I. Voy, L. Blanc, Histoire de la Révolution
frayeur Topinion s'éloigner d'eux et craignaient de céder leur place à des hommes nouveaux qui auraient brisé leur ouvrage. Ils tremblaient plus encore pour leur sûreté personnelle, quand ils auraient perdu le privilège précieux de l'inviolabilité. C'est alors qu'ils imaginèrent de perpétuer leurs fonctions en décrétant, le 22 août 1795, que les deux tiers des membres de la Convention feraient de di'oit partie du conseil des Cinq- Cents et des Anciens. Les collèges électoraux de la France furent simplement appelés à désigner ces deux tiers ! C'était la première fois qu'on se jouait de cette prétendue souveraineté du peuple, qui faisait partie des immortels principes!
A cette nouvelle, il y eut parmi les royalistes une véritable explosion de colère et de mépris. Les sections protestèrent à l'envi. « Méritez le choix du peuple, et ne le commandez pas! » s'écria Lacretelle parlant à la barre au nom de la section Lepelletier, qui avait pris la direction du mouvement. Malheureusement, le pays était trop épuisé et trop effrayé encore pour se sauver par les voies légales : le projet de Constitution fut approuvé par 914,000 voix contre 41,000, et le décret du 22 août lui-même eut en sa faveur 167,000 adhésions contre 93,000. Quelque mi-
nimes qu'elles fussent, ces majorités donnaient aux mesur'es conventionnelles force de lois. La protestation ne pouvait plus être qu'une insurrection, et des deux côtés, Tappel aux armes fut décidé.
Il serait superflu de raconter ici les tristes journées de vendémiaire an IV (5 octobre 1795,1. Les royalistes, mal dirigés, mal approvisionnés, furent vaincus par un jeune général qui devait quatre ans plus tard briser lui-même et à son profit la Constitution de l'an III. François Chéron se battit tout le jour et se lit assez remarquer pour mériter les honneurs de la répression. Il fut proscrit nominativement pour la seconde fois ; les agents de Barras le recherchèrent, mais il put leur échapper.
C'est à ce moment que furent rendus les décrets auxquels François fait allusion dans son récit, et qui décidèrent que les individus qui dans les sections avaient provoqué des mesures séditieuses ne pourraient plus exercer aucune fonction législative, municipale ou judiciaire. C'était la loi des suspects, moins la guillotine. Toutes les mesures prises en 1792 et 1793 contre les prêtres, les émigrés et même les parents des émigrés furent remises en vigueur.
Les royalistes ne furent cependant pas poursuivis à outrance. La Convention affectait l'horreur du sang, à ce point qu'elle décréta l'abolition de la peine de mort, dont elle avait tant usé, semblable à ces buveurs rassasiés qui, sortant de leur ivresse, prêchent le mépris du vin.
Depuis lors, François Chéron vécut davantage dans la retraite. La réaction ne fut pas complètement étouffée par la défaite de vendémiaire : elle reprit un nouvel essor l'année suivante, sous le Directoire, par les élections du premier tiers^ qui furent en grande majorité favorables à la cause de la monarchie.
C'est ici que nous retrouvons notre auteur à la tête d'un petit journal satirique^ intitulé le Déjeuner (1797) ; ne pouvant plus agir lui-même, puisqu'on lui avait enlevé tous ses droits politiques, il trouvait le moyen de lutter encore dans la presse, en usant de toute la prudence nécessaire pour ne pas être arrêté.
Il est curieux de voir comment, à cette époque, on s'y prenait pour battre en brèche le gouvernement républicain. L'attaquer de front était impossible. Mais la Constitution offrait un terrain d'action favorable. On feignait de la défendre contre la corruption directoriale, et on
trouvait toutes sortes de procédés ingénieux pour la faire tomber sous le ridicule.
