DEUXIÈME MÉMOIRE
süh LnjTn.iTB de l’assputation dans la carie scrofuleuse.
La commission que la Société de médecine d’Anvers avait chartîée d’examiner le mémoire que j’ai eu l’honneur de lui soumettre , et relatif aux caries scrofuleuses , a sig^nalé une omission que j’ai commise en n’indiquant pas les causes premières ou présumées de l’affection qui fait le sujet des trois observations que j’ai communiquées.
Outre l’affection constitutionnelle , les causes de la carie scrofuleuse étant presque toujours une chute , un coup , une luxation ou une entorse , j’avais cru inutile de les énumérer de nouveau; mais afin de remplir la lacune que la commission a indiquée , j’ajouterai que la maladie de la 1*^® et de la 3® observation eut pour cause une entorse ou luxation ; que la tumeur
blanche survenue chez Eug^énie Heutze , et qui , comme on l’a vu , a nécessité plus tard l’amputation , survint à la suite d’une chute sur le genou.
Ceci, me donne occasion de faire connaître un nouveau cas du même genre que je viens de traiter , et comme il vient à l’appui de l’opinion que j’ai émise dans mon mémoire , j’ai cru devoir en donner ici la relation.
La veuve Gastelyn et ses enfants sont assurément la famille la plus pauvre de la commune d’Ellene. Leur habitation con^ siste dans une hutte d’argile , adossée à un talus ; une personne de taille moyenne peut facilement atteindre la crête du toit ; l’intérieur consiste en une seule pièce, où il est impossible de se tenir debout et dans laquelle on est suffoqué par la fumée, qui n’a d'autre issue qu’un trou pratiqué dans le toit. Des excavations pratiquées dans l’épaisseur du talus où on a mis quelques feuilles sèches, servent de couchettes à cette malheu-
reuse famille j celle maison, si on peut lui donner ce nom, est enlourëe de fumier , d’ordures el de boue qui déo^asenl une odeur infecte.
On ne sera donc pas étonné que la veuve Castelyn , atteinte d’ophlhalmie chronique , soit presque aveugle, et que , toujours assise sur la terre nue ou couchée sur quelques feuilles, elle ait contracté des rhumatismes qui depuis plusieurs années ont rendu la marche impossible. Rien déplus simple encore que ses enfants soient d’une constitution scrofuleuse , quoiqu’ils aient l’apparence de la santé la plus florissante.
L’un de ces enfants, la nommée Virginie, âgée de 17 ans, fit , il y a deux ans , une chute sur le genou droit qui dans les premiers temps ne lui occasionna ni douleur ni gêne ; seulement et par intervalles une douleur sourde se faisait sentir, et elle n’éprouvait d’autre inconvénient qu’une plus grande lassitude dans ce membre.
Au mois de janvier 1858, elle fît de nouveau une chute sur ce même genou , et depuis lors il lui fut impossible de s’appuyer encore sur ce membre. Le genou se gonfla , la cuisse et la jambe commencèrent à s’atrophier, la jambe se fléchit sur la cuisse, et les mouvements du genou très-douloureux devinrent bientôt impossibles.
Cette malheureuse vint réclamer mes soins , et pendant depx ou trois mois j’employai les antiphlogistiques , l’iode et ses préparations , la compression , etc., etc., rien n’améliora cette affection et ne put arrêter sa marche. Je la perdis ensuite de vue jusqu’en juillet 1839 , que je fus demandé par le bureau de bienfaisance pour lui donner de nouveau mes soins. Je la trouvai dans l’état suivant : figure contractée par les douleurs incessantes qu’elle éprouvait , couleur étiolée , amaigrissement général, pouls accéléré. Toutesles fonctions ainsi que la menstruation étaient dans l’état naturel. La cuisse et surtout la jambe est fléchie, l’articulation est ankylosée; le genou excessivement douloureux a la grosseur delà tête d’un enfant nouveau-né; la peau qui le recouvre est blanche et luisante , sous elle on voit ramper un grand nombre de veines dilatées el variqueuses; au-dessous des tubérosités du tibia , au point où s’al tache le
îiîîament inférieur de la rotule , se trouve une ouverture fisluleuse d’où s’écoule continuellement une sérosité roussâtre ; un stylet introduit par celte ouverture , pénètre assez profondément en haut, maison ne peut cependant reconnaître de carie. Le g^enou présente un empâtement remarquable , les glandes de l’aine sont considérablement engorgées. Les symptôm.es que je viens d’énumérer suffirent pour me faire caractériser cette affection de tumeur blanche avec carie commençante des surfaces articulaires.
