‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 11 sur 35 · BOUTS-RIMÉS · texte numérisé non relu

BOUTS-RIMÉS

AN ler DE LA REPUBLIQUE.

Dans le bon temps^ des rois on tirait le gâteau. On mangeait diablotins et crème à la pistache ^ A la santé du roi l'on vidait maint toyineau.

La tête à bonnet rouge autrefois à Ganache,

En criant : Le roi boit! piquait un dur dindon.

Après avoir humé force douzaines d'huîtres,

Le bouchon de Champagne allait casser les vitres.

Français, de vos plaisirs quel funeste abandon !

Un mauvais pain succède à la tendre brioche,

Au lieu d'un bon carrosse, hélas! pas même un coche J

Ah ! reviens aux Boutfons, charmant Viganoni !

Reviens; nous entendrons les chants de Piccini!

J'y cours, bien renfermé dans ma berline à glaces,

Et du côté du roi je retiendrai des places !

Quelques semaines plus tard, nous retrouvons François Chéron à Saint-Cloud, ou il adresse de tristes strophes à Mme de R***.

« C'est à la même époque, dit-il, que j'adressai les vers suivants à Mme de R..., avec laquelle je me trouvais en exil après le lo aoîit, et qui vivait alors retirée à la campagne. Mme de R...,s'étant remariée, est devenue et est encore une haute et puissante dame. Elle est femme d'une excellence, royaliste à Tépoque de son mariage, puis buonapartiste, puis libéral, puis... je ne sais plus ce qu'il .est. Il a beaucoup de talent, mais plus encore 4'orgueil et d'arrogance. Les opinions nous ont .divisés. Le brillant essor qu'il a pris a encore célargi la distance d'un homme comme lui à un chétif tel que moi. Bref, depuis plus de vingt ans, nous ne nous voyons plus.

« Cette excellence n'est pas la seule avec laquelle

je n'aie pas eu Tadresse de conserver le ton, les formes, la mesure qu'imposaient leurs nouvelles positions. Il fallait, pour cela, une flexibilité de caractère dont je n'ai pas été doué. Ce sont de ces fatalités attachées à mon étoile. Toutefois, à présent que je réfléchis avec calme sur le passé, je persiste encore à croire que Tadulation et rhumilité ne m'auraient pas mieux réussi que la franchise et la dignité de caractère. J'aurai plus d'une occasion de développer ces réflexions. La Bruyère dit que si l'on n'est pas né courtisan, on ne le devient pas aisément. « C'est une leçon inutile, ajoute-t-il,^que de dire : Soyez effronté, et vous réussirez. Une mauvaise imitation ferait échouer et ne profiterait pas. Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir. » Or je n'ai jamais eu cette qualité que la fortune requiert de ses favoris.... « Ces strophes ont été chantées en présence de vingt personnes, la plupart distinguées par leur goût autant que par leurs lumières et leur jugement. Elles furent, je dois le dire, plusieurs fois interrompues par des acclamations unanimes. Fumée que tout cela! je suis bien certain que les vers n'ont pas été oubliés : ils offrent des traits que l'on n'oublie point; mais le chantre l'a été

complètement. G^est que la reconnaissance est un lourd fardeau qu'on est impatient de secouer lorsqu^on s'élève. »

A cet endroit le récit est interrompu. On le comprend sans peine. A la fin de Tannée 1793, les deux frères Chéron, déjà proscrits depuis le 10 août, dénoncés comme suspects et convaincus de royalisme^ furent découverts, jetés en prison et condamnés à mort. Ils y restèrent onze mois, s'attendant tous les jours à périr. Le 9 thermidor les délivra. A la chute de Robespierre, les prisons furent ouvertes, et François Chéron put rejoindre sa femme. Toutefois, par prudence, il dut encore vivre quelque temps dans la retraite, uniquement occupé du soin de recueillir les débris de la fortune paternelle. Je reproduirai fidèlement les récits qu'il nous a laissés sur cette triste époque de sa vie au commencement du directoire. Bien qu'ils aient un caractère plus intime que le reste, ils me semblent de nature à jeter quelque lumière sur la société révolutionnaire : ils peignent le découragement qui avait saisi tous les esprits à la suite de la Terreur, le soin qu'on prenait de cacher sa vie, de vivre dans l'ombre et d'échapper aux assassins.

ce ... La Révolution avec toutes ses horreurs,

onze mois de prison, près de deux années de proscription et d'exil, les soins et les soucis de tous les moments pour la subsistance et la sécurité de ma famille, voilà ce qui, pendant l'espace de plus de quatre années, absorba toute mon existence. Elle fut plus tranquille, je dirais presque qu'elle fut heureuse durant les trois ou quatre années suivantes, si nous n'avions pas été obligés de lutter sans cesse contre les rigueurs de la fortune.

