CHAPITRE V
ous avions alors deux amis, vraiment dignes de ce nom, tous deux francs, simples, bons et parfaitement en rapport d'humeur et de caractère, mais dont les lumières, la capacité et rétendue de jugement n'étaient pas à un égal degré.
'< Je parlerai surtout de Vanderbourg, avec lequel nous avons été trop peu de temps, hélas! dans la plus douce et la plus parfaite intimité K
I. Charles Boudens de Vanderbourg (1765-1827) émigra à Pépoque de la Terreur et passa quelques années en Allemagne. De retour en France, il fit paraître plusieurs traductions fort estimées : le Woldemar de Jacobi, le Laocoon de Lessing, etc. Il publia aussi en i8o3 \qs Poésies de Clotilde de Surville,, et en 1812 une traduction des Odes d'Horace en vers français. Il fut reçu membre de l'Académie française en 1814.
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« Vanderbourg était à la fois un savant distingué et un littérateur plein de goût. Sa modestie était extrême , et rien n^égalait le charme de son entretien. Je devais sa connaissance à Quatremère de Quincy, mon ami de tous les temps, avec lequel il s'était trouvé en émigration après les proscriptions du 1 8 fructidor. De son côté, Vanderbourg nous mit en relation avec M. de Rossel, célèbre navigateur, auquel on doit la relation des voyages d'Entrecasteaux, et qui est aujourd'hui membre de FAcadémie des sciences, contre-amiral honoraire et directeur général du dépôt des cartes et plans de la marine. On devinerait difficilement un marin dans la personne de M. de Rossel : un langage très doux, mais qui n^est pas exempt d'affectation et de manière, une politesse exquise, un fonds solide d'instruction qu'il exploite sans pédanterie , de la finesse et du trait dans la conversation^ forment un assemblage de qualités bien rares à rencontrer dans un homme de mer.
« De nombreuses réunions avaient lieu dans notre modeste logis avec les trois hommes célèbres que je viens de nommer, réunions bien peu coûteuses, puisque le café du matin ou le thé du soir en feisaient tous les frais. Mais je
regretterai toujours les trois ou quatre années pendant lesquelles nous avons joui de tant d'intéressants entretiens. Ces amis faisaient vraiment partie de notre famille. Ils partageaient nos joies et nos chagrins. Ils s'invitaient à nos petites fêtes. Mais rien n'est stable, hélas, sur cette terre!
« Ce qui augmente ma douleur et mes regrets, c'est que la perte de vrais amis est une perte irréparable. Plus de vingt-un ans sont écoulés depuis la dispersion de notre petite société, et je n'ai trouvé dans le monde rien qui ait pu m'offrir même l'espoir d'un dédommagement. Quatremère et moi, nous nous sommes restés fidèles, mais la Parque a filé pour lui comme pour moi. Vivant de la vie du savant, Quatremère s'est séquestré de toute société; nous nous voyons encore avec plaisir, mais ce ne sont plus ces réunions animées tantôt par l'esprit, tantôt par le sentiment, quelquefois même par le génie. De mon côté, je commence à sentir les glaces de l'âge, et c'est dans cette situation qu^il me serait doux d'avoir conservé de telles amitiés.
(^ A cette époque. Vanderbourg vivait heureux comme célibataire avec un petit capital d'environ 5o, ooo francs. Il savait très bien l'allemand et avait déjà fait plusieurs traductions très estimées,
entre autres celle du Laocoon de Lessing. Il travaillait, en outre, à plusieurs feuilles hebdomadaires, dont VHistoi'ien^ le Journal des savants, etc. Il n'avait donc rien à désirer sous le rapport de l'aisance, lorsqu'il eut le malheur de fixer les regards et bientôt le cœur de Mlle de R. . ., qui ne tarda pas à le provoquer en mariage. Voilà Fhymen conclu, presque impromptu, car ce fut l'affaire de quinze jours à peine, et je fus l'infortuné témoin de la bénédiction nuptiale, qui fut donnée à minuit.
a Quels étaient donc les attraits qui ont pu égarer un sage à ce point? C^est ce qu'il est peutêtre à propos d'expliquer.
