ET SON FILS AÎNÉ
l'empire et la société littéraire 193
tous les cœurs par la franchise et la noblesse de ses manières, par la solidité de son jugement, la sûreté de son commerce^ et cette cordialité que personne ne posséda jamais à un égal degré avec ceux qui l'aimaient. Mme Lenoir est la seule des amis de la rue Saint-Marc qui lui ait survécu...
« M. et Mme Lenoir habitaient pendant la belle saison une maison de campagne à Crosne, petit village près de Villeneuve-Saint-Georges. Nous y étions reçus comme leurs propres enfants. Ma femme y passait tous les ans deux ou trois mois. Le jour de la Saint-Jean, fête de M. Lenoir, il y avait grande réunion à Crosne. M. Ferrand, auteur de VEsprit de Vhistoire^ et plusieurs autres anciens magistrats, échappés aux fureurs de la Révolution, ne manquaient pas de venir honorer leur vieil ami.
« C'est au milieu de cette vénérable société que, le 24 juin, j'osai risquer de chanter quelques couplets qui obtinrent le plus précieux des succès, celui d'un attendrissement qui se prolongea longtemps et a fait souvent répéter à la bonne Mme Lenoir : « Ce jour a été le plus doux de ma vie. » On peut donc bien me pardonner d'en avoir aussi gardé un délicieux souvenir. »
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Les couplets que Chéroii chanta ce jour-là devaient, en effet, émouvoir les survivants des anciens parlementaires, car ils rappelaient adroitement leur antique probité et leurs longs services. Peut-être même quelque trait un peu trop flatteur se glisse-t-il au milieu des autres. N^est-ce pas la résistance turbulente des parlements aux édits présentés par Louis XVI qui a entravé l'exécution des réformes, excité les esprits et hâté la réunion des États généraux? Mais, en i8o5, on était encore loin d'analyser, comme nous pouvons le faire aujourd'hui, les causes morales qui avaient préparé la chute de la monarchie.
Un peu plus tard, vers 1807, François célébrait avec quelques amis le mariage de sa voisine, Mlle Zoé de G***, et chantait encore, suivant sa vieille habitude, quelques couplets qui rappellent le souvenir déjà lointain de ses premières années :
Que j'aime les fêtes de famille Et les bonnes gens Du bon vieux temps !
C'est là que la gaieté brille Avec l'accord si touchant Du sentiment !
L EMPIRE ET LA SOCIETE LITTERAIRE igD
La même pensée lui inspirait une de ses meilleures chansons, composée pour « un ami, non pas de cœur, mais de société, » riche célibataire, gai et spirituel :
Aux festins des riches, des grands,
C'est Tennui qui préside;
Mais la gaieté réside Dans les banquets des bonnes gens !
Vieille simplesse,
Franche et vive allégresse, Vous fuyez les brillaots salons, Mais vous inspirez nos chansons, A vos leçons
Dociles, nous devrons
Encor des jours prospères.
Comme en avaient nos pères !
En écrivant ces couplets, F. Chéron se rendait très bien compte du désœuvrement de sa vie. Les carrières politiques et administratives lui étaient fermées, et comme écrivain il rencontrait partout la terrible censure impériale, qui décourageait les plus intrépides. Aussi, repoussé de tous les points où il pouvait réussir, et perdant un peu trop tôt Tespérance, laissait-il échapper ses plaintes :
« Qu'ai-je fait, écrit-il, pendant quinze ans? Des chansons, quelle pitié! Mais telle est peutêtre la déplorable destinée de l'homme malheureux. Plus une traversée est féconde en accidents,
plus le navigateur éprouve le besoin d'échapper à de sinistres contemplations. Il chante pour se distraire, il chante par peur, il chante quand le péril est passé; les combats, les tempêtes, les naufrages, rien ne l'arrête, il chante. Eh! qui pourrait lui envier un pareil sort? Ces chants, ce n'est pas de la joie, c'est de la fièvre ou du délire. La douleur, les regrets, n'ont-ils donc pas aussi leurs chants, chants funèbres, exhalés des profondeurs de l'àme et dont les accompagnements sont les larmes? »
Cependant, à cette même époque, François Chéron trouva une voie nouvelle dans laquelle il devait promptement réussir et conquérir une sorte de célébrité. Il se livra à la critique littéraire et jugea avec indépendance et bon goût, tantôt dans la Ga:{ette, tantôt dans le Moniteur^ les pièces de théâtre et les ouvrages nouveaux. C'est à cette circonstance que nous devons d'avoir conservé une grande quantité de lettres inédites, écrites par tous les écrivains du temps et qui offrent parfois un vif intérêt. Ses relations s'étendirent aussitôt : il connaissait déjà depuis longues années les auteurs dramatiques qui Tavaient précédé dans la carrière; sa bonté le porta à aider les jeunes gens de ses conseils, et il fut pour eux
un guide affectueux et éclairé. Ce rôle devait s'accentuer sous la Restauration, mais déjà nous pouvons le voir à Tœuvre.
Un jour, c'est Luce de Lancival, l'auteur de ^ la tragédie d'Hector et du poème âCAchille à Scyros, futur membre de TAcadémie française, qui réclame ses avis. « Voilà mon dernier-né, écrit-il, que je confie au goût et à Tamitié du plus aimable des hommes; Tun en découvrira
les défauts, et Tautre m'aidera à les corriger
Tous ces projets sont encore bien confus dans ma tête, mais mon maître voudra bien débrouiller le chaos. J'attends ce service de sa complaisance et de ses lumières, et je le prie d'agréer l'assurance de mon inviolable attachement, i^'' juillet 1806. »
Un autre jour, c'est M. Soumet, le futur auteur de Cljrtemnestre et de Jeanne d'At^c, qui publiait alors se3 poèmes didactiques et qui demandait en ces termes l'appui du critique : « Je dois à vos encouragements les premières émotions de la gloire : c'est ce qui m'enhardit à soumettre à votre jugement quelques odes que je vais publier... Les affaires m'ont trop fait oublier les muses, mais elles ne me feront jamais oublier votre aimable indulgence et la reconnaissance
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que je dois à votre parfaite bonté. Je prends aussi la liberté de vous offrir la nouvelle édition de mon poëme iU Incrédulité)^ dédié à Madame mère : vous lui aviez offert un asile avant que la protectrice des orphelins Peut adopté (1809). » Un peu plus tard, c^est Campenon, c'est Amar, Fauteur du Coûtas complet de rhétorique^ qui le prennent pour arbitre ; mais les plus curieuses lettres de ce dossier sont celles de M. Adrien de Sarrazin, qui débutait alors et dont F. Chéron soutenait avec une indulgente attention les premiers pas. Il s'agissait de la représentation de la comédie U auteur et le critique : <( Nous touchons au jour fatal, écrit le jeune auteur à son vieil ami; je ne m'en croyais pas encore si près, et je vivais dans une grande sécurité. Est-ce qu'il serait possible que je fusse sifflé? En vérité, j'en serais bien fâché, car vous vous seriez donné bien de la peine pourxin triste résultat. Mais je sais combien il est rare que deux ou trois mille personnes puissent s'entendre sur un même objet. Tout le monde s'entendra-t-il pour applaudir votre pupille? De grâce, Monsieur Chéron, si vous croyez que ma pièce ne répond pas aux soins que vous vous êtes donnés, retirez-la... Pour parler sans figure'