LA BORDELAISE
(iD mars 18 14).
Français, votre roi vous appelle !
Marchez, volez sous ses drapeaux.
Peuple généreux et fidèle, Votre roi vient tinir vos maux,
Bientôt la douce paix en France Suivra l'étendard de Louis.
Le commerce avec l'abondance Va renaître à l'ombre des lis.
.... Français, l'univers vous contemple!
L'heure est venue... Imitez-nous ; Bordeaux vous a donné l'exemple, Mais il l'aurait reçu de vous.
Qu'une même ardeur nous enflamme 1 A Louis donnons notre foi; N'ayons qu'un esprit et qu'une àme :
Servons Dieu, l'honneur et le roi 1
Cette chanson fut répandue dans tout Paris et circula dans les provinces.
Bientôt les événements se précipitèrent, et le 12 avril 18 14 le comte d^Artois fit son entrée dans Paris au milieu d'une foule immense. On connaît les détails de cette célèbre journée, qui trancha toutes les hésitations du gouvernement provisoire et des alliés ; on sait que la bonne grâce du prince charma la multitude, et qu'il trouva des paroles aimables pour tout le monde, pour les ministres , pour les maréchaux , pour les citoyens. La restauration se fit ainsi spontanément, sans Tappui des souverains étrangers, qui presque tous subissaient l'influence de l'empereur Alexandre, partisan du duc d'Orléans; rélan, une fois donné, devint irrésistible.
Ce fut un beau jour pour F. Chéron que celui
OÙ il put saluer aux Tuileries Phéritier du souverain dont il avait été le défenseur et Tami. Pendant quinze ans, sa fidélité ne s'était pas démentie un seul instant; il n'avait cessé de faire partie du comité royaliste qui existait à Paris depuis vendémiaire, et son activité, ses chansons, ses articles avaient constamment poussé au rétablissement de la royauté. Tous ses vœux étaient exaucés, la polémique désormais n'avait plus de raison d'être, mais il lui restait un devoir : faire aimer par tous , comme il l'aimait lui-même, cette monarchie qui rapportait dans les plis de son drapeau les libertés et les vraies grandeurs de la patrie. F. Chéron ne faillit pas à cette tâche. Le 20 mars 1814, il donna au Théâtre-Français une pièce qui fut chantée par Mlle Emélie Leverd, après la représentation de la Partie de chasse de Henri /F, en présence de S. A. R. Monsieur :
... Sous un roi tutélaire, ^
Des malheurs de la guerre
Désormais à l'abri,
Que le peuple respire
Et que, de tous ses maux guéri,
En paix il fasse cuire
La poule de Henri !
D'un règne déplorable Lorsque ce prince aimable
Consolera Paris, Chacun, en sa présence, Va s'écrier : Ventre Saint-gris!
D'aujourd'hui notre France Comptera deux Henris !
Nous lisons en note de ces couplets : f( L'enthousiasme qu'a excité cette petite chanson de circonstance ne peut se décrire, et Son Altesse royale n'a jamais oublié cette touchante soirée, où la plus brillante assemblée l'a vue verser des larmes d^attendrissement. »
Cette allégresse se changea promptement en angoisse. A peine l'administration était-elle réorganisée, la paix conclue, les armées étrangères sorties du royaume, la Charte promulguée et le régime constitutionnel inauguré, que tout l'édifice fut à nouveau bouleversé par le retour de Napoléon. Après la révolution de i83o, il n'y a pas eu d'événement plus funeste à la France.
F. Chéron n'avait pas prévu le coup. 11 n'eut pas le temps de s'enfuir, et l'Empereur, qui n'oubliait rien, le fit arrêter quelques jours après son arrivée à Paris. Victime , pour la quatrième fois, de son dévouement politique, il fût jeté en prison, et un procès criminel fut intenté contre lui, à raison des chansons qu'il avait publiées l'année précédente. L'intérêt de sa famille
2 I 2 MEMOIRES DE P^RANCOIS CHERON
lui commandant de mettre ordre à ses affaires, une séparation de biens fut arrangée entre sa femme et lui. Il vécut, pendant trois longs mois, dans les plus cruelles alternatives : heureusement les intérêts qui préoccupaient le gouvernement impérial Tempêchèrent de donner suite à ses vengeances, et Ghéron fut oublié. Waterloo le délivra. Quelques jours après, le 9 juillet 181 5, il assistait au second retour de Louis XVIII à Paris.
