L EMPIRE ET LA SOCIETE LITTERAIRE
cherché vainement à les vaincre. J'étais le même quand j^étais pauvre, et on ne m'en faisait pas de reproche; je suis un peu plus favorisé par la fortune, et on dit que je suis fier. Non, mon cher Chéron; on me connaît mal, et j'en appelle volontiers là-dessus à mes plus anciens amis... Je ne suis pas bien vieux, mais je connais assez les hommes pour ne m'être point trompé sur ma position.
« Le jour où je suis entré au Journal de l'Empire^ je n'avais pas un ennemi. On m'a mis en présence de tous les amours-propres, et je me suis attiré des haines particulières, mais je défie le plus acharné de mes persécuteurs de m'accuser en face d'une noirceur ou d'une mauvaise action. Ah! s'il est vrai que je vous ai montré de la froideur, je suis bien coupable, et je vous proteste, mon cher ami, que je me maudis franchement de vous avoir si mal témoigné ce que je ressens si bien. Je vous en demande pardon, et je vous jure la main sur le cœur quil n'est personne au monde dont j'estime plus le talent et la loyauté, dont j'aime mieux le noble et excellent caractère, personne enfin dont je sois plus fier d'être l'ami. Soyez homme à venir dîner à Ville-d'Avray, et venez chez moi comme je voudrais aller chez
VOUS, à tout moment, à toute heure, comme chez un vrai et franc camarade.
« Paris^ 26 mai 1812. »
Les années s'écoulaient ainsi dans un commerce agréable avec des esprits éclairés et quelques hommes de situation plus haute, tels que M. de Bourgoing, notre ambassadeur à Dresde K F. Chéron n'espérait plus la chute de TEmpire, mais il maudissait le régime qui le tenait dans
I. M. de Bourgoing a été l'un des plus fidèles amis de François Chéron. Il lui écrivait en 1808 : « Dresde, le 24 juillet. La lecture de votre lettre, mon digne et malheureux ami, a été pour toute ma famille la cause d'un véritable chagrin. Nous nous sommes dit à Tenvi : Comment, avec tant de moyens de succès, éprouver tant de contrariétés et de désappoints ? Comment avec tant d'intelligence, de connaissance des affaires et des hommes, avoir tant de peine à se tirer de pair, tandis qu'on voit un si grand nombre de sots et de fripons qui prospèrent r Faut-il donc, en s'étayant d'un exemple très imposant, croire absolument à Vétoile? Ne soyons pas au moins superstitieux à demi, et croyons aussi que cette étoile change, quand elle est miauvaise pendant quelque temps... Nous avons possédé ici Mme de Staël. Elle ne s'y est occupée que de beaux esprits, réels ou présumés. Elle va nous donner quelque volume sur la littérature allemande et aura pour contradicteurs, je le crains bien, toute la France, excepté Villers, Vanderbourg et moi. Je ne vous excepte pas, n'ayez pas peur : vous avez le goût trop sévère pour admirer comme nous, presque sans restriction, les Gœthe, les Schiller, et les Wieland... Vale et nos ama sîciit diligimus te et tiios. »
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rimpuissance. Les plus belles années de sa vie se perdaient dans Toisiveté, et il rongeait son frein avec impatience. Nous allons le voir tout à l'heure sortir de son silence et rentrer dans les luttes politiques : il y perdra une troisième fois sa liberté, mais il aura la joie de voir enfin res-^ taurée cette monarchie dont il avait toute sa vie attendu le retour.