« Tous les biens de mon père et de ma mère avaient été vendus en assignats, et le prix en avait été payé lors de leur dépréciation presque complète. J'avais à payer en argent toutes les dettes et charges des successions paternelle et maternelle. C'est au milieu de toutes ces tribulations qu'il fallait vivre et faire subsister honorablement sa famille.

te II ne fallait rien moins que des miracles d'économie, secondés par la force d'âme et la dignité du caractère de ma digne et vertueuse compagne. Nous étions pauvres, pauvres à la lettre, et notre maison ne cessa jamais d'avoir les apparences, sinon de la richesse, du moins d'une noble aisance. Nous étions pauvres, mais nous nous aimions de tout notre cœur. Nous chérissions, nous adorions nos enfants, nous faisions toujours

lOb MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHERON

d'accord, et toujours avec joie, tous les sacrifices qui ne touchaient que nous. C'est avec délices que nous jouissions du secret des privations qui nous étaient imposées.

« Au règne affreux de la Terreur avait succédé un état plus calme. Les fureurs de la Révolution n'étaient pas éteintes, mais assoupies. J'avais deux fils; ma fille aînée venait de naître. Nous existions difficilement avec les débris de notre fortune, dont une grande partie était grevée de charges bien pesantes. Il nous fallut prendre un parti. Ce fut le sujet de fréquentes délibérations entre ma femme et moi. Doux et charmants entretiens, exempts d^amertume et de regrets, constamment animés par notre amour mutuel, par notre tendresse pour nos enfants, et fortifiés par le courage et surtout par l'espérance!

« Dans ces conjonctures, un ami que nous avions à Tours, propriétaire d'un beau domaine dans ce riche pays, nous parla d'une propriété qui était à vendre à deux lieues de cette ville. Maison d'habitation avec toutes les dépendances nécessaires, vingt arpents d'enclos et dix de prés et vignes, telle était la consistance de Tacquisition à faire et dont on demandait 3o,ooo francs. Nous gardâmes le silence; mais nos yeux se ren-

contrèrent, et nous étions d'accord avant de nous parler. Dès que nous fûmes seuls, quelle joie, quelle vive expression de bonheur éclatèrent dans notre petit réduit : « Mon ami, médit ma femme, me voilà tixée. Il ne faut point balancer; achetons la Coudraye (c'était le nom de ce petit domaine). Comme nous y serons heureux! Comme nos enfants s'y élèveront bien! Tu le sais, moi, j étais faite pour être fermière; toi, tu aimes la campagne; nous aurons des vaches, des poulets... Tu verras comme nous serons riches ! » Nous fîmes tous nos calculs , toutes nos évaluations, en cavant toujours au plus bas, selon les préceptes de la sagesse. Il en résulta que, toutes charges déduites, nous pouvions, en vendant et liquidant tout ce qui nous restait, réaliser 80,000 francs, qui devaient s'accroître de plus de 3o,ooo après l'extinction des rentes viagères dont nous étions grevés. Ce n'était pas un riche avoir ; mais nous n'avions pas d'ambition, et nous savions ce que valent l'ordre et l'économie. Nous avions d'ailleurs un mobilier sinon très élégant, du moins très bien fourni et ce qu'on appelle vulgairement cossu. Nos armoires surtout regorgeaient de linge et de vêtements. Entin il ne nous manquait rien, et nous pouvions rester très

longtemps sans nous occuper de renouveler et entretenir les objets du ménage.

a Une fois cet examen fait et bien médité, le parti fut pris, non pas encore d'acquérir, mais d'aller visiter la propriété, objet de nos vœux. Je ne tardai pas à me mettre en route pour la Coudraye.