L’inutilité des traitements antérieurs ne me laissa d’autre espoir de guérir celte malheureuse jeune fille qu’au moyen de l’amputation de la cuisse; l’opération fut proposée et après quelques difficultés elle fut acceptée.
Après avoir fait transporter la malade dans une habitation saine et bien aérée , préparé l’appareil et tout ce qui était nécessaire , je procédai à l’amputation le 2 août dernier , par la méthode circulaire , à quatre travers de doigt au-dessus du genou. Après avoir enlevé la partie malade, j’appliquais cinq ligatures que je plaçai dans l’angle inférieur de la plaie , laquelle fut réunie par première intention au moyen de bandelettes agglutinatives. Le pansement terminé, la malade fut mise au lit; l’opération fut supportée avec le plus grand courage, elle dura en tout 20 minutes, et la malade ne perdit pas huit onces de sang.
La diète, le repos, les boissons rafraîchissantes furent strictement reconlmandés : le soir elle était dans l’état le plus favorable.
Le 3, elle a dormi toute la nuit, nulle fièvre, langue fraîche, aucune douleur; on a du la sonder parce qu’il lui était impossible d’évacuer les urines étant couchée. Le suintement de la plaie se fait bien.
Le 4, continuation de l’état favorable, le suintement a été très-abondant et l’odeur nauséabonde qui se dégage de l’appareil nous oblige à le renouveler, ce à quoi je procédai immédiatement. Sans cependant toucher aux bandelettes, je pus reconnaître que la plaie t>romettail une prompte réunion.
Le 5 , la malade continuant k être dans un état avantageux ,
je lui permis quelques lég'ers bouillons.
Le 6 , pansement , les deux tiers supérieurs de la plaie sont réunis , le pus qui s’écoule le long des ligatures est de bonne nature ; la nourriture de la malade est augmentée. Selle naturelle pendant la nuit.
L’état de la malade continue les jours suivants sans fièvre et exempt de tout symptôme fâcheux. Jamais on ne dirait , en voyant celte pauvre fille couchée, qu’elle a subi une opération aussi grave. Le huitième Jour , deux des ligatures tombent , les autres étant encore trop attachées sont respectées : la plaie est réunie, à l’exception de la partie où sont placées les ligatures. Obligé de m’absenter pour quelques jours, je confie la malade aux soins de mes collègues ; à mon retour , quinzième jour de l’opération, la malade a gagné de l’embonpoint, la face est épanouie, son moral est dans les meilleures dispositions, toutes les fonctions sont dans l’état normal.
La plaie est dans le meme état que lors de mon départ, les ligatures y sont toujours, mais comme elles son entièrement détachées , je les extrais ; je réunis cette partie de la plaie; la malade continue un régime fortifiant , elle se lève , commence à marcher; quelques pansements suffisent pour arriver à une cicatrisation complète.
Celle pauvre enfant jouit maintenant d’ime santé parfaite, et j’ai d’autant plus d’espoir que la guérison se maintiendra et que la maladie ne reparaîtra pas dans une autre partie , qu’une des dames les plus charitables, madame la comtesse Ch. D’Hâne, va lui faire apprendre un état , qui lui donnera les moyens de se procurer une bonne nourriture et une habitation saine.
J’aime â reconnaître que dans cette opération je fus habilement secondé par M. le docteur Robyos , de Baeîegem , et deux autres de mes collègues. Aussi n’ai -je jamais opéré avec plus de facilité et je me plais ici à leur en témoigner ma gratitude.
