‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 22 sur 35 · L EMPIRE ET LA SOCIETE LITTERAIRE I · texte numérisé non relu

L EMPIRE ET LA SOCIETE LITTERAIRE I

si VOUS pensez qu'il y ait pour vous quelque motif de redouter la chute d'un ouvrage que vous avez si hautement approuvé, je vous laisse carte blanche pour Tabandonner. Je ne viendrai point à Paris pour l'époque de la première représentation. Si j'ai un bonheur complet, j'ai le désir d'être nommé, parce que j"ai le projet de donner d'autres ouvrages. Si je ne suis heureux qu'à moitié, je crois qu'un demi-bonheur doit se goûter en silence; si je tombe à plat, je pense que le malheur doit garder l'incognito. Ce qui me flatterait le plus dans le succès, ce serait de pouvoir dire hautement tout ce que je vous dois; être forcé de le taire serait trop pénible pour moi. »

De vives amitiés, fondées sur les services et la reconnaissance, s'établissaient entre les auteurs et le guide qui les encourageait. C'est ainsi qu'il faut comprendre le vrai- rôle du critique : au lieu d"'abattre les courages et d'étouffer l'ardeur des écrivains sous le poids de sa sévérité, c'est à lui de les exciter ou de les calmer suivant les circonstances, de soutenir leur conflance, de les consoler dans la défaite, de les avertir dans la victoire, de travailler, en un mot, non pour lui-même, mais pour eux. Quand on l'entend de cette façon, la

critique n^est pas aisée, mais elle est bonne et profitable.

Parmi ces amitiés littéraires, François Chéron en comptait une qui ne se prodiguait pas, celle du farouche Etienne, de TAcadémie. C'étaient chaque jour de nouvelles boutades, des froideurs sans raison, de mesquines susceptibilités. Etienne a laissé la réputation d'un caractère détestable et d'un mauvais confrère : au fond cependant, c'était un cœur dévoué, que la soufFranee avait aigri. On peut en juger par ces intéressants extraits d'une lettre qu'il écrivit à Chéron en 1812 :

(( Figurez-vous, mon ami, les chagrins de toute espèce, les tribulations -de tout genre auxquels j'étais en proie, et vous pardonnerez peut-être à la douleur ce que vous avez l'air d'attribuer à l'ingratitude. Mon amitié n'est peut-être pas aussi démonstrative que beaucoup d'autres, mais elle n'en est que plus vraie et que plus sincère. Il y a de faux amis comme de faux dévots, et ce sont toujours ceux qui font le plus de grimaces. Cette tiédeur, je vous le jure, n'est qu'apparente, et le foyer intérieur est d'autant plus chaud. Cette réserve, cette sauvagerie même, si vous voulez l'appeler ainsi, sont le fond de mon caractère. J'ai

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