« C'était par un beau mois d'automne. La route me parut charmante. La Touraine s'offrit à mes regards dans toute sa magnificence. Je ne fis qu'une station à Tours, où je couchai, et dès le lendemain matin j'étais à la Coudraye, distante de deux petites lieues de la ville. Le chemin offrait, sans interruption, l'un des plus jolis bocages que l'on puisse voir. Je fus frappé de la multitude d'habitations agréables qui bordaient la route, et je ne m'attendais pas à en posséder une pareille. J'étais bien prévenu que le modeste domaine que j'allais visiter ne présentait pas un aspect aussi séduisant. Je ne songeais qu'à l'utile, et je fus bientôt convaincu que, sous ce rapport, il était fort au-dessus de l'idée qu'on m'en avait donnée.

c( La Coudraye est située dans un terrain fertile entre la Loire et le Cher. L'habitation consistait en un petit castel à mi-côte, très solidement bâti

en pierres de taille. Les jardins, potagers, vergers, espaliers étaient en plein rapport, et je fus agréablement surpris de trouver dans les vingt arpents enclos un bois de quatre arpents . Ce petit domaine produisait du blé, du vin, des céréales de toutes sortes, d'excellent foin, un peu de bois et une grande abondance de fruits et de légumes.

« Ayant recueilli tous les renseignements dont j'avais besoin, je quittai la Coudraye. Ma femme fut enchantée du compte que je lui rendis; mon absence n'avait point affaibli sa résolution. Elle me pressa de terminer. Dès le lendemain, j'entrai en pourparlers ; je me débattis beaucoup sur le prix, à cause des réparations dont je fis sentir l'importance, en l'exagérant beaucoup selon Tusage des acquéreurs. Enfin le contrat fut passé peu de jours après, movennant la somme de 24,000 francs.

a Nous voilà donc possesseurs du domaine de la Coudraye! C'est une chose faite, consommée. Une opération , fruit de longues et sages délibérations, commencée et terminée dans le plus grand mystère , semblait ne devoir plus rencontrer d'obstacles dans son accomplissement. Nous avions tout prévu , nous avions réponse

IIO MEMOIRES DE FRANÇOIS CHERON

à toutes les objections. En admettant que notre acquisition nous eût coûté 3o,ooo francs, en outrepassant de beaucoup le devis des réparations, il nous restait encore 5o,ooo francs à faire valoir. L'intérêt de Targent était alors à 2 et 3 pour 100 par mois; mais, sans courir aucune chance, nous pouvions retirer au moins 6 pour cent de notre petit capital, et que de ressources ne nous auraient pas fournis cent louis de rente en vivant sur notre domaine! Un grand accroissement d'aisance nous serait encore arrivé par Textinction successive des rentes viagères que nous avions à payer. Nous devions donc être parfaitement rassurés, tant pour le présent que pour Tavenir. Et si l'on considère qu'il régnait alors une fièvre générale de spéculations de tout genre, que Ton agiotait sur les biens de rÉglise et des émigrés, sur les effets publics, sur les marchandises;. que Tusure et le prêt sur gages étaient exercés par toutes les classes de la société sans exception; que Ton ne rougissait de rien ; enfin^ que le sens moral semblait être paralysé dans tous les cœurs, ne suis-je pas en droit de me glorifier un peu d'une résolution qui attestait la simplicité de nos goûts? Par quelle fatalité ne futelle pas accomplie? C'est ce que je vais expliquer.

« Lorsque la vente fut consommée, il fallut bien nous résoudre à rompre le silence. Nous en fîmes part à nos parents et à nos amis. Mon frère venait de se marier. Il avait épousé Mlle Beltz, nièce deTabbé Morellet et cousine de Marmontel ' . Heureux d'avoir échappé ainsi que moi aux proscriptions, il vivait retiré dans une propriété située à Auvers, petit village sur les bords de FOise, à une lieue de Pontoise. L'année précédente, il avait refusé la députation au conseil des Cinq- Cents. La presque unanimité des voix lui était acquise, lorsque sa femme, effrayée des dangers qu'il avait courus à l'Assemblée législative, le supplia vivement de ne plus se mêler des affaires publiques -. Mon frère céda sans peine à ses instances, et il employa toute la considération et

1. Je n'ai jamais eu de relations bien intimes avec l'abbé Morellet. Il y avait si peu de points de contact entre sa famille et la mienne que depuis que sa nièce était devenue la femme démon frère, ma femme et moi étions les seuls qu'elle eût consenti à connaître et à recevoir. Quoi qu'il en soit, j'allais de temps à autre aux réunions de l'abbé Morellet. Il venait dîner chez moi, me faisait quelques visites et se trouvait assez souvent chez mon frère avec nous. [Xote de F. Chéron.)