La dissection du genou démontra le gonflement de tous les tissus qui entouraient l’articulation; les extrémités articulaires devenues cartilagineuses , se laissaient entamer par le scalpel , on pouvait les couper par tranches jusqu’à nue assez grande
profondeur. Rien n’indiquait un point carié , mais ayant ouvert l’articulation, on pouvait voir les surfaces articulaires cariées et privées de leurs cartilages dans presque toute leur étendue; ces surfaces étaient recouvertes d’un pus épais et grumeleux , je ne pus découvrir aucune communication avec le conduit fistuleux dont j’ai parlé plus haut.
Comme je viens de le dire , l’examen démontra les ravages étendus que la carie avait faits, et mon diagnostic fut reconnu juste ; jusqu’à l’inspection minutieuse que nous fîmes de la partie malade avant l’opération , nous ne pûmes découvrir de signe certain de la carie. La longue durée de la maladie , le caractère de la douleur qui était rongeante , profonde et ac” compagnce de fréquents élancements , furent les principaux indices sur lesquels je basai mon diagnostic.
Si on n’avait pas rencontré de carie , l’opération aurait-elle été pratiquée trop tôt? Je ne le pense pas ; l’inutilité des traitements employés indiquent bien que la carie serait survenue plus lard; de plus la constitution de la malade n’était pas propre à seconder les moyens mis en usage ; ajoutez à cela qu’elle était entourée d’une foule de causes qui ne pouvaient qu’activer son mal , et le retard n’aurait certainement servi qu’à laisser détériorer de plus en plus son tempérament et à donner le temps à quelques complications de s’établir.
Ce que je viens d’avancer est une conséquence de l’opinion que j’ai émise dans le mémoire que j’ai eu l’honneur de vous soumettre. Je pense que l’opération peut être pratiquée quand la carie n’est pas encore établie , lorsqu’on est convaincu par un nombre suffisant d’essais de l’incurabilité de la maladie et de l’impossibilité d’arrêter ses progrès, parce que dans ces cas l’ablation delà partie malade fait retourner à l’avantage de la constitution du malade, la partie des forces qui se dépensait par la fièvre , les douleurs et les suppurations.
Chez des personnes aisées ou dans un hôpital , j’aurais sans doute temporisé , en considérant que , si un traitement local joint à un traitement général ne serait pas parvenu à arrêter les progrès de la maladie , au moins la conslitqlion de la ma-
latle aurait pu s’améliorer , et qu’à une époque plus reculée , on aurait encore eu toutes les chances de succès.
Ne perdons pas de vue que le traitement des maladies chez les indigents à la campagne, est bien autrement difficile que chez les personnes riches ou dans les hôpitaux , où tout seconde les moyens employés par Thomme de l’art. Un air pur, du linge propre , de bons habits , un lit convenable , une nourriture appropriée , seconderont mieux sans doute un traitement général ou local , qu’un air infecte , que les haillons dont ces malheureux sont couverts , que le coucher sur le sol nu ou couvert de quelques feuilles , et qu’une nourriture qui consiste exclusivement en lait-battu et en pommes de terre, souvent encore de la plus mauvaise qualité.
Je vois avec plaisir , et ils sont bien louables , les efforts que l’on fait pour améliorer l’hygiène dans les grandes villes; je pense même qu’il serait non-seulement humain ; mais juste et nécessaire d’avoir les mêmes soins pour les petites localités et surtout pour les communes rurales, où les règles les plus simples de rhygiène sont entièrement ignorées et où la police sanitaire n’a pas d’ombre. Cependant je crois qu’il serait plus facile d’améliorer le sort des indigents dans le plat-pays et d’éloigner d’eux un grand nombre de causes de maladies que dans nos grandes cités.
Si dans le cas dont j’ai l’honneur d’entretenir la Société, j’avais fait la torsion et réuni la plaie par quelques points de suture , je pense que la guérison eut été complète le huitième jour, à moins que ce moyen hémostatique n’eùt été insuffisant ou que quelque autre complication ne fût survenue : je n’ai jamais vu pratiquer la torsion, qui, comme nous le démontrent plusieurs observations, peut réussir; néanmoins il me faudrait plusieurs expériences pour m’enhardir jusqu’à l’employer sur des artères d’un calibre aussi fort que celui de la crurale.
