axonge Déposée dans un tuyau de plume ouvert aux deux bouts, et que l'on pousse près de l'ouverture inférieure du canal nasal , cette pommade est ensuite mise en contact avec les tissus unlades an moyen d’une espèce de mandrin ou de lige que l'on fait glisser d’avant en arrière dans te tuyau de plume.
Quel que soit le procédé qu'on adopte , il faut toujours que l'opération soit pratiquée matin et soir pendant la première semaine, puis une fois par jour, ou tous Ica deux ou trois jours seulement lorsque ropliltialmie commence à s’éteindre. Il importe, au surplus, que l'ouverture des narines ne soit pas touchée , qu'elle soit ménagée par le topique, et que le malade se livre à quelques mouvements rapides d'inspiration et d'expiration , la bouche étant fermée , dans le but de l'étaler sur une plus large surface de la membrane pituitaire.
lirman/urs. — Le travail de M. -Morand décèle un observateur exercé et un praticien habile. Il y a déjà longtemps, près de quinze ans, que votre rapporteur a eu l'occasion de signaler la coïncidence d'une affection eczémateuse de la lèvre supérieure et des ouvertures du nez avec certaines formes d'ophthalmie. (liiez les enfants et les jeunes femmes surtout .j’avais été frappé en même temps du caractère rebelle , de la ténacité de cette variété d'inflammation des yeux; mais je m’en étais tenu à ces simples remarques, et je n’avais point agité la question de
savoir si l’eczéma du nez ou de la lèvre était cause , effet ou simple coïncidence de l’oplitlialinie. L’idée ne m’était point venue, non plus , d’examiner l’intérieur des fosses nasales. Depuis la lecture du mémoire de M. Morand, j’ai dû examiner, questionner les nombreux malades affectés d’oplithalmie que j’ai pu voir. Je suis forcé d’avouer que l’état de la membrane pituitaire, indiquée par M. Morand, ne m’a paru exister que rarement (1). J’ajouterai que la disposition eczémateuse dont je parlais tout à l’heure reste encore pour moi un fait exceptionnel , une simple complication, au lieu de constituer la règle et d’être le point de départ de l’ophthalmie. Celte différence dans les résultats de l’observation s’explique , sans doute , par les conditions particulières au milieu desquelles M. Morand s’est trouvé, en admettant surtout que ce praticien a été témoin d’une sorte d'épidémie chez de jeunes sujets presque tous lymphatiques , dont la constitution était plus ou moins altérée par toutes sortes de privations ou de défaut de soins antérieurs. Il est à regretter , en outre , que, au lieu de l’expression vague d'ophthalmie scrofuleuse , qui maintenant ne signifie plus rien en oculistique , l’auteur ne se soit pas servi des noms purement anatomiques qui caractérisent
(1) Cela devait être, le rapporteur n’admettant pas d’ophthalmie scrofuleuse, a dit examiner indistinctement toutes les ophthalmies qui se sont présentées à son observation , et non l'opht liai mie scrofuleuse eu particulier.
chaque genre d’inllammation «le l’œil. Avec les désignalions qu’il a employées, on ne peut point savoir, en effet, s’il s'agissait chez ses malades de blépharite , de kératite ou de rélinite plutôt que d'iritis , etc
(.tuant à porter les topiques par les narines plutôt que sur l'œil même, nous pensons, sans le donner comme préférable dans tous les cas , que c’est un procédé à conserver, à ne point dédaigner, et qui peut être fort utile, lorsque le mal a effectivement débuté par le nez, ou lorsqu’il est très- difficile d'érarter les paupières pour mettre les collyres ou les pommades en contact avec l'œil.
M. Morand est du reste un médecin très distingué, très répandu dans la ville de Tours. On a de lui déjà quelques travaux intéressants sur le traitement du phlegmon diffus, de la hernie étranglée, etc. Il jouit à juste titre d'une grande considération dans le pays qu’il habite , et peut être donné comme un modèle de conscience et de probité scientifiques.
Nos conclusions sont en conséquence :
1° Que son mémoire soit renvoyé au Comité de publication ;
'*» Que son nom soit inscrit sur la liste des candidats aux places de correspondants de l’Académie.
Adopté.