2. Ma belle-sœur restait pendant sept mois à la campagne, et pendant les cinq mois qu'elle passait à Paris son talent supérieur sur le piano et son esprit distingué la faisaient rechercher par les sociétés les plus brillantes. {Idem.)

tout le crédit dont il jouissait pour taire nommer à sa place M. Lebrun, littérateur estimé, mais d'un ordre peu élevé, lequel fut depuis architrésorier, duc, prince, pair de France, et a fait souche d'une des plus grandes notabilités du royaume. Jeu bizarre de la fortune! et à quel fil imperceptible elle attache l'origine des plus brillantes destinées!

« Mon frère était plus riche que moi ; il jouissait de 7 à 8000 livres de rente indépendamment des ressources que lui fournissait son petit domaine, et ces ressources étaient grandes. On en jugera par le passage suivant, extrait d'une de ses lettres que j'ai conservées : « Si tu savais le peu que je dépense ici, tu ne pourrais le concevoir. Les sept mois que je passe à Anvers ne me coûtent pas plus de 1000 à iioo francs, y compris les gages d'Angélique, de mon jardinier et même de quelques ouvriers. » Et certes mon frère vivait ce qu'on appelle noblement et recevait même pendant ces sept mois tantôt sa famille ou celle de sa femme, tantôt quelques amis, et son bon et respectable curé avait toujours son couvert mis ^

I. L'ancienne habitation d'Auvers n'existe plus. El lu a été remplacée par un très beau château.

« Il semble qu'un si puissant exemple aurait dû parler éloquemment en faveur du parti que nous avions pris. Il n'en fut pas ainsi. « Quelle folie! quelle extravagance ! s'écria ma belle-sœur au moment ou nous Tinstruisîmes de notre acquisition! » Et mon frère d'appuyer son avis.

— Avec mes opinions, ma sœur, répondis-je, vous savez mieux qu'une autre que je ne puis espérer aucune fonction.

— Prenez un état libre, vous avez du talent; soyez avocat, ou bien faites comme mon oncle, traduisez, faites des ouvrages.

— Non, ma sœur; je sais m'apprécier, et je n'ai les moyens de succès ni de votre oncle ni de votre cousin. »

« Dès le lendemain la nouvelle fut ébruitée, et nous eûmes à lutter contre une foule de contradicteurs. J'étais alors propriétaire d'une maison, place de la VilIe-rÉvêque. C'était le seul bien que j'eusse sauvé des successions de mes père et mère, car ce n'est que quelques années après que mon frère me revendit la maison de Saint-Germain. Marmontel, qui depuis la Révolution s'était retiré avec sa famille dans un ermitage ou plutôt dans une chaumière de paysans à Gaillon, venait d'être élu membre du conseil des

Anciens, Toute sa famille habitait le. faubourg Saint-Honoré. J'avais un appartement libre au premier étage de ma maison , Marmontel le trouva à sa convenance. Il devint mon locataire et notre voisin, car nous habitions une partie du second étage . L'abbé Morellet demeurait rue d'Anjou, à peu de distance de notre logis. Il fut le premier qui nous fut dépêché ; Marmontel vint ensuite, puis Mme Dutilleul et sa famille, qui depuis eurent tant d'influence sur nos destinées, puis enfin plusieurs autres personnages justement honorés de Testime des gens de bien. « Il est à propos de rappeler qu'à cette époque l'opinion publique n'était rien moins que favorable au gouvernement. Ce n'était pas sans raison que les journaux jacobins sonnaient Palarme contre les royalistes. La réaction du 9 thermidor n'avait cessé de faire des progrès, dont le Directoire était effrayé. La tendance vers l'ancien régime était manifeste. Aux dernières élections, la majorité du tiers renouvelé avait été en faveur des ennemis déclarés de la Révolution. L'un de mes bons amis, Henri Larivière, avait été nommé par soixante-dix départements (les sept nominations de coterie qui ont tant gonflé l'orgueil immense de mon ex-ami Rover-Collard sont bien peu de