Dans tous les cas, je préférais pour la réunion des lambeaux les bandelettes agglutinatives aux points de suture , parce que par elles on obtient le même résultat , que l’on peut à volonté les relâcher , si la tension devient trop considérable et tout aussi facilement les resserrer, si l’affaissement du moignon
survient : par leur emploi on évite au malade les douleurs que chaque piqûre occasionne et l’irritation qu’elles produisent , et qui est entretenue par les fils qui sont toujours des corps étrangers.
Rapport sur ce travail.
Messieurs ,
L’année dernière M. Hoebeke vous a présenté un mémoire sur les caries scrofuleuses ; le rapport de votre commission signala comme lacune fomission des causes présumées ou premières de la carie.
Afin de répondre aux désirs de la commission, M. Hoebeke vient de vous envoyer un nouveau travail,* il croit que les causes de la carie scrofuleuse sont presque toujours une chute , un coup 5 une luxation , ou une entorse , joints à l’affection constitutionnelle. Il fait connaître en même temps un nouveau cas de réussite chez une jeune fille dont la mère est atteinte de rhumatisme et d’ophthaîmie. Celte famille vit dans une grande misère ; Fauteur conclut de îà qu’il est tout simple que nonobstant l’apparence d’une santé florissante, ces enfants soient d’une constitution scrofuleuse.
Le sujet de robservalion eut une tumeur au genou produite par cause externe ; la maladie ayant fait des progrès, l’amputation fut jugée nécessaire* l’examen du genou qui fît connaître une tumeur blanche avec carie , confirma le diagnostic que M. Hoebeke avait porté. H croit que l’on eût meme dû recourir à l’amputation quoiqu’il n’y eût pas eu de carie , parce que dans ces cas l’ablation de la partie lésée , fait retourner à l’avantage de la constitution du malade la partie des forces qui se dépensait par la fièvre , la suppuration , etc.
Votre commission, Messieurs, pense avec M. Hoebeke que la carie scrofuleuse reconnaît souvent une lésion extérieure pour cause occasionnelle, mais elle ne croit pas qu’il en soit près-
que toujours ainsi, surtout chez certains enfants qui offrent fréquemment plusieurs endroits affectés simultanément decarie, sans qu’aucune cause appréciable autre que l’affection constitutionnelle puisseen être accusée. D’un autre côté, l’affection constitutionnelle ne préexiste pas toujours à l’affection locale , elle paraît quelquefois accidentellement dans le cours d’une fièvre éruptive , d’une dentition difficile ou d’autres maladies, alors même qu’on n’avait aucun sujet de s’y attendre,
La misère , le manque d’air et des moyens de propreté, sont sans doute de puissantes causes génératrices de cette maladie , mais on ne doit pas conclure avec l’auteur qu’il est très-simple que les individus placés dans de telles circonstances soient d’une constitution scrofuleuse j car si d’un côté on peut citer une masse de familles qui vivent dans la misère la plus affreuse sans offrir aucun individu qui en soit atteint* d’un autre côté , on rencontre souvent dans les familles les plus opulentes des individus évidemment scrofuleux.
Malgré cela , nous partageons entièrement l’opinion de M. Hoebeke en ce sens, que dans le délabrement de la constitution chez un individu affecté de tumeur blanche ulcérée , jointe à Tinutilité constatée des moyens thérapeutiques et lorsqu’il y a en même temps imminence de complications fâcheuses qui pourraient finir par emporter le malade , il importe nécessairement de recourir à l’amputation , d’autant plus que l’expérience a prouvé depuis longtemps que les scrofuleux supportent ce genre d’opération aussi bien, sinon mieux, que d’autres individus; car comme le dit fort bien M. Hoebeke, l’ablation de la partie malade fait retourner à l’avantage de la constitution, la partie des forces qui se dépensait par la fièvre , les douleurs et les suppurations.
Et comme ce dernier travail corrobore les opinions émises dans le précédent mémoire de l’auteur auquel il peut faire suite , nous avons f honneur , Messieurs , de vous en proposer l’insertion dans vos annales.
Leva , rapporteur,
F. L. Van Camp , métï.
J. Ko YEN, méd.
Anvers , le 9 novembre 1839.