RÉFLEXIONS
SUR LES AVANTAGES D’OPÉRER UNE PREMIERE CATARACTE DÈS SON ENTIÈRE FORMATION, SANS ATTENDRE LA SECONDE.
L’opération de la cataracte est, sans contredit, l’un des bienfaits les plus précieux de la chirurgie. Elle n’est point accompagnée de l’appareil effrayant de nos grandes opérations ; très-rarement elle en a le danger, et pourtant il en est peu qui rendent autant de services.
Il suffit de fermer un moment les paupières pour sentir la privation immense que doit causer la perte de la vue, et reconnaître les avantages d’une opération qui est appelée à y remédier , lorsqu’elle est due à l’opacité du cristallin.
Un point très-important, et qui est encore indécis, c’est de savoir si, pour opérer, l’on doit ou non attendre la maturité des deux cataractes.
V ce sujet, deux opinions sont mi présence. Des oculistes veulent que la cataracte soit formée sur les deuv yeux ; d’autres pensent qu'il suffit qu’elle le soit sur un seul. Comme une question s’éclaire par la controverse et par l'avis du plus (;ratnl nombre . j'oserai émettre mon opinion ; et . sans reproduire toutes les raisons qui ont été alléguées pour ou contre , je dirai que des accidents inflammatoire* étant bien moins à redouter à la suite d’une simple opération qu'ils ne le sont à la suite d'une opération double, on ne doit pas balancer à opérer dés l’entière formation de la première cataracte. Je dirai , en outre , que les années du vieillard, que celte maladie afflige plus particulièrement . étant en quelque sorte comptées , il ne doit pas être indifférent pour lui de rester un ou deux ans et plus dans l'attente de l'opacité des deux cristallins, et de passer ainsi ce laps de temps , dans l’obscurité, l'inquiétude et l'ennui, puisqu'il peut , par l'opération du premier œil affecté . éviter cet inconvénient et ne pas cesser un moment d’y voir clair.
Ce vieillard . qui n’a plus que quelque temps à passer sur la terre, doit donc, surtout, jouir du bonheur ineffable de voir ce qu'il a aimé , ce qu’il aime encore ; et l’oculiste doit s’attacher à lui conserver ce bonheur sans interruption. Pour preuve de ce que j’avance, je citerai deux opérations de cataractes que j’ai faites , l’une au sieur Joussct, de Marcuil , et l’autre au sieur Pelé, de la Vieille- Carte (commune de Joué, près Tours», (/es vieillards
n’ont eu qu’à se féliciter de s’être soumis au précepte en faveur duquel je viens de parler.
Chez le premier , l’opération de l’œil droit fut pratiquée le 5 novembre 1840 ; chez le deuxième , elle le fut le 12 novembre de la même année. La méthode par abaissement a été suivie ( dépression avec l’aiguille de Dupuytren ) ; aucun accident inllammatoire n'est venu retarder la guérison.
Quelques débris de la capsule cristalline , flottants au milieu de la pupille du sieur Jousset , furent détruits en partie par l’aiguille, le reste disparut par l’absorption. Deux saignées ont été pratiquées après chaque opération ; la diète a été soigneusement observée ; enfin , rien n’a été négligé pour hâter et assurer leur réussite.
Trois années se sont écoulées depuis que ces opérations ont eu lieu , et les deux autres cataractes sont à peine arrivées à un degré de maturité convenable.
Si l’ancien précepte eût été suivi, si j’eusse attendu l'obscurcissement presque complet de la vue , ces deux personnes auraient passé trois de leurs dernières années presque sans voir.
Quoique la vision soit assurée , ces vieillards se disposent néanmoins à se faire opérer présentement de l’œil gauche,
NOUVEAU MOYEN HÉMOSTATIQUE
contre l’épistaxis* .