chose en comparaison). Henri Larivière pourrait se glorifier à juste titre d'avoir été Télu de la France, car il ne devait un si grand nombre de suffrages qu^à Ténergie avec laquelle il avait constamment combattu à la tribune les artisans de lanarchie, les ennemis de tout ordre social. Toutefois les royalistes ne défendaient leurs doctrines qu'avec circonspection K C'était toujours pour la plus grande gloire de la République qu'ils professaient leurs principes conservateurs; mais le Directoire ne s'y trompait pas. On s'attendait à une crise, elle était inévitable, et les royalistes, qui n'ont jamais douté de rien, se flattaient de remporter bientôt une victoire décisive.

a C'est de ces belles espérances que Ton ne manqua pas de s'armer contre moi pour me faire renoncer à mes sages et honorables projets de retraite. J'avais conservé tous mes avantages dans la discussion avec l'abbé Morellet et Marmontel sur le fond de ma détermination. Le premier n'avait rien à répondre à l'exemple de mon frère et de sa nièce, qui vivaient ensemble heu-

I. Toujours la même tactique, autrefois comme a.ujourd'hui ! On sait à quoi aboutissent ces timidités et ces défaillances : elles ne protitent qu'aux adversaires de la monarchie. Les leçons de l'histoire devraient pourtant nous instruire.

reux et à Pabri des tempêtes publiques. La vie patriarcale du second, qui avait pourtant trois fils dont les deux aînés étaient déjà sortis de Tadolescence, me fournit à son tour des arguments invincibles, et je puis dire que ces deux robustes athlètes m'auraient laissé maître du champ de bataille, si, par malheur, ils n'eussent employé pour me combattre des armes dont ils connaissaient mieux que moi l'usage et la puissance.

« — Quitterez-vous la partie, me disaient-ils, au moment où nous allons triompher? Vous avez montré du courage et du talent dans les temps les plus désastreux ; vous jouissez de la plus

belle réputation, et vous fuiriez lorsque nous

touchons au but, lorsque la plus belle carrière va vous êÛQ ouverte, lorsque vous pouvez arriver à tout!....

« Ces raisons et bien d'autres, soutenues par les voix de stentor de Marmontel et de l'abbé Morellet, commencèrent à m'ébranler. Peut-être aussi mon amour-propre, trop exalté par des hommes de ce mérite, contribua-t-il à préparer ma défaite . Je me tus . C'était me déclarer vaincu. '

— Pauvre la Coudraye, me dit ma femme dès

que nous fûmes seuls, nous te perdons, et avec toi le bonheur de notre vie!

« La difficulté était de nous défaire de notre acquisition. Mais, dans l'intervalle d'un mois, on nous amena plusieurs acquéreurs, dont l'un finit par se charger de. notre marché, sur lequel nous perdîmes seulement quelques frais de peu d'importance.

« Un entretien qui eut lieu entre mon frère et ma femme a peut-être contribué plus que toute autre chose à renverser nos projets. Un jour, je rentrais chez moi. '< Ton frère sort d'ici, me dit ma femme, encore tout émue. J'en ai été bien contente. 11 m'a paru très attristé de notre départ, et il m'a dit mille choses tendres. « Quoi, ce vous voulez nous quitter, vivre si loin de nous, c( quand il vous est si facile de jouir de la retraite « sans vous éloigner! car vous savez, ma sœur, '( qu'Auvers est à vous autant qu'à moi ; vous pouce vez y passer tout le temps que vous voudrez « avec vos enfants, et vous y serez toujours comme « chez vous ! «

« En me répétant ces affectueuses paroles de mon frère, ma femme avait les larmes aux yeux. »

Notre aïeul regretta toute sa vie de n'avoir pas maintenu son marché :

Il8 MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHERON

(( — J'avais touché le port, s'écrie-t-il : des vents contraires m'en ont repoussé et m^ont lancé de nouveau dans l'océan du monde, dans le séjour des orages, sur un faible esquif bien légèrement lesté, sans boussole, sans guide, abandonné à tous les hasards d'une navigation périlleuse. »

Quelques éclaircissements semblent nécessaires pour expliquer ces récits. François Chéron ne nous dit pas pourquoi il fut proscrit au i3 vendémiaire, et sa modestie nous cache les dangers qu^il courut dans cette fameuse journée. Heureusement nous possédons quelques lettres et quelques documents, les unes d'un caractère intime, les autres officiels, qui nous permettront de suppléer au silence de Fauteur.