« Mlle de R..., de famille noble, ancienne chanoinesse de je ne sais quel chapitre, avait de gros yeux presque à fleur de tête, la figure enluminée, la taille épaisse et ramassée. Tout l'ensemble de sa personne portait le caractère de la sottise, et son langage n^était pas infidèle à ce caractère. Sans parler de ces outrages à la langue que l'on nomme vulgairement des cuirs et dont elle était excessivement prodigue, elle semblait s'être fait un dictionnaire à part de toutes les locutions les plus triviales, comme pour le quart d'heure... au jour d'aujourd'hui... je dis quoiqu'ca... c'est pas
l'embarras, etc., le tout enjolivé d'exclamations telles que diantre! peste! jarni! qic. Son mari ne pouvait pas disconvenir de ces petites imperfections; « mais, disait-il naïvement, je la for- >i merai (notez qu'elle dépassait de beaucoup la « quarantaine puisqu'elle avouait trente-six ans). « Et puis, elle est si douce, si bonne! Vous n'ima- « ginez pas les soins, les attentions qu'elle a pour « moi ! y> On va voir de quelle nature étaient ces attentions et ces soins et ce qu'ils ont produit.
« D'après ce portrait, on croirait peut-être que Mme de Vanderbourg ne pouvait être surpassée en ignorance. On se tromperait. Sa mère avait droit de lui disputer le premier rang. Mme de R... était une de ces vieilles douairières sèches, humoristes, et encroûtées de maximes et proverbes surannés, qu'elle débitait à tout propos, sans les comprendre. Elle avait sans cesse à la bouche deux ou trois questions niaises, qu'elle répétait toujours dans les mêmes termes : c'était une cloche qui rendait toujours le même son. '( Mais, monsieur, est-ce que vous crovez tout « cela?.... Est-ce que tout cela peut être vrai...? « mais, monsieur, commenttoutcelafinira-t-il?. » On évitait autant que possible de la contredire, mais si, par hasard, il vous arrivait de donner pour
certain quelque fait notoire qui contrariait sa vieille routine, son visage se renfrognait, et elle vous jetait au nez quelque parole dédaigneuse : « Ah! j'entends, monsieur est ami de la Révolu- « tion... Monsieur est pour Buonaparte! » Elle ne sortait pas de là, et il fallait se taire, sous peine d'être affronté avec plus daigreur, heureux lorsque son humeur lui faisait quitter la partie après sa première bordée.
« Je ne dois pas oublier, avant de continuer ce récit, de faire mention d'un troisième personnage qui n'a pas laissé d'avoir beaucoup d'influence sur la destinée des dames de R... et du malheureux Vanderbourg.
« Ce personnage, quoique en sous-ordre, exerçait un grand pouvoir sur ceux qui lui commandaient. Rosalie, c'était son nom, avait été religieuse : il est plutôt probable qu'elle avait été cuisinière dans un couvent qu'elle avait quitté. Ce service était le sien dans la maison de R...; mais elle y joignait ceux de femme de chambre, et de secrétaire de ces dames, qui ne savaient pas mieux écrire qu'elles ne savaient parler. C'était enfin une sorte dç, factotum^ qui, par la diversité de ses talents, s'était rendue nécessaire, indispensable, et avait pris en conséquence un
\PRES FRUCTIDOR l^[
ascendant prodigieux sur ses maîtresses. Fille excellente, d'ailleurs , d'une probité à toute épreuve, douée enfin, je le suppose, de toutes les vertus et de toutes les qualités que Ton pouvait désirer. Mais ce qui la rendait sans prix pour ses maîtresses, c'était son talent distingué dans l'art culinaire^ mot savant, inventé par les gastronomes et qu'il est honteux pour l'Académie de n'avoir pas encore adopté. Dieu! quelle cuisine que celle de Rosalie! quelle délicatesse dans la confection de sa pâtisserie! quelle recherche et quelle élégance dans ses confitures et ses sucreries ! L'essence de tout ce que le règne végétal peut offrir de plus savoureux lui servait à assaisonner ses ragoûts. Mais hélas! quelles suites funestes ont eu ces déplorables talents!