L'aventure des Cent-Jours, qui ramena les armées alliées sur notre territoire de 181 5 à 18 18, ruina nos finances et nous coûta, outre la perte des forteresses de PEst et du Nord, une énorme contribution de guerre, fut surtout fatale à la France en ce qu'elle divisa les familles en deux camps irréconciliables : celles qui s'étaient ralliées à Bonaparte et celles qui étaient restées fidèles à la monarchie. Les efforts de deux rois devaient échouer dans Tœuvre d'oubli et de rapprochement qu'ils poursuivirent jusqu'à la fin. Les défections de 181 5 ont été flétries par l'histoire; elles ne peuvent s'expliquer que par l'effacement des caractères, résultat déplorable de vingt années de terreur et de despotisme. F. Ghéron nous en a laissé un exemple qui, pour
être pris en dehors de la politique, n'en est que plus saisissant :
« Baour-Lormian * m'avait instamment prié de faire usage de mon crédit auprès de M. de Blacas pour faire représenter son opéra d'Alexandf^e à Babylone. Il m'envoya, le 3 mars i8i5, la note ci-jointe, rédigée tout entière par lui et destinée aux journaux royalistes : « Nous sommes enfin arrivés à cette époque vivement désirée où la France, rendue à ses rois légitimes, voit les arts si longtemps avilis recouvrer leur indépendance et leur véritable grandeur! Parmi les ouvrages nouveaux que TAcadémie royale de musique peut offrir au public, l'un des plus importants sans doute est l'opéra d'Alexandre à Babylone, terminé depuis longtemps. Le poème est de M. Baoïir de Lormian et la musique de Lesueur. L'auteur a puisé son sujet dans Tite-Live, il a choisi l'époque la plus glorieuse de la vie
I. Baour-Lormian, de TAcadémie française, est né en 1770 à Toulouse et est mort en 1854. Dès 1806, il avait fait jouer une tragédie en cinq actes et en vers, Omasis ou Joseph en Egypte ; il donna en 1809 Mahomet II, et en 181 1 une épopée, V Atlantide ou le Géant de la montagne. Puis il chanta dans des odes successives tantôt TEmpire et tantôt la Restauration. Alexandre à Babylone est un de ses meilleurs opéras. C'était un versificateur élégant, mais pompeux et monotone.
d'Alexandre, et ce héros est représenté avec le caractère de noblesse et de magnanimité que lui donne l'histoire. Les personnes qui connaissent cet opéra s'accordent à le regarder comme une des productions les plus remarquables de l'auteur d^OmasiSj de Mahomet second et des Veillées. Les amis des lettres désirent vivement que l'Académie de musique nous fasse jouir d'un ouvrage qui, indépendamment de son mérite réel, s^accorde si bien avec les circonstances présentes ^ »
« Mais deux jours après, le 5 mars, on apprit l'arrivée de Bonaparte à Cannes : Lormian m'écrivit aussitôt le billet suivant :
« Je vous prie, mon cher ami, de ne point faire usage de la petite note que je vous ai donnée. Si par hasard elle était déjà remise à un journal, veuillez en arrêter Timpression, et vous me rendrez un véritable service. Je compte sur vous. Totus tuus! Lormian. ))
Nous supposons que F. Chéron ne fit pas usage de la notice préparée par l'auteur d' Alexandre à Babylone^ mais il ne pouvait comprendre de telles défections. Sa conduite politique était plus ferme et plus éclairée. Il se rangea dès le prin-