C'est à ce point de vue que les articles, les lettres et les récits suivants de Chéron offrent un véritable intérêt :
« 23 janvier 1797. — Nous avons une Constitution ; c'est fort bien. Nous la conserverons tant que nous pourrons ; c'est à merveille. Mais cette Constitution n'est point encore à l'apogée de la perfection, on peut le croire. Dix années au moins, constitutionnellement parlant, nous éloignent de répoque de la révision ; je le sais. Mais il est toujours bon de prendre date ; je la prends.
a L'un des inconvénients les plus graves que Texpérience ait déjà fait sentir est celui qui résulte des articles 196 et 197, et ainsi conçus :
a Art. CXCXVI. Le Directoire peut suspendre « ou destituer immédiatement, lorsqu'il le croit ■' nécessaire, les administrateurs, soit de dépar- •' tement, soit de canton, et les envover devant " les tribunaux de département s'il y a lieu.
a Art. CXCXVIL Tout arrêté portant cass'a- " tion d'actes, suspension ou destitution d'ad- ^ ministrateurs, doit être motivé. »
« Et qui jugera ces motifs ? Personne. Quel oubli! La Constitution de 1791 obligeait le roi
d"'instruire de ces destitutions le Corps législatif^ qui seul pouvait confirmer la suspension, ou la lever, ou renvoyer les administrateurs prévenus de délits devant les tribunaux : modification équitable et prudente.
« Moins sage et plus prodigue d^attributions arbitraires, la Constitution de 1793 donne^de/ait, au Directoire la nomination des administrateurs de département. Quelle extension de puissance !
« Le Directoire n'avait-il pas assez de son armée de commissaires au nombre de dix mille ? Vous lui donnez encore, dans chaque département cinq vice-directeurs , délégataires de la toute-puissance administrative, dont ils pourront étendre les bornes au gré de leurs supérieurs.
« Je regarde cette lacune de la Constitution comme une véritable calamité. Mille chances se présentent à mon esprit, qui .peuvent amener les plus cruels résultats.
« Que les hommes éclairés réfléchissent sur ce dangereux oubli de la loi fondamentale de FEtat. Sans rien changer à la Constitution, le Corps législatif n'aurait-il donc pas le droit d^en expliquer les articles imparfaits et dont Texécution littérale n'aurait d'autre effet que de porter atteinte à la liberté publique? »
Le 2 5 janvier, nouvelle attaque, pleine de vivacité ef d'entrain, sur le terrain financier :
« Chaque jour, on accorde des millions à chaque ministre, et il est bon de remarquer que ce n'est point un style figuré, comme autrefois en assignats ou en mandats. Million^ dans notre langue actuelle, veut dire million, c'est-à-dire neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille francs, plus encore un mille de livres tournois, espèces d'or ou d'argent, numéraire métallique, pièces palpables, sonnantes, bien et dûment frappées et monnayées. Or il est bon de savoir ce que deviennent tous ces millions-là. Il n'est pas douteux qu'ils ne soient employés pour la plus grande gloire de la République et pour le plus grand bonheur de ses chers enfants, mais encore aimerait-on à y voir clair.
(( Je lis, dans la Constitution de 1795, l'article 3o8, conçu en ces termes : « Les comptes « détaillés de la dépense des ministres, signés et « certifiés par eux, sont rendus publics au com- « mencement de chaque année. Il en sera de « même des états de recette de diverses contribu- « tions et de tous les revenus publics. »
« Ou sont-ils, ces comptes détaillés, ces états de recette? Nous sommes déjà loin du commence-
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ment de Tan V, et ils ne sont pas encore publics.
« Est-ce qu'on ne peut point nous rendre de comptes ?
« Est-ce qu'on ne veut point nous rendre de comptes ?
« Dans ces deux hypothèses, au moins serait-il décent d''être un peu plus disdret sur les demandes et plus réservé sur la facilité à accorder les subsides. Législateurs, songez-y bien ! La presse et les subsides! les subsides et la presse! voilà votre défense, vos arsenaux, vos armes les plus sûres. Conservez-les religieusement; ils seront toujours votre force et les garants de notre liberté. »
Le lendemain, il revenait à la charge :
« 26 janvier 1797. — Alcibiade, allant faire visite à Périclès, fut obligé d'attendre quelques instants avant de pouvoir lui parler. Quand on Teut fait entrer, Périclès s'excusa sur ce qu'il S'occupait à rendre ses comptes. Crqye:{-moi^ lui répondit Alcibiade, occupez-vous plutôt à nen point rendre.
« Presque tous nos législateurs ressemblent, sous ce rapport, à cet Athénien frivole et indifférent aux maux de sa patrie.
« On devait croire qu'à la fin de leur ses.sion
ils regarderaient comme un devoir sacré de rendre et faire rendre des comptes ; c'est là le moindre de leurs soucis ; ils ne s'occupent qu'à mettre bien à l'aise la conscience des Périclès modernes.