Les moyens hémostatiques proposés contre l’épistaxis sont nombreux ; je me dispenserais de faire connaître celui qui m’a réussi une multitude de fois , si je ne le jugeais préférable à ceux que je connais ; c’est d’ailleurs une ressource de plus dans une affection quelquefois très-dangereuse et presque toujours effrayante pour le public , quand elle se prolonge. Ce moyen consiste en un tampon que j’appellerai hémostatique. On le prépare en roulant
*. Les journaux suivants, le Bulletin de Thérapeutique , YEncyclographie médicale, le Journal de médecine et de chirurgie pratique , V Etoile médicale , ont donné un extrait de cet article , qui a paru dans le Kecueil de la Société médicale d'Indre et Loti e , en 18i3.
un morceau d'amadou sur un polit cylindre «le papier, «!«• manière à lui donner la forme d'un cône allongé dont le volume sera en rapport avec la cavité nasale qu’il doit occuper. On maintient cet amadou en l'entourant d’un fil «le chanvre ou de laine dont les spirales doivent être lâches et placées à grande distance les unes des autres pour ne pas empêcher le gonflement de l'agaric; on le graisse avec du beurre ou du suif , et on l’introduit dans la narine par sou extrémité conique. Pour cela faire , on pouss<, eu tournant, en vrilhmnant , sans trop presser, et l'on fait pénétrer le tampon aussi avant «pie possible ; on le retient en place à l aide d'un morceau de taffetas d’Angleterre ou de sparadrap, etc.
Le succès «le ce moyen dépend de l'exactitude avec laquelle le tampon remplit la fosse nasale où il est placé. On conçoit alors que ses dimensions «loi vent varier selon les circonstances. (.Liant au corps gras dont j'enduis la surface extérieure du tampon , il n'est pas indifférent «le le choisir mou ou liqui«lc, car. cette précaution n’ayant pour but «pie «le favoriser l’introduction du tampon . on doit éviter «pi’il ne s'imprègne de ce corps gras.ee qui arriverait si l’on se servait d'huile , par exemple , et rendrait le glissement moins facile.
J’ai particulièrement constaté les avantages du tampon hémostathpie chez les enfants , où la sonde «le llelloc est «l’un emploi si ditïkilc , par rapport à leur indocilité et A l’étroitesse «les fosses nasales , et chez les suj«*ts atteints
de fièvres typhoïdes dont la prostration , souvent très grande , empêche encore qu’on ne se serve avec facilité de cet instrument.
lre Observation. — Ce fut sur la personne de Julie Terveau que je fis le premier essai du tampon. Cette fille occupait à l’hôpital général de Tours * le onzième lit de la salle des femmes; elle y était entrée le 20 août i8!24 pour y être traitée de fièvres intermittentes rebelles. Sa constitution , qui en avait été détériorée , était faible ; elle avait eu ces fièvres si fréquemment , que la rate avait acquis un volume énorme; son sang était fluide , décoloré; il transsudait avec une facilité extrême par les bouches des vaisseaux capillaires. Les réfrigérants , les astringents , le tamponnement avec la sonde de Belloc , divers autres moyens avaient été employés pour arrêter l’hémorragie ; elle cessait , il est vrai , mais elle reparaissait peu de temps après. Dans un moment où elle devint effrayante , je proposai à la malade de se soumettre à un nouveau tamponnement avec la sonde de Belloc ; elle refusa. Ce fut alors que j’imaginai de rouler un morceau d’agaric , d’en former un tampon qui pût occuper toute la capacité de la fosse nasale d’où coulait le sang. Ce corps spongieux fut introduit en présence de M. de La Frillère , alors vice-président de l’administration de cet hôpital , et de plusieurs
* J’étais alors premier interne dans cet hôpital, et, en cette qualité, chargé de suppléer les médecins absents.
étudiant*, Iheiilôl il s'iiuprégoa de mucosité et de sang, se {tonlla et occupa toute cette cavité. Après cinq minutes d'attente , l'épistaxis avait cessé. Le lendemain matin le tampon fut ôté; I epiNiaii» n’a plus reparu.
L'amadou agit comme moyen compressif, comme corps irritant susceptible de produire le gonflement de la membrane muqueuse, le resserrement des tissus, et , par suite, la cessation sans retour de l'hémorragie. Il favorise donc, par Min ai lion stimulante, la crispation des bouches béantes des vaisseaux capillaires. Morand, célèbre chirurgien de l llôiel l)ieu de Tans, pensait qu'il était doué de vertus spécifiques. J’admets volontiers la première supposition ; quant à la seconde , je dois m'abctcnir par respect pour une telle autorité.