I. Nous possédons encore cette note naïve. Elle est écrite de la main même de Baour-Lormian.
cipe du côté des royalistes purs, formant le côté droit de la Chambre de i8i5. Son dévouement à la cause royale reçut alors sa récompense. Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, censeur de la Ga:{ette de France et commissaire du roi près la Comédie-Française 1. Cette dernière fonction lui souriait beaucoup; il aimait à aider les jeunes auteurs qui préludaient au mouvement romantique. De tous côtés on s'adressait à lui pour obtenir justice quand on croyait avoir à se plaindre de l'administration du théâtre ou quand on cherchait quelque faveur. Aussi penset-on que le dossier des autographes s'augmente
I. C'est à cette époque qu'il entra en relations avec M. le comte de Maistre. Nous n'avons pu savoir à quelle occasion il en reçut la lettre suivante, où se manifeste la bonne grâce du célèbre écrivain : « Rien ne pouvait m'être plus agréable, monsieur, que la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire avant-hier. Je mets à part la louange dont tout homme sage est tenu de se défier; mais votre lettre contient un fait, et ce fait suffit pour me pénétrer de la joie la plus pure. J'ai eu le bonheur de vous être utile : c'est vous qui me l'assurez, monsieur, il ne m'est pas permis d'en douter. Venez, je vous en prie, me répéter de vive voix une assurance aussi flatteuse pour moi ; vous êtes bien sûr, monsieur, de me faire le plus grand plaisir. Si quelque chose pouvait ajouter à ce sentiment, ce seraient vos relations intimes avec un homme infiniment respectable, pour lequel je conserverai toute ma vie le plus tendre attachement et que je ne désespère point d'embrasser encore. Je suis avec une profonde estime et la considération la plus distinguée, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Le comte de Maistre. Hôtel du Helder. lo juillet 1817. »
2l6 MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHÉRON
beaucoup à cette époque. Nous n^en détacherons qu^une lettre de Charles Nodier, désireux de favoriser les débuts de Mlle Gros :
« Mon excellent ami, je sais de science certaine que vous présiderez demain un conseil ou doit se décider le sort dramatique de Mlle Gros. Je sais également que vous vous êtes montré assez mal disposé en sa faveur.
« Il n^est sans doute question ici que du talent de Mlle Gros, dont je serais très mauvais appréciateur, mais qui m'a laissé des souvenirs que la plupart des héroïnes du temps ne me paraissent pas capables d'effacer. Je crois donc qu'un acte d'indulgence pour elle ne passerait pas pour une injustice... Je serais bien fier si vous trouviez un droit supérieur à ceux-là dans la recommandation d'un homme qui s'honore de vous avoir dû d'éclatantes marques d'amitié et qui ne vous en demande une nouvelle que parce qu'il ne doute pas de votre cœur. Ayez égard, mon excellent ami, à la prière que je vous adresse; appuyée par les camarades de Mlle Gros et non désavouée par l'opinion, elle est peut-être digne de votre intérêt. Voyez-y du moins une preuve de ma confiance et par conséquent de mon inviolable amitié. Nodier. »
F. Chéron exerça ses fonctions de commis-
LA RESTAURATION ET LES VIEUX ROYALISTES 2 1 y
saire royal jusqu'en 1825 : à cette époque, le cœur brisé par la mort de sa femme, il donna sa démission. Quelque temps après, il reçut de l'administration la lettre suivante, qui témoigne de Testime et de l'attachement de ses collègues :
c( Nous avons appris avec peine, monsieur, que depuis la cessation de vos fonctions en qualité de commissaire royal près de la Comédie-Française, vous vous êtes abstenu de faire usage des entrées.
