AUVERS
Couplets chantés par M. L.-G. Chéron à sa femme, le 20 septembre ISOo, anniversaire de leur arrivée à Poitiers.
Air : Combien j'ai douce souvenance I
C'est aujourd'hui Saint-Xicodème !
N'en fus-je pas un grand, moi-même, D'avoir quitté mes doux labeurs
Que j'aime, Pour ce que Ton nomme grandeurs,
Honneurs !
Sans craintes, sans soucis funestes, Nous goûtions des plaisirs célestes Quand nous entendions les concerts
Agrestes Des hôtes de nos arbres verts
D 'Au ver s !
Je sais bien que loin de la ville L'habitant d'un obscur asile Ne peut pas trouver le moyen
Facile De pouvoir faire le bien
Si bien !
Faire 1er bien est douce chose !
Mais souvent au bien que l'on ose La politique ou l'intérêt
S'oppose!
Le sage tient le bien qu'il fait
Secret,
O mes champs, quand vous reverrai-je D'un doux repos quand jouirai-je r Quand prendrai-je sous mon berceau
Un siège Pour voir passer un grand bateau
Sur l'eau r
l88 MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHERON
On voit que le préfet-poète ne se faisait pas d^illusions sur les attraits des fonctions publiques; on voit aussi qu'il n^avait accepté ces honneurs que dans l'espoir de s'en servir pour faire quelque bien autour de lui ; mais ses occupations n^allaient pas à son caractère. Un homme de lettres ne peut être bon préfet qu'à la condition de se faire violence à lui-même et d^touffer tous les mouvements de son imagination. Louis- Claude Chéron fut un excellent administrateur, les papiers publics et les documents privés en témoignent; mais il succomba à la tâche. Sa santé s^altéra dès les premiers jours de Tannée 1807, et il mourut, presque subitement, le i3 novembre. Voici comment Tabbé Morellet, dans ses Mémoires, raconte cet événement :
«Vous aurez appris, par les papiers publics, la mort du pauvre Chéron, mon neveu, préfet de Poitiers, enlevé à quarante-neuf ans par une fièvre bilieuse. Sa femme était venue avec son enfant et sa sœur passer six semaines chez moi, aux sollicitations pressantes de son mari. En partant , elle avait exigé de son cousin , le deuxième fils de Marmontel, secrétaire particulier du préfet, de venir la chercher en toute diligence, si son mari tombait malade. Au com-
l'empire et la société littéraire 189
mencement de novembre, elle avait terminé avec
succès quelques démarches dont son mari Pavait
chargée près des ministres, et je comptais jouir
plus librement de sa société pendant la quinzaine
qu'elle pouvait encore me donner lorsque j'ai vu
arriver mon neveu Marmontel, venu en trente
heures de Poitiers Ma pauvre nièce est frappée
comme d'un coup de foudre et agitée par les
plus sinistres pressentiments. Elle part sans
perdre un instant le lundi à deux heures, va jour
et nuit, arrive le mardi à onze heures du soir à
Châtellerault , à dix lieues de Poitiers. Là, le
sous-préfet, prévenu par un courrier de l'évêque,
Farréte et se voit forcé de lui apprendre le funeste
événement, qui ne lui permet pas d'aller plus loin .
Son mari était mort le matin de ce jour-là même.
Figurez-vous cette douleur si vous pouvez. Enfin
elle se remet en voiture et revient chez moi où
elle est depuis le r5 octobre, dans un état à faire
pitié et repoussant toute consolation. »
Ainsi mourut cet homme, qui dans des temps plus calmes aurait certainement pris place parmi nos bons écrivains. Il fut, comme la plupart de ses contemporains, une victime de la Révolution, en ce sens qu'elle l'empêcha de déployer à l'aise ses talents naturels. Son fils épousa
igO MEMOIRES DE FRANÇOIS CHERON
en i832 une demoiselle d^Arquinvilliers, et continua les traditions d^honneur et de désintéressement qu^il avait reçues de son père et de son grand-père ^
Presque en même temps, François Chéron était frappé dans ses plus chères affections : il '* perdit coup sur coup ses deux fih; ses récits témoignent de la douleur qu''il éprouva :
c( Je Tai senti, s^écrie-t-il, ce plaisir, ce bonheur ineffable d'avoir un fils! O mon enfant, premierné de nos amours, comme tu nous aimais et comme nous te chérissions! Que de pleurs ta perte nous a coûtés!
« C'est le 29 juillet 1 80 1 que j'ai perdu Auguste : six jours après, son frère n'était plus! Les chagrins violents ont pour résultat de désenchanter la vie, en nous rendant insensibles à cette foule de petites jouissances qui en animaient et en embellissaient le cours ! Après cette séparation de nos deux chers enfants, une profonde tristesse s'empara de nous. Les soins de l'amitié pouvaient seuls parvenir à nous distraire. Nous
I. De ce mariage naquit M. Alphonse Chéron, à Tobligeance duquel nous avons dû plusieurs renâeignements importants et des documents précieux. Nous lui adressons ici nos vifs remerciements.