« Dans le champ du public^ largement on moissonne! Et les rentiers meurent de faim, et la misère accroît chaque jour le nombre des vols, des
meurtres et des suicides On s'est habitué à
regarder tout cela comme un ordre de choses nécessaire. On n'en est point ému. Que dis-je ? on ne daigne point y penser. Deux ou trois fois par mois, seulement, il s'élève dans les Conseils un faible regret sur les suites funestes d'une grande révolution... et Ton n'y pense plus. Malheureux Français ! »
Cette façon de plaisanter le ministère de Barras et de soutenir les royalistes du conseil des Cinq-Cents était très à la mode au commencement de l'année 1797. On croyait ainsi ramener l'opinion publique et préparer une prompte restauration ; mais le mouvement était plus superficiel qu'on ne pensait, et les événements ne devaient pas tarder à prouver que la France n'était pas prête à revoir le successeur de Louis XVI. Tous les jours, Chéron écrivait ainsi, servant,
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d''après Pexpression de son journal, un déjeuner politique à ses lecteurs.
Le récit suivant est d'une autre nature. L'anecdote est assez piquante pour être rapportée :
« Je lisais, il y a peu de jours dans un gros journal, composé par un antiquaire et bibliothécaire^ le compte qu'il rendait du discours prononcé par M. de La Harpe, à l'ouverture du lycée. Je fus fort étonné d^ voir que ce discours contenait des sorties virulentes contre le gouvernement^ que M. de La Harpe n^a point nommé ni même désigné. Je me rappelai fort bien les tableaux brillants , les belles digressions , les mouvements énergiques et sublimes dont ce discours est rempli. Mais je ne me souvins aucunement de sorties contre le gouvernement, et bien moins encore de sorties virulentes ; car il faut remarquer cette épithète peu charitable. Je commençai à croire que le bibliothécaire ne savait pas lire. Je continuai son extrait, et je fus bien autrement surpris lorsque je lus, quelques lignes plus bas, que les savants ne doivent point unir les discussions politiques aux discussions littéraires, et que Plutarque nous enseigne que le sage ne doit point se mêler des affaires publiques. Oh ! celui-là est trop fort ! me suis-je
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aussitôt écrié; assurément Plutarque n'a pu dire une pareille sottise. Et, soudain, de chercher dans ma mémoire ce que le bon Plutarque avait écrit sur cette matière.
« Je ne fus pas longtemps sans me souvenir qu'il avait fait un très long chapitre intitulé Instruction à ceiilx qui manient les affaires cf Estât, et j'eus quelque peine à croire quïl eût fait cette instruction uniquement pour des fi us et des maniaques. J'aimai mieux penser que le bibliothécaire ne savait pas lire. Pour m'affermir dans cette opinion, je pris le parti de remonter à la source de toutes lumières. Je m'achemine au grand magasin des connaissances humaines. J'arrive à la bibliothèque, et là, je demande humblement au bibliothécaire les Œuvres de Plutarque.
(i — Quel volume? me répondit-il moins humblement.
(( — Celui où il enseigne que îe sage ne doit point se mêler des affaires publiques.
« — Croyez-vous, répliqua-t-il avec humeur, que je sais tout Plutarque par cœur ?
'( — Non, je suis même persuadé du contraire.
« — Eh bien donc, quel volume ?
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« — Je ne puis vous l'indiquer, mais je crois que c'est dans les Œuvres morales.
« — Voulez-vous le grec, le latin, le français ?
« — Le français.