• « Si nous eussions connu plus tôt cette réserve, qui honore votre délicatesse, nous nous serions -empressés de vous assurer, au nom de la Comédie- Française^ que ce sera toujours avec beaucoup de plaisir qu'elle vous verra à ses représentations, et de vous offrir la libre jouissance des entrées à son théâtre. Veuillez les accepter comme un gage de sa reconnaissance pour le zèle que ses intérêts vous ont inspiré, et de sa haute estime pour le A:aractère, aussi digne de l'homme de lettres que du fonctionnaire, dont vous avez fait preuve pendant tout le temps de votre exercice. «
Le rôle de censeur de la Galette de France ne causait à Chéron aucun souci : la Galette suivait une voie conforme aux sentiments de son juge. Mais François se préoccupait, avec tous les
royalistes, de la marche des événements. La chambre dite introuvable avait été brusquement dissoute par le duc de Richelieu et par M. Decazes, qui redoutaient Farrivée aux affaires de MM. de Villèle et Corbière. On eut alors le singulier spectacle de royalistes obligés de faire au gouvernement royal une opposition qui n'eut d^autre. résultat, pendant cinq ans, que de donner plus de force à la coalition des libéraux, des doctrinaires et des républicains. La politique de ces cinq années reposa sur un malentendu parlementaire qui conduisait Royer-Collard, de Serres et Guizot à exalter Pautorité royale, tandis que l'opposition royaliste s'efforçait d'en affaiblir la portée. Les conséquences de cette fausse situation, créée par Tordonnance du 5 septembre, ont été funestes à la Restauration.
F. Chéron n'eut pas un instant d'hésitation. Il prit parti pour les royalistes de droite et se mit en rapports avec leur polémiste le plus ardent, M. Fiévée % excitant sa verve et Fenga-
I. Fiévée, né en 1767 et mort en i83g, écrivait alors dans le Journal des Débats et publiait sa Correspondance politique et administrative, qui avait le plus grand succès. Sa polémique était ardente et spirituelle; les libéraux le redoutaient et s'en débarrassaient en le faisant condamner à la prison.
LA RESTAURATION ET LES VIEUX ROYALISTES 2iy
géant à ne rien ménager pour faire revenir le prince à des décisions plus conformes aux intérêts de la monarchie. Je ne puis donner une idée plus exacte des passions qui divisaient alors les hommes politiques qu'en reproduisant une des lettres écrites par Fiévée à Chéron :
« J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date d'hier. Je suis fort sensible à vos éloges; ils me font plaisir en ce sens surtout, que je crois mérité, d'être reconnu comme bon Français et digne de refaire en France quelques doctrines ; malheureusement, voici notre rninistère tout à gauche, et je n'ai plus envie de lutter contre, parce qu'il faudrait dire trop de choses et plus de choses qu'on ne doit en dire au public. On sacrifie les royalistes aux révolutionnaires; j"ai peur que les royalistes du Midi ne se fâchent; on s'obstine ici ; il faudra tuer des royalistes pour assurer l'impunité promise aux révolutionnaires ! Tout cela fait frémir et ôte jusqu'à la pensée d'intervenir contre ces combinaisons, car on serait accusé d'avoir provoqué le mal. 11 faut attendre, comme vous le dites fort bien; mais sommes-nous assurés que nous aurons le temps d'attendre? C'est la grande question!... »
Tous les esprits n'étaient pas aussi résolus que celui de Fiévée; mais la scission était complète entre les partisans de M. Decazes et les députés de la droite. Cette séparation s^accentuait tous les jours, à mesure que le ministère chassait les royalistes des fonctions publiques pour les donner aux libéraux, à mesure aussi qu'il était obligé de se rapprocher de la gauche avancée pour conserver une majorité. Un des plus curieux récits de Chéron est celui où il nous montre la politique faisant entrée dans les salons de Taristocratie parisienne :
« C'était en 1819, sous le ministère Decazes. La tendance du gouvernement était de plus en plus favorable aux ennemis des royalistes. Hostile depuis le 5 septembre 18 16, il devenait persécuteur. C'est dans ces circonstances que je fus invité à dîner, le jour des Rois, chez Mme la comtesse du B***. L'idée me vint aussitôt de composer quelques couplets où je pourrais exhaler les sentiments douloureux dont j'étais pénétré. Je n'avais d'autre dessein que de les envoyer aux journaux de mon opinion, comme ayant été chantés,- — artifice très innocent et qui n'a pas le mérite de la nouveauté. Le sort en décida autrement, et je fus roi de la Fève, sans
que j'eusse communiqué à personne le désir très naturel que j'avais de porter quelques instants cette couronne éphémère, pour avoir la gloire de Tabdiquer. L'étonnement fut grand lorsque j'eus dit ces couplets, qui furent jugés si analogues aux circonstances et si conformes aux sentiments de tous les convives. Il était évident en effet que cette chanson ne pouvait s'appliquer qu"à l'état de choses sous lequel nous vivions; je me gardai bien de laisser approfondir la question de Timpromptu, et, le lendemain, dix journaux reproduisirent cette pièce :
COUPLETS
Chantés le jour des Rois 1819, cliez Mme la comtesse du B...