« Notre pauvre ami essaya trois ou quatre fois de reprendre le cours de nos petites réunions du soir. Ces échappées de la vie de garçon ne réussirent pas. Mme Vanderbourg entendait que son mari ne sortit jamais sans son aveu. Ce n'est pas qu'il ne lui proposât toujours de l'accompagner; mais la pauvre femme n'était de mise nulle part. Malgré la bonne o.pinion que les sots ont d'euxmêmes, il y a toujours un sentiment secret qui
les avertit de leur infériorité. C'en était fait. Au bout de trois mois à peine, le bon Vanderbourg était cloîtré, confisqué et presque séquestré de ses amis, puisque ce n'était qu'au logis conjugal qu'il lui était permis de les recevoir.
« L'ex-chanoinesse jouissait d'une douzaine de mille livres de rentes. Son embonpoint et ses vives couleurs étaient entretenus par les délicatesses d'une table toujours très bien servie. Vanderbourg était Allemand^ c'est-à-dire qu'il aimait beaucoup le bon vin et qu'il n'était pas insensible aux douceurs de la bonne chère. Tant qu'il resta garçon, il vécut très frugalement, et ce n'est pas à notre table qu'il se fût gâté le goût, puisqu'on n'y servit jamais que les mets les plus simples et les plus salubres. Nous n'eûmes jamais pour déjeuner que le thé et le café de la meilleure qualité possible, mais sans autre accompagnement que les tartines de beurre. 11 n'en était pas ainsi au logis de Vanderbourg. Les déjeuners à la fourchette y regorgeaient d'abondance. C'était, sans parler des hors-d'œuvre, une profusion de viandes de toute espèce, des jambons, des daubes, des salaisons, auxquels succédaient des pâtisseries, des fruits, des confitures, le tout couronné par le café ou le thé, avec la crème la plus
épaisse. La cave était exquise et très variée. Dangereuses séductions pour un gosier germanique! Le bon Vanderbourg s'abandonna trop facilement à ces perfides délices.
« Invités plusieurs fois à ces déjeuners succulents^ nous y faisions, ma femme et moi, une assez triste figure. C'était toujours à dîner que nous rendions ces invitations avec une simplicité très bourgeoise. Je pouvais alors disposer souvent d'une loge au théâtre du Vaudeville : heureuse ressource pour occuper une femme qui avait tant de risques à courir dans la conversation et à laquelle on ne pouvait même offrir le refuge ordinaire des sots, la table de jeu, puisqu'elle ne savait pas seulement tenir une carte. Nous tâchions ainsi d'éviter à notre pauvre ami les occasions de rougir. Vains efforts! Sa femme ne pouvait ouvrir la bouche sans qu'il en sortit une ânerie. Un jour, après la première pièce qu'on venait de jouer, elle se retourne vers moi : « Comment s'qu'on « appelle ça ? » Je ne savais ce qu'elle voulait dire, et je cherchais des veux ce qu'elle voulait désigner par ca. Je finis par lui demander quoi? « Ce « qu'on' vient de chanter? — Ah! la pièce qui {( vient d'être représentée? — Oui. — C'est Piron « avec ses amis. — Bon! Bon !.. et celle-ici? » Je
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satisfis à la question; mais, je m^en souviens encore, celle-ici me fit rougir, et je sentis la sueur couler de mon front. Vanderbourg, qui était à côté de moi, s'agitait, prenait du tabac, en reprenait ; sa souffrance était extrême, mais en vérité je souffrais autant que lui, et ma femme, qui ne perdait pas un seul de nos mouvements, s^efforçait de son mieux à nous faire oublier celle-ici^ tantôt en faisant circuler sa bonbonnière, tantôt en épluchant une orange ou en attirant nos regards sur les loges pour nous y faire remarquer soit une toilette ridicule , soit quelque autre bizarrerie qu'elle jugeait propre à nous distraire.