« Le bibliothécaire, torva tuens, me fait remettre la vieille et naïve traduction de Plutarque, par Amyot : je me hâte de le parcourir, et j'eus le plaisir de relire non seulement Texcellente instruction^ mais encore un chapitre qui est immédiatement à la suite, avec ce titre : Si l'homme d aage se doibt encores entremettre et mesler des affaires publiques^ et là, je trouvai à me convaincre, par les paroles expresses de ce bon philosophe, que l'homme sage ne doit pas ^ même dans sa vieillesse^ renoncer aux affaires publiques^ et que le bibliothécaire ne savait pas lire! Il développe encore, dans ce chapitre, plusieurs autres principes qui méritent bien quelque attention. On y voit que la science des affaires publicques ne s'apprend qu'avec beaucoup de travaulx^ longues et laborieuses occupations, à toute peine, pourvu encores qu'elle rencontre à temps une nature patiente de labeur. Le bon Plutarque, comme on le voit, n'aurait pas été fort d'avis qu'un élu du peuple s'amusât à faire
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des satyres ou des drames au lieu de songer à guérir les plaies deFEtat. Il dit bien aussi que la royauté est la plus grande et la plus parfaite espèce du gouvernement qui soit au monde, mais c^est un préjugé qui tient à Tignorance du temps! Plutarque vivait sous le tyran Trajan et n'avait point senti la douce influence de la liberté et le bonheur d'un état républicain ! Il détinit la politique ime prudence, un sens rassis^ une justice et^ oultre cela, une expérience qui scait bien, en toutes occurrences, choisir et prendre le poinct de Voccasion. Il dit que rhumanité, la sociale courtoisie et la gratitude, par désaccoutumance, s' anéantissent et s'esvanouissent. Enfin, ce petit traité de politique et de philosophie m'a paru contenir les maximes les plus sages, les règles de conduite les plus pures et dont l'observance fidèle ramènerait parmi nous la paix et le bonheur. >■ On sait à quel point l'immoralité la moins déguisée avait gagné la société du Directoire. Sous la première république, comme sous la troisième, les gravures les plus obscènes s'étalaient publiquement et choquaient les honnêtes gens. Chéron nous en cite un exemple :
pa On vient de réimprimer, dit-il. les Liaisons dangereuses, roman de M. Delaclos, avec le plus
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grand luxe de typographie' et de gravures. C^est, à ce qu'il me semble, avoir rendu un fort mauvais service à M. Delaclos, mais en avoir rendu un bien grand à la société. Le titre de cet ouvrage annonçait quelque moralité, et le poison qu^il recèle était habilement déguisé par le talent de l'exécution ; mais grâce aux gravures officieuses dont on vient de Forner, il ne pourra plus corrompre personne. A la seule vue des peintures lascives, des scènes dégoûtantes que le burin n''a pas craint de retracer, les pères et les mères rejetteront le livre avec indignation, chacun rougira désormais de l'exposer aux chastes regards de la pudeur, et ce roman impur ira, de compagnie avec les Angola^ les Tan^aï, les Bijoux et tant d'autres ordures, habiter les impudiques réduits de quelques modernesTrimalcions. » Ainsi, Chéron ne perdait pas une occasion de mettre à nu les vices qui rongeaient la société et de remonter à leurs causes : mais tous ces conseils étaient inutiles. La société du Directoire était trop malade pour guérir , et les efforts des honnêtes gens furent déjoués par les calculs ambitieux de Barras et de ses deux collègues Laréveillère et Rewbel. Un matin, le 7 fructidor an V, les soldats d'Augereau
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entrèrent dans Paris, malgré la Constitution, cernèrent les deux Conseils et mirent en état d'arrestation non seulement les deux directeurs Barthélémy et Carnot , mais encore tous les députés taxés à tort ou à raison de royalisme, et tous, enfermés dans des cages de fer, furent conduits à Rochefort et de là à Cayenne. Les journaux hostiles au Directoire furent supprimés et leurs rédacteurs encore une fois arrêtés et proscrits. La terreur se répandit dans la France entière : on se crut à la veille d^un nouveau 93, et les Jacobins de Tan V relevèrent partout la tête. Les royalistes avaient porté tous leurs efforts sur le terrain électoral : battus et découragés, ils ne firent aucune résistance, et la journée de fructidor assura le triomphe delà Révolution. Plus de vingt années devaient s'écouler avant que les espérances royalistes se réveillassent : la génération de vendémiaire s'avoua impuissante, et les plus fidèles amis du trône se bornèrent à former çà et là, comme pierres d'attente pour des jours meilleurs, quelques comités secrets.
Le Déjeuner fut un des journaux saisis et supprimés. Les rédacteurs furent déclarés coupables de complot contre la République : quelques-uns furent saisis et jugés. Chéron, plus
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heureux , parvint à s'enfuir , se cacha quelque temps dans les forêts de Saint-Germain et de Fontainebleau, puis, quand l'ordre fut rétabli et l'ère des proscriptions fermée, il revint à Paris et chercha une consolation à tant d'infortunes dans la littérature et la société d'écrivains distingués.