Du sort un malin caprice Me couronne dans ce jour.
Moi régner ! le rude office !
Surtout par le temps qui court !
Aux préjugés de nos pères Je tiens encore, et pour moi Ce siècle a trop de lumières...
Je ne veux pas être roi !
Quand viendra le jour prospère Où nos yeux ne verront plus Les vils flatteurs de Tibère Souiller la cour de Titus, Quand la suprême puissance Des méchants sera TefFroi Et des bons la récompense...
Ah ! je veux bien être roi !
Des parvenus sans mérite Quand la faveur finira, Et du front de l'hypocrite Quand le masque tombera ; Quand la brigue et l'impudence Ne mettront plus hors la loi L'honneur de la vieille France...
Ah I je veux bien être roi !
Mais tant que ces doux présages Tarderont à s'accomplir, Français, aux galants usages Ne cessons point d'obéir !
D'une aimable souveraine ^ Aimons à suivre les lois....
On a vu plus d'une reine Régner mieux que bien des rois !
Cette guerre de salon plaisait à F. Chéron : ses anciens amis du temps de la Révolution cherchaient à ^attirer chez eux pour jouir de sa conversation spirituelle et discuter avec lui les événements. Henri Larivière, l'ancien député au conseil des Cinq-Cents, devenu membre de la Cour de cassation, lui envoyait souvent de petits billets d^appel, comme celui-ci :
« Il n^ a qu'un dîner, mon cher Chéron, qui puisse nous donner le temps de causer ensemble. Venez donc, lundi prochain , manger la soupe avec nous. JVspère bien que nous dirons un mot
I. J'avais, suivant l'usage, choisi pour reine la maîtresse de la maison. [Note de F. Chéron.)
du discours du Roi, de l'adresse des pairs et de celle des députés, sans oublier la Russie, sur laquelle je vous apprendrai, je crois, des choses que vous ignorez. Il me semble que les libéraux ne doivent pas être à leur aise ! Totus tibi. Lariviére. »
Puis c'étaient de longues correspondances avec les historiens, les philosophes, qui étudiaient les événements du fond de leur cabinet. Et, si Ton veut savoir quelles pensées inspirait aux royalistes la politique du jour, qu'on lise ce passage d'une lettre de M. Alphonse de Beauchamp, l'auteur de VRistoire de la Vendée * :
« Nous étions fort tentés, moucher Chéron, de répondre à votre aimable lettre par un peu de bouderie, car vous n'avez point tenu la promesse que vous nous aviez réitérée de venir, par un beau jour, nous demander à dîner dans notre Thébaïde de Versailles. Mais nous nous contenterons d'un reproche amical^ dans l'espérance que vous nous donnerez enfin et bientôt une demi-journée. Nous nous sommes , depuis, un
I. Alphonse de Beauchamp (1767-1832) a publié, outre son Histoire de la Vendée, une Histoire de la captivité de Pie VH et une Vie du général Moreau. C'est un historien très estimé. Son Histoire de la Veyidée a eu plusieurs éditions.