Après le 9 thermidor et la mort de Robespierre, la société se livra à la joie de la délivrance. On sait même que la réaction dépassa les limites qu'auraient voulu lui tracer les thermidoriens : ceux-ci suivirent plutôt qu'ils n'encouragèrent Topinion publique, qui réclamait impérieusement le châtiment des assassins et la fin des violences. Lebon, Carrier, Fouquier-Tinville furent envoyés à l'échafaud; la Convention, ou dominaient maintenant les modérés de la Plaine, reprit les pouvoirs de la Commune de Paris, et

le club des Jacobins fut fermé ! Les émigrés rentrèrent en foule, les prêtres sortirent de leurs retraites, et on ne les inquiéta point. Ces premiers jours donnés à la joie, on songea bientôt à l'avenir : les partis politiques se reconstituèrent, elles royalistes furent les premiers à reprendre espoir. François Chéron devait naturellement se joindre à eux : ses opinions n^avaient pas varié, et son caractère le portait à l'action. Il fut un des chefs du mouvement, et les chroniques contemporaines, résumées dans la Biographie universelle de Michaud, nous apprennent qu'il courut les plus grands dangers* dans la journée du 2 prairial an III (1795), qui fut le dernier signe de vie des Jacobins-.

Malheureusement, la société renaissante avait encore tous les défauts du xviiie siècle. Le spectacle de la Révolution ne lui avait rien appris : elle resta licencieuse et voltairienne, et ne fut capable d'aucun grand effort pour étouffer la Convention expirante et rétablir la monarchie. On dansa sitôt qu'on eut cessé de guillotiner. On conspira, mais au milieu des bals et des réjouissances. On ht une agitation royaliste, mais chacun agit à sa manière, sans accepter de direction.

La réaction, dit Nodier, fut élégante et même parée. Elle réveilla le goût des festins et les fantaisies du luxe. Quelques hommes encore jeunes qui avaient fait leur éducation dans les boudoirs de la Dubarry devinrent les arbitres des bonnes manières. Les mœurs de la Terreur avaient été d'une grossièreté hideuse; celles de la réaction furent d'une impudence raffinée.

C'était cette jeunesse dorée, comme on l'appelait alors, qui portait de ridicules costumes, se faisait couper les cheveux ras, derrière la tête, pour rappeler la toilette des condamnés à mort, affectait de parler du bout des lèvres et de murmurer les syllabes en en retranchant les r pour se distinguer des Jacobins qui conservaient un langage rude et grossier. Elle avait sa manière d'honorer la mémoire des martyrs de la Convention : c'était en donnant des bals à la victime^ dans lesquels on n'admettait que ceux qui avaient eu quelque parent égorgé! On s'étonne à juste titre qu'une telle société ait pu suivre de si près celle de la Terreur, mais on ne saurait être surpris que Dieu lui ait refusé le concours de sa justice.

Ce qui faisait la force des royalistes à cette époque, c'était la lassitude du pays et la crainte

OÙ l'on était de voir reparaître les jours de 1793. Les divisions qui régnaient parmi les membres de la Convention, la faiblesse du gouvernement thermidorien, le suicide ou l'exécution des derniers Montagnards, la frayeur des uns, l'incertitude des autres, le besoin de repos qui avait saisi * tous les esprits après une tourmente si prolongée,

promettaient un succès qu'on ne pouvait malheureusement plus attendre de Fhéroisme de la Vendée ^ C'est à Paris qu'il fallait agir : les sections furent purgées de tous les Jacobins, et l'influence des royalistes y devint bientôt dominante. François Chéron fut élu président de la section du Roule, et il accepta ce poste, qui le plaçait au premier rang pour le combat.

La Convention voyait le péril et ne savait comment y échapper. Elle était tout occupée en ce moment à rédiger ce qu'on appela depuis la Constitution de Tan III ou du Directoire, et les plus célèbres inventeurs de constitutions, Sieves entre autres, étaient enfin sortis de ce long silence pendant lequel ils avaient voté la mort de Louis XVI et accepté tous les décrets du comité de Salut public. Les régicides voyaient avec

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