Je pourrais citer maintes observations ou j'ai employé avec un succès constant le tampon hémostatique ; mais comme il faudrait entrer dans des répétitions fastidieuses , je me bornerai aux deux suivantes , qui me paraissent tout à fait concluantes pour démontrer son efficacité.
*Jf Observation. — M. (,)uévron , demeurant à Tours, rue Saint-Eloi , est d’un tempérament sanguin et sujet aux épistaxis , qui se prolongent quelquefois indéfiniment. La première fois que je le vis , l'hémorragie durait depuis quatre jours. Elle cessait quelques instants , puis elle reparaissait ; elle devenait inquiétante ; le pouls s'affaiblissait beaucoup. C’était bien le cas d’avoir recours au tampon. Dès que je l'eus introduit dans la fosse natale droite , le
sang ne coula plus. Dans la crainte qu’il ne reparût du côté opposé, je préparai un rouleau d’amadou: j’expliquai au malade la manière de s’en servir. Le sang , qui avait cessé de couler par la narine droite , reparut huit heures après par la gauche ; alors M. Quévron posa lui-même le second tampon. L’application en fut si facile , que, peu de temps après, l’hémorragie était arrêtée. Maintenant, quand elle revient , ce qui pourtant arrive très-rarement , il ne manque pas d’y recourir ; jusqu’à présent ce moyen lui a toujours réussi.
3e Observation. — M. Vallée , rue du Faubourg-Saint- Étienne , entrepreneur de bâtiments, est d’une constitution apoplectique. Il avait eu, dans les premiers jours du mois d’avril 184‘2, plusieurs épistaxis; comme elles m’avaient paru salutaires , je ne leur opposai aucun traitement. Le 8 du même mois , nouvelle épistaxis. Il y avait plus de deux heures qu’elle durait ; le malade avait perdu près d’un litre de sang , lorsque les parents , s’inquiétant de sa durée , m’envoyèrent chercher. Ils me prièrent de l’arrêter. Je tâchai de leur faire comprendre qu’eu égard à la plénitude , à la dureté du pouls et à la coloration du visage , il fallait encore attendre , et qu’il n’y avait aucun inconvénient à en agir ainsi ; j’ajoutai que , dans le cas où M. Vallée viendrait à être trop affaibli , ils pourraient faire usage d’un rouleau d’agaric que je leur laissai. Je leur donnai en même temps l’instruction nécessaire pour l’introduire dans la narine droite d’où venait le sang.
U"H.|iir temps après mon dépait , ils si* ci (‘terminèrent à le L'hémorragie coûta presque aussitôt ; mais une
demi-heure plu» tard elle recommença par la narine fauche; alor» le malade et le*» assistants furent saisis d’une terreur pain pie , et coururent réclamer les secours du médecin le plu» proche. M, le docteur Thomas Otait le tampon au moment même ou j'arrivais , <|uni<pie l’hémorragie eût cessé du cAté droit. Il résulta de la consultation qui eut lieu entre nous, que cette hémorragie, ayant le caractère d’un molimrn hemorrayieum , pouvait sans inconvénient ne pas être arrêtée lotit de suite; que cependant, si, contre notre attente , cet état de choses subsistait plus d'une heure . il y aurait lieu au tamponnement ; mais que jusque là il fallait a’abstenir. J'attendis donc. IMiik d’une heure a' était passée , et le sang sen tait toujours goutte à goutte par les deux narines k la fois. I,e malade avait éprouvé deux défaillances; la décoloration de la face , la faiblesse et la mollesse du pouls m'avertirent qu'il n'y avait plus à temporiser. Je posai aussitôt un tampon d'agaric dans chaque* narine ; une bandelette d’emplâtre aggiulinatif fut placée sur l’extrémité antérieure des tampons , et fixée sur les côtés du nez , afin de les empêcher de sortir, lin quelques minutes l’épistaxis cessa : vingt-quatre heures après leur application, je les relirai en présence, de M. le docteur Auglada . qui put constater leur efficacité. Otto épistaxis n’a plus reparu qu’au printemps suivant.