peu éloignés de ce fameux Jeu de paume dont VOUS me parlez, véritable boîte de Pandore d'où sont sortis depuis trente ans tous les fléaux politiques qui affligent les deux mondes. Nous demeurons maintenant près de la place Saint-Louis. C'est de là que j'aperçois, comme d'un observatoire, l'écroulement de la vieille Europe et la dissolution de l'ordre social. Grande merveille pour nos cerveaux malades ! Mais, pour un historien calme et impartial, c'est un spectacle triste et sans compensation. Ce prétendu grand siècle qu'on a tant vanté est et sera tour à tour en proie à l'ineptie, à la faiblesse, aux faveurs des démagogues et à la tyrannie des soldats. Je ne verrai certainement pas la fin de cette longue subversion qui se reproduit sous tant de formes et dont j'ose écrire à présent l'histoire à compter de son origine. Que n'êtes-vous à ma portée! J^irais parfois vous détourner de vos travaux, et j'en appellerais à votre jugement et à vos lumières !... »
En 1819, rien ne faisait encore présager un changement de politique : les élections partielles étaient favorables à la gauche, et le département de l'Isère avait envoyé à la Chambre l'abbé Grégoire, ancien évêque constitutionnel et régi-
cide. Les correspondances de Chéron deviennent de plus en plus inquiètes et troublées. Le clergé partageait ces terreurs : il croyait revenir aux jours de la Constitution civile. Un abbé Sonnet, ami particulier de Chéron, lui envoyait le 4 janvier 1820 ces lignes, qui peignent Texaltation des esprits : « Qu'espère-t-on des conférences de Laybach? Est-il bien temps de tirer uncordon sur ses frontières, d'arborer le drapeau d'alarme, quand la peste est partout?.. Me voilà, cher ami, accordé sur votre instrument et bien à l'unisson! fatal accord! triste musique! Nous n'avons plus que des complaintes, et pourn^avoir pas voulu profiter des sages avis du Psalmiste : iti camo et freno maxillas eoriim constringe qui non approximant ad te^ il nous faudra longtemps encore souffrir des coups portés par l'ennemi commun. »
L'abbé ne se trompait pas : quelques jours plus tard, le 1 3 février, le duc de Berry périssait, victime d'un horrible forfait. Ce crime atroce indigna l'Europe et glaça la France d'épouvante : la politique de M. Decazes fut jugée par ce résultat. Heureusement le prince, en mourant, avait laissé une espérance aux amis de la monarchie. « Ménagez-vous, avait-il dit à sa femme,
pour Penfant que vous portez dans votre sein. » Ce fut, dit Nodier, comme un rayon dans cette triste nuit! Quelques mois après naissait le duc de Bordeaux, et presque en même temps Popinion publique , éclairée par les événements , appelait au pouvoir les royalistes représ^entés par MM. de Villèle, Corbière^ Montmorency, Chateavibriand.
F. Chéron s''empressa de célébrer la naissance du prince royal. Ses vers sont les premiers qui aient été chantés en France en Phonneur du duc de Bordeaux. « Imprimés le jour même à mes frais, dit-il, ils ont été réimprimés dès le lendemain par ordre du gouvernement à 3o ooo exemplaires. »
En voici trois strophes, qui ont un aspect à demi prophétique :
COUPLETS
Sur l'heureuse délivrance de S. A. R. Madame^ duchesse de Bcrry, et sur la naissance de S. A. R. Mgr le duc de Bordeaux.
Quel bruit et quels transports joyeux !
Quelle touchante ivresse !
On chante, on rit, dans tous les yeux
Eclate Tallégresse !
Faut-il en être étonné ?
Un royal enfant est né.
Ah ! de la Providence Ce bienfait prouve le pardon, Puisqu'aux vœux de la France Elle accorde un Bourbon!...
Qu'il puisse égaler en bonté
Sa jeune et tendre mère ; En valeur comme en loyauté
Son aïeul et son père !
De tous les Français un jour Qu'il soit l'orgueil et Tamour !
Pour fêter sa naissance, Tels sont les vœux que nous formons,
Comme amis de la France,
Comme amis des Bourbons !