(( Aucun de ces détails ne paraîtra une digression inutile lorsque le triste dénouement en sera connu. Vanderbourg s^était accoutumé trop faciment au genre de vie qu'on lui faisait subir. Cet excellent homme faisait ses délices de Tétude; il employait toutes ses matinées au travail de cabinet : tant qu^il vécut célibataire, un repas léger précédait chaque jour ses paisibles occupations, et sa santé s^en trouvait bien; mais du moment où il fut mis au régime trop substantiel de son ex-chanoinesse, son sang dut s'épaissir et ses facultés s'altérèrent.
« Malgré tous les ménagements de ma femme
pour prolonger notre bonne intelligence avec Mme Vanderbourg, elle ne put être de longue durée.
(( Mais ce qui prouve jusqu'à quel point furent portées la patience et la circonspection de ma femme, c'est que M. de Rossel et plusieurs autres amis de Vanderbourg avaient cessé de le voir plusieurs mois avant que nous nous sovons vus forcés de nous éloigner aussi. Je ne dirai pas pour quelles raisons, il y en avait cent. Je pourrais me borner à en indiquer une seule. Vanderbourg aura probablement commis plus d'une fois rindiscrétion de louer ma femme devant la sienne. Sottise énorme dans tous les temps. mais surtout dans un prétendu siècle de lumières où il n'est pas une petite tille dont l'orgueil ne se cabre contre la pensée de prendre qui que ce soit pour modèle. Notre rupture avec ce pauvre ami fut douce et sans éclat, lidèlesque nous étions au principe qu'il ne faut jamais rompre, mais dénouer les liens de Tamitié....
'.( Qu'il est difficile de suivre sans distraction la route que Ton s'est tracée... Plus j'avance, plus je m'écarte de mon but. Quand une fois le champ des souvenirs est ouvert, ils s'enchaînent l'un à Pautre comme les malheurs qu'ils rappellent plus
souvent que les courts instants de joie et de contentement qui nous sont réservés.
c( Pauvres amis ! Vanderbourg, Blondel, je vous réunis ici dansTexpression de mes regrets. Il n'est pas un jour de ma vie où vous n'ayez été présents à ma pensée; mais combien la douleur de votre perte est devenue plus amère pour moi ! Après tant de tourments, après tant de malheurs, tant de séparations déchirantes, que votre amitié me serait précieuse ! »
C^est dans la société de ces amis et de ces écrivains distingués que François Chéron reprenait les études favorites de sa jeunesse et relisait les grands tragiques grecs et français. Avant de se livrer lui-même à la composition dramatique, il suivait les jeunes auteurs qui marchaient sur les traces de Corneille ou de Racine; il reprenait vivement leurs défauts, il les encourageait à fuir la bouffissure à la mode, et à revenir au naturel. On commençait à Fapprécier comme critique de beaucoup de goût , et ses relations littéraires s^étendaient de jour en jour.
Nous trouvons, à cette époque relativement paisible de sa vie, un dossier plein de lettres et d''articles adressés à des amis ou à des journalistes,
avec les réponses naïves que lui envoyaient les. écrivains. Nous ne prendrons dans ce dossier qu'une pièce relative à Tétat de Tart dramatique dans les dernières années du xvni^ siècle : il n'est pas sans intérêt de savoir ce que les contemporains pensaient de leur propre littérature, et les jugements de Chéron sur Lemierre, Laharpe, Ducis, Legouvé, Lemercier, imitateurs des Grecs et de Shakespeare, nous paraissent remarquables:
« Le poignard de Melpomène, écrit François, vacillait depuis longtemps dans les mains de Voltaire. La mort le lui ravit. Lemierre, Laharpe et Ducis se disputèrent l'honneur de s'en saisir.
« Fort dans ses conceptions^ mais inhabile à exécuter ; énergique, mais dur et forcé ; plein de verve, mais dépourvu de sensibilité, Fauteur à^Hypermnestre et de Guillaume Tell n'a laissé que des ouvrages informes dont on citera quelques vers , quelques beaux mouvements, mais qui, privés de cet ensemble et de cette harmonie qui constituent l'œuvre du génie, ne peuvent servir au progrès de Fart, ni obtenir les suffrages de la postérité.
« Presque toutes les qualités de Lemierre se trouvent dans les productions de Laharpe, et les défauts y sont plus rares. Style noble et pur, goût
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sévère, couleur antique, alliance heureuse de la raison et du sentiment, voilà ce qui distingue Fauteur de Philoctète^ de Virginie^ des Vai^jpick et de Coriolan.
(( Si l'imitateur de Shakespeare avait su joindre tous ses avantages à ceux dont il est doué, il aurait pu faire oublier qu'il n^est qu'imitateur; mais d''abord son style se ressent de Tâpre et sauvage imagination de son modèle , dont il n'a point conservé la précieuse originalité. En second lieu, pour avoir voulu trop épurer Shakespeare, il l'a souvent affaibli et dénaturé. Les élans de ce génie singulier , comme ceux d'Ossian, veulent être jugés dans leurs mouvements irréguliers, dans toute leur mâle et fière indépendance. Resserrés dans un cadre plus étroit et dépouillés des accessoires rejetés par le goût français, ils perdent cette étrangeté^ qui ajoute beaucoup à leur prix.
« Le pinceau de M. Ducis est toujours sombre et sanglant, rarement mélancolique et tendre. Tous ses héros sont fous, noctambules ou visionnaires. La pitié, second et nécessaire ressort de la tragédie, au lieu d'être doucement excitée, se trouve comprimée et comme paralysée par les songes, les ombres, les fureurs et les imprécations, que M. Ducis prodigue à pleines mains. On
pourrait dire que ses tragédies inspirent plutôt rhorreur que la terreur. Enfin, M. Ducis ne me paraît pas s'être approprié le génie de Shakespeare, comme Racine a fait celui d'Euripide et Corneille celui de Guillen de Castro. Si, dans son Œdipe che\ Admète^ il laisse moins désirer Sophocle, s'il est plus original dans la Famille arabe, peut-être ces deux ouvrages ne sont-ils pas suffisants pour assurera M. Ducis une place parmi nos illustres tragiques.
(( Les trois successeurs de Voltaire occupaient, tour à tour, la scène française, lorsqu'un jouvenceau, bouffi de lieux communs, d'épithètes et de rimes, prenant sa présomption pour du génie, se crut envoyé par le dieu du goût pour opérer une révolution dans Fart dramatique. Son coup d'essai ne fut pas heureux. Blessé d'une double chute à la cour et à la ville, il prit en haine et la ville et la cour, se gonfla de venin contre tous les puissants de la terre et leur jura une guerre éternelle. Il fit YEcole des rois et puis VEcole des juges, et puis encore VEcole des pî'êtres. C'est sans doute par pudeur qu'il n'a point appelé Timoléon VEcole «ie^/rér^^. Cet écolier pensait bonnement pouvoir mener tout l'univers à l'école, comme si les productions admirables de Cor-
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neille, de Racine et de Voltaire n'étaient point ï école des hommes de tous les rangs et de tous les siècles. Plaignons Terreur de ce chétif ambitieux, et laissons dormir en paix ses ouvrages. Ce jeune hom.me n'est pas heureux en révolution : je ne puis cependant le quitter sans exprimer un regret sincère sur Tabus qu'il a fait de ses talents.
« Heureusement pour Fart dramatique, le mauvais goût des pièces à grands effets et à grandes circonstances n'a point prévalu dans la tragédie. Trois jeunes concurrents sont entrés dans la carrière avec diversité d'avantages, mais identité de moyens, ceux de la nature et de la vérité. C'est sur eux que repose aujourd'hui l'espoir de la scène française.
ce M. Legouvé a prouvé, par son coup d'essai, que les effets les plus simples sont préférables à la multiplicité d'incidents qui surchargent et étouffent l'intérêt. Sa Mort d'Abel est un ouvrage remarquable autant par la simplicité de sa conception que par la sagesse et la pureté de son exécution. Je ne sais si les deux conjurations de Pison et à'Epicharis ne perdent pas à être réunies, mais s'il n'a pas évité tous les écueils, on ne peut nier qu'il n'y ait dans cet ou-
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vrage de fort belles scènes et des caractères bien développés. Si M. Legouvé se rend très sévère sur cette première base de toute bonne production, s'il médite davantage son plan, s'il s'applique à le considérer sous tous les rapports ; enfin, s'il peut se résoudre à laisser son ouvrage deux ans sur le métier^ comme Racine, son modèle, avait coutume de faire, il pourra prétendre à la seule gloire solide, celle qui survit à la réussite. Jusqu'ici, M. Legouvé a fait preuve de talent. Il ne doit pas en rester là. L'artiste qui a su animer la pierre ou le marbre ne s'arrête pas à ces premiers succès. Il songe à jeter en bronze.
« Plus hardi, plus élevé peut-être, mais moins correct et plus inégal, M. Arnaud a pris une autre route pour arriver au temple de Mémoire. J'aime à le suivre dans sa marche téméraire et désordonnée. CVst la noble et souvent sublime audace de Lucain que Ton retrouve dans Marins à Mintwnes ; mais c^est aussi son emphase, ses lieux communs , sa bouffissure. Dans Oscar^ il a su rassembler, en un seul foyer, toutes les étincelles éparses de ce feu vif et brillant que le chantre de Fingal a su tirer des glaces de rÉcosse; mais on est fatigué de la multiplicité
des métaphores, offusqué souvent de leur singularité. Cette divagation perpétuelle de sentiments et de pensées, qui est le cachet de Finspiration, ne convient nullement au genre de la tragédie. Enfin si M . Arnaud eût présenté sa Lucrèce sous un jour moins tendre, je dirai même plus sombre, il me semble que son ouvrage aurait un plus grand caractère et un effet plus dramatique.
« Il me reste à parler de M. Lemercier. Ce jeune auteur s'était annoncé à Fâge de seize ans, par la tragédie de Méîéagre. Ce faible essai avait été suivi de deux autres qui n'avaient pas été beaucoup plus heureux. C'était une entreprise plus que téméraire d'oser resserrer dans un aussi court intervalle que celui d'une pièce de théâtre les principaux traits de l'immortel ouvrage de Richardson. Le Roman de Clarisse^ si beau dans ses détails, devait perdre sur la scène tous ses avantages; aussi le Lovelace de M. Lemercier, quoique fort bien écrit et dialogué, n'a pas eu de succès. Son Lévite d'Ephraïm n'a laissé également qu'un très faible souvenir. C'est dans son Agameninon que M. Lemercier a rassemblé toutes ses forces. Le succès de cette pièce doit être aussi durable qu'il a été complet. Il semblait
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que la famille des Atrides ne pouvait plus fournir de sujet intéressant. M. Lemercicr a su prouver que rien n'était épuisé pour le vrai talent. La réussite de cet ouvrage a démontré qu'il existait encore un public qui savait apprécier une production bien conçue , fortement dessinée et remplie de ces- traits mâles et vigoureux, puisés dans les anciens et trop rarement rappelés par nos auteurs modernes. Mais on ne peut dissimuler à M. Lemercier que ce public va devenir exigeant à son égard et n'attendra plus rien de médiocre de celui qui a créé les rôles d'Egiste et de Cassandre... »
M. Louis Lemercier voulut défendre Ducis contre les sévères critiques de Chéron, et nous avons encore sa lettre. « Il me semble, dit-il , que M. Ducis, en s'appropriant les tragédies de Shakespeare, les a rendues plus régulières, les a quelquefois embellies, approfondies; que, loin de passer les limites de la terreur, il a renfermé tous ses effets, et que, en portant la lumière dans le chaos des conceptions anglaises, il a présenté les scènes les plus fortement tragiques qui soient au théâtre... Eschyle, Sophocle, Euripide n'ontils pas déployé aux regards athéniens tout l'appareil sanglant de Melpomène? Osons donc trouver
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beau dans les contemporains ce que nous admirons chez les anciens. Ne mettons pas Topprobre et Féchafaud sur la scène, mais les grandes infortunes, mais les délires tragiques, les terribles ressorts de la fatalité ! »
La réponse ne se fit pas attendre; elle est à la fois courtoise et énergique.
c( J'avais conçu, monsieur, une haute idée de votre talent : votre lettre sur M. Ducis m'en donne une plus grande encore de votre caractère. Il est si beau, mais il est si rare d'allier l'élévation de l'esprit à la noblesse de l'âme et à la modestie qui décore et fait valoir ces beaux présents de la nature! Cette généreuse défense m'a fait presque désirer d'avoir tort, et certes je me fusse sans honte tenu pour battu par un vieux athlète comme M. Ducis, secondé par un jeune lutteur de votre force ; mais l'amour de l'art l'emporte, et je soutiens le combat... »
François Chéron réfute une à une les objections de M. Lemercier, puis il termine ainsi sa lettre :
« La dernière proposition que j'ai avancée demanderait un certain développement. J'ai dit que M. Ducis avait affaibli et dénaturé Shakespeare. Vous soutenez, "^monsieur, qu'il Ta embelli
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et approfondi. On sent combien cette disparité d'opinion exige de discussion, pour qu'on puisse porter un jugement entre nous deux. Je vous prie de soutenir votre dénégation par quelques preuves. Et attendant, je persiste dans mon assertion; et, pour engager le combat, je vous déclare que je suis prêt à défendre, envers et contre tous, les Hamlet, les Roméo^ les Lady Macbeth, et surtout les Othello, les Piiarre, les Roméo^ les Hamlet et les Frédégonde de M. Ducis.
« Nourri de la lecture des illustres Grecs, vous les défendez dans M. Ducis, et vous dites que son pinceau n'est point chargé de couleurs plus noires que ceux d'Eschyle , Sophocle et Euripide. Mais d'abord, Eschyle, malgré ses scènes sublimes, a toujours été regardé comme un tragique un peu renforcé. Le reproche que j'ai osé faire à M. Ducis n'est point d'avoir excité la terreur, mais de n'avoir excité que la terreur et plus souvent l'horreur. J'aurais voulu voir son génie s'exercer sur des sujets variés, distincts de passions et d'intérêts. Sophocle a fait Ajax furieux, Electre criminelle, Œdipe incestueux; mais il a fait aussi le noble et touchant Philoctète , la malheureuse Déjcinire^ la pieuse et sensible Antigone. Or este ^ Médée et les Bacchantes
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ont été créés par le même pinceau qui a dessiné Andromaqtie , Alceste , Iphigénie. Shakespeare lui-même n^a-t-il donc traité que des délires tragiques, et n'admirons-nous pas, après les scènes brûlantes à' Othello , les scènes profondes de Jules César et de Coriolan? Tous nos illustres tragiques modernes ont offert la même variété dans leurs conceptions; M. Ducis a-t-ileu cette heureuse inconstance?... y>
Nos lecteurs nous permettront maintenant d'interrompre les récits de François Chéron ; nous les retrouverons un peu plus loin, mais il est nécessaire d'accompagner Fauteur sur le nouveau terrain qu'il aborda avec un assez grand succès à cette époque, en publiant son Contrat dhinion au moment ou son frère donnait au Théâtre-Français le Tartufe de mœurs. Cette excursion sur la scène dramatique et comique offrira un intérêt historique et nous fera mieux connaître Tépoque à laquelle se rapportent ces souvenirs.