Le ciel m'inspire, et je prédis
Que cet enfant auguste Défendra la gloire des Lis;
Il sera ferme et juste
Et régnera par les lois ; Mais... il soutiendra ses droits !
Vrais amis de la France, Chantez ! chantez ! c'est un Bourbon !
— Puissions-nous ne pas attendre plus longtemps la réalisation des souhaits de notre aieûl ! Le salut de la France, le développement de ses destinées, le retour de ses libertés sont liés à Tavènement du duc de Bordeaux.
Le ministère de droite rendit à F. Chéron les faveurs dont il avait joui en i8i5. Il rentra dans les salons de la cour : on faisait sans cesse appel à sa verve poétique pour célébrer quelque personnage. Débarrassée de toute préoccupation politique et heureuse de se livrer en paix à son goût
pour les lettres et les arts qui commençaient à renaître avec un éclat inaccoutumé, la société de 1821 s^abandonnait à la joie et à Fespérance. De brillantes fêtes se succédaient tous les jours, où Ton se reprenait à chanter, comme avant 89. Le baron de Vitrolles était l'organisateur principal des réceptions. De temps à autre, il envoyait à Chéron de petits billets qui nous donnent une idée du charme et du laisser-aller de ces soirées :
« J'ai encore besoin de vous, mon très cher, lui écrivait-il un jour, et si vous vous en plaignez, prenez-vous en à vos talents, qui vous rendent un homme nécessaire dans, des genres très différents.
c( Il s'agit cette fois de quelques couplets pour la fête de Mme Henriette de Durfort : c'est chez elle, à la Bretèche, en habits de paysans et paysannes, que nous la célébrerons. Dans le nombre seront deux bergers et une bergère qui sont les musiciens de la troupe et qui, dans le fait, chantent très bien. Tout cela est très simple; mais ce qu'il y a de difficile, c'est que la bonne duchesse d'Orléans douairière vient passer la journée du vendredi et que c'est elle, encore plus que Mme Henriette, qu'il faut chanter, et encore plus que tout cela, le vieux Folmon, son chan-
celier, son Blondel, celui qui Ta sauvée, qui nous Ta ramenée : au moins, c'est ainsi qu'elle croit et qu'il faut dire.
« Pour les airs, vous les choisirez : le Petit homme vous a si bien réussi une fois dans votre vie qu'il nous plairait. Mais voyez. Après cela, il me semble que cet air serait peut-être difficile pour le couplet au chancelier!
« Si mon instruction ne vous paraît pas assez claire, je vous en offre une plus ample demain matin à déjeuner. Avouez, mon cher, que les grands talents sont à charge et que je suis indiscret ; mais sachez que j'ai le droit de l'être par mon attachement pour vous. Samedi matin. E. V^ »
C'est à cette époque, une des meilleures de sa vie, que Chéron se lia d'étroite amitié avec Mlle Lisinka Rue, miniaturiste célèbre, qui épousa plus tard M. de Mirbel. Il nous a laissé d'elle le portrait suivant :
« Mlle Lisinka Rue est une des personnes
I. Ce vieux Folmon, le Blondel de la duchesse, écrivait à Chéron, le i3 août 1820 : « ... Non, cher ami, vous n'êtes pas oublié dans la maison de Mme la du- ■chesse douairière d'Orléans ; n'y eût-il que Son Altesse et moi, vous seriez bien assuré qu'on vous conserve un agréable souvenir. Si vous pouviez en douter, indiquezmoi un de vos jours libres où vous puissiez venir déjeuner ou dîner à l\vy avec Son Altesse et votre tout dévoué. RozET de Folmon. »
les plus distinguées, sous tous les rapports, que j'aie eu le bonheur de connaître. Elle est aujourd'hui femme de M. de Mirbel, Fun des savants les plus célèbres de Flnstitut. C'est un des hasards les plus étranges, disons mieux, c"'est la Providence qui me l'a fait connaître... Douée d''un de ces rares caractères qui sont tout en dehors et qui appellent l'intimité, je me suis trouvé à l'aise avec elle dès notre première entrevue, et j'en suis d'autant plus honoré que cette personne si remarquable, qui joint à la plus noble franchise une sorte de candeur naïve que je n'ai vue qu'en elle, possède en même temps une élévation d'âme et un discernement sur les convenances les plus hautes et les plus délicates de la société qui lui ont assuré un ascendant ou plutôt un véritable empire sur les personnages les plus éminents de la cour et de la ville. C'est à elle que je dois cette aisance de la vie, qui ne dédommage pas de la perte des plus tendres affections, mais qui procure quelque soulagement à ma vieillesse.
ce Dès l'origine, nous faisions ensemble des lectures. Mlle Lisinka avait la bonté de me demander des avis sur la manière de lire les vers, et, à dire vrai, elle en savait plus que moi, surtout
pour les traits de sentiment. Un soir du mois de décembre que nous lisions ensemble une tragédie de Racine, Toccasion se présenta de faire une comparaison avec une scène de Corneille. Les œuvres de ce grand poète n^étaient pas encore dans sa petite bibliothèque. L^idée me vint aussitôt de lui envoyer un exemplaire, la veille du jour de Tan 1822, et j'y joignis un hommage poétique qui lui plut beaucoup ^ »
Dépourvu de toute ambition personnelle, F. Chéron n'employa la faveur dont il jouissait qu^à secourir ses confrères, à leur faire obtenir des pensions, ou à réparer les injustices commises à leur égard.
« J^ai toujours eu du plaisir à vous rencontrer, lui écrivait M. Desfontaines, l'auteur dramatique, et ce fut hier une bonne fortune de plus de vous trouver chez le ministre dont j'ai besoin. Vous avez sur son esprit un crédit mérité, et,
I. Mme de Mirbel (1799-1849) fut nommée peintre miniaturiste du roi. Elle a fait le portrait de Louis XVIII et d'un grand nombre de personnages importants de l'époque. C'est elle qui apporta dans Part de peindre la miniature une modification importante : elle lui donna quelque chose de la vigueur de Thuile en abandonnant le pointillé jusqu'alors en usage. Son modelé est très fini et sa couleur très brillante. Elle nous a laissé un portrait de François Chéron, son ami.
puisque vous m'avez promis vos bons offices, voici en deux mots de quoi il s'agit. Je demande au roi un secours qui m'est nécessaire, et la restitution de looo francs que Ton a retranchés sur ma pension. M. le duc de La Châtre a présenté mon placet à Sa Majesté, et le lendemain Sa Majesté Ta remis à M. le comte de Pradel en le chargeant de lui en rendre compte. A la suite de cet envoi, M. de Pradel a bien voulu m'accorder une audience, et j'en ai reçu l'accueil le plus obligeant avec la promesse de me servir. Veuillez donc me rappeler à son souvenir, et je suis convaincu qu'il vous écoutera : il est des moments de crise dans la vie, je m'y trouve, et quelques mots de vous m'aideront à en sortir. ^ F. Chéron était donc heureux. Mais à peine trois années s'étaient-elles écoulées que sa femme fut frappée de paralysie. Elle mourut le 29 avril 1825. Cet événement plongea Chéron dans une tristesse profonde; il quitta les fêtes de la cour et ne parut plus dans aucun salon. C'est alors qu'il donna sa démission de commissaire près le Théâtre-Français. Les dernières années de sa vie se passèrent dans une retraite absolue ; il ne prit d'intérêt qu'au mouvement littéraire. La poésie romantique l'étonnait et
l'effrayait; à son âge, il était difficile d'accepter tant de hardiesses et tant d'innovations. Son goût était trop sûr pour méconnaître les beautés du drame nouveau, mais il crut devoir reprendre la plume pour modérer Fardeur de ces jeunes fous de génie qui bouleversaient les antiques règles. Nous allons le suivre encore dans ce rôle de critique, qui nous fera assister à l'épanouissement des lettres